DU PLAN GENERAL DE LA CREATION
Monseigneur ,
Messieurs ,
Nous avons recherché dans notre dernière Conférence par quel procédé et par quel motif le monde était sorti des mains de Dieu; nous avons vu que c'était par le procédé de la création et par le motif de la bonté. La bonté est, en effet, le caractère sous lequel le genre humain a toujours conçu Dieu de préférence, comme c'est aussi le caractère des hommes qui ont le plus attiré l'amour et la vénération des âges. Quiconque n'a pas été marqué de ce signe auguste n'est point parvenu à la plénitude de la gloire, et ni l'éclat des conceptions, ni le bonheur
des armes , ni le mépris de la vie , n'ont suffi sans la bonté pour élever la mémoire d'Alexandre ou de Marc-Aurèle. Celle de Dieu, à plus forte raison, repose sur la même base , et rien ne nous est plus naturel que de répéter avec David : Le Seigneur est doux en toutes choses, et sa miséricorde est pardessus toutes ses œuvres (1).
Dieu donc ayant fait le monde par bonté, c'est-àdire dans l'intention de lui communiquer ses biens, qui ne sont autres que la perfection et la béatitude, il nous faut maintenant connaître le plan qu'il a suivi dans la réalisation de cette généreuse pensée. Or tout plan se compose de deux éléments nécessaires : les matériaux qui doivent servir à fonder, et l'ordonnance qui leur sera donnée. J'ai donc à vous entretenir aujourd'hui des matériaux de la création, et de leur ordonnance générale.
Selon la doctrine catholique, Dieu a employé dans son œuvre, qui est l'univers, deux sortes de matériaux parfaitement dissemblables : la matière et l'esprit :
Qu'est-ce d'abord que la matière? Si je vous dis que c'est quelque chose de pesant, vous m'opposerez les fluides impondérables. Si je vous dis que c'est quelque chose d'étendu, vous me répondrez que plusieurs philosophes estiment qu'on peut la réduire à des atomes, c'est-à-dire à des points indivisibles et par conséquent inétendus. Si je vous dis que c'est quelque chose de coloré, vous m'objecterez qu'on
(1) Psaume cxliv, vers. 9.
peut aisément la concevoir dépouillée de toute couleur. Ainsi en serait -il de la saveur et du son. Mais ce travail de spoliation , par lequel nous enlevons successivement à la matière ses attributs apparents, a cependant une limite où s'arrête J'effort critique de notre esprit. Quoi que nous fassions, il reste en elle la susceptibilité permanente de recevoir des formes et des mouvements. Je dis de les recevoir; car nous voyons clairement qu'elle n'a ni pensée, ni volonté, ni liberté, aucune activité personnelle, aucun commandement. Elle est à la fois active et inerte: active, puisque c'est une force; inerte, parce qu'elle n'agit pas spontanément, mais sous l'empire d'une irrésistible nécessité.
L'esprit, au contraire, n'a ni forme ni mouvement de translation d'un lieu à un autre; il ne tombe pas sous nos sens. Il pense, il veut, il est libre. Aucune nécessité n'a de prise sur lui. C'est en vain qu'on lui commande, s'il ne se commande pas à lui-même, et tous les assauts de la puissance viennent se briser contre une seule âme qui se respecte.
Tels sont, Messieurs, les matériaux du monde. La doctrine catholique n'en connaît pas d'autres; les sens et la raison ne nous révèlent que ceux-là. Trouverons-nous encore ici le rationalisme pour nous arrêter? Oui, Messieurs, nous le trouverons, et je vous en préviens de nouveau : la doctrine catholique ne posera pas un seul dogme sans que le rationalisme pose contre elle une négation. Attendez -vous -y aujourd'hui, demain, toujours. C'est la nature de l'erreur de créer des ressources contre toute vérité,
sans quoi la liberté de notre intelligence ne serait qu'une chimère.
Certes, s'il y a quelque chose d'avéré, c'est la coexistence dans le monde de la matière et de l'esprit. Quoi de plus manifeste? La matière est l'objet de nos sens; ils la voient, ils la touchent, ils la sentent, ils en disposent à leur gré, selon des lois invariables, découvertes par la science et vérifiées par l'application. Aucun effort de la volonté n'est capable de détruire l'impression causée dans le genre humain tout entier par le spectacle constant de l'univers. L'esprit n'est pas moins sensible et éloquent pour nous, il l'est davantage encore; car l'esprit c'est nousmêmes. Nous n'avons pas besoin de nous mettre en rapport avec lui comme avec un objet étranger; il nous est présent et intime ; chacun de ses actes nous le révèle dans ses facultés propres, dans son empire sur la matière et sur les idées, dans sa spontanéité et sa liberté. Cependant, qui le croirait? deux doctrines contradictoires se sont produites dans l'histoire delà raison humaine, l'une qui nie l'existence de la matière, l'autre qui nie l'existence de l'esprit. L'idéalisme soutient que tout, dans la nature, est immatériel; le matérialisme affirme que tout est corps.
Et vraiment, si jamais l'erreur pouvait être une noble et sainte chose, on serait en droit de le dire de l'idéalisme , qui ne prétend ravir l'existence qu'à la partie inférieure de la création, et faute de comprendre quels rapports entretiendrait avec Dieu une substance dénuée d'intelligence et de sentiment.
