IV
tère de l'amour que dans le mystère de la vérité , nous arrivons à la même conclusion , qui est qu'en Dieu seul gît notre perfection et notre béatitude. Et il est impossible que vous vous en étonniez, puisque nous avons établi, comme la base de la doctrine et comme le nœud de nos destinées, que Dieu est tout ensemble notre principe et notre fin. Étant notre principe , il l'est de chacune de nos facultés ; étant notre fin, il l'est aussi de chacune de nos facultés. Et, cette fin s'identifiant avec la perfection et la béatitude divines , il est nécessaire que chacune de nos facultés, par la voie qui lui est propre, puise en Dien la vie qui la rend parfaite et qui la rend heureuse. Toutefois les développements où je vous conduis ne sont pas une stérile répétition des points de doctrine que nous avons précédemment émis et démontrés ; car, outre qu'ils vous en font voir l'application à chacun des ressorts de l'activité humaine, ils les vérifient surabondamment par l'analyse de nos actes et de leurs objets. Quelle joie n'est-ce pas pour nous, par cela seul que nous définissons l'intelligence et la volonté, de rencontrer Dieu au terme de leurs opérations ! Quel ravissement de ne pouvoir nommer la vérité, ni le bien, sans nommer Dieu lui-même ! Et de plus, Messieurs, ces investigations nous mènent droit aux moyens que nous avons dû recevoir pour atteindre à notre fin. Déjà, dans la conférence antérieure, nous avons constaté que le premier de ces moyens était la connaissance de Dieu ; nous sommes dès maintenant en état de conclure que l'amour de Dieu en est le second.
En effet , cet amour étant la perfection et la béatitude de notre volonté, et Dieu s'étant proposé de nous communiquer l'une et l'autre, comme nous l'avons vu, il s'ensuit qu'il a dû, selon l'ordre de son dessein , nous créer en état d'amour avec lui ; amour initial, il est vrai, sujet à l'épreuve de notre libre arbitre, mais nous préparant et nous conduisant, sauf prévarication de notre part, à l'union finale et béatifique de la charité consommée. C'est ce que nous enseigne la doctrine catholique, lorsqu'elle nous peint le premier homme naissant dans la charité ou la justice originelle. Remarquez, je vous prie, cette belle alliance d'expression ; dans la languechrétienne, la charité est synonyme de la justice, et la justice synonyme de la charité. Je vous en ai dit la raison tout à l'heure. Sans cette divine justice de l'amoui , l'homme est séparé de Dieu, même en le connaissant; et , séparé de lui , il ne peut que descendre vers la misère et la mort, dans la route directement opposée à celle où le convie l'ordre de sa création. Selon cet ordre , il a reçu Dieu pour terme, la vérité pour guide, la charité pour moteur. S'il s'égare, ce ne sont pas les moyens qui lui manquent, mais la volonté.
Ici , Messieurs , nous retrouvons encore l'intervention du libre arbitre dans nos destinées; et, si sa présence vous inquiète, je pourrais me bornera vous redire que sans lui les dons de Dieu resteraient en nous tels que nous les avons reçus, avec un caractère de fatalité qui ferait de notre perfection un ouvrage indigne de Dieu et de nous. Mais cette explication ,
toute suffisante qu'elle est, appelle des développements qui eussent été prématurés lorsque nous exposions le plan général de la création, et qui ne le sont plus à l'heure où nous touchons, dans la question de la volonté, aux fondements de l'ordre moral. La volonté est le siège du libre arbitre en même temps que de l'amour ; nous aimons par le même organe qui nous donne l'empire de nos actes, et qui nous impose avec cet empire la responsabilité de nousmêmes. Et ce sont ces trois choses liées entre elles , le libre arbitre, l'amour et la responsabilité, qui constituent indivisiblement l'ordre moral. Le libre arbitre présente le choix , l'amour choisit, l'homme répond. Pourquoi en est-il ainsi? Est-ce une sagesse arbitraire qui a enchaîné ces trois éléments de notre activité? ou bien y a-t-il là quelque raison profonde que nous devions pénétrer, afin d'illuminer d'un dernier trait le mystère de Dieu dans la création de ce monde?
Vous pensez bien que j'adopte le dernier parti ; je l'adopte, en effet, et je pose cette question, qui entraîne tout le reste avec elle : Y a-t-il entre l'amour et le libre arbitre une relation essentielle, qui rende l'un la condition de l'autre? Pour le savoir, il est nécessaire que nous scrutions à fond la nature de l'amour. Il joue d'ailleurs un si grand rôle dans notre âme et dans le christianisme , que nous ne regretterons pas le regard approfondi que nous aurons jeté sur son essence.
