DE L HOMME EN TANT QU ETKE SOCIAL
Monseigneur,
Messieurs,
Quand Dieu eut fait l'homme , et qu'après l'avoir animé du souffle de la vie, il eut encore répandu dans son âme la lumière et la justice, la lumière de la vérité et la justice de la charité, il s'arrêta, s'il est permis de parler ainsi, pour regarder son ouvrage; et voyant les yeux de l'homme s'ouvrir , ses oreilles écouter , ses lèvres trembler du premier frémissement de la parole , ce limon enfin qu'il avait touché de sa main puissante, devenu une créature sensible et raisonnable, il demeura pensif, comme si quelque chose eût manqué au chef-d'œuvre qu'il venait de produire. En effet, le mystère de notre création n'é-
tait pas à son terme, Dieu se recueillait une seconde fois pour mettre à notre nature le sceau d'une perfection plus grande, et d'avance il exprima son dessein en se disant à lui-même : Non est bonum esse hominem solum. — Il n'est pas bon que l'homme soit seul (1).
Pourquoi n'était-il pas bon que l'homme fût seul? En quelle manière cessa- t-il d'être seul? Tel est, Messieurs, l'objet que je propose à vos méditations, et où vous verrez que la société est le troisième don primitif que Dieu nous a fait, le troisième moyen qui devait nous servir à l'accomplissement de nos destinées.
Aucun être n'est seul. Soit que nous regardions au-dessus ou au-dessous de nous, en Dieu ou dans la nature, nous voyons partout la pluralité et l'association. Dieu, qui est un, n'est pas solitaire; il renferme trois personnes dans l'unité de sa substance , et le monde inférieur, qui est divisé en une multitude innombrable de groupes différents , n'en présente aucun où la créature ait la solitude pour demeure et pour loi. A chaque degré de l'existence, nous retrouvons le nombre et l'union, c'est-à-dire la société. Le nombre sans l'union ne serait encore que l'isolement; mais lorsque des êtres distincts par l'individualité, semblables par nature, viennent à se prêter leur vie, à se pénétrer réciproquement, à agir les uns sur les autres par de mutuelles relations, alors il y a société, et tel est l'état de toutes les créa-
(1) Genèse, chap. h, vers. 18,
tures inférieures à l'homme ; tel est l'état , sous un mode plus parfait, des personnes divines dans le ciel. Cherchez, Messieurs, à vous représenter un être absolument solitaire, c'est-à-dire n'ayant de ressemblance et de rapports avec rien , vous ne créerez dans votre imagination qu'un fantôme abstrait, sorte de Dieu néant, parce qu'il serait à la fois infini et vide, infini faute de bornes, vide faute d'activité. L'isolement est la négation de la vie, puisque la vie est un mouvement spontané , et que le mouvement suppose des relations ; bien plus encore est-il la négation de l'ordre, de l'harmonie, de la beauté, de toute perfection et de toute béatitude, puisque aucune de ces choses ne saurait se concevoir sans la double idée de pluralité et d'unité. La pluralité sans l'unité est le désordre positif, l'unité sans la pluralité est le désordre négatif. Dans le premier cas, le lien manque aux êtres ; dans le second, les êtres manquent au lien. Or, là où il y a désordre, il est évident que l'harmonie , la beauté , la perfection et la béatitude s'évanouissent en même temps. C'était donc avec justice que Dieu, regardant l'homme dans la plénitude de sa création, avait prononcé cette parole : Il n'est pas bon que l'homme soit seul.
Il est vrai que, par sa position intermédiaire entre le monde supérieur et le monde inférieur, l'homme, corps et esprit, se trouvait en relation avec la nature et avec Dieu ; mais cette double relation ne le laissait pas moins seul de son espèce, seul dans le rang qu'il occupait, sorte de stylile perdu entre la terre et le ciel. Encore que la nature eût suffi aux besoins
de son corps, et Dieu aux besoins de son esprit, lui , privé de rapport avec des êtres de même forme et de même degré, n'eût pas suffi à la grandeur du poste qu'il était chargé de remplir. Son histoire eût été trop courte , ses périls trop bornés , ses vertus trop restreintes ; comme il avait un monde au-dessus et au-dessous de lui, il fallait que lui-même fût un monde , et qu'ainsi toutes les parties de la création , bien qu'inégales entre elles par leur place et leur essence, se répondissent dans une certaine proportion d'immensité. L'homme devait s'étendre sans se diviser, croître en nombre pour croître en union, et devenir dans la majesté du nombre et dans l'harmonie de l'union un théâtre de vertus tel que l'exigeaient la perfection de l'univers et la sienne. Circonscrit dans l'isolement, il n'eût eu que Dieu pour objet de ses devoirs ; membre d'un corps composé d'êtres semblables à lui , ses offices embrassent avec Dieu l'humanité tout entière. La loi de l'amour, résumé de toute justice, ne rayonnait plus seulement de la créature au Créateur; elle animait de sa vie tous les orbes de la création.