Pourquoi Malebranche, en effet, cet illustre philosophe chrétien, disait-il que, sans l'autorité delà foi, il ne croirait pas à la réalité de la matière, si ce n'est parce qu'il ne pouvait se rendre compte du but de Dieu en la créant? Et n'avons-nous pas établi nous-même que le but de Dieu dans la création était de communiquer sa perfection et sa béatitude aux êtres issus de sa toute-puissante bonté? Or comment la matière, incapable de connaître et d'aimer, répondrait-elle à cette vue du Créateur? En quoi lui serait-il permis d'atteindre à la frontière même de l'ordre divin, où tout est intelligence, amour, compréhension ? Que Dieu ait fait des esprits , images de sa propre nature, doués de l'honneur de scruter le monde invisible, habitants présomptifs de la gloire éternelle, vases d'une louange volontaire, compagnons humbles mais possibles de la très-sainte Trinité, on en conçoit le motif et l'exécution. Qui con-* cevra jamais l'office de la matière par rapport à Dieu , et même par rapport aux esprits créés? Si elle n'est pas éternelle, à quoi bon la créer pour un jour? Si elle doit durer au delà des temps, quel rôle remplira-t-elle dans l'éternité, c'est-à-dire dans le règne pur de Dieu?
D'anciens sages, Messieurs, s'efforçant de pénétrer ce mystère, avaient pensé que la fonction de la substance matérielle était de limiter les esprits, qui de leur nature, croyaient-ils, n'avaient aucune barrière entre eux et l'infini. Mais la saine théologie repousse celte explication. Les esprits créés ont leur mesure dans la volonté divine qui les produit; il leur suffit
d'être créés pour être bornés, attendu que l'existence par soi-même entre dans la notion de l'infini. Supposons toutefois que l'être immatériel et intelligent ne rencontre dans son essence personnelle aucune limitation : quoi ! pensez-vous que Dieu s'ingéniera à lui en donner une par jalousie, de peur qu'il ne devienne son égal, et l'emprisonnera ainsi dans le sépulcre d'un corps? Pensez-vous que les hommes ne soient autre chose que des dieux asservis dans une organisation sensible? Ah ! Messieurs, si Dieu avait pu créer des esprits infinis, soyez sûrs qu'il l'eût fait. Il ne demandait pas mieux que d'étendre l'orbite de la création, et vous verrez bientôt que la matière elle-même, loin d'avoir été un instrument de restriction dans sa main, a été l'une des ressources dont a usé sa sagesse pour agrandir le champ de l'univers.
La matière, comme l'esprit, a été appelée à jouir delà perfection et de la béatitude divines; et plus elle en était incapable, plus Dieu a voulu se jouer dans cette difficulté, tenant à honneur, s'il est permis de parler ainsi, d'imprimer le sceau de sa puissance et de sa miséricorde sur une substance où le néant paraîtrait lui disputer l'empire. Que la matière soit inerte tant qu'elle voudra , qu'elle soit muette , sourde, aveugle, insensible, ne lui ménagez pas l'opprobre , elle y consent : mais écoutez l'apôtre saint Paul prenant en main sa Cause et vous parlant de sa destinée. Toute chair, dit-il, n'est pas la même chair... Il y a des corps célestes et des corps terrestres; autre est la gloire des célestes, autre est la
gloire des terrestres... Le corps est semé' dans la corruption , il ressuscitera dans l'incorruptibilité ; il est semé dans le déshonneur, il ressuscitera dans la gloire; il est semé dans la faiblesse, il ressuscitera dans la puissance ; il est semé corps animal, il ressuscitera corps spirituel (1). Vous entendez, Messieurs, saint Paul n'est pas embarrassé du scandale de notre boue ; il ne croit pas à sa misère finale, il la voit transfigurée jusqu'à devenir spirituelle, et si vous voulez l'ouïr encore prophétiser son avenir, écoutez de nouveau : Nous savons que toute créature gémit et enfante jusqu'aujourd'hui. . . Car toute créature attend la révélation du jour des enfants de Dieu. Soumise à la vanité contre son gré, elle y a été soumise avec espérance , et elle sera elle-même délivrée de la servitude de la corruption pour être utile à la liberté de la gloire des enfants de Dieu (2). Quel langage ! quelle magnificence ! quelles promesses ! Ainsi la plus vile matière est dans l'enfantement de sa future grandeur, aussi bien que l'homme lui-même; elle attend la révélation dernière, qui doit discerner les enfants de Dieu et leur marquer une place dans les siècles qui n'ont plus d'ombre ni de retour; elle-même prendra part à la délivrance des esprits, et leur béatitude dépendra de la sienne à un certain degré, puisque la sienne sera utile à la liberté de leur gloire. Quelles singulières
(1) 1" Epître aux Corinlhiens, chap. xv, vers. 39, 40, 42, 43, 44.
(2) Épîlre aux Romains, chap. vin, vers. 22, 29, 20, 21.
expressions, Messieurs, et que la substance honorée de telles prophéties peut se tenir en repos contre les insultes prématurées de l'ignorance et de l'erreur!
