‹ Œuvres (volume 4)Chapitre 6 sur 32 · DE LA VIE INTIME DE JESUS-CHRIST · texte numérisé non relu

DE LA VIE INTIME DE JESUS-CHRIST

Monseigneur (1), Messieurs ,

Le plan de nos Conférences vous est maintenant connu. Nous ne sommes point partis, pour établir la divinité du christianisme, des profondeurs de la métaphysique, ni des régions lointaines de l'histoire; nous avons pris pour point de départ un phénomène vivant, palpable, qui habite avec nous depuis des siècles ; nous vous avons montré que, sous le rapport de l'intelligence, sous le rapport des mœurs, sous le rapport de la société, l'Église catholique présentait un phénomène unique ici-bas, et par conséquent

(1) M^ Aiïre, archevêque de Paria.

divin. Car tout ce qui est humain est multiple, attendu que ce que des hommes ont pu dans un temps et dans un lieu, d'autres hommes le peuvent dans d'autres temps et dans d'autres lieux. Nous avons ainsi changé la tactique : au lieu de partir de la base, nous sommes partis du sommet; au lieu de creuser dans les fondements de la pyramide, nous avons regardé sa tête et sa couronne, commençant par le plus visible pour redescendre ensuite à ce qui est plus caché et qui porte toute la masse. Un écrivain de ce temps avait dit :•« Le christianisme est le plus grand événement qui ait traversé le monde. » Nous avons dit autrement, et peut-être mieux : Le christianisme est le plus grand phénomène qui se soit naturalisé dans le monde, le plus grand phénomène intellectuel, le plus grand phénomène moral, le plus grand phénomène social , quelque chose , en un mot, d'unique, et par conséquent, encore une fois, de divin.

Mais ce phénomène, quelle en est la cause première? Tout phénomène a une cause. Après avoir considéré ce qui apparaît , il faut évidemment considérer ce qui a produit le spectacle , ce qui en est la raison et le soutien. Qui donc a fait l'Église catholique? Qui a fondé cette société dominatrice des esprits par la certitude, régulatrice des âmes par les plus hautes vertus, bienfaitrice du genre humain par les éléments nouveaux qu'elle a fournis à la civilisation? Qui a formé, sous une hiérarchie toute spirituelle et désarmée, ce corps où la conviction, la sainteté, l'unité, l'universalité, la stabilité et la vie

forment un tissu d'une beauté surhumaine et incontestable? Qui en est l'artiste ou l'ouvrier? Est-ce le temps, le hasard? Est-ce plusieurs, ou serait-ce un seul? C'est un seul, oui, un seul, un homme, c'està-dire rien; la parole d'un homme, c'est-à-dire un vent qui passe. Voilà l'artiste! Ainsi, Dieu a voulu que le fondement de ce grand ouvrage fût quelque chose comme nous en apparence, et que nous, si faibles, si vains, nous portassions sur nos épaules, comme Atlas , le ciel et l'éternité. Quel est cet homme ? Quel nom a-t-il dans la langue et dans les souvenirs du genre humain? Je n'ai pas besoin de vous le dire : son nom va tout seul et résonne de soi. Tout homme le sait par amour ou par haine, et, en vous disant Jésus-Christ, je ne suis que l'écho tardif de tous les siècles et de tous les esprits. Jésus- Christ donc! Jésus -Christ! voilà l'artiste! C'est lui qui a fondé cette Église dont nous avons admiré ensemble l'ineffable architecture : j'entends l'Église sous sa forme actuelle; car l'Église a existé sur la terre du jour où Dieu a parlé à un homme , et où un homme a répondu de son cœur à Dieu.

L'artiste trouvé , Messieurs , il nous faut étudier son histoire, afin déjuger si l'ouvrier répond à l'œuvre, et si, après avoir vu que l'œuvre était divine en soi , sa divinité recevra confirmation de la vie même de l'ouvrier. Or, ici , la première question qui se présente est de savoir où nous puiserons les éléments de cette vie. L'embarras n'est pas grand. Comme tout homme venu dans un âge historique et célèbre par ses travaux , Jésus-Christ a une histoire, his-

toire dont l'Église et le monde sont en possession , et qui , entourée de monuments innombrables , a pour le moins la même authenticité que toute autre histoire née sur le même sol , chez les mêmes peuples et aux mêmes temps. De même donc que , voulant étudier la vie de Brutus et de Gassius , j 'ouvrirais tranquillement Plutarque, j'ouvre l'Évangile pourétudier Jésus-Christ, et je l'ouvre avec la même tranquillité. Nous verrons plus tard si j'aurai failli en admettant cette authenticité préalable; je m'en contente présentement, parce que j'en ai la possession, sauf à revenir plus tard sur nos pas, à vérifier par nousmêmes les monuments, et les asseoir sur une certitude digne, par sa profondeur, du saint objet de notre curiosité. Je prends donc provisoirement l'Évangile pour mon titre historique. Quant à vous, réservez de votre part, tant que vous le voudrez, la question de son authenticité et de sa véracité; c'est un droit que je ne vous conteste pas, comme aussi je vous sais assez équitables pour respecter, au moins provisoirement, dans l'Évangile la foi de vingt siècles et le poids naturel des choses qui se lient entre elles et à tout.

Seigneur Jésus, depuis dix ans que je parle de votre Église à cet auditoire, c'est, au fond, toujours de vous que j'ai parlé; mais enfin, aujourd'hui plus directement, j'arrive à vous-même, à cette divine figure qui est chaque jour l'objet de ma contemplation , à vos pieds sacrés, que j'ai baisés tant de fois , à vos mains aimables, qui m'ont si souvent béni, à votre chef couronné de gloire et d'épines, à cette vie

dont j'ai respiré le parfum dès ma naissance, que mon adolescence a méconnue , que ma jeunesse à reconquise, que mon âge mûr adore et annonce à toute créature. 0 père! ô* maître! ô ami! ô Jésus! secondez -moi plus que jamais, puisque étant plus proche de vous, il convient qu'on s'en aperçoive, et que je tire de ma bouche des paroles qui se sentent de cet admirable voisinage!

