IV
de l'homme, s'y soutenant Tune par l'autre, tombant ensemble, se relevant ensemble, bravant ensemble par leur commune immortalité la haine qui les poursuit toutes deux. Ne perdez pas ce point de vue, Messieurs, si vous voulez vous rendre compte du levain d'anarchie qui soulève le cœur de l'homme contre la société. La société n'est pas autre chose que l'ordre, et l'ordre a en Dieu sa racine invulnérable. Quiconque n'aime pas Dieu a par cela seul une cause permanente d'aversion contre l'état social, qui ne saurait se passer de Dieu.
De là vient que les époques antireligieuses produisent infailliblement des théories antisociales. Vous l'avez vu au dernier siècle. Tandis que les docteurs d'une génération légère livraient au ridicule Jésus- Christ, la Bible et l'Église, d'autres écrivaient, d'une plume non moins hardie, contre la société humaine. On exaltait l'état sauvage comme l'état primitif de l'homme, et incomparablement le meilleur; on exhortait à y retourner, l'arc et la flèche en main, les efféminés gentilshommes des délices de Trianon. On démontrait pour le moins que la société s'était formée par un contrat volontaire , et l'on recherchait , avec une gravité qui n'était que trop formidable, les clauses de ce fabuleux contrat.
Faut-il, Messieurs, vous prouver que l'ordre social n'est ni une institution contre nature, ni une institution facultative? Nous sommes loin des temps où s'agitaient ces questions puériles en elles-mêmes, mais que rendait considérables la décadence de la monarchie où elles étaient traitées. Aujourd'hui que
cette monarchie a disparu dans une tempête, et que l'époque de reconstruction a succédé à celle des ruines, les intelligences se préoccupent bien plus des problèmes économiques de la vie sociale que des circonstances de son origine et des causes premières de son établissement. C'est pourquoi je me bornerai au peu de mots qui sont nécessaires pour confirmer rationnellement le dogme de la société tel que le professe la doctrine catholique.
Une chose est naturelle lorsqu'elle est conforme à la constitution réelle d'un être. Or l'état social est évidemment conforme à la constitution de l'homme, puisque partout et toujours il a vécu en société. On nous oppose, il est vrai, les peuplades sauvages de l'Amérique, et d'un grand nombre d'îles semées dans l'Océan; mais ces peuplades elles-mêmes, quoique dépourvues de civilisation, vivent encore dans des rudiments informes de communauté. Ce sont des branches détachées par accident de la grande souche humaine, et qui, privées de la sève des traditions, soustraites à la loi de l'enseignement oral, végètent aux confins extrêmes de la sociabilité sans avoir rompu le dernier anneau qui les y retient. Que la vérité et la charité les cherchent au bout du monde; que la parole de l'Évangile, apportée par les nuées du ciel , vienne à tomber sur la glèbe inculte de leur âme, vous les verrez tendre la main à l'apostolat, couvrir leur nudité , enfoncer la charrue dans le sol de leurs forêts, s'assembler sous l'arbre et le signe d'une croix, et courber leurs fronts devant la présence invisible du Dieu dont ils ne connaissaient
plus qu'un souvenir aussi incertain que leur vie. Vous ne l'ignorez pas, l'Océanie voit aujourd'hui s'accomplir ces merveilles , et les îles fortunées de Mangarëva envoient jusqu'à nos vieux continents le baume virginal d'une civilisation qui retrouve un berceau dans les ruines du désert.
Je ne veux pas dire que le sauvage passe aisément ni toujours à l'état de perfectionnement social ; non, Messieurs : c'est là une œuvre difficile qui coûte du temps, une suite de circonstances heureuses, et qui, à cause de cela , est rarement couronnée de succès. On n'arrache pas en un jour une population tout entière à la torpeur d'une oisiveté invétérée et au libre épanchement des passions. Il suffit qu'on l'ait fait, ou même qu'on l'ait commencé, pour que l'état sauvage cesse d'être une objection contre le tempérament social de l'homme. L'Iroquois ou le Huron n'est pas civilisé ; mais il est apte à le devenir, et s'il ne le devient pas tout seul à l'aide de ses forces propres , c'est par la même raison que le sourd et muet. Nul n'est à lui-même son initiateur; tout homme ou toute tribu sortie de la société, qui est la grande et universelle initiatrice, ne saurait y rentrer que par un législateur qui lui apporte du foyer commun la vérité, la justice, l'ordre et le dévouement. Il n'est pas besoin de courir à l'océan Pacifique pour y trouver le sauvage ; quiconque repousse la tradition sociale par des passions sans frein est un sauvage volontaire, d'autant plus dégradé qu'il touche a là source du vrai et du bien. Vous avez rencontré , Messieurs , de ces êtres tombés par leur faute au-
dessous de la civilisation, et assurément vous n'avez rien conclu de leur misère morale contre la dignité de notre nature et contre sa sociabilité. L'exception n'a jamais détruit une règle, et ici il n'y a pas même d'exception. Le sauvage est à l'homme civilisé ce qu'un avorton est à une plante qui a reçu un développement régulier; il témoigne par sa difformité même en faveur du type normal dont il n'a pas atteint la plénitude.