Le roi de Macédoine disait : « Si je n'étais Alexandre, je voudrais être Diogène. » Me permettez-vous dédire: Si je n'étais esprit, je voudrais être matière? Car je serais encore l'œuvre de Dieu , le fruit de sa pensée et de sa bonté. Son œil serait encore sur moi, et unie dans l'humanité à une âme immortelle, après l'avoir ici-bas servie dans ses besoins, je la servirais un jour dans un bonheur qui rejaillirait sur moi.
Du reste, Messieurs, en vous exposant tout à l'heure l'ordonnance générale du monde, j'espère vous mieux faire saisir le rôle que la matière y remplit, et vous donner plus à fond par conséquent la raison de son existence et de sa création.
L'autre camp du rationalisme nie la réalité de l'esprit. Il aspire à nous convaincre qu'il n'y a rien au monde que la substance palpable, divisible et malheureuse, qui tombe sous nos sens extérieurs; et s'il reconnaît les phénomènes de la pensée et de la volonté, il les attribue à l'organisme même du corps vivant. Vous le voyez , cette doctrine est bien différente de l'autre. La première, quoique fausse, tendait à l'élévation de l'homme; celle-ci, à son abaissement. La première nous portait à mépriser la partie inférieure de notre être; celle-ci, à en avilir, à en immoler la partie supérieure. Qui a pu porter des sages, c'est le nom qu'ils prennent, qui a pu les
porter à ce parricide? Le mouvement naturel des êtres est de se grandir; tous, même ceux qui n'obéissent qu'à l'instinct, ont une pente vers l'orgueil. Comment l'homme, le chef-d'œuvre visible de la création, a-t-il employé sa pensée, qui l'élève pardessus tous les autres , à détruire la base de sa grandeur, et à descendre, par choix, du rang des intelligences immortelles? Messieurs, j'ignore s'il y a des matérialistes dans cette assemblée, et vous savez avec quel pieux respect j'ai coutume de traiter non pas l'erreur, mais les personnes. En cette occasion toutefois, je ne puis retenir la liberté de mon ministère, et je dirai sans crainte que le matérialisme est une doctrine contre nature, une doctrine abjecte, dont l'origine n'est explicable que par la corruption du cœur humain. Nous sommes trop manifestement des esprits , il n'y a pas assez de raisons contre la dignité de notre être, pour nous ravaler de nos propres mains , si des passions d'un ordre inférieur et lâche ne se soulevaient en nous contre nous-mêmes , afin d'y détrôner avec notre essence spirituelle les idées de vérité, de justice, d'ordre, de responsabilité, hôtes illustres et incorruptibles dont la présence fatigue le vice et appelle la révolte. Le vice n'a pas la paix, et il la veut. L'âme lui oppose le remords , cette dernière couronne de l'homme corrompu , cette voix domestique et sainte qui rappelle au bien, ce bon génie de la république qui habite les ruines, et qui apparaissait encore à Brutus, dans les champs de Pharsale, la veille du jour où Rome devait tomber. Oh I pardonnez mes doutes ! Mais su vous n'étiez pas purs,
si le remords vous troublait de sa sévère voix, de grâce et par amour pour vous, ne le chassez pas : tant qu'il sera le compagnon de votre âme, vous n'aurez pas perdu les reliques de votre grandeur et de votre espérance; le remords précède la vertu, comme l'aurore précède le jour, et le vice doit le respecter pour se respecter lui-même.
Mais quand le vice n'a plus l'instinct de sa réhabilitation , le remords devient son ennemi capital et dernier, et rien ne lui coûte pour en extirper jusqu'à la racine, qui est notre esprit même. Le matérialisme est le résultat de cette guerre exterminatrice du mal contre le bien ; il n'est autre chose que la suprême tentative pour étouffer le remords. Et voilà pourquoi je l'appelle une doctrine abjecte et contre nature. Si c'est un emportement, je ne m'en excuse pas. Eh quoi! vous m'attaquez jusque dans mon essence, vous me rejetez aux limites de l'animalité, vous me traitez à l'égal du chien ! Que dis-je ? Vous osez écrire cette phrase : « L'homme est un tube digestif
percé aux deux bouts. » Ah ! Messieurs, ne riez
pas, je m'en voudrais mortellement d'exciter votre rire; écoutez, écoutez ces choses avec le silence de l'exécration. Quoi! disais -je, on ose écrire que l'homme est un tube digestif percé aux deux bouts, et je n'aurais pas le droit, usant de toute la hauteur de la vérité contre l'imposture, de me retourner avec mépris , et d'écraser du talon cette canaille de doctrine!
Je n'en devais pas dire davantage, Messieurs; je ne devrais pas faire au matérialisme l'honneur de lui
demander des comptes. Faisons-le pourtant, si vous le voulez. Demandons à ces fiers gladiateurs de la matière ce qu'ils ont vu dans l'homme pour lui contester sa nature intelligente et libre. Nient -ils les phénomènes de la pensée? Sont-ils aveugles à ceux de la volonté? Non, ils les avouent; ils reconnaissent qu'il se passe en nous quelque chose d'extraordinaire, qui ne ressemble à rien de ce qui tombe sous les sens. Mais ils estiment que la terre, parvenue à un certain degré de perfection, est susceptible de produire le sentiment, la pensée et le vouloir, comme elle produit des racines, des fleurs et des fruits. La nature, disent-ils, est dans un travail progressif qui ne s'interrompt nulle part , et qui se manifeste à chaque degré par un enfantement plus parfait. L'homme est le terme de celte progression féconde; il rassemble en lui tous les perfectionnements antérieurs , et son cerveau , chef-d'œuvre de la plus savante organisation , fait éclore la pensée aussi naturellement que l'arbre entr'ouvre ses bourgeons.