Il y a deux vies , la vie extérieure et la vie intime. La vie extérieure ne serait rien sans la vie intime. C'est la vie intime qui est le support de l'autre, et par conséquent, voulant étudier la vie de Jésus- Christ, la première chose que je dois faire, c'est d'étudier sa vie intime. Mais qu'est-ce que la vie intime? La vie intime est la conversation de soimême avec soi-même. Tout homme converse avec soi, tout homme se parle, et cette parole qu'il se dit à lui-même, c'est sa vie intime, comme la parole que Dieu se dit de toute éternité dans le mystère de ses trois saintes personnes, c'est sa vie intime. Tout homme, toute intelligence a cette parole du dedans, cette conversation de soi à soi, qui fait sa vie véritable. Le reste n'est qu'une apparence, quand il n'est pas le produit de cette vie intime. C'est cette vie intime qui est tout l'homme, qui fait toute la valeur de l'homme. Tel porte un manteau de pourpre qui n'est qu'un misérable, parce que la parole qu'il se dit à lui-même est la parole d'un misérable; et tel passe dans la rue, nu-pieds, en haillons, qui est un grand homme , parce que la parole qu'il se dit à lui-même est la parole d'un héros ou d'un saint. C'est au jour

du jugement qu'on verra ce volte-face du dehors en dedans, et que, le colloque mystérieux de chaque homme étant connu, l'histoire commencera. Quant à présent, nous marchons comme nous pouvons de la vie extérieure à la vie intime; car si ce don déjuger de l'intérieur par l'extérieur ne nous avait pas été donné, si notre vie extérieure était autre chose qu'une transpiration permanente de notre vie intime, nous ne serions pour les uns et les autres que des spectres; nous passerions sans nous voir, comme des masques qui se croisent dans la nuit. Heureusement, et grâce à Dieu, il y a des soupiraux par où notre vie intime s'échappe à tout moment, et l'âme a ses pores comme le sang a les siens. La bouche est la première et la plus illustre de ces voies qui amène l'âme hors de son invisible sanctuaire; c'est en parlant des lèvres que l'homme communique cette parole secrète qui est sa véritable vie. Et, bien que tout homme parle ainsi du dedans au dehors, cependant il est des hommes en qui cette manifestation d'eux-mêmes est plus indispensable , plus exigée , plus authentique. Ce sont ceux qui se présentent au monde avec des doctrines destinées par eux à devenir des lois. Car la première réponse que le monde leur fait est celleci : Qui êtes-vous? que dites-vous de vous-mêmes? Ce que les prêtres de Jérusalem envoyèrent dire à Jean-Baptiste au désert : Tu quis es? Quid dicis de teipso (1)? Avant tout , puisque vous êtes un homme autre que les autres, dites-nous ce que vous êtes, ce

(lj Saint Jean , chap. i , vers. 22.

• - 9 — que vous affirmez de vous-même : Quid dicis de leipso ?

Et ce n'est pas peu de chose, Messieurs, que de forcer un homme à dire ce qu'il est , ou ce qu'il croit qu'il est. Car cette parole souveraine de l'homme, ce seul mot qu'il va dire de lui et sur lui décidera de tout. Ce sera la base d'où l'on partira pour le juger. Il faudra que tous les actes de sa vie, dès ce moment, soient en rapport avec la réponse faite à la demande : Quid dicis de teipso? Et par conséquent Jésus-Christ apparaissant au milieu des hommes pour leur apporter des lois nouvelles , une société nouvelle , a dû subir cette nécessité de dire ce qu'il était, et avec cette nécessité l'épreuve immanquable qui y est attachée. C'est d'abord à ses amis et à ses disciples qu'il a dû se manifester en leur disant ce qu'il pensait de lui-même. Que leur a-t-il dit?

Un jour, à Césarée de Philippe, il les interroge en cette manière : Qu'est-ce que les hommes disent qu'est le Fils de l'homme? Mais, répondent -ils, Jean- Baptiste , ou bien Jérémie, ou bien Élie, ou bien l'un des prophètes. Et vous, reprend Jésus- Christ , que dites-vous que je sois? Alors Simon- Pierre lui dit : Vous êtes le Christ , Fils du Dieu vivant. Jésus-Christ, loin de repousser cette parole comme un blasphème, l'accepte comme une vérité qui le ravit, et il répond à Pierre : Tu es bien heureux , Simon fils de Jean , car ce n'est pas la chair ni le sang qui te l'a révélé, mais mon Père qui est aux deux. Il ajoute aussitôt, comme récompense de la foi de son disciple : Je te dis à mon tour que lu es

Pierre, et sur celte pierre je bâtirai mon Eglise, et les portes de l'enfer ne prévaudront pas contre elle (1).

Ainsi, à ses disciples Jésus- Christ se présente comme le Fils de Dieu , non pas comme le Fils de Dieu dans le sens où nous le sommes tous , mais comme le Fils de Dieu dans le sens vrai et propre; sans quoi il n'eût pas témoigné à son apôtre , en termes aussi singuliers par son énergie, la joie qu'il ressentait de sa confession. En d'autres circonstances d'ailleurs, il s'exprime encore plus clairement avec eux, s'il est possible. Philippe lui dit : Seigneur, faites -nous voir le Père, et cela nous suffit. Jésus- Christ s'indigne de sa demande, et lui répond : Quoi! je suis depuis si longtemps avec vous, et vous ne me connaissez pas ! Philippe , celui qui me voit, voit aussi le Père. Comment peux-tu dire : Faites-nous voir le Père? Ne croyez-vous pas que je suis dans le Père, et que le Père est en moi? Et dans une autre occasion, voulant toujours exprimer davantage sa filiation divine , il disait à un disciple encore incertain : Dieu a tant aimé le monde, qu'il a donné pour lui son Fils unique... Celui qui croit en lui n'est pas condamné, mais celui qui n'y croit pas est condamné, parce qu'il ne croit pas au nom du Fils unique de Dieu (2). Jésus -Christ se posait donc comme Fils de Dieu sans pareil et sans second , en un sens si étroit, qu'il était dans son Père, et que

(1) Saint Matthieu, chap. xvi, vers. 13, 14, 15, 16, 17, 18.