L'homme vit donc socialement en vertu de sa constitution native ; il est naturellement sociable, et par suite naturellement social. Ce n'est pas un contrat facultatif qui l'a mis en société ; il est né en société. Et s'il arrive qu'il en sorte par un accident funeste qui le sépare de la souche commune , il lui est impossible d'y rentrer de lui-même sous la forme d'un contrat ou d'une délibération. Il végète dans cet état jusqu'à ce que l'homme civilisé vienne toucher sa main , et le relève par la souveraineté fraternelle de la parole au rang d'une intelligence éclairée de Dieu. Car c'est Dieu qui a été le premier initiateur du genre humain à la vie sociale, et qui, après avoir déposé dans ses entrailles avec la vérité et l'amour le germe du rapprochement mutuel , lui a donné la première impulsion. La vérité et l'amour sont la base de l'ordre social; partout où se rencontrent des âmes qui en ont reçu le don, le principe de la société gxiste en elles et tend à les unir. Mais ce principe peut être assoupi ou dégradé; c'est pourquoi il exige, tout préexistant qu'il est, une intervention initiatrice, qui l'éveille s'il est assoupi, qui le purifie
s'il est dégradé. En sorte que ces deux choses sont également vraies , que la société est naturelle à l'homme, et que cependant elle est d'institution divine. Elle est naturelle à l'homme, parcequel'homme, être intelligent et moral, a reçu dans sa création le germe intelligible de la vérité et de l'amour; elle est d'institution divine , parce que c'est Dieu qui le premier a mis directement l'homme en possession active de la vérité et de l'amour, et qui , le premier aussi , lui a donné lieu d'appliquer la vérité et l'amour dans des relations de semblable à semblable , d'égal à égal.
Il est temps que nous assistions à ce moment suprême du drame de la création, et que nous voyions la société humaine surgir sous la main bénie à qui nous devons tout.
Quand Dieu eut prononcé cette belle parole : Il n'est pas bon que l'homme soit seul , l'Ecriture nous dit qu'il fit descendre sur l'homme, notre premier père, un sommeil profond et mystérieux. C'est que Dieu , en quelque sorte, craignait d'être troublé par le regard de l'homme pendant le travail sublime auquel il se préparait; il ne voulait pas qu'aucune autre pensée que la sienne intervînt dans l'acte qui allait donner la pluralité à l'homme sans détruire son unité. Car telle était l'œuvre que sa souveraine puissance se proposait d'accomplir. Prenant pour exemplaire de la société humaine l'ordre éternel de la société divine, il entendait qu'il n'y eût pas seulement unité morale dans les relations de l'homme à
l'homme, mais que ces relations prissent leur source dans une unité substantielle, imitatrice autant que possible du lien qui rassemble les trois personnes incréées dans une ineffable perfection. L'humanité devait être une par la nature , par l'origine , par le sang, et ne former de tous ses membres , au moyen de cette trible unité, qu'une seule âme et qu'un seul corps. Ce plan était conforme au but général de Dieu , qui était de nous créer à son image et à sa ressemblance, afin de nous communiquer tous ses biens ; il était digne de sa sagesse autant que de sa bonté : et quand je songe qu'une vulgaire impiété a pu rire de l'acte magnifique qui en fut la réalisation, je me sens pris d'une pitié profonde pour l'abaissement où tombe l'intelligence qui méconnaît celle de Dieu.