Pourquoi, Messieurs, cette ingénieuse peinture, car je ne veux pas dire analyse, laisse-t-elle froide et incrédule la presque totalité du genre humain? Pourquoi la philosophie spiritualiste a-t-elle toujours eu la gloire de remuer les entrailles du peuple avec celles du penseur, tandis que le matérialisme, doctrine de décadence, ne séduit que des âmes rares dans les nations usées? C'est, Messieurs, que l'esprit s'affirme lui-même avec une présence si vive, que le raisonnement et les analogies périssent devant
la splendeur de cette affirmation. Que voulez-vous , mon esprit, c'est moi; j'en sens la vérité. Je sens la distinction de mon corps et de mon âme avec un tel empire, qu'il me semble que ma vie tout entière n'est qu'une confrontation de l'un à l'autre, et que chaque instant m'apporte une certitude de leur dualité aussi grande que la certitude de leur union. Je me vois deux et un avec une lucidité que rien ne diminue, parce que rien ne combat contre la présence réelle des choses. Et que me dit-on d'ailleurs pour la combattre? On m'oppose une progression de la matière; mais une progression n'est que le développement d'un germe qui ne change jamais de nature en se développant. Élevez une force, selon l'expression des mathématiques, à la seconde, à la troisième, à la dixième puissance, jamais vous ne recueillerez dans la force doublée, triplée, décuplée, que l'élément primitif qui s'y trouvait. Pour que la matière, transfigurée dans sa forme, produisît le sentiment, la pensée et le vouloir, il faudrait que la plus faible particule matérielle fût un être sentant , pensant , voulant, mais à un degré inférieur susceptible d'accroissement ou de perfection, comme on le voit dans l'enfance de l'homme comparée à sa maturité. Or en est-il ainsi? Le matérialisme lui-même ne le prétend pas ; il ne croit pas qu'un grain de poussière remplisse en miniature les fonctions intellectuelles de l'homme, à la manière dont une goutte d'eau remplit les offices de l'Océan ; le sens commun s'oppose trop fortement à cette ineptie. Dès lors , la matière élevée tant que vous le voudrez par l'organisation, à la cen-
tième ou à la millième puissance, ne donnera jamais que le développement de ce qu'elle est, c'est-à-dire des formes plus parfaites, des mouvements plus compliqués, une sculpture et une architecture plus dignes d'admiration.
On s'étonne, et c'est une autre objection contre le spiritualisme , on s'étonne de l'influence réciproque qu'exercent l'un sur l'autre l'âme et le corps. Pourquoi pas, s'ils sont réellement unis? Cette union peut paraître bizarre, inexplicable ; mais qu'importe? c'est un fait. Le fait une fois constaté par la certitude que nous avons de notre double nature spirituelle et matérielle dans une seule personnalité, il est très-simple qu'il y ait action de l'une sur l'autre, sans quoi elles n'auraient entre elles aucune communication , et n'ayant entre elles aucune communication , elles seraient séparées au lieu d'être unies.
Ainsi, de même que les objets extérieurs, agissant sur le cerveau par l'intermédiaire des sens , portent à l'âme des impressions du dehors, l'âme à son tour porte au cerveau , et par lui dans le reste de l'organisation sensible, le contre-coup de sa vie intime et immatérielle. De là ces habitudes invétérées qui prennent à la fois leur source dans les deux parties de notre être , toutes les deux pliées en quelque sorte par la répétition des actes, et devenues les esclaves de nos volontés dépravées , après n'en avoir été d'abord que les instruments. C'est ce qui a donné lieu à cette science nouvelle du phrénologisme, qui abuse des phénomènes de correspondance de l'âme avec le
corps et du corps avec l'âme pour attaquer le libre arbitre de l'homme. Je n'examine pas si réellement les aptitudes et les passions ont un signe représentatif dans l'enveloppe extérieure du cerveau : supposons-le. Qu'est-ce que cela prouve contre la liberté humaine? Il est manifeste que l'âme et le corps sont dans une incessante communication, et que tout acte, même intérieur, de vice ou de vertu, retentit quelque part dans notre enveloppe mortelle et y creuse des sillons funestes ou heureux. Ces traces subtiles , à leur tour, réagissent sur le foyer profond de notre activité interne , et y sollicitent le retour des mêmes mouvements, c'est-à-dire des mêmes pensées et des mêmes vouloirs. La doctrine catholique en convient ; elle fait plus qu'en convenir : c'est la base de sa thérapeutique spirituelle, ou, si vous l'aimez mieux, du traitement médicinal qu'elle applique aux maux de notre âme. C'est pour cela que l'Évangile ordonne aux chrétiens de châtier leur corps pour affranchir et purifier leur cœur. C'est pour cela que l'Église impose des abstinences et des jeûnes, qu'elle commande le travail, et qu'à l'exemple de Jésus- Christ, son fondateur, elle bénit ceux qui pleurent et qui souffrent, parce qu'il y a dans les afflictions du corps, outre le bénéfice d'une expiation acceptée, l'infaillible efficacité du redressement des sens. Quelque anciennes, quelque puissantes que soient les empreintes du péché dans les réduits mystérieux du corps, l'âme, aidée de la grâce, fortifiée par la pénitence, peut les effacer lentement et y substituer les vestiges réparateurs de la vertu. Delà, même
dans la physionomie, ces singulières illuminations qui se font jour à travers les rides obscures du vice. L'âme, après avoir ennobli les régions souterraines qu'avait souillées le crime, arrive un jour au front de l'homme, et y répand des lueurs sereines et saintes qui attendrissent les regards de ceux-là mêmes qui ne connaissent pas Dieu. Les ombres du péché s'enfuient devant la gloire créatrice de la vertu, et ce qui en reste encore dans les affaissements prématurés de la chair, n'est plus qu'un signe de la mortalité vaincue par l'éternelle beauté du Christ.