Messieurs , ce grand ouvrage est sous nos yeux : depuis soixante siècles, la société humaine a couvert de ses institutions le champ de l'histoire. Plus forte que le temps, elle a résisté à tous les désastres, et s'est constamment rajeunie dans les ruines où s'ensevelissaient les peuples usés. C'est elle qui a conduit notre enfance dans les hasards des émigrations primitives , et qui nous a partagé la terre. C'est elle qui, après nous avoir dispersés sur tous les rivages habi-
tables, nous a rapprochés malgré la jalousie des déserts et les fureurs de l'Océan. C'est elle qui a bâti les cités célèbres, suscité les arts, fondé les sciences, propagé les lettres, élevé l'esprit de l'homme à la perfection , et donné à son cœur avec l'occasion de tous les sacrifices la gloire de toutes les vertus. Elle est enfin le mode permanent de notre vie terrestre, et si le voyageur, au fond des forêts ou sur les bords escarpés de quelques îles perdues, découvre des peuplades privées de toute civilisation , il y remarque pourtant encore quelques rudiments de l'état social, quelques restes ou quelques ébauches de relations, qui démontrent l'impuissance où est l'homme de vivre seul.
Et cependant, qui le croirait? le dogme de la société n'a pas subi de moindres atteintes que les autres. Comme il s'est trouvé des sages pour nier Dieu, la création , la distinction de la matière et de l'esprit, la vérité, la différence du bien et du mal, il s'en est trouvé aussi pour soutenir que la société est une institution purement humaine, bien plus encore, une institution contre nature. On a voulu nous persuader qu'elle était la source de tous nos maux, et que notre décadence avait commencé le même jour que notre civilisation. Qui de nous, au temps de sa jeunesse, ne s'est pas représenté qu'il errait librement dans les solitudes du nouveau monde, n'ayant pour toit que le ciel , pour breuvage que l'eau des fleuves inconnus, pour nourriture que le fruit spontané delà terre et le gibier tombé sous ses coups, pour loi que sa volonté, pour plaisir que le sentiment continu de son
indépendance et les hasards d'une vie sans limites sur un sol sans possesseur? C'étaient là de nos rêves. Notre cœur frémissait en se reconnaissant, si, dans un livre célèbre, nous venions à tomber sur ce passage où l'homme de la civilisation dit à l'homme du désert : « Chactas, retourne dans tes forêts ; reprends « cette sainte indépendance de la nature que Lopès « ne veut point te ravir; moi-même, si j'étais plus « jeune, je te suivrais. » Il nous semblait, en lisant ces paroles, les entendre nous-mêmes; notre âme oppressée s'envolait avec elles dans des régions idéales , et ne revenait qu'avec douleur au fardeau monotone de la réalité.
Étions-nous donc dans le vrai? Ce mouvement de notre âme hors de la société était-il une aspiration vers l'état primitif que Dieu nous avait fait, ou bien une révolte contre l'ordre établi en notre faveur par sa Providence? C'était une révolte, Messieurs, un élan de l'égoïsme impatient des bornes que nous impose la communion universelle avec nos semblables, et faisant effort pour livrer l'univers à notre individualité toute seule. Tandis que, dans le plan de la bonté divine , le bonheur est le droit et le patrimoine de tous, nous cherchions à sortir de l'humanité pour nous retirer du partage des biens et des maux , et nous affranchir des devoirs qui résultent inévitablement d'un grand ensemble de relations. Nous haïssions dans la société la dépendance et le travail. La dépendance d'abord : car la société n'existe que par l'unité ; l'unité se forme par des liens ; les liens , quand il s'agit d'êtres intelligents , se changent en
lois obligatoires pour la conscience, et maintenues par la double autorité de la force publique et de l'opinion. C'est là un joug accepté de la vertu, qui ne sépare point son sort des autres, mais pesant à l'égoïsme, qui ne vit que pour lui; et c'est pourquoi, la solitude étant destructive de toutes les lois, parce qu'elle l'est de tous les rapports, l'égoïsme aspire à la solitude pour échapper à la dépendance. Il ne hait pas moins le travail, autre conséquence de l'état de civilisation. Quelques hommes perdus sur un territoire immense vivent à peu de frais. La nature abandonnée à elle-même fournit à leurs besoins, et, l'isolement diminuant en eux l'attrait qui reproduit la vie, leur nombre ne s'accroît qu'avec une lenteur qui n'inquiète jamais leur oisiveté. L'homme social , au contraire, a une paternité féconde comme son cœur; il voit, sous la bénédiction de Dieu, la famille se changer en tribu, la tribu en cité, la cité en nation; les tentes s'abritent derrière les murailles ; les territoires se déterminent par des bornes; la nature manque devant les flots de l'humanité. Il faut que l'art supplée à son défaut d'espace et de vigueur; il faut qu'un travail assidu seconde les inventions de l'art. Des métiers innombrables sollicitent les bras de l'homme, et les bras de l'homme à leur tour sollicitent les métiers. Nos veines ne se remplissent que du fruit de nos sueurs. Chaque goutte de notre sang est achetée de la terre au prix d'une vertu.