L'homme était donc aux pieds de son créateur et de son père, enivré de l'inertie d'un sommeil surhumain , ne sachant rien de ce qu'on méditait sur lui , et Dieu le regardait en pensant. Fallait- il diviser cette belle créature pour la multiplier? Fallait-il créer à côté d'elle une image d'elle-même, sans autre communauté que la similitude, et faire sortir le genre humain d'un premier homme associé à un second? C'eût été détruire l'unité dans la racine même d'où elle devait fleurir. Il y eût eu deux sangs, il n'en fallait qu'un. 11 fallait que l'humanité tout entière sortît d'un seul homme, que la pluralité vivante jaillît de l'unité vivante, et que l'homme multiplié sans divisions reconnût dans son semblable, émané de lui, les os de ses os, et la chair
de sa chair (1). C'est avec cette pensée que Dieu s'incline vers l'homme, et qu'il va le toucher; mais où le touchera-t-il? Le front de l'homme, où repose avec son intelligence le siège éminent de sa beauté, se présentait naturellement à la main créatrice, et semblait appeler la bénédiction nouvelle qui allait descendre sur nous. Dieu ne le toucha point. Si belle faculté que soit l'intelligence, elle n'est pas le terme de notre perfection ; calme comme la lumière , froide comme elle , ce n'était pas du point qui lui correspond dans l'architecture extérieure de l'homme, que Dieu devait susciter le miracle de notre pluralité consubstantielle. Il connaissait un endroit meilleur; il y posa la main. Il la posa sur la poitrine de l'homme, là où le cœur marque par son mouvement le cours de la vie, là où toutes les saintes affections ont leur retentissement et leur contre- coup. Dieu écouta un moment ce cœur si pur qu'il venait de créer, et arrachant par une pensée de sa toute-puissance une partie du bouclier naturel qui le couvre , il forma la femme de la chair de l'homme, et son âme du même souffle qui avait fait l'âme d'Adam.
L'homme vit l'homme. Il se vit dans un autre avec sa majesté , sa force, sa douceur, et une grâce de plus, nuance délicate, qui ne lui présentait une dissemblance que pour établir entre les deux parties de lui-même une plus étroite fusion. Premier regard de l'homme sur l'homme, quel fûtes-vous? Premier instant nuptial de l'humanité, qui vous dira? Nous
(i) Genèse , chap. u , vers. 23.
ne chercherons pas à vous le peindre , Messieurs , nous ne diminuerons pas dans une vaine poésie la solennité de ces noces dont Dieu fut le consécrateur; mais imitant l'austère simplicité de l'Écriture, nous vous dirons ce qu'elle nous a dit.
Après donc que Dieu eut conduit à l'homme sa compagne, selon l'expression des saintes pages, il prononça sur eux en ces termes la bénédiction d'une inépuisable fécondité : Croissez et multipliez -vous , et remplissez la terre (1). Et avec ces paroles, efficaces comme toutes les paroles de Dieu , l'homme reçut le don de produire et de perpétuer le miracle de la diffusion de son être dans des rejetons personnellement distincts de lui , mais un avec lui par la forme et parle sang. L'humanité était fondée, et l'homme, en qui elle venait de l'être, l'homme roi, époux, père, portant dans son sein l'innombrable postérité de ses fils, entonna l'hymne du premier hyménée, le chant du premier amour, la loi de la première famille, la prophétie de toutes les générations. Écoutons- le, Messieurs, écoutons notre ancêtre parlant à sa race au nom de Dieu; écoutons la première parole de l'homme qui ait traversé les siècles et qui ait enseigné le genre humain. Voici, dit-il, l'os de mes os et la chair de ma chair; celleci s'appellera vierge parce qu'elle a été tirée de l'homme : c'est pourquoi l'homme quittera son père et sa mère et s'attachera à son épouse, et ils seront deux dans vue chair (1). Telle est la loi de la fa-
(t) Genèse , cbap. i , vers. 28.
(2) Ibid., chap. h, vers. 23 et 24.
mille, de la société, de la civilisation ; tel est l'oracle qui réglera à jamais le sort de l'humanité. Tout législateur qui en méprisera le commandement ne fondera que la barbarie; tout peuple qui s'en écartera n'atteindra point l'ère de la justice et des saintes mœurs. C'est de la constitution de la famille que dépendra dans tous les âges le progrès ou la décadence de la société , et la constitution de la famille signée de l'homme et signée de Dieu, est écrite dans la charte dont vous venez d'entendre la proclamation. La femme ne sera point l'esclave de l'homme; elle en sera la sœur, l'os de ses os, la chair de sa chair; partout où on la dégradera de ce rang, l'homme sera dégradé lui-même; il ne connaîtra point les pures joies du véritable amour. Assujetti à la domination des sens, la femme ne lui sera qu'un instrument de volupté ; elle ne lui parlera point de Dieu avec l'autorité de la tendresse , elle n'adoucira point son cœur par le charme constant du sien, elle ne polira point sa vie par la délicatesse innée de son geste et de sa voix. Le seuil domestique, symbole de la servitude, au lieu de rappeler à l'homme les heures saintes et fortunées de son passage terrestre , ne lui rappellera que l'inconstance de ses plaisirs, que la durée de ses passions.