Rien n'est plus simple, plus un que l'amour; et cependant il renferme trois actes dans l'unité de son
mouvement. Il est d'abord un acte de préférence. L'homme, si vaste que soit son cœur, ne peut s'attacher à tout avec la même force; entouré d'objets qui, à divers degrés, portent l'empreinte du bien, il éprouve des nuances dans l'attrait qui l'incline vers eux, nuances sympathiques dont l'ordre ne dépend pas uniquement de la bonté comparée des êtres, mais aussi de leurs secrètes ressemblances avec nous. Souvent même nous ne nous rendons aucun compte des motifs de notre préférence ; ce qui est certain , c'est que nous préférons, et que l'amour commence en nous par ce coup premier, qui est le choix. Ce qui est certain encore, c'est que le choix, dans celui qui en est l'auteur, comme en celui qui en est le terme, donne le branle aux joies élevées de l'amour. On est heureux de choisir, on est heureux d'avoir été choisi. Deux êtres se sont rencontrés dans l'immensité du temps et de l'espace, à travers les chances innombrables de la création ; ils se sont reconnus comme s'ils se fussent donné rendez-vous de toute éternité, ils se sont liés par une préférence réciproque qui les honore tous deux , et qui flatte dans leur orgueil e coté qui en est pur et vénérable. Rien ne surpasse le charme virginal de cet instant , qui reste le premier dans la mémoire, comme il a été le premier dans le cœur. Quand les années ont affaibli d'autres impressions, celle-là subsiste encore dans sa sereine jeunesse , et nous ramène aux jours heureux où nous eûmes la gloire de choisir et d'être choisis. Mais le choix, Messieurs, le choix, où serait-il sans le libre arbitre? où serait-il sans la faculté de préférer qui
l'on veut? Sans doute les motifs de la préférence existent dans la perfection de l'être qui en est l'objet; mais ils existent aussi et parallèlement dans la volonté qui fait le choix. Elle peut méconnaître, elle peut rejeter une excellence qui ne lui est pas sympathique pour une autre qui lui correspond, et là est le prix de son acte, acte souverain qui ne confère un honneur et ne produit une joie que parce qu'il est souverain.
L'amour cependan t ne s'arrête pas à l'acte de choix, il exige le dévouement à l'être choisi. Choisir, c'est préférer un être à tous les autres ; se dévouer, c'est le préférer à soi-même. Le dévouement est l'immolation de soi à l'objet aimé. Quiconque ne va pas jusque-là n'aime pas. La préférence toute 'seule n'implique, en effet, qu'un goût de l'âme qui a besoin de s'épancher dans la cause d'où il sort, goût honorable et précieux sans doute, mais qui, se bornant là, n'aboutit qu'à se rechercher soi-même dans un autre que soi. Si beaucoup d'affections s'arrêtent à ce point, c'est que beaucoup d'affections ne sont qu'un égoïsme déguisé; on éprouve un attrait, on s'y abandonne ; on croit aimer, on a peut-être des lueurs de l'amour véritable; mais, l'heure du dévouement arrivée, on reconnaît à l'impuissance du sacrifice la vanité du sentiment qui nous préoccupait sans nous posséder. On en voit surtout de fréquents et lamentables exemples dans les passions qui ont pour principe la beauté fugitive du corps. Rien d'intelligible et d'immortel n'intervenant entre les âmes qui se livrent à ces tristes séductions, le charme en disparaît
bientôt dans l'ardeur même qu'elles produisent, et elles ne laissent dans le cœur que les dévastations d'un égoïsme agrandi par des jouissances trompeuses. La vertu seule produit l'amour, parce que seule elle produit le dévouement. Nous en voyons la preuve dans toutes les affections où elle mêle le baume divin de sa présence. C'est elle qui inspire la mère penchée nuit et jour sur le berceau d'un fils; c'est elle qui inspire la poitrine du soldat, et le conduit à la mort au nom de la patrie; c'est elle qui fortifie le martyr contre les menaces des tyrans , et le couche dans les supplices comme dans le lit nuptial et joyeux de la vérité. Voilà les traits où le monde, tout corrompu qu'il est, reconnaît et admire l'amour, et si l'amour n'a pas en tout temps l'occasion de se révéler par d'illustres sacrifices, il montre incessamment par de moindres immolations qu'il porte avec lui le germe qui le rend aicssi fort que la mort (1) , pour me servir d'une expression de Salomon.
Mais, Messieurs, le dévouement est- il possible sans le libre arbitre? Se dévouer, avons -nous dit, c'est préférer un autre à soi-même, c'est se donner à autrui pour être sa chose. Or comment se donner, si l'on n'est pas libre? comment préférer un autre à soi, si l'on n'a pas la disposition de soi? L'être privé du libre arbitre est sous l'ascendant fatal d'une domination étrangère ; il ne pense, il ne se meut que par la pensée et la volonté qui le retiennent captif, de cette
(1) Cantique des cantiques, chap. vm, vers. 6.
captivité intérieure où rien n'est plus laissé à l'action propre de la personnalité. Un tel être, ainsi dépouillé de lui-même, conserve-t-il le droit de se donner? Il peut bien mourir ; mais il meurt comme la pierre tombe, esclave de la mort, et non pas de l'amour. De même donc que le libre arbitre est la condition de l'amour, en tant que l'amour est sentiment de préférence, il en est aussi la condition, en tant quel'amour est impulsion de dévouement.