(2) Saint Jean, chap. xiv, vers. 8, 9, 10.

son Père était en lui, et que le voir, c'était voir son Père.

Voilà pour les amis et les disciples. Mais au delà des amis et des disciples, il est un autre tribunal où il faut que toute doctrine nouvelle se présente : c'est le peuple. Après avoir parlé en secret à ceux que l'on a choisis, il faut sortir de sa chambre, paraître en public, parler à des hommes de tout âge, de tout sexe, de toutes conditions, à des hommes qui n'ont pas reposé sur la poitrine du maître, qui n'ont pas reçu l'éducation de l'amitié, qui ne savent pas ce qu'on leur veut, qui opposent à la parole doctrinale mille passions mêlées à mille préjugés. Jésus-Christ l'a fait; il a entendu mugir la foule autour de lui, et ne s'est pas étonné du compte qu'il avait à lui rendre. Jusques à quand, lui crie-t-on, tiendrez- vous notre âme en suspens? Si vous êtes le Christ, dites-nousle ouvertement. Jésus -Christ leur répond : Je vous parle, et vous ne me croyez pas; pourtant les œuvres que j'ai accomplies au nom de mon Père rendent témoignage de moi (1)... Mon Père et moi, nous ne sommes qu'un (2). A ce mot, qui dit tout, les Juifs ramassent des pierres pour le lapider; et Jésus leur dit : Je vous ai montré beaucoup d 'œuvres de non Père ; pour laquelle de ces œuvres me lapidez-vous? Les Juifs lui répondirent : Pour aucune de vos bonnes œuvres, mais à cause du blasphème, et parce qu'étant homme, vous vous faites Dieu (3). Le

(1) Saint Jean, chap. x, vers. 24, 25.

(2) lbld., vers. 30.

(3) lbid-, vers. 32 , 33.

langage de Jésus-Christ, tel qu'il le tenait au peuple pour lui apprendre l'origine et la mission de ce nouveau maître spirituel, était donc un langage exempt de toute contrainte et d'obscurité. Il lui dit sans crainte cette parole terrible : Ego et Pater unum sumus.

Mais au-dessus du peuple, masse confuse dont la voix est la voix de Dieu et aussi la voix du néant; au-dessus du peuple, qui est à la fois la plus grande et la moindre autorité, s'élève dans le calme, la vigilance et le respect de soi-même, la plus haute représentation du droit et de la vérité. Chaque nation a quelque part une magistrature suprême qui ra*. semble en elle la gloire et la lumière du pays, et c'est là que finit par comparaître toute doctrine qui a revendiqué l'empire en faisant une violence apparente ou réelle aux traditions reçues. Jésus-Christ ne pouvait échapper à cette loi générale de l'ordre humain. Il est cité devant le conseil des anciens, des prêtres et des princes de la Judée. Après des témoignages plus ou moins consistants , enfin le grand prêtre veut mettre la question où elle est, il se lève et adresse à l'accusé cette solennelle adjuration : Je vous adjure par le Dieu vivant de nous dire si vous êtes le Christ, Fils de Dieu (1). Jésus -Christ , sans s'émouvoir, lui répond ces deux mots : Ego sum. — Je le suis. Et il ajoute immédiatement , pour confirmer son aveu par la majesté du discours : Je le suis, et vous verrez le Fils de l'homme assis à la droite de

(1) Saint Matthieu, chap. xxvi, vers. 63.

la puissance de Dieu, et venant sur les nuées du ciel (1). Alors le grand prêtre déchire ses vêtements : Qu'avons -nous besoin de témoins? s'écrie-t-il; vous venez d'entendre le blasphème; qu'en pensezvous (2) ? Et tous le jugent digne de mort. On le mène au président romain , qui , ne trouvant pas de motifs à sa condamnation, veut le renvoyer; mais les princes du peuple insistent : Nous avons une loi, et selon la loi il doit mourir, parce qu'il s'est fait le Fils de Dieu (3). Pilate entend si bien la chose, que son oreille romaine , et par conséquent religieuse , se dresse; il tire à part Jésus -Christ, et lui demande d'où il est : Unde es tu (4)? Jésus -Christ se tait; il confirme par son silence tout ce qu'on l'accuse d'avoir dit de lui-même, et ce qu'il a dit, en effet. Le peuple, spectateur de son supplice, comprend sa condamnation dans le sens où elle a été portée ; il l'insulte jusque dans la mort par ces dérisions significatives : Va, toi qui détruis le temple de Dieu, et le rebâtis en trois jours, sauve-toi toi-même; descends de la croix, si tu es le Fils de Dieu (5). Et quand les ténèbres couvrent la terre, quand les rochers se fendent, quand le voile du temple se déchire et que toute la nature avertit l'humanité que quelque chose de grand se passe là , les spectateurs et le centurion

(1) Saint Marc , chap. xiv, vers. 62.

(2) Ibid., vers. 63 , 64.

(3) Saint Jean , chap. xix , vers. 7

(4) Ibid., v, 9.

(5) Saint Matthieu, chap. xxvn , vers. 40.

romain se frappent la poitrine en disant : Celui-là était vraiment le Fils de Dieu (1)! Et saint Jean l'apôtre termine son Évangile par ces paroles : Ces choses sont écrites pour que vous croyiez que Jésus est le Christ, Fils de Dieu (2).

Ainsi, devant ses amis, devant le peuple, devant les magistrats, dans sa vie, dans sa mort, partout Jésus -Christ se proclame le Fils de Dieu, Fils unique, Fils égal à son Père, un avec son Père, étant en son Père et son Père en lui. C'est là le témoignage qu'il rend de lui-même, sa réponse à la fastique interpellation : Quid dicis de teipso? Et quelle réponse, Messieurs! Quoi! un homme, un être de chair et d'os , qui n'a pas seulement devant lui les faiblesses de la vie , mais les faiblesses de la mort, un homme! il ose se dire Dieu ! C'est la première fois dans l'histoire. Aucun personnage historique, avant et après, ne s'est posé comme Dieu. L'idolâtrie avait mille dieux ; mais elle avait un Dieu suprême dont nul autre n'était l'égal , et lorsque la flatterie la plus lâche décernait l'apothéose à des empereurs convaincus de tout crime par leur vie, et de tout néant par leur mort, nul ne voyait dans l'encens offerte leurs cendres qu'une figure poétique, une dernière adulation de la servitude envers la tyrannie. Mahomet, venu pour remplacer le règne des idoles, ne s'est pas dit Dieu, mais un simple envoyé de Dieu. Et si nous voulons remonter plus haut que l'idolâtrie

(1) Saint Matthieu , chap. xxvn , vers. 54.