Mais la femme ne sera point seulement la sœur de l'homme en vertu de la communauté d'origine; elle en sera l'épouse , elle lui apportera dans la virginité de son corps et de son âme un don inestimable, un don que l'homme ne pourra plus recevoir d'une
autre, tant que la mort n'aura pas rompu le serment qui en aura été le prix. La femme, dit Adam , s'appellera vierge ; c'est pourquoi l'homme quittera son père et sa mère et s'attachera à son épouse, et ils seront deux dans une chair. Ils seront deux , et non davantage ; ils seront deux jusqu'à ne plus être qu'une chair; et comme la mort dissout l'unité de la chair, la mort seule aussi détruira l'unité du mariage , source de la vie. Si la fragilité du cœur humaine oublie cet ordre, s'il ose élever l'adultère jusqu'à la sainteté du mariage, en profanant celle-ci, la femme n'existera plus ni comme épouse ni comme mère ; l'enfant issu de ses entrailles par une imparfaite union ne reconnaîtra plus en elle qu'une victime déshonorée , et dans ses propres jours que le fruit d'une égoïste paternité.
Ainsi, alliance fraternelle de l'homme et de la femme, alliance exclusive et indissoluble, où l'homme cependant exerce l'autorité principale, parce qu'il est la souche d'où sa compagne a été prise, et qu'elle lui a été donnée par Dieu , selon le langage de l'Écriture, comme un être semblable à lui (1) : telle est la constitution régulière de la famille, hors de laquelle il n'y a plus qu'oppression de la femme et de l'enfant, affaiblissement du sens moral, substitution de la volupté à l'amour, de l'égoïsme au dévouement, enfin barbarie ou décadence, selon l'âge des nations où s'est introduit le mépris des lois fondamentales de la société. La société n'est que le développement
(1) Genèse, chap. n, vers. 18.
de la famille ; si l'homme sort corrompu de la famille, il entrera corrompu dans la cité. Si la cité veut détruire la famille pour se régénérer, elle substituera un ordre factice et contre la nature à l'ordre établi de Dieu , et elle tombera dans le double abîme d'une tyrannie sans mesure et d'une effrénée dissolution. Ce sera le grand chemin de la mort.
La société n'étant que le développement de la famille, les lois générales qui régissent la famille régissent aussi la société. De même qu'au foyer domestique la femme est sœur de l'homme , le citoyen au forum est frère du citoyen; de même que l'homme n'appartient qu'à une femme, le citoyen n'appartient qu'à une nation ; de même enfin que la femme et l'enfant doivent au père obéissance et respect , le citoyen doit obéissance et respect au magistrat de la cité. Si de la cité nous jetons nos regards sur le genre humain, nous y reconnaîtrons, malgré la différence du langage, des mœurs et de la physionomie, le concile dispersé d'une seule race, l'épanouissement d'une seule tige, et nous dirons à chaque homme : Tu es mon frère ; à chaque nation : Tu es ma sœur; à tous, quel que soit leur couleur, leur histoire et leur nom : Voici l'os de mes os et la chair de ma chair. Nous ne retrouverons plus , il est vrai , dans le genre humain l'unité d'un seul père, une obéissance commune, un respect unanime : cet ordre a été brisé. Les champs de Babylone ont vu les branches de l'homme se rompre en éclats , et nos ancêtres se dire en un langage confus l'adieu d'une séparation qui subsiste encore. Mais l'heure de
l'unité préparée et commencée par le Christ semble approcher ; les montagnes s'abaissent ; les mers s'abrègent; l'humanité chrétienne, ayant à sa tête le vicaire de Dieu, pousse devant elle et éclaire de sa supériorité désormais assurée les peuples qui n'ont encore point adoré la parole régénératrice de l'Évangile. Le goût de la paix retient l'épée dans le fourreau ; un langage de fraternité s'échange d'un bout du monde à l'autre; le nègre siège avec le blanc dans les grandes assemblées des nations : tout présage aux esprits attentifs une ère de rapprochement et le siècle où s'accomplira , sans détruire la variété ni la liberté des peuples, l'antique prophétie qui nous annonce un seul pasteur pour ion seul troupeau (1). J3 m'arrête, Messieurs, devant cette magnifique espérance qui doit consoler tous ceux que préoccupe l'avenir du genre humain. Pourquoi faut -il qu'encore ici je rencontre le rationalisme pour adversaire des vérités qui intéressent à un si haut point la dignité de l'homme et son bonheur? Non content d'avoir présenté l'état social comme un état contre nature, le rationalisme en a attaqué la constitution sous trois rapports considérables : il a nié l'unité de la race humaine , l'unité du mariage et son indissolubilité. Je ne me préoccuperai point des deux dernières erreurs , ayant eu déjà l'occasion d'y toucher dans la Conférence où nous traitions de l'influence de lot société catholique sur la société naturelle quant à la famille , et je me bornerai à confirmer en quel-
(1) Evangile de saint Jean, chap. x, vers. 16.