0 visages des saints, douces et fortes lèvres accoutumées à nommer Dieu et à baiser la croix de son Fils ; regards bien -aimés qui discernez un frère dans la plus pauvre des créatures; cheveux blanchis par la méditation de l'éternité ; couleurs sacrées de l'âme qui resplendissez dans la vieillesse et dans la mort : heureux qui vous a vus ! plus heureux qui vous a compris, et qui a reçu de votre glèbe transfigurée des leçons de sagesse et d'immor- Valité !
Mais, Messieurs, qu'est-ce que je fais? est-ce que je prétends vous démontrer l'existence de l'esprit, la réalité de la matière? A Dieu ne plaise ! Je ne me suis pas posé devant vous comme un philosophe appuyé de sa seule raison et ne se fiant qu'aux découvertes de sa propre sagacité. J'ai paru dans cette chaire comme envoyé de Dieu, comme portant sa parole, comme armé de la tradition et de l'autorité de l'Église, et, après avoir établi les titres de ma
mission, je vous ai promis seulement que jamais le rationalisme n'opposerait à un seul dogme chrétien des négations plus vraisemblables que les affirmations de la foi. Je viens encore de tenir ma promesse. Car, je vous le demande, entre la foi, qui affirme la présence dans le monde de deux éléments constitutifs, la matière et l'esprit, et le rationalime, qui nie l'un ou l'autre, où se trouve, même humainement, la plus grande probabilité du vrai? Je ne veux pas dire la certitude, parce qu'ayant puisé la certitude dans l'ordre des enseignements divins, il est inutile que je la cherche encore là même où, en bien des rencontres, je serais sûr de l'obtenir. Il me suffit contre le rationalisme de la simple vraisemblance, et je crois l'avoir, et bien au delà , dans cette question de la double nature des choses. Hàtonsnous de voir maintenant l'ordonnance que Dieu leur a donnée; nous y recueillerons quelques lumières sur les motifs qui ont porté le Créateur à ne pas se contenter, dans la structure du monde, d'un seul ordre de matériaux.
Dieu, avons-nous dit, en tirant les êtres du néant, se proposait de leur communiquer sa perfection et sa béatitude. Or la perfection divine est de trois sortes : elle est métaphysique, intellectuelle et morale, et, par conséquent, elle devait se refléter sous ce triple aspect dans la production et la disposition de l'univers. Commençons par l'aspect métaphysique, qui est naturellement le premier.
Dieu est infini, il est un, il est plusieurs; c'est la réunion de ces trois termes qui constitue sa perfec-
tion métaphysique. Il est grand, au plus profond de son essence, par l'infinité, l'unité, et la pluralité, et ce devait être aussi là le fond de grandeur de l'univers. Mais, par cela même, la pensée créatrice semblait tout d'abord rencontrer un obstacle impossible à lever; car l'infini est incommunicable de sa nature. Dès qu'une chose est créée, si vaste qu'elle soit, elle n'existe pas d'elle-même, et elle manque par là de l'attribut radical de l'infini. Pourtant le monde, ouvrage de l'infini en personne , manifestation de sa gloire , ne pouvait manquer d'une ampleur représentative de l'immensité incréée. Il lui fallait une projection qui rappelât son point de départ , et que tout œil , en le voyant rouler dans la majesté de son orbite, reconnût la main qui l'avait lancé sur une route et dans un espace digne d'elle. Dieu y pourvut. Il avisa, s'il est permis d'animer par ces expressions humaines l'action divine, il avisa entre l'infini et le fini quelque chose d'intermédiaire que nous appelons ici-bas l'indéfini. J'expliquerai ces termes , si vous y consentez. L'infini est ce qui n'a ni commencement ni fin ; le fini est ce qui a un commencement et une fin; l'indéfini est ce qui se développe entre deux termes infiniment distants, de manière à s'en rapprocher toujours. Dieu donc résolut de construire le monde sur la projection de l'indéfini, et de donner ainsi à son œuvre un caractère figuratif de son essence illimitée.