Reste un troisième acte par où se couronne le merveilleux drame dont notre volonté est le théâtre et l'auteur. Après que nous avons choisi l'objet de notre préférence, après que nous nous sommes donnés à lui par le sacrifice, tout n'est pas achevé. Lui-même doit nous préférer, lui-même doit se donner à nous, et il résulte de ce choix et de ce dévouement réciproques une fusion des deux êtres dans les mêmes pensées, les mêmes désirs, les mêmes vouloirs, fusion si ardente et si intime qu'elle irait jusqu'à les consommer dans une substance unique, si cette puissance de joindre l'unité substantielle à la pluralité personnelle n'était pas le partage exclusif de la trèssainte et indivisible Trinité. Du moins en sentonsnous comme les avant-coureurs , et est-ce pour nous une douloureuse limite que celle où expire avec la puissance de l'union la puissance de l'amour créé. L'union, Messieurs, tel est le terme de l'amour, le terme où il n'a plus rien à produire que la persévérance de ses actes et l'immortalité de son bonheur. Mais, aussi bien que la préférence et le dévouement, l'union ne saurait se passer de l'élément du libre ar-
bitre ; car, pour s'unir, il faut être deux , et l'on n'est deux qu'à la condition de conserver de part et d'autre la plénitude de sa personnalité, ce qui n'a lieu que par le libre arbitre. L'âme où le libre arbitre n'existe pas, où il n'a jamais existé, qui, à aucun moment, n'a été capable d'émettre une pensée propre ni un vouloir propre, cette âme est absorbée dans autrui; elle est annihilée par l'impuissance d'être l'égale d'une âme libre, et de lui rendre dans la réciprocité de l'amour la préférence, le dévouement et l'union qu'elle en reçoit.
Je ne sais si c'est une illusion, mais il me semble que rien n'est plus clair que cette relation essentielle du libre arbitre et de l'amour; et, par suite, rien n'est plus clair aussi que les raisons où la sagesse divine a puisé la résolution de nous mettre au monde avec le don périlleux de la liberté. Dieu n'avait pas besoin de nous ; c'est librement qu'il nous a choisis pour nous communiquer ses biens et nous unir à lui; c'est librement qu'il nous a aimés. Or, de sa nature, l'amour exige l'amour; il est impossible de préférer sans vouloir être préféré , de se dévouer sans vouloir qu'on nous rende le dévouement; et, quant à l'union , on ne saurait même la concevoir sans l'idée de la réciprocité. La réciprocité est la loi de l'amour ; elle en est la loi entre deux êtres égaux : combien plus entre deux êtres dont l'un est créateur et l'autre créature, dont l'un a tout donné, et l'autre a tout reçu ! Dieu avait un droit infini à être aimé de l'homme, parce que lui-même l'avait aimé d'un amour éternel et infini, et, par conséquent, il de-
vait le placer dans la seule condition où l'homme pouvait lui rendre préférence pour préférence, dévouement pour dévouement , union pour union , c'est-à-dire dans la gloire et l'épreuve du libre arbitre. C'était le droit de Dieu ; mais , chose remarquable, c'était aussi le droit de l'homme, ou du moins son honneur, puisque , sans ce don du libre arbitre , l'homme n'eût pu ni choisir ni se dévouer, et par conséquent aimer dans le sens véritable et généreux de ce mot.
Ne demandez donc plus pourquoi l'homme est libre ; ne demandez plus pourquoi il n'est pas né dans une perfection et dans une béatitude qui fût sans péril de retour. Il est libre , parce qu'il doit aimer ; il est libre, parce qu'il doit choisir l'objet de son amour ; il est libre, parce qu'il doit se dévouer à l'être de son choix ; il est libre , parce que dans l'union qui termine l'amour, il doit apporter la dot sans tache d'une personnalité tout entière; il est libre enfin, parce que Dieu l'a aimé librement, et a voulu recevoir de lui la récompense équitable d'une pleine réciprocité.
Je ne me dissimule pas, du reste, la difficulté qui se présente à votre esprit; elle est grave, et je vais, Messieurs, m'en faire l'exact interprète.
Selon la doctrine catholique, l'épreuve du libre arbitre cesse avec la vie présente de l'homme : une fois disparu de ce monde et appelé devant le juge suprême, l'homme passe à un état de consommation heureux ou malheureux qui ne lui laisse plus ni l'honneur, ni le danger, ni la ressource du choix. Si
donc le libre arbitre est essentiel à la réalité de l'amour, il s'ensuit que les saints, dans la béatitude de l'éternité, n'aiment plus Dieu que sous la forme d'une affection incomplète et impersonnelle, ce qu'il est absurde de penser.
Sans doute, Messieurs, il est absurde de le penser, et je me garde bien de le croire ni de le dire. Quand les saints entrent dans le ciel vainqueurs de la mort et de la vie , ils n'y entrent pas dépouillés de leur existence antérieure, comme des êtres sans passé, sans avenir, sans habitudes conquises : ils y entrent, au contraire, dans la pleine possession d'une personnalité laborieusement perfectionnée, avec toute leur âme et toutes leurs œuvres, selon cette belle prophétie de l'apôtre saint Jean qui , assistant par l'Esprit de Dieu aux derniers jours du monde, entendit d'en haut une voix qui disait : Bienheureux tes morts qui meurent dans le Seigneur..., car leurs œuvres les suivent (1). Leurs œuvres les suivent, parce qu'elles sont vivantes comme eux et en eux , vivantes dans l'amour qui en a été le fruit , et qui monte avec les saints dans le ciel , non pas pour y perdre son caractère primitif de choix et de dévouement, mais pour l'y conserver à jamais dans l'immutabilité de la vision béatifique. Les saints n'ont pas dans le ciel un autre cœur que celui qu'ils ont eu sur la terre; le but même de leur pèlerinage était de former en eux, au moyen de l'épreuve, un amour qui méritât de plaire à Dieu et de subsister éternel-
(1) Apocalypse, chap. xiv, vers. 13.