(2) Saint Jean, chap. xx, vers. 31.

dans la recherche des plus altières impostures, nous ne découvrirons au fond de l'Inde que des narrations sans corps, des siècles sans date, un abîme informe, où notre œil ne découvrira point un mortel authentique assez hardi pour s'être dit Dieu formellement et sans phrases, par ces deux ineffables mots : Ego sunx! L'homme n'est pas capable d'un si courageux mensonge; c'est une trop forte extravagance d'invraisemblance.

C'est aussi une extravagance d'inutilité : car à quoi bon? Que peut servir de se donner pour Dieu? Vous voulez asseoir des lois, fonder un empire? C'est une ambition humaine, et je conçois que vous ne vous posiez pas comme philosophe ; car quiconque connaît l'histoire sait qu'en se posant comme philosophe on est sûr de rester seul sur son piédestal. Un homme profond dans l'ambition ne se posera donc jamais ainsi. Dieu est la pierre angulaire de tout édifice qui doit durer. Son nom , même invoqué par l'imposture, est un ciment efficace, et il était naturel qu'avant et après d'autres Jésus -Christ se donnât pour envoyé de Dieu. Les hommes ont souvent accepté cette idée ; ils croient volontiers à l'intervention de la Divinité dans les affaires humaines, et leur foi, trompée à cet égard dans l'application , ne l'est jamais quant à la réalité d'une Providence éternellement attentive à leur sort. Jésus-Christ, en se disant l'homme de Dieu , eût donc dit quelque chose de vraisemblable et d'utile; mais le litre même de Dieu, l'apothéose de soi par soi , n'ajoutait rien à ses projets que des difficultés. Il lui fallait désormais sou-

tenir dans tous ses actes le personnage de l'Infini; il fallait que dans sa mort même il ménageât des preuves de sa nature divine, et que son tombeau parlât de lui comme l'éternité. Était-ce humainement faisable?

Ajoutez une troisième considération, relative à l'état des croyances religieuses chez les Juifs. Ce peuple n'avait dans sa loi qu'un seul dogme explicite ; tous les autres , quoiqu'il les possédât dans ses traditions, étaient comme voilés et manquant de relief. L'unité de Dieu, gravée en tête des tables du Sinai, était pour lui le dogme par excellence, celui qui rappelait et renfermait tous les autres, tels que la création, la chute de l'homme, l'immortalité de l'âme. Y toucher, même de loin , c'est toucher à Moïse , au Sinaï, à tous les souvenirs d'Israël, à toutes ses habitudes, à tous ses respects. Or Jésus- Christ, en prenant le titre de Fils de Dieu, même sans rompre l'unité divine , n'entrait pas naturellement dans les oreilles de ce peuple, accoutumé par son législateur et par ses prophètes à ne connaître que le Dieu qui l'avait tiré de l'Egypte, et qui lui avait répété si souvent : Je suis le seul Dieu , tu n'en adoreras point d'autre que moi (1).

Si donc Jésus-Christ disait faux en se portant pour Dieu , il s'était créé sans raison d'inexplicables difficultés.

Mais enfin laissons ces réflexions préliminaires, et voyons où nous en sommes de la vie que nous étu-

(1) Exode, chap. xx, vers. 2, 3.

dions. Quelques motifs qu'eût Jésus-Christ de ne pas se dire Dieu , il s'est dit Dieu : voilà le fait. Avant de rechercher s'il disait vrai, une question intermédiaire se présente, celle de savoir si en se disant Dieu il croyait ce qu'il disait. Entre l'affirmation et la réalité, entre dire et être, se place la question de la bonne foi et de la sincérité. Jésus-Christ croyait-il à sa divinité? Était-il convaincu de ce dogme intime dont il faisait la base de son enseignement, et pour lequel il est mort? Était-il sincère, ou bien, pardonnez-moi l'expression, était-il fourbe? Nous ne pouvons plus faire un pas dans sa vie avant que ce doute soit éclairci. L'humanité tout entière, sans distinction de temps , de lieux, de peuples , de lois , de religions , se partage en deux lignées où chacun marque lui-même sa place : la lignée des fourbes et la lignée des sincères. Trop souvent les fourbes ont conduit les sincères ; mais leur règne se trahit tôt ou tard lui-même, et la sincérité est pour l'homme un besoin qui l'honore , pour l'erreur un arôme qui la rend moins amère, pour la vérité une couronne qu'on y recherche d'abord. Sachons donc avant tout si Jésus-Christ porte cette couronne, s'il est oint de cet arôme, s'il a cet honneur sans lequel il n'y en a point. Qu'en penser, Messieurs? Faut-il que nous le rangions dans la lignée des fourbes, ou dans la lignée des sincères? Était-il de ceux qui ont couvert leur ambition de voiles sacrés et hypocrites, ou bien de ceux qui ont préféré à tout, même au succès, l'honneur d'une parole sans tache, et qui ont pris pour devise la devise des Machabées : Moriamur in s»m-

plicilate nostra! — Mourons plutôt dans notre simplicité (1) !

C'est là la question.

Cette question se décide par le caractère de l'homme, et, dès lors, je pourrais dire que la cause est jugée en faveur de Jésus-Christ. Car aucune figure plus vénérable ne s'est levée sur l'horizon de l'histoire ; le simple cours du temps l'a mise audessus de tout, en ne laissant rien paraître qui pût en approcher. De l'aveu de tous, même de ceux qui ne croient pas en lui , Jésus-Christ est un homme de bien, un sage, un élu, un incomparable caractère. Il a fait de si grandes choses, des choses si saintes, que ses ennemis mêmes rendent à tout moment hommage à son œuvre et à sa personne.