ques mots l'unité substantielle qui fait du genre humain une famille issue d'un seul amour et d'un même sang.
Il semble, Messieurs, qu'au siècle où nous vivons, siècle où les idées d'égalité et de fraternité exercent un empire général, s'il est un dogme qui dût échapper à la négation, c'était le dogme qui ramène à l'unité tous les peuples dont se compose le genre humain. Mais le rationalisme croyait prendre ici la vérité chrétienne en flagrant délit contre les documents de la science, et il ne pouvait manquer cette occasion de la compromettre dans les esprits qui attachent plus de poids à l'apparence des faits qu'à l'évidence des lois. Il s'efforça donc d'établir la diversité absolue des races humaines par l'étude comparée des dissemblances profondes qui en distinguent les plus importants rameaux. Ces dissemblances ne sauraient être niées ; l'ignorant les découvre comme le savant. Le Malais , le Mongol, le nègre ont des traits caractéristiques qui ne permettent pas de les confondre ni entre eux ni avec l'homme d'Europe. Cela est vrai. Toute la question est de savoir si la différence est substantielle, ou n'est qu'un accident, si elle constitue une nature séparée emportant une origine propre, ou si elle n'est qu'une nuance causée dans un type primitivement uniforme dans des circonstances de temps, de lieux, de mœurs, et même par des événements fortuits dont l'effet et l'empreinte se sont ensuite perpétués.
Il est incontestable que des variétés sensibles s'introduisent dans des êtres de même genre et de même
lignée ; c'est le résultat de deux forces qui retiennent la vie dans un juste équilibre, la spontanéité et l'immutabilité. Sans la spontanéité, c'est-à-dire sans un mouvement propre et original , les êtres demeureraient dans le moulemonotone d'uneuniformité ingrate; sans l'immutabilité, ils perdraient sous le coup de leur action individuelle le type de leur vraie organisation. Ils sont donc à la fois libres et contenus ; ils se modifient sans se dénaturer. Telle est la cause de ces changements de physionomie qui ne portent aucun nom lorsqu'ils ne se perpétuent pas, et qui s'appellent des variétés lorsqu'ils sont assez forts pour se transmettre et se maintenir. Car, de même que la forme primitive de l'être vivant résiste à toutes les mutations , la forme secondaire ou acquise peut participer aussi de ce privilège lorsque les causes qui l'ont produite se sont invétérées , et ont passé en quelque sorte jusqu'aux racines de la vie. Le père ou la mère, et quelquefois tous les deux ensemble, communiquent à leurs enfants les traits et l'expression qu'ils ont eux-mêmes reçus de leurs auteurs. Si ce vestige héréditaire disparaît promptement dans des familles de peu de distinction, il acquiert une persistance opiniâtre dans les races plus fortement trempées , qui veillent davantage sur leur sang. 11 est surtout remarquable dans la physionomie particulière à chaque peuple , quelque rapprochement de climat et de mœurs qu'il y ait entre eux. Le Français, l'Anglais, l'Allemand, l'Italien, l'Espagnol, qui se touchent sur un sol de peu d'étendue, qui s'abreuvent des mêmes eaux et du même soleil, qui
adorent le même Dieu, qui ont été mêlés par une communion ininterrompue de douze à quatorze siècles, tous ces peuples ont un type de figure qui icur est personnel , et qui les fait reconnaître à l'instant par l'observateur le moins attentif. S'il en est ainsi entre des corps de nation soumis à l'influence d'éléments communs, que sera-ce de ceux que séparent la distance, la lumière, la chaleur, la nourriture, los croyances, les habitudes, toutes les causes enfin matérielles et spirituelles qui agissent sur la vie et y déterminent de profondes modifications? Et si la dissemblance de deux peuples européens n'accuse pas la diversité de leur première origine, comment la dissemblance du nègre et du blanc accuserait-elle autre chose que la diversité de leur histoire religieuse, politique et naturelle? Ce qui fait l'homme, c'est une âme intelligente unie à un corps doué de certaines proportions. Or le nègre n'a-t-il pas l'âme du blanc , et n'a-t-il pas son corps? Qui dira que l'âine du nègre n'est pas humaine, et que son corps n'est pas humain? Et si l'âme du nègre est humaine, si son corps est humain, n'est-il pas un homme? Et s'il est un homme, qui l'empêche d'avoir eu le même père que nous?