lement en face de lui. Loin que cet amour change de nature, c'est sa nature même, c'est son degré acquis dans le libre exercice de la volonté qui détermine la mesure de la béatitude en chaque élu de la grâce et du jugement. Selon que l'homme apporte à Dieu une affection plus ardente, il puise dans la vision de l'essence divine une extase plus profonde, une félicité plus accomplie. C'est le mouvement de son cœur, tel que la mort l'a saisi , qui règle sa place au sein de la vie, et c'est la persévérance inaltérable de ce mouvement, causée par la vue de Dieu, qui seule distingue l'amour du temps de l'amour de l'éternité. Dieu reconnaît, dans ses saints, les apôtres, les martyrs, les vierges, les docteurs, les solitaires, les hospitaliers, qui l'ont autrefois confessé et servi dans les tribulations du monde ; les saints à leur tour reconnaissent en Dieu celui qu'ils ont aimé sans partage au temps de leurs angoisses et de leur liberté. Rien ne leur est étranger dans le sentiment qu'ils éprouvent , rien n'est nouveau pour eux dans leur cœur. Ils aiment celui qu'ils avaient choisi ; ils jouissent de celui auquel ils s'étaient donnés ; ils étreignent celui qu'ils possédaient déjà; leur amour s'épanouit dans la certitude et la joie d'une inamissible union, mais il n'est point séparé de la tige où il naquit. Dieu le cueille sans le couper; il le couronne sans le changer.
C'est ainsi, Messieurs, que cesse l'épreuve du libre arbitre , et que pourtant l'amour subsiste tout entier dans l'âme où Dieu le récompense. Mais jusque-là il y a lutte dans le cœur de l'homme entre le
bien et le mal , entre sa tendance vers Dieu par la charité et sa tendance vers lui-même par l'égoïsme des passions. Le monde extérieur s'arme pour le subjuguer de toutes les beautés qu'il a reçues dans un autre dessein ; il oppose le charme visible à l'ordre éternel qui doit obtenir tous nos regards et régler tous nos actes. Balancés que nous sommes entre ces deux attraits , nous avons besoin de force pour nous tenir attachés à l'étoile polaire du bien véritable , et cette force, nous l'appelons d'un nom plus illustre encore que celui de l'amour, nous l'appelons la vertu. L'amour sans la vertu n'est qu'une faiblesse et un désordre ; par la vertu , il devient l'accomplissement de tous les devoirs, le lien qui nous unit à Dieu d'abord, puis à toutes les créatures de Dieu ; il devient justice et charité, deux choses qui n'en font qu'une, et qui nous furent données au jour de notre création, pour être, après la vérité, le second moyen de répondre à notre destinée en atteignant notre fin.
Je n'aurais plus rien à vous dire, Messieurs, si, aujourd'hui comme précédemment, nous ne devions chercher dans le rationalisme la contre-épreuve de la doctrine que je viens de vous exposer. Cette doctrine atteste qu'il existe entre le bien et le mal une différence infinie , puisque le bien c'est Dieu , en tant qu'il est ordre, et que le mal est l'opposition à l'ordre, c'est-à-dire à Dieu; elle atteste que le bien est l'objet de la volonté, sa perfection, sa béatitude, et que la volonté y correspond par l'amour, fruit désintéressé du libre arbitre et de la vertu ; elle affirme
enfin que l'homme étant libre d'aimer ou de haïr, de faire ou de ne pas faire le bien , il est responsable de ses actes devant la justice suprême de Dieu. Est-ce là aussi la doctrine du rationalisme? En affirmant le contraire, je n'ai pas besoin de vous prévenir que je prends le mot de rationalisme dans son acception générale, et non comme représentant telle ou telle classe de philosophes. Le rationalisme n'a qu'un principe, qui est la suffisance de la raison toute seule pour expliquer le mystère des destinées ; mais il a mille têtes qui se contredisent , et qui par conséquent ne portent jamais ensemble la responsabilité des mêmes erreurs. Cette diversité décharge bien tel philosophe de tel système condamnable ; elle n'en décharge point le rationalisme , dont le point de départ est la cause de tous les dogmes qui trompent la pensée en corrompant le vrai.
J'avais besoin de vous donner cette explication au moment où le rationalisme va vous apparaître dans sa forme la plus odieuse. Déjà vous l'avez vu nier l'existence de Dieu , la création du monde par Dieu , le commerce primitif de Dieu avec l'homme, et mettre en doute jusqu'à la notion même de la vérité. Après de telles ruines, pouvait-il respecter la distinction du bien et du mal? Cette distinction n'est qu'une conséquence de l'idée de Dieu ; celle-ci jetée à terre, l'ordre moral s'évanouissait de soi-même. Cependant autre chose est d'attaquer l'ordre moral dans sa source , autre chose de l'attaquer de front et directement. N'y eût-il pas de Dieu, ou n'y eût-il qu'un Dieu indifférent aux actes de l'homme, l'âme peut
encore essayer de se réfugier en elle-même, et de s'y créer par sa propre force des devoirs sacrés. Elle peut , malgré la profondeur des négations où elle s'est assise, ne pas se nier elle-même, mais par une contradiction généreuse se reconnaître des lois et s'imposer des dévouements. Si faible que soit cette barrière, elle est un débris de la conscience, un honneur pour l'homme, une sauvegarde de la société. Quel crime n'est-ce donc pas de nous en disputer la possession, et de poursuivre l'idée du bien jusque dans les ruines où nous nous sommes fait ce dernier et misérable abri? Le rationalisme n'en a pas eu honte; après avoir attaqué l'ordre moral dans son principe, qui est Dieu , il s'est jeté sur notre âme comme sur un reste de proie , et, nous défiant dans ce suprême asile de nous-mêmes, il nous a contesté la réalité de l'amour et la réalité du libre arbitre.