On a pu entendre , il est vrai , au dernier siècle , un écrivain qui avait pris pour devise en le désignant : Écrasez l'infâme! Mais cette parole, Messieurs, n'a pu franchir le siècle qui l'avait prononcée; elle s'est arrêtée , tremblante, aux frontières du nôtre, et, depuis, aucune bouche humaine, même parmi celles qui ne sont pas respectées , n'a osé répéter cette parole d'une guerre impie. Elle est demeurée sur la tombe de celui qui l'avait dite le premier, et elle y attend, après le jugement d'une postérité qui est déjà venue, le jugement plus sévère encore de la postérité à venir.

Je pourrais donc m'arrêter là, puisque rien n'est au-dessus d'un jugement universel , et que toute défi] Machabées, chap. n, vers. 37.

monstralion pâlit devant une appréciation qui fait partie du sens commun des hommes. Mais je veux vous donner le plaisir d'analyser le caractère du Christ, et de rechercher par quelle harmonie de beautés morales cette physionomie surpasse infiniment les plus illustres figures de tous les temps.

Or le caractère humain se compose de trois éléments : l'intelligence, qui est le siège des pensées; le cœur, qui est le siège des sentiments ; la volonté , qui est le siège des résolutions. C'est la fusion de ces trois éléments qui détermine par sa mesure tout type moral et lui donne son prix. Il ne nous faut pas chercher ailleurs le secret de la perfection que nous remarquons dans le héros de l'Évangile. Sans doute, pour ceux qui le croient Dieu , la divinité est pardessous et pénètre tout le tissu visible; mais sans rien changer à la nature de l'âme pas plus qu'à la nature du corps. Jésus-Christ n'a en lui, pour constituer sa physionomie, que des pensées, des sentiments et des résolutions , mais dans un équilibre et avec des nuances qui font son charme propre, et qu'il s'agit précisément de connaître.

Je ne vous tromperai pas, Messieurs, en vous disant de son intelligence qu'elle avait pour don et pour signe ce quelque chose que nous appelons le sublime. Le sublime est l'élévation, la profondeur et la simplicité fondues ensemble d'un seul jet. Quand on vient annoncer au vieil Horace que son fils a fui du combat où se décidait la suprématie entre Albe et Rome, et qu'en voyant son indignation, on lui dit pour l'apaiser : « Que vouliez-vous qu'il fît contre

trois? » le vieillard répond ce mot si célèbre : « Qu'il mourût! » Le mot est sublime ; c'est le cri du devoir sorti instantanément d'une grande âme et nous emportant tout d'un coup au-dessus de toutes les faiblesses qui parlent en nous contre le sacrifice de nous-mêmes. Rien n'est plus simple, mais rien n'est plus élevé ni plus profond. Dieu a donné à l'homme la faculté d'atteindre au sublime dans ses actes et dans ses écrits ; mais ce sont des moments rares et fugitifs. Les plus grands hommes ont été sublimes quatre ou cinq fois dans leur vie : tels que César disant au batelier qui le conduisait à travers une tempête : « Que crains-tu? tu portes César.» La simplicité manque trop souvent aux plus belles actions , ou bien, quand elles sont simples, elles ne nous ravissent pas assez haut, ou encore elles ne renferment pas dans leur sein une profondeur qui donne suffisamment à penser. Il en est de même de nos écrits. Il n'est pas rare d'y trouver l'harmonie, la grâce, la beauté , et comme un fleuve qui nous conduit entre des rivages doux et fleuris. On se laisse ainsi aller des pages entières. Tout à coup, et comme par hasard, les cheveux se dressent, la respiration devient étroite , la peau se contracte , et un glaive froid va jusqu'à l'âme... C'est le sublime qui est apparu. Mais ce n'est qu'une apparition , et c'est pourquoi il nous tire de notre état naturel, nous faisant une sorte de violence abrupte et courte.

Il n'en est pas de même de Jésus-Christ. Ses actes et ses paroles sont empreints d'une élévation, d'une profondeur et d'une simplicité continues, qui font

que le sublime y est comme naturalisé et ne nous cause plus d'étonnement, sans rien perdre toutefois de son empire sur l'âme. C'est pourquoi , après tant de chefs-d'œuvre des plus fameuses littératures, l'Évangile est demeuré un livre unique au monde, un livre reconnu inaccessible à l'imitation. Bienheureux les pauvres en esprit (1), dit Jésus-Christ. Quoi de plus simple? Et pourtant comme nous voilà tout de suite au-dessus de la terre ! L'ange qui saisit Habacuc et l'enleva de son champ jusqu'en Babylonie ne fut pas plus rapide. Trois mots ont suffi pour bouleverser nos idées sur la béatitude, sur la valeur des choses d'ici -bas, sur le but de la vie, pour nous arracher à la cupidité terrestre et nous faire planer joyeusement, comme l'aigle, au-dessus des royaumes : Bienheureux les pauvres en esprit ! On le redira dans tout le monde; l'âme qui aura entendu cette parole une fois y reviendra toujours , et elle y trouvera toujours une main cachée pour l'enlever. La méditation y découvrira, en la creusant, des trésors de profondeur, une économie sociale nouvelle, qui changera les rapports des hommes entre eux , anoblira le travail et la peine , abolira l'esclavage et fera de la pauvreté une profession aussi utile que sainte. Tel est l'Évangile, c'est- à -dire Jésus-Christ, d'un bout à l'autre, et l'on ne peut mieux définir cette souveraine intelligence qu'en disant qu'elle avait reçu de Dieu le don de la sublimité continue.

(1) Saint Matthieu, chap. v, vers. 3.