Rien ne s'y opposait. Entre Dieu, qui avait créé, et le néant, d'où l'être allait surgir; entre Dieu, qui est tout, et le néant, qui n'est rien, une distance infinie
existait de soi-même. Il suffisait de la combler par une création progressive qui, partant d'un centre unique, tendrait à la fois , et sur deux routes différentes, aux deux extrémités des choses, au néant par une diminution graduée, à Dieu par une ascension constante. Mais ce plan supposait l'existence de deux éléments tout à fait dissemblables, l'un qui fût susceptible de s'amoindrir toujours en descendant vers le pôle négatif de la création , l'autre qui fût capable de se perfectionner toujours en s'élevant au pôle positif ou divin. Vous me prévenez , Messieurs, vous nommez la matière et l'esprit : l'esprit indivisible, la matière ne se lassant jamais d'être divisée; l'esprit, élément de l'infiniment grand; la matière, esprit de l'infiniment petit; tous deux, dans leur nature diverse , suffisant à combler par leur élévation et leur dégradation calculées l'intervalle infini qui sépare le souverainement imparfait du souverainement parfait. C'est saint Augustin qui nous a révélé en une seule phrase cette belle loi de la genèse des choses ; écoutez ce grand homme : Duo fescisli, Domine, unum prope nihil, scilicet materiam primam ; alterum prope te, scilicet angelum. — Vous avez fait deux choses, ô mon Dieu, l'une proche du néant, qui est la matière première ; l'autre proche de vous, qui est l'esprit pur. En vertu de cette conception , qui fut comme l'exorde du monde, Dieu créa deux lignes ou deux séries d'êtres, une série descendante du côté du néant, une série ascendante du côté de lui-même. L'une vous est connue par vos propres sens et par les instruments
dont la science a doué l'œil de l'homme; l'autre nous est révélée par la foi, et aussi par les inductions de l'analogie. Car comment croire que la création s'arrête à nous, et qu'ayant par notre corps une parenté inférieure qui s'étend jusque dans la région de l'imperceptible, nous n'ayons point par notre esprit une parenté supérieure qui s'enfonce jusque dans la région de l'infini substantiel? La foi nous le dit, la raison nous le confirme, l'ordre de l'univers l'exige absolument.
Jeté de la terre au ciel sur cette projection infinie, le monde avait autant que possible un rapport de grandeur avec Dieu; et par l'innombrable multiplication des êtres appartenant à chaque série , et à chaque degré de ces séries, il avait aussi le caractère divin de la pluralité. Mais l'unité , troisième terme de la perfection métaphysique de Dieu, lui manquait encore. 11 y avait deux mondes , le monde de la matière et le monde de l'esprit, le monde terrestre et le monde céleste : inconvénient suprême, qui ôtait à la création toute harmonie et toute possibilité d'être le miroir de son auteur. Mais comment y remédier? comment unir réellement deux ordres aussi distincts, aussi radicalement séparés que l'ordre matériel et l'ordre spirituel ?
Dieu se recueillit en lui-même ; il prit conseil en quelque sorte, selon la belle indication de l'Écriture, et en présence de tout ce qui était achevé , devant le ciel attentif et la terre émue, il prononça la dernière parole créatrice, il dit : Faciamus hominem. — Faisons l'homme. L'homme obéit à cette voix , qui ne
devait plus cesser de lui donner la vie et la lumière. On vit un être participant de la matière , par où il se rattachait au monde inférieur, et participant de l'esprit, par où il se rattachait au monde supérieur; tout à la fois corps et âme, le corps agissant avec l'âme et l'âme avec le corps, non pas comme étant deux, mais comme n'étant qu'un ; non pas comme frère et sœur, mais comme un seul être personnel appelé du même nom, l'homme. En l'homme fut résolu le mystère de l'unité universelle; placé au dernier rang de la ligne ascendante des êtres et au premier échelon de la ligne descendante , rassemblant dans sa personnalité tous les dons de l'esprit et toutes les forces de la matière, communiquant par ses besoins avec le pôle arctique et avec le pôle antarctique des choses , centre réel de la création , il y mit par sa présence le sceau de l'unité, et avec l'unité le sceau de la perfection. Voilà l'homme, Messieurs, voilà sa place et sa gloire ; voilà pourquoi toutes les grandes scènes religieuses se sont passées sur la terre qu'il habite et au sein même de l'humanité. Le rationalisme s'est beaucoup ému de l'importance que l'homme s'attribue; il n'a pas dédaigné d'appeler à son secours l'astronomie pour nous arracher du siège éminent où la Providence nous a élevés, et comparant la petitesse de notre race et l'infériorité de notre planète avec tous les soleils fixés dans l'espace , il s'est plu à faire de nous des pygmées , pour ne pas dire des avortons de l'univers. Laissons-lui ces tristes joies de l'apostasie ; et nous qui n'avons pas peur d'être rois parce que nous n'avons pas peur
des devoirs du trône , sachons mesurer la grandeur à l'essence et aux fonctions des êtres , et non pas à leur masse ou à leur vitesse matérielle. La terre , il est vrai, n'est pas le centre astronomique du monde; il lui suffit de porter l'humanité, qui est le centre réel de la création.