Ingénu que j'étais, je vous parlais tout à l'heure d'entraînements sympathiques , de préférences désintéressées , de sacrifices volontaires ; je vous peignais l'ascendant du bien sur le cœur de l'homme : je vous trompais, Messieurs, s'il faut en croire le rationalisme, je vous trompais cruellement, et moimême avec vous. Voulez-vous connaître la vérité? L'homme n'agit que par un seul motif, qui est son intérêt propre ; il appelle bien ce qui lui est utile, mal ce qui nuit aux choses et aux jouissances dont il est en possession. Le devoir, s'il l'observe, n'est qu'un moyen de préserver ses droits ; l'amour, s'il l'éprouve, n'est qu'un sentiment de plaisir. L'égoïsme est au fond de tout acte humain , de quelque apparence ou
de quelque nom qu'on veuille le couvrir, et ces expressions superbes de dévouement, d'abnégation, d'immolation de soi-même, ne servent qu'à déguiser nos vrais penchants sous une pompe qui flatte notre orgueil. La mère s'aime et se recherche dans son enfant; le soldat s'idolâtre dans la gloire de son capitaine ou de sa patrie ; la mort est payée par l'admiration qui nous fait revivre , croyons-nous , dans la postérité. Assurément, s'il était permis d'espérer de l'homme un sentiment pur d'intérêt personnel, ce serait dans l'âme du chrétien qu'il faudrait le chercher, puisque le christianisme repose sur le mystère d'un Dieu mort gratuitement pour nous. Et cependant à quoi le chrétien dévoue-t-il sa vie? à travailler pour son salut, c'est-à-dire pour éviter l'enfer et pour obtenir le paradis. Ses œuvres les plus héroïques ne sont qu'un marché qu'il passe avec Dieu. Il sait que toutes sont enregistrées, que pas une ne tombe à terre, et qu'il en retrouvera un jour la moindre parcelle en accroissement de félicité. Est-ce là l'oubli de soi-même? Est-ce là cette charité descendue du ciel, immolée sur une croix, et ressuscitée du tombeau pour vivre dans le cœur des générations? Hélas ! il vaudrait mieux nous confesser à nous-mêmes notre indélébile égoïsme, et reconnaître avec la sincérité d'une vraie philosophie que tout être , quel qu'il soit, ne saurait agir et vivre que pour lui.
On nous demande un aveu , Messieurs ; commençons par le faire. Oui, il est impossible à aucun être doué d'intelligence et de volonté de se séparer complètement de ses actes. Je pense, je veux, j'aime;
en quelque manière que je m'y prenne , c'est moi qui pense, qui veux, qui aime; il n'est pas en mon pouvoir d'ôter ce moi du moi. Que je fasse une bonne ou une mauvaise action, j'y suis présent et j'en jouis. Je vais plus loin ; je ne la ferais pas si je n'en jouissais pas. Car toute action suppose une fin, et la fin dernière de l'homme étant la béatitude, pour laquelle Dieu l'a expressément créé , il est absolument chimérique d'imaginer qu'il agisse jamais sans avoir devant lui la pensée et le mobile de son bonheur. Et toutefois , je vous le demande , n'y a-t-il aucune différence entre Néron et Titus , entre Néron tuant sa mère, et Titus faisant les délices du genre humain? N'y a-t-il aucune différence entre le soldat qui tourne le dos dans une bataille et le soldat qui meurt la face vers l'ennemi et sa patrie dans le cœur? Léonidas aux Thermopyles, Démosthènes à Chéronée, est-ce la même chose? Vous pouvez le dire, je vous défie de le penser. Vous ne le direz même pas devant une assemblée d'hommes faisant à votre parole lhonneur de l'écouter; votre conscience mentît -elle à ellemême, le courage lui manquerait pour mentir en face de l'humanité. S'il est ici quelqu'un qui confonde dans une même estime ou dans un même mépris le crime et la vertu , qu'il se lève, qu'il parle ! Et pourtant, Messieurs, il est bien vrai , Titus comme Néron cherchait son bonheur ; il n'y avait entre eux sous ce rapport aucune différence, et si l'égoïsme consiste à vouloir être heureux, Titus était égoïste au même titre que Néron.