D'ordinaire les grands esprits épuisent toute leur force dans leurs pensées , et ils ne peuvent plus donner à leur cœur qu'un branle affaibli et secondaire. Gela est surtout remarquable dans les fondateurs d'empires et de doctrines, hommes froids, superbes, maîtres d'eux-mêmes , voyant l'humanité bien audessous d'eux, et l'agitant dans le secret de leurs desseins, comme le vent agite un champ de blé qui est mûr et qui attend la main du moissonneur. La conception de leurs plans les absorbe ; le succès les corrompt en justifiant leur orgueil; le revers les aigrit , et tout les pousse au mépris du genre humain , qui n'est pour eux qu'un piédestal debout ou par terre. Encore même qu'ils ne descendent pas si bas dans la dégradation du cœur, il ne leur est pas permis d'élever leur faculté d'aimer aussi haut que leur faculté de concevoir. Le regard de l'aigle n'est pas donné naturellement à l'œil de la colombe. On remarque ces nuances jusque dans les écrivains. Racine, pardonnez-moi ces comparaisons, Racine est tendre; Corneille l'est beaucoup moins, parce que son génie approche davantage du sublime. On sent en lui quelque chose d'héroïque et de dur, comme ces Romains dont il a dit lui-même :

Et je rends grâce au ciel de n'être pas Romain, Pour conserver encor quelque chose d'humain.

Or Jésus-Christ, sous ce rapport, est une exception à jamais mémorable et sans espérance d'être reproduite, si ce n'est de loin , en ceux qui le prennent

pour le maître de leur âme. Il a porté la puissance d'aimer jusqu'à la tendresse, et à une tendresse si neuve , qu'il a fallu lui créer un nom , et qu'elle forme un genre à part dans l'analyse des sentiments humains : je veux dire l'onction évangélique. Jésus- Christ a été tendre pour tous les hommes ; c'est lui qui a dit d'eux cette parole : Tout ce que vous ferez au plus petit d'entre mes frères , c'est à moi-même que vous l'aurez fait (1) ; parole qui a mis au monde la fraternité chrétienne, et qui chaque jour encore enfante l'amour. Il a été tendre pour les pécheurs ; il s'asseyait à leur table, et lorsque l'orgueil doctrinal lui en faisait le reproche, il répondait : Je ne suis pas venu pour ceux qui se portent bien, mais pour ceux qui sont souffrants (2). S'il aperçoit un publicain monté sur un arbre pour le voir, il lui dit : Zachée, hâte-toi de descendre, il faut qu'aujourd'hui je loge dans ta maison (3). Si une femme pécheresse s'approche et se hasarde jusqu'à verser des parfums sur sa tête, au grand scandale d'une nombreuse assemblée, il la rassure par cette immortelle allocution : Beaucoup de péchés lui sont remis, parce qu'elle a beaucoup aimé (4). Si on lui présente une femme adultère, pour obtenir de lui une sentence qui le compromette par sa douceur même , il répond : Que celui d'entre vous qui est sans péché lui jette la

(1) Saint Matthieu, chap. xxv, vers. 40.

(2) Ibid., chap. ix, vers. 12.

(3) Saint Luc, chap. xix, vers. 5.

(4) Ibid., chap. vu , vers. 47.

première pierre (1). Il a été tendre pour sa patrie ingrate et parricide, et, voyant de loin ses murailles, il pleurait en disant : Jérusalem! Jérusalem! qui tues les prophètes et qui lapides ceux qui sont envoyés vers toi, que de fois j'ai voulu rassembler tes enfants comme la poule rassemble ses petits sous ses ailes , et tu ne l'as pas voulu (2) ! Il a été tendre pour ses amis, jusqu'à laver leurs pieds et permettre à un tout jeune homme de reposer sur sa poitrine dans un des moments les plus solennels de sa vie. Même dans le supplice il a été tendre pour ses bourreaux, et, levant son âme pour eux vers son Père, il disait : Seigneur, pardonnez-leur, car ils ne savent ce qu'ils font (3). Aucune vie d'ici-bas ne présente un tel tissu de lumière et d'amour. Chaque parole de Jésus- Christ est un accent de tendresse et une révélation sublime ; au même moment où il nous ouvre l'infini par son regard , il nous presse de ses deux bras sur son sein. On croit s'envoler par la pensée, on est retenu par la charité.

Et, chose qu'il ne faut pas oublier de dire , la tendresse de Jésus-Christ, quoique sans bornes, est d'une virginité sans tache. Il est difficile à ceux qui ont reçu une âme propre aux choses de l'amour de contenir ce don précieux dans une chaste limite; c'est l'objet d'un combat souverain, où l'on serait tenté quelquefois de regretter le don , ou de souhai-

(1) Saint Jean, chap. vm, vers. 7.

(2) Saint Matthieu , chap. xxm, vers. 37.

(3) Saint Luc, chap. xxm, vers. 34.

ter dans son usage plus de liberté. Jésus-Christ semble ne pas connaître cette peine; il porte son amour dans un vase si pur, que l'ombre même du doute n'approche pas de son cœur, et que dix-huit siècles d'une postérité qui a cherché ses fautes, n'ont pas osé dire une parole de soupçon contre sa vertu. Le caractère de sa tendresse est d'être ineffablement chaste.

Reste une chose, Messieurs, pour achever l'appréciation du caractère de Jésus-Christ, et conclure ensuite de son caractère à sa sincérité. Une intelligence sublime , un cœur tendre , ne suffisent pas pour constituer une volonté capable de grandes résolutions. La volonté est un monde à part, où la faiblesse, en dépit de nos vues et de nos sentiments , tient trop souvent le gouvernail. Le caractère de Jésus-Christ, sous ce rapport, est la certitude absolue de soimême. Nul plus que lui ne s'était proposé un difficile dessein; il voulait être reconnu comme Dieu, aimé comme Dieu, servi comme Dieu, adoré comme Dieu: il semble que la volonté dût quelquefois fléchir sous un si lourd fardeau, et que du moins Jésus-Christ devait recourir à tous les moyens humains capables d'assurer le succès d'une aussi gigantesque ambition. Il n'en est rien, Messieurs; Jésus-Christ a méprisé tous les moyens humains, ou plutôt il s'en est abstenu.