C'est ainsi, Messieurs, que Dieu a communiqué à son œuvre la perfection métaphysique dont il est doué. Quant à la perfection intellectuelle, second terme de sa perfection totale, elle se rencontrait naturellement dans l'homme et dans les esprits supérieurs à l'homme, puisque tous, par leur essence même, étaient capables de connaître. La matière seule, reléguée aux frontières du néant, semblait exclue à jamais du glorieux privilège de penser. Car Dieu lui-même ne peut accomplir ce qui renferme une expresse contradiction, et la matière, substance inerte et divisible, repousse, de toute la force d'une incompatibilité absolue, l'idée d'une activité indivisible comme la pensée , libre comme la volonté. Mais Dieu, sans aller jusqu'à l'impossible, va jusqu'au miracle. Il voulut donc spiritualiser la matière, selon l'expression de saint Paul , en lui donnant une part dans les fonctions les plus élevées de l'âme humaine, et c'est ce secret qui fut entrevu par Aristote, lorsqu'il disait : « Il n'y a rien dans l'intelligence qui n'ait été auparavant dans les sens. » Non pas, Messieurs, que l'amené reçoive en elle-même, antérieurement à tout commerce de son corps avec la nature , une illumination directe de Dieu , illumination qui est à son regard intérieur ce que la lumière sensible
est à l'œil extérieur ; mais, malgré cette divine communication, la pensée ne prend sa forme, et en quelque sorte ses contours, qu'après que les sens, au moyen des images et de la parole, ont apporté à l'âme , dans son sanctuaire le plus profond , le tribut de leur exploration dans le monde visible. L'homme ne pense qu'au moyen de la totalité de son être, comme il ne vit qu'au moyen de la totalité de son être. Tous les systèmes idéalistes ou matérialistes sont faux, parce qu'ils divisent l'homme en faisant de lui une intelligence simple ou un corps pur. L'homme, dans toutes ses opérations, n'est ni un corps ni un esprit; il est l'homme, c'est-à-dire cette merveilleuse unité résultant de deux substances intimement entrelacées, la substance matérielle et la substance immatérielle. Tout ce qui les sépare détruit l'homme.
Par là , Messieurs , la matière se trouve élevée à un incompréhensible état de dignité. Regardez à vos pieds cette poussière innomée, qui est le dernier degré d'abaissement où l'être parvienne sous nos yeux. Regardez-la. Vous l'emporterez tout à l'heure avec vous sans daigner l'apercevoir; le souffle de l'air la jettera dans un champ; l'ombre et la lumière l'incorporeront au frêle tissu d'une plante. Déjà c'est du froment. Le même hasard des choses qui l'avait mise à vos pieds, la ramènera sur votre table avec sa nouvelle forme. Vous ne la reconnaissez même pas, et pourtant tout à l'heure ce sera votre propre chair. La voilà qui court dans vos veines; elle pénètre vos tissus ; elle remonte jusqu'au siège suprême
de votre activité extérieure, à ce trône calme et élevé où, sous la protection d'un bouclier puissant, s'élaborent dans le silence les plus purs éléments de la vie. Là elle rencontre l'action réciproque de l'âme et du corps ; elle y intervient ; elle frappe à la porte auguste de votre intelligence; elle vous aide à penser, à vouloir; elle est vous-même, et pourtant c'est le grain de poudre qui est maintenant sous vos pieds.
J'avais donc raison d'appeler saint Paul en témoignage de la grandeur du monde jusque dans son élément le plus vil. Que serait-ce si j'allais plus loin, si je vous faisais entendre cette parole fameuse : Le Verbe a été fait chair! si je vous montrais la poudre dans son éternel hyménée avec Dieu! Mais ne dépouillons pas l'avenir au profit du présent; laissons un nuage sur le Thabor de la vérité, et achevons ce discours en vous montrant comment Dieu a communiqué au monde sa perfection morale.
La perfection morale de Dieu se résume en deux moîs : justice et bonté. Pour que le monde en reçût communication, il ne suffisait pas que l'homme et les esprits supérieurs fussent doués de la double faculté de connaître et de vouloir, de connaître le bien et de le réaliser ; il leur fallait encore un autre don , celui de choisir entre le bien et le mal. Car, sans ce libre choix, qu'eût été en eux, soit la juslice, soit la bonté? Une perfection nécessaire, dénuée de tout mérite personnel, et qui eût fait de leur vie un enchaînement d'actes irrésistiblement commandés et accomplis. Or en Dieu, dont il s'agissait de
reproduire la perfection totale , cette fatalité n'existe pas. Dieu est un être libre. Retenu naturellement dans l'ordre immuable de son essence, il agit au . dehors avec une pleine liberté ; il crée ou ne crée pas, il donne dans le temps et dans la mesure déterminés par son souverain vouloir; et lors même qu'il reste en dedans de ses opérations nécessaires, comme le sont les rapports des trois personnes divines, il ne subit le joug de rien qui soit extérieur à lui. Il n'est ni commandé ni nécessité. Si, au contraire, l'homme et les esprits purs n'avaient pas de choix entre Dieu et eux-mêmes, entre l'infini et le fini, leur personnalité n'existerait pas comme une dépendance absolue de la personnalité divine; ils seraient aulrui, et non pas eux. Ils ne se donneraient pas par justice ou par bonté , mais par un empire étranger à leur propre délibération. Ils seraient privés de la perfection morale, parce qu'ils auraient, une moralité totalement inamissible, et par conséquent impersonnelle.