Mais l'égoïsme consiste-t-il à vouloir être heu-
reux, c'est là précisément la question. Il serait bien étrange que le bonheur et l'immoralité fussent une même chose. Le bonheur est la vocation de l'homme ; il est le patrimoine naturel et prédestiné de tous les êtres intelligents. Quiconque d'eux vient au monde , y vient pour être heureux. C'est son droit : que disje? c'est son devoir. Car son devoir est d'obéir à Dieu, et Dieu lui a intimé deux ordres égaux et parallèles en l'appelant à la vie : l'ordre de la perfection et l'ordre de la béatitude. Mais remarquez bien ce que j'ai dit : le bonheur est le patrimoine de tous, de tous sans exception; il est la terre natale et la patrie future de tous ceux qui ne l'auront pas répudié volontairement. Et de là il suit une grande chose, c'est que nul ne doit s'attribuer le bonheur d'autrui, et que tous , enfants du même père , héritiers du même royaume , il nous est commandé de vivre ensemble dans la fraternité divine d'une même béatitude. Celui qui usurpe la part d'un autre, qui veut être heureux aux dépens de ses frères, qui divise par la ruse ou la violence la tunique sans tache et sans couture de la félicité, celui-là est coupable du crime qui renferme tous les autres , il est coupable d'égoïsme, et dès l'origine du monde il a porté un nom et un sceau : le nom de Caïn et le sceau de la réprobation. Celui, au contraire, qui veut être heuheux avec tous, qui n'ôte rien à personne de son droit patrimonial au bonheur, qui donne même de sa part, celui-là, dès l'origine du monde aussi, a porté un nom et un sceau : le nom d'Abel et le sceau de la charité. La charité ne consiste pas à être mal-
heureux, pas plus que l'égoïsme à être heureux: elle consiste à ne pas troubler le bien des autres et à leur communiquer le sien, communication qui, loin d'appauvrir, enrichit à la fois le donataire et le donateur. Le bien a reçu de Dieu cette admirable élasticité, que le partage multiplie sans l'amoindrir, et que tombant dans la main droite il rentre dans la main gauche, semblable à l'Océan qui reçoit toutes les eaux de la terre parce qu'il les rend toutes au ciel.
A la bonne heure, me direz-vous, cette explication justifie le sentiment intime de l'humanité, qui a toujours mis entre le bien et le mal une différence infinie , qui a exécré Néron et adoré Titus ; mais , en accordant que le bonheur personnel est la fin nécessaire de tous les actes de l'homme , ne détruisezvous pas la notion même de l'amour et du dévouement? Gomment peut-il y avoir sacrifice, préférence des autres à soi, là où l'on se recherche soi-même?
Messieurs, je n'ai pas dit que le bonheur personnel fût la fin nécessaire de tous les actes de l'homme: car ce mot de personnel exclut du bonheur de chacun le bonheur de tous, et j'ai prononcé, au contraire, que le bonheur était un patrimoine universel et indivisible, que nul ne s'appropriait exclusivement sans être coupable du crime d'égoïsme. Entendez donc que le devoir, l'amour, le dévouement, consiste à faire de son bonheur celui des autres , et du bonheur des autres le sien propre, tandis que l'égoïsme consiste à faire son bonheur du malheur de tous. Néron souhaitait que le peuple romain n'eût qu'une
tête pour l'abattre d'un seul coup : voilà l'égoïsme. Titus estimait perdre le jour où il avait manqué de rendre un homme heureux : voilà l'amour. « Aimer, a dit Leibnitz , c'est mettre sa félicité dans la félicité d'un autre. » Cette sublime définition n'a pas besoin de commentaire ; on l'entend ou on ne l'entend pas. Celui qui a aimé l'entend ; celui qui n'a pas aimé ne l'entendra jamais. Celui qui a aimé sait qu'une ombre dans le cœur de son choix obscurcissait le sien; il sait que rien ne lui coûtait, prières, larmes, veilles, travail, privations, pour créer un sourire sur des lèvres attristées ; il sait qu'il fût mort pour racheter une vie compromise; il sait qu'il était heureux d'autrui , heureux de ses grâces, heureux de ses vertus, heureux de sa gloire, heureux de son bonheur, et qu'eût-il fallu son sang pour assurer ou pour accroître ce bonheur étranger, devenu le sien , il en eût donné jusqu'à la dernière goutte, avec le seul regret de ne pouvoir mourir qu'une fois. Celui qui a aimé sait cela. Celui qui n'a pas aimé l'ignore; je le plains, et ne lui réponds pas.
Je le plains, parce qu'il n'a rien connu de la vie humaine, ni de la vie divine; je ne lui réponds pas , parce que le témoignage d'un mort ne prouve rien contre les vivants. Que nous fait à nous autres chrétiens , s'il faut en venir à nous , que nous fait d'être accusés d'indifférence pour Dieu , par un homme qui n'a jamais aimé Dieu ? Sait-il ce qui se passe en nous? Peut-il même le conjecturer? Il croit que, l'œil fixé sur le ciel et sur l'enfer, nos œuvres dans une main, la balance dans l'autre, nous marchandons
avec Dieu le prix de notre abnégation. Il ignore que la crainte et l'espérance ne sont que les préliminaires de l'initiation chrétienne, et qu'en vertu du premier commandement , qui renferme tous les autres, selon la parole même de Jésus-Christ, le chrétien doit aimer Dieu de tout son cœur, de tout son esprit, de toutes ses forces, par-dessus toutes choses, sous peine, ajoute saint Paul , de n'être rien (1). Il ignore qu'au delà du seuil de la foi, l'âme est touchée par la beauté invisible d'un amour que n'égalèrent jamais ni en durée, ni en profondeurs, ni en sacrifices , les plus héroïques affections de ce monde, et que cet amour nous entraînant dans l'abîme de charité où respire Dieu lui-même, nous y puisons le besoin d'associer toutes les créatures à la perfection et à la félicité dont nous goûtons les prémices , dont nous attendons l'ultérieure révélation. Qui peut nier cet élargissement du cœur de l'homme dans le christianisme? Qui peut le nier, sauf celui qui ne l'a jamais connu, et qui, abaissé dans les étroites passions des sens , où tout est égoïsme , mesure par son âme l'âme du chrétien et l'âme de l'homme?