La politique compte au premier rang de ces moyens. Elle est l'art de saisir dans un moment donné la tendance des esprits , d'assembler des opinions et des intérêts qui recherchent satisfaction , de

pressentir ce que veut un peuple sans qu'il en ait toujours lui-même une conscience exacte ; de se poser, à l'aide des circonstances , comme son représentant naturel, et de le pousser un jour sur une pente qui nous emportera avec lui pour cinquante ans. Telle est la politique , art illustre , dont on peut user pour le bien et pour le mal , et qui est la source des vicissitudes heureuses et malheureuses parmi les nations. Jésus-Christ était admirablement placé pour se faire l'instrument d'une révolution qui eût servi ses desseins religieux. Le peuple dont il était issu avait perdu, sous le joug des Romains, les restes de son antique nationalité; la haine de Rome y était au comble, et chaque jour les déserts et les montagnes de la Judée voyaient se former des bandes libératrices sous le commandement de quelque patriote pourvu de hardiesse ou de considération. Ces mouvements étaient secondés par des prophéties célèbres, qui avaient annoncé de longue main au peuple juif un chef et un sauveur. Le rapport de ces idées et de ces intérêts avec le nouveau royaume dont Jésus-Christ annonçait la venue prochaine, était manifeste. Cependant, loin d'y conniver et de s'en servir, il les foule aux pieds. On lui demande, pour le sonder, s'il faut payer le tribut à César; il se fait apporter une pièce de monnaie, et s'informant de qui en est l'image et l'inscription , il répond ensuite froidement : Rendez donc à César ce qui est à César, et à Dieu ce qui est à Dieu (1). Il

(1) Saint Matthieu, chap. xxn, vers. 21.

va plus loin. Il annonce la ruine temporelle de sa nation ; il parle contre le temple , objet de la vénération religieuse et patriotique des Juifs, et il prédit ouvertement qu'il n'en restera pas pierre sur pierre; ce qui fut cause qu'on rangea ce grief parmi les accusations portées contre lui devant la souveraine magistrature.

Sa doctrine, très -favorable au peuple et aux petits , était de nature à lui concilier une grande popularité, ce qui est un ressort admirable pour les révolutions. Il obtint, en effet, de l'ascendant sur le peuple, jusque-là qu'on veut l'élire pour roi d'Israël ; mais il s'enfuit pour éviter cet honneur, et brise entre ses mains une arme que le vulgaire des grands hommes eût estimée un don et un aveu du Ciel.

Après la politique vient la force , qui en est un appendice, mais que l'on peut considérer en dehors des causes qui la communiquent ordinairement. Jésus -Christ n'a rien tant à cœur que d'éloigner ses disciples d'y croire et d'en user. 11 les envoie, dit-il, comme des agneaux; il leur annonce toutes sortes d'afflictions, sans leur donner d'autres secours que la patience, la douceur et l'humilité. Si, oublieux de ces leçons, ils veulent appeler le feu du ciel sur une ville qui ne les avait pas reçus, il leur reproche de ne pas connaître encore de quel esprit ils sont (1). Au moment de son arrestation , lorsqu'il pourrait se défendre, et qu'un apôtre lire l'épée, Jésus- Christ

(1) Sainl Luc, chap. xix, vers. 5o.

lui dit : Remets ton épe'e dans le fourreau, car quiconque tirera l'épe'e périra par l'épée (1). Tandis que d'autres doctrines demanderont à la victoire une sanction, insensés qui ne savent pas que la victoire est mobile et la conscience immuable, Jésus-Christ choisit la croix pour son étendard, et proteste contre tous les succès de la force par le succès de son supplice.

Il néglige pareillement la science et la philosophie, ces moyens plus nobles et plus vrais de donner la conviction. Il s'entoure de bateliers au lieu de s'entourer de savants, et évitant l'apparence même d'une organisation scientifique et philosophique de sa doctrine, il la communique par des paraboles et des sentences détachées. Il laisse à ses disciples et à son Église le soin futur d'y mêler des raisonnements et d'en ordonner toutes les parties.

Enfin , l'habileté même la plus vulgaire lui semble inconnue; il fait de sa mort, du temps où il aura reçu d'elle un si terrible échec à sa divinité, et où il ne sera plus là pour soutenir les siens, il fait, dis-je, de sa mort un piège à la foi de ses disciples en leur promettant de ressusciter, et en rapportantla confirmation de toute sa vie à cette épreuve , qui ne peut finir, s'il n'est pas Dieu, que par une ignoble supercherie ou un éclatant démenti.

Je ne connais pas, Messieurs, d'autres moyens humains de fonder quelque chose ici-bas que ceux dont je viens de faire mention : la politique, la force,

(1) Saint Jean , chap. xvm, vers. 11.

la science, la philosophie, l'habileté. Jésus-Christ s'est abstenu de tous sans exception, et cependant il n'a pas manqué une seule heure, un seul instant, de confiance en lui-même, de certitude absolue de soi. C'est même l'abstention des moyens humains qui prouve au dernier degré son inébranlable résolution et l'énergie toute-puissante de sa volonté. Pourtant on ne fait rien sans moyens, sans instruments. Quel était donc le moyen ou l'instrument de Jésus-Christ? Ah ! Messieurs, quel il était? Ne le voyez-vous pas? C'était lui-même, sa force intime, la conversation qu'il avait au dedans de lui, la possession sûre de son essence. Les hommes tremblent, parce qu'ils se voient; Jésus-Christ ne tremblait pas, parce qu'il se voyait aussi. Il savait que sa parole toute simple était la voie, la vérité et la vie (1) ; il la semait à tout venant, comme le laboureur sème le blé. Le laboureur aussi n'a pas besoin de la politique, de la force, de la science , de la philosophie , de l'habileté ; il a le blé , la terre et le ciel ; il ouvre la main et jette la vie. Et pendant que la politique humaine va son train , que la force bat la force, que la science use la science, que la philosophie d'aujourd'hui enterre la philosophie d'hier, et que l'habile est pris dans ses propres filets , le froment tombé de la main de Dieu dans la main de l'homme, et de la main de l'homme dans le sein de la terre , le froment pousse , croît , verdit , mûrit; on le cueille, on le mange, et l'humanité vit! Ainsi faisait Jésus-Christ; ainsi fait quiconque croit

(1) Saint Jean , chap. xiv, vers. 6.

fermement tenir de Dieu la vérité : il en vit d'abord , il la sème ensuite, et le monde, qui est le champ (1), le monde en vit à son tour.