C'est plus qu'il n'est nécessaire pour effrayer l'égoïsme, et pour lui persuader que l'ordre social n'est qu'une imposture dans un martyre. Je ne le réfute
pas, Messieurs, je vous explique seulement comment il se fait que le dogme chrétien de la société ait des contradicteurs et des ennemis. Dépendance, travail, ces mots sont durs, je ne puis le nier, et qui ne les accepte pas est nécessairement en révolte contre la réalité des choses humaines.
Il y a peu de jours, Messieurs, vous avez gravé sur les monuments de votre capitale cette inscription mémorable : Liberté , égalité , fraternité. C'est bien, en effet, une partie de la charte primitive qui a uni les hommes entre eux et fondé le genre humain ; mais ce ne l'est pas tout entière. C'est la charte des droits, non celle des devoirs. Or l'homme vivant en société ne peut pas plus se passer de devoirs que de droits. Si la liberté lui est nécessaire pour rester une créature morale , pour ne pas être étouffé dans les étreintes d'une domination exagérée et injuste , l'obéissance lui est nécessaire aussi pour se soutenir, à l'aide d'une loi commune et sacrée, au foyer vivant qui le fait une nation. Si l'égalité lui est nécessaire pour ne pas déchoir du rang où Dieu l'a placé par une origine qu'il partage avec tous ses semblables , la hiérarchie lui est nécessaire aussi pour ne pas tomber, faute d'un chef et d'un commandement, dans l'impuissance de la dissolution individuelle. Si la fraternité lui est nécessaire pour qu'un sentiment de confiance et d'amour élargisse les liens étroits de l'ordre social , pour que l'humanité demeure une grande famille issue d'un père commun , la vénération lui est nécessaire aussi pour reconnaître et affermir l'autorité de lage, la magistrature de la vertu,
la puissance des lois en ceux qui en ont le caractère, soit comme législateurs, soit comme souverains. Écrivez donc, Messieurs, si vous voulez fonder de durables inslitutions, écrivez au-dessus du mot de liberté le mot d'obéissance, au-dessus du mot d'égalité le mot de hiérarchie, au-dessus du mot de fraternité le mot de vénération , au-dessus du symbole auguste des droits le symbole divin des devoirs. Je vous l'ai dit ailleurs, le droit est la face égoïste de la justice, le devoir en est la face généreuse et dévouée. Appelez-en au dévouement, afin que le dévouement vous reponde, et que votre édifice triomphe des passions ardentes qui, depuis l'origine de la société , ne cessent d'en conjurer la ruine.
La société humaine n'est pas seulement haïe pour elle-même, à cause des vertus civiles qu'elle impose, elle l'est encore par une autre raison qu'il importe que vous sachiez. Dieu , qui a été le fondateur de la société, en est le conservateur. 11 la maintient par la force de son nom , qui s'y est perpétué sous la garde des traditions dogmatiques et des observances religieuses. Nul peuple n'a pu vivre sans ce nom vénéré; nulle cité ne s'est bâtie que sur la pierre angulaire du temple. Et c'est en vain que l'impie espère abolir la mémoire de Dieu tant qu'il n'aura pas aboli la société, qui en a le dépôt, et qui vit de ce trésor héréditaire de l'humanité. La société humaine et la société religieuse sont deux sœurs nées le même jour de la parole divine, l'une regardant le temps, l'autre l'éternité , distinctes par leur domaine et par leur fin , mais indissolublement unies dans le cœur