J'ai honte, Messieurs, de prouver devant vous la réalité de l'amour et du dévouement ; le rationalisme m'y a contraint.il me contraint encore de vous dire quelques mots sur le libre arbitre, qui est avec le désintéressement la principale condition de l'ordre moral. De même que l'ordre moral est détruit si l'homme n'agit qu'en vue de son intérêt, il est égale-
(1) I»Epître aux Corinthiens, chap. xm, vers. 2.
ment détruit si l'homme n'est pas le maître de ses actes. Aussi, le rationalisme n'a pas assailli notre liberté avec moins d'ardeur que notre générosité ; il a besoin de notre servitude autant que de notre égoïsme: de notre égoïsme pour confondre le bien avec le mal , de notre servitude pour nous enlever la responsabilité , soit du mal, soit du bien.
Sommes-nous libres? Votre conscience et ia mienne répondent : Oui. Le rationalisme nous dit : Non. En donne-t-il quelque preuve? Aucune. Il nous demande, au contraire, de lui prouver que nous sommes libres, et si nous lui opposons le témoignage de notre sens intime, qui sait apparemment ce qui en est, il le récuse comme aveugle et insuffisant. 11 craint qu'il ne soit le jouet d'une puissance supérieure, qui en fait, sans qu'il le sache, l'instrument de son irrésistible volonté. Pour nous, Messieurs, qui croyons en Dieu , qui , ployant le genou devant son adorable suprématie, l'avons reconnu pour le père, le maître, le principe et la fin des choses , nous n'éprouvons pas , au sujet de ce qui se passe en nous, les doutes bizarres du rationalisme. Enfants d'une bonté qui n'a point d'égale et d'une sagesse qui n'a point de mesure, nous n'imaginons pas que Dieu torture sa toute-puissance pour tromper le cœur de son ouvrage, et lui donner dans la servitude l'illusion de la liberté. Nous nous confions à la sincérité divine, et nous ne recherchons même pas s'il serait en son pouvoir, le voulût-elle, de nous induire, au sujet de nous-mêmes et de nos propres actes, en une aussi contradictoire impression. Les vérités s'enchaînent
~ 419 — comme les erreurs. Une fois Dieu rejeté ou mis en doute, je permets au rationalisme de méconnaître la conscience humaine; l'édifice étant détruit par sa base, comment en soutenir quelque pan détaché, et quel intérêt d'ailleurs y aurait-il à le faire? Qu'est-ce que l'homme, si Dieu n'est pas? Qu'est-ce que le bien et le mal? Qu'est-ce que le passé et l'avenir? Il ne vaut pas la peine de s'occuper d'un songe dans une nuit sans réveil. Mais si Dieu est, si le nom qui soutient tout est écrit à la voûte de notre intelligence comme à la voûte du ciel, alors je n'écoute même plus le rationalisme me suggérant des défiances au sujet d'une liberté dont je sens en moi la présence réelle. Je me prends au sérieux, et toutes choses avec moi. Ma conscience est un sanctuaire qui me rend des oracles; ma vie est une puissance qui répond d'elle-même ; la solidité divine descend dans tout mon être , et le doute n'est plus devant mon esprit qu'un blasphème et qu'un jeu. Je suis libre ; je passe du bien au mal, et du mal au bien. Suspendu entre ces deux termes, que l'infini sépare , captif volontaire ou rebelle coupable, je choisis et je fais mon sort à chaque instant. Je choisis de m'aimer ou d'aimer Dieu par-dessus tout ; je m'éloigne , je reviens, j'obéis ou je résiste au remords, et jusque dans le crime je sens ma grandeur par ma souveraineté. Il ne me faut qu'une larme pour remonter au ciel, il ne me faut qu'un regard pour retomber dans l'abîme. Cette lutte est grande, cette responsabilité est terrible ; mais malheur et mépris à celui qui descend du trône par effroi des devoirs qui y siègent avec lui.
Dois -je, Messieurs, en finissant, éclaircir cette autre difficulté que le rationalisme oppose à la réalité du libre arbite, et qu'il tire non plus de la vanité de notre conscience, mais des attributs mêmes de Dieu? Je le ferai rapidement, avec la crainte de fatiguer votre attention , avec l'espoir de n'en abuser que très-peu. La vérité est brève, parce qu'elle est claire.
La doctrine catholique range parmi les attributs divins la prescience, c'est-à-dire la connaissance anticipée et infaillible de l'avenir, même de l'avenir qui dépend des volontés libres. Or comment Dieu peut- il prévoir ce dernier genre d'avenir, sinon parce qu'il est le maître de nos actes et qu'il les dirige comme il lui plaît? Comment sait- il infailliblement ce que je ferai demain , sinon parce qu'il l'a décrété, et qu'il possède dans sa toute -puissance la certitude de notre détermination?
J'aurai répondu si je découvre dans la nature de Dieu et dans la nature de l'homme un moyen de prévoir les effets de causes libres qui ne détruisent en rien leur liberté.
Or il est manifeste que nul être raisonnable n'agit sans motif, c'est-à-dire sans quelque chose qui détermine ses actions. De là ces aveux qui nous échappent à tout moment : Voici une raison, un intérêt, une occasion qui me détermine, en d'autres termes, qui me persuade d'agir. Et lorsqu'on examine les motifs dont l'impression efficace tire l'homme du repos ou de l'incertitude, on s'assure qu'il n'en existe que deux : le motif du devoir et celui de la passion.