En Dieu , il est vrai , la moralité est inamissible ; mais elle est inamissible sans être impersonnelle, parce que ce n'est pas l'action d'autrui qui subjugue la volonté divine, tandis que dans la nature dénuée de libre arbitre, ce serait l'infini qui opprimerait le fini. Le vouloir humain s'absorberait dans le vouloir divin.
Je n'ai pas besoin d'ajouter, Messieurs, que la matière elle-même, élevée à l'état d'humanité, jouit par son concours avec l'âme des honneurs du libre arbitre , et qu'elle entre ainsi en participation des
droits et des périls de l'ordre moral. Vous l'aurez conclu de vous-mêmes, pour peu que ma parole vous ait éclairés sur les ruses de la sagesse divine pour communiquer au monde sa triple et adorable perfection.
La conséquence de la perfection, c'est la béatitude. Dieu est infiniment heureux, parce qu'il est infiniment parfait. Ayant donc appelé le monde à jouir de sa perfection , il a dû l'appeler aussi à jouir de sa béatitude ; et la béatitude terminant tout en Dieu, elle est aussi nécessairement le terme final de la création, pour tout être qui n'aura pas démérité de sa destinée. Ici, Messieurs, je touche au nœud gordien de la vérité, et j'ose croire que déjà vous l'avez brisé de vous-mêmes. Vous ne me demanderez pas pourquoi Dieu n'a pas donné la béatitude sans conditions de mérite ; ou je me trompe, ou vous en avez la raison. Si , en effet, Dieu a voulu communiquer au monde tous ses biens, il a dû les lui communiquer dans l'ordre où il les possède lui-même, et dans le seul ordre où il lui fût possible de les communiquer tous. Or les biens divins se réduisent à la perfection et à la béatitude: à la perfection, cause de la béatitude, et à la béatitude, effet de la perfection. Si Dieu eût changé l'ordre, en nous plongeant , par l'acte seul de notre naissance, dans la possession de lui-même, d'où naît sa félicité, il nous eût ravi le premier de ses biens, qui est la perfection. Car, ainsi que nous l'avons vu, le libre arbitre en est un élément nécessaire, que la vue directe et béatifique de Dieu ne nous eût pas permis de posséder même un
seul instant. Perdus aussitôt que nés dans l'abîme d'une attraction infinie, nous n'eussions offerte la bonté divine aucune représentation de sa propro liberté, aucune vertu, aucun mérite, aucun retour digne de sa gratuite et libérale dispensation à notre égard. Dieu nous devait donc et se devait à lui-même de retarder notre béatitude au profit de notre perfection. Mais la retarder, c'était se cacher pour un temps aux êtres créés ; c'était s'envelopper à leurs yeux dans le voile des choses finies , afin que , le choix leur étant possible, l'épreuve le fût avec le choix, et que de l'épreuve naquît en eux une justice digne d'éloge, une bonté digne d'amour.
Ainsi fut jeté le monde dans la possession d'une souveraineté qui le mettait avec gloire en présence de Dieu. Ainsi, ayant Dieu pour principe et pour fin, devait-il graviter vers lui par une perfection volontaire et reconnaissante, jusqu'au jour où, l'orbite entière de son épreuve étant parcourue, il se serait reposé au sein de Dieu même dans une béatitude égale à sa fidélité.
Je vous ai dit, Messieurs, tout le plan de la création. Je vous ai dit les matériaux qui y furent employés, l'ordonnance qu'ils reçurent, les raisons de cette ordonnance, et connaissant déjà votre principe, vous avez appris à connaître votre fin. Votre fin et votre principe ne diffèrent pas : c'est Dieu qui est votre père, et c'est lui qui est votre but. Il est Y alpha et Y oméga de votre destinée ; vous ne pouvez regarder plus bas sans vous perdre, aller moins haut sans périr. En vain , si vous êtes ingrats , en appellerez-
vous à la bonté contre la justice. Je viens de détruire cette espérance en vous montrant dans la bonté elle-même la racine de vos devoirs. C'est la bonté sans doute qui a prononcé cette parole: Venez, les bénis de mon Père , au royaume qui vous a été préparé dès l'origine du monde (1). Mais c'est aussi la bonté qui a dit cette autre parole : Soyez parfait comme votre Père céleste est parfait (2). Car la bonté a pour mouvement naturel de communiquer ses biens, et Dieu n'ayant que deux biens, sa perfection et sa béatitude, l'effet de la bonté divine est de vous communiquer tous les deux dans le même ordre où ils sont en lui. Si vous refusez la perfection parce qu'elle vous coûte, vous refusez en même temps la béatitude, qui en est la conséquence. Cet ordre ne dépend pas de Dieu; il est sa propre et rigoureuse nature, la nature même de sa bonté , dont la justice n'est que la sanction.
(1) Saint Matthieu, chap. xxv, vers. 34.
(2) lbïd., chap. v, vers. 48.