Aussi , Messieurs , une loi physiologique promulguée par l'illustre Cuvier a décidé la question. Il est acquis à la science que tous les êtres vivants qui s'unissent entre eux, et dont la postérité demeure indéfiniment féconde, appartiennent à la même nature et remontent à une souche primordialement unique. Dieu n'a pas voulu, afin de maintenir ies
grandes lignes de la création, que les êtres d'origine et de genre divers pussent, au moyen d'alliances capricieuses, confondre tous les sangs. S'il arrive que ce fait irrégulier se produise, il obtiendra bien de la fécondité trompée un premier résultat; mais il n'ira pas plus loin , l'ordre reprendra immédiatement son empire, et la stérilité punira le fruit d'un commerce réprouvé par la volonté du Créateur. Or, Messieurs, cet anathème n'atteint pas l'union du nègre et du blanc; leurs serments reçus au pied des mêmes autels , sous l'invocation du même Dieu , obtiennent dans une postérité indéfinie la gloire d'un acte légitime et saint. Bien plus, les deux sangs se reconnaissent; le plus pur élève à sa splendeur celui qui avait contracté une altération ; de degré en degré, d'alliance en alliance, toute disparité s'évanouit, et les fils d'Adam se retrouvent, comme il y a soixante siècles , dans les traits fraternels de leur père commun.
Arrière donc ces tentatives honteuses d'une science fratricide ! arrière les voix qui ne respectent pas l'inviolable unité du genre humain ! Saluons plutôt , chrétiens , saluons de loin , la face tournée vers tous les vents du ciel, nos frères dispersés par la tempête sur des rivages si divers. Nous qui avons le mieux conservé l'incarnat primitif de notre création, qui avons reçu avec une plus douce influence de la lumière naturelle un meilleur partage de la lumière incréée , nous les aînés de la vérité et de la civilisation , saluons nos frères que nous n'avons précédés que pour les conduire, que nous n'avons surpassés
que pour qu'ils nous égalent un jour. Saluons en eux notre unité passée et notre unité future, l'unité que nous avions en Adam, et celle qui nous attend en Dieu. Touchons la main du Malais et du Mongol; touchons la main du nègre; touchons la main du pauvre et du lépreux. Tous ensemble, unissant nos biens et nos maux dans une immense et sincère fraternité , allons à Dieu , notre premier père. Allons à Dieu, qui nous a préparés du même limon, qui nous a vivifiés du même souffle, qui nous a pénétrés du même esprit , qui nous a donnés la même parole, qui nous a dit à tous : Croissez et multipliez -vous et remplissez la terre, et soumettez-vous-la, et présidez. Lui seul peut nous bénir, lui seul peut nous ouvrir une ère véritable de liberté , d'égalité et de fraternité. Sans lui , c'est en vain que vous gravez ces mots sublimes sur le front de vos monuments. Ils avaient été gravés, il y a trente siècles , sur les tables du Sinaï par un doigt plus puissant que le vôtre , et cependant les tables du Sinaï sont tombées des mains qui les portaient , et se sont brisées au pied de la montagne. C'est que leurs lois étaient écrites sur la pierre, et non dans le cœur de l'homme. N'écrivez donc pas les vôtres sur la pierre, écrivezles avec le doigt de Dieu dans votre propre cœur, afin que de là elles parlent au cœur de tous et s'y assurent une durable immortalité.