Ou bien l'homme se décide par la vue du vrai , du bon, du convenable, ou bien il se décide par l'entraînement d'une satisfaction personnelle indépendante de toute idée d'ordre. La question seulement est de savoir qui le décidera de l'un ou de l'autre motif. S'il n'était pas libre, ce serait l'attrait du plus fort de sa nature qui l'emporterait, comme c'est le poids supérieur qui fait pencher l'un des plateaux de la balance. Mais l'homme est libre; entre deux attraits égaux ou inégaux par eux-mêmes, c'est lui qui prononce souverainement. Toutefois il se prononce en vertu d'un motif qui le persuade, et non pas sans cause ou arbitrairement. Il sait ce qu'il fait, et pourquoi il le fait : il sait même pourquoi il est persuadé de le faire. La persuasion ne lui vient pas seulement du dehors , elle lui vient surtout du dedans, de l'état intime de sa volonté, de ses goûts, de ses vertus , toutes choses qui sont le fruit du libre arbitre, qui sont le libre arbitre lui-même en activité, tel qu'il s'est fait, tel qu'il veut être, tel qu'il se présente aux attraits extérieurs qui viennent le solliciter pour le bien et pour le mal. C'est l'état de la volonté, siège du libre arbitre, qui détermine le choix de l'homme entre les deux motifs du devoir et de la passion. Supposez cet état connu , vous savez ce que fera l'homme dans un cas donné, et dans tous les cas où la connaissance de son âme aura précédé pour vous son action. Telle est la base de la prescience humaine aussi bien que de la prescience divine. N'avez-vous jamais , Messieurs , confié votre fortune eu votre honneur à la parole d'un homme? Vous
l'avez fait , ou , si l'occasion vous a manqué , vous nommerez au dedans de vous-mêmes ceux à qui vous donneriez volontiers une aussi haute marque de votre estime. D'où vous vient cette assurance? Gomment êtes-vous certains que vous n'exposeriez pas votre vie à une trahison? Vous en êtes certains, parce que vous connaissez l'âme à qui vous abandonnez la vôtre ; cette connaissance vous suffît pour prévoir qu'en aucun cas, quel que soit le péril ou la tentation , votre fortune et votre honneur ne seront lâchement sacrifiés.
Ils peuvent l'être cependant; le cœur à qui vous donnerez votre foi est faillible , il est sujet à des assauts imprévus; n'importe, vous dormez en paix, et nul ne vous accusera d'imprudence ni de crédulité. S'il arrive que vous soyez trompés par l'événement, que direz- vous? Vous direz : Je connaissais mal cet homme, je le croyais incapable d'une mauvaise action. Telle est la chance que vous aurez, la chance de mal connaître, parce que, étant une intelligence finie, vous ne pouvez lire directement dans l'âme d'autrui , ni même lire à fond dans la vôtre. D'où il résulte que vous n'avez de vos jugements qu'une certitude morale , et de vos prévisions qu'une assurance du même degré.
II n'en est pas ainsi de Dieu. Dieu, pour me servir de l'expression de saint Paul, pénètre jusqu'au point de division de l'âme et de l'esprit, jusqu'aux racines et à la moelle de notre être, et il discerne les derniers replis de nos pensées et de nos inlen-
tions (1). Nous sommes éternellement à nu devant lui. Il voit avec une prévision infinie l'état de notre volonté, et, connaissant dans la même lumière toutes les circonstances extérieures auxquelles nous serons en butte , il a une certitude infaillible du choix que nous ferons entre le bien et le mal, entre le motif du devoir et celui de la passion. Dès lors il sait notre histoire, qui n'est qu'une lutte plus ou moins longue entre deux attractions opposées, l'une qui nous porte vers notre fin réelle, l'autre qui nous détourne vers un but bas et faux. Et cette science anticipée de nous-mêmes n'étant en rien la cause de nos actes , elle ne gêne pas plus notre liberté que si elle n'existait pas.
L'erreur, en cette matière, est de considérer le libre arbitre comme une sorte de puissance abstraite, indépendante de son propre état, n'ayant d'autre mobile qu'un caprice illimité. S'il en était ainsi, l'homme lui-même ne serait pas capable de prévoir un instant d'avance ses propres actions. Sa souveraineté ne serait qu'une déraison permanente. Il choisirait entre le bien et le mal sans savoir pourquoi , et allant au hasard du crime à la vertu , à force d'être libre , nous ne trouverions plus en lui qu'un automate déréglé. Tel n'est point l'homme ni le libre arbitre; je vous l'ai fait voir, et je n'ai plus qu'à laisser votre conscience choisir entre la morale du christianisme et la morale du rationalisme.
(1) Épître aux Hébreux, chap. iv, vers. 12.
Le christianisme conclut à la charité et à la liberté ; le rationalisme conclut à l'égoïsme et à la fatalité. Si dans les questions précédentes, qui ne s'adressaient qu'à la raison , quelque reste d'ombre affligeait encore votre besoin de lumière , cette ombre vient de s'enfuir. L'abîme de l'erreur a éclairé l'abîme de la vérité. De même que les dogmes spéculatifs de l'existence de Dieu, de la Trinité, de la création, de la diversité substanlielle de la matière et de l'esprit, de la vocation de l'homme à la perfection et à la béatitude, conduisent au dogme pratique de la distinction du bien et du mal ; de même les dogmes spéculatifs du panthéisme, du dualisme, du matérialisme, du scepticisme, conduisent au dogme pratique de la confusion du bien avec le mal, terme suprême qui discerne tout, et où les ténèbres deviennent clarté.