Résumons - nous , Messieurs. Voici le caractère de Jésus-Christ tel que l'Évangile nous l'a révélé : sous le rapport de l'intelligence, sublimité continue ; sous le rapport du cœur, tendresse chaste et ineffable; sous le rapport de la volonté, certitude absolue de soi-même. Or ce caractère est incompatible avec le vice ignoble que je ne n'ose plus même nommer, tant il est loin déjà de votre pensée. Jésus-Christ était sincère, parce qu'il était un sublime esprit; il était sincère, parce que son cœur s'est ouvert sur les hommes comme un sanctuaire de tendresse et de chasteté; il était sincère, parce qu'il avait la certitude absolue de lui-même, parce qu'il avait foi dans sa parole, parce qu'il croyait en lui. Jésus -Christ, comme l'Évangile, qui n'est autre que lui, Jésus-Christ était la sincérité même, et le charme si fort qu'on éprouve en le regardant et en l'écoutant, vient de la lucidité intime de sa physionomie, qui le laisse passer tout entier en dehors tel qu'il est.

Eh bien! me direz -vous, Jésus -Christ était sincère, quoi de plus? tant d'autres l'ont été! Un moment, Messieurs, vous n'y pensez pas. Jésus-Christ, étant sincère, croyait ce qu'il disait; or il disait qu'il était Dieu ; il l'a dit à ses disciples et à ses amis , il l'a dit au peuple , il l'a dit à la magistrature suprême

(1) Saint Matthieu, chap. xm, vers. 38.

de son pays; il a été condamné et il est mort pour cette affirmation : donc il croyait qu'il était Dieu. Mais il ne pouvait pas le croire s'il ne l'était pas , parce qu'il est imposible de se tromper sur un fait de conscience tel que celui de sa propre personnalité, à moins d'être fou ; or Jésus-Christ n'était pas fou , et il était sincère : donc il était Dieu. Ici, par une exception qui tient à la nature même de la chose , la question de sincérité se confond avec la question de la réalité. Et ce n'est point une découverte de ma part, une vaine recherche de mon esprit. Il y a longtemps, Messieurs, que l'Evangile, en établissant dans l'esprit de ceux qui le lisent attentivement la sincérité de son héros , en persuade la divinité sans autre argument. Tandis que l'Église catholique, fille et épouse de Jésus-Christ, démontre la divinité de son fondateur par la divinité de son propre caractère à elle, l'Évangile, travaillant autrement, prouve aux enfants de l'Église la divinité de celui qui l'a fondée. Et celte impression est commune à des âges bien divers, aux trois âges de l'homme, tant elle est naturelle et fondée sur la vérité.

A douze ans, dans la fleur de notre vie, on nous a lu l'Évangile, on nous a parlé de Jésus-Christ; sa parole nous a paru très-simple, très-douce, trèsaimable ; nous y avons cru dans la simplicité, la douceur et l'amabilité de notre jeune âme. Mais trop souvent cette première impression diminue et s'efface ; la raison grandit avec ses droits réels , les préjugés du dehors pénètrent en nous, les passions du dedans s'échauffent au soleil de nos années , et Jésus-

Christ tombe peu à peu de l'autel où l'avaient placé nos premières adorations. Ce temps dure son temps. Les ans passent sur notre servitude, jusqu'au jour où la raison, devenue plus personnelle et plus forte, nous fait honte de notre foi à des leçons sans autorité, et où nos passions elles-mêmes, éclairées par leur domination , nous poussent par lassitude à des instincts de règle, de devoir et de plus grand respect de nous. C'est une heure bénie entre les autres , l'heure où nous entrons dans l'ordre par la liberté même, par cette divine liberté de la jeunesse que la Providence nous a préparée et qu'aucune loi ne peut nous ravir. Si alors l'Évangile tombe en nos mains et que nous en fassions la seconde lecture, il n'est pas rare que Jésus-Çhrist nous touche de nouveau, et avec un empire que nous ne lui disputerons plus , parce que nous le lui aurons donné nous-mêmes dans un âge où rien ne plaidera plus contre lui que des passions jugées et des ignorances vaincues. C'est cette seconde lecture de l'Évangile, Messieurs, que nous faisons ensemble.

Il en est une troisième, moins heureuse que les deux premières, parce qu'elle est plus tardive, mais qui apporte à Jésus-Christ le tribut de l'homme dans sa maturité, et quia produit des aveux dignes d'une éternelle mémoire. Pendant que le xvme siècle outrageait à plaisir le Fils de Dieu , il se trouva dans le sein même de ce collège qui l'attaquait un homme ne croyant pas plus que les autres , un homme aussi célèbre que les autres , plus célèbre que tous , un seul excepté , et qui eut par-dessus eux le privilège d'à-

voir des mouvements sincères. Dieu le voulait ainsi pour ne pas laisser son nom sans témoignage parmi ceux-là mêmes qui travaillaient à détruire son règne. Cet homme donc, au comble de sa gloire, initié par l'étude aux siècles passés , et par sa vie au siècle dont il était un ornement, eut à parler de Jésus-Çhrist dans une profession de foi où il voulait résumer tout ce que ses méditations sur les choses religieuses avaient laissé de doutes et de certitudes dans son esprit. Après avoir traité de Dieu d'une manière digne, quoique confuse, il en vint à l'Évangile et à Jésus- Çhrist. Là , cette âme flottante entre l'erreur et la vérité perdit tout à coup son hésitation, et d'une main ferme comme celle d'un martyr, oubliant son temps et lui-même, le philosophe écrivit la page d'un théologien , une page qui devait être le contre-poids du blasphème : Écrasez l'infâme, et qui se termine par ces paroles que toutes les voûtes de la chrétienté répéteront jusqu'au dernier avènement du Christ : « Si la vie et la mort de Socrate sont d'un sage, la vie et la mort de Jésus sont d'un Dieu. »

On pouvait croire que la force de cette confession ne serait point surpassée, soit que l'on considérât le génie de l'homme qui l'avait écrite , l'autorité de son incroyance, la gloire de son nom et les circonstances du siècle qui avait été condamné à la subir. On se trompait. Un autre homme, une autre éloquence, une autre gloire, une autre incrédulité, un autre siècle, un autre aveu se sont rencontrés, et plus grands que tous ensemble , si ce n'est chaque partie prise à part, que l'homme, l'éloquence, la gloire,

l'incrédulité , le siècle et l'aveu que vous venez d'entendre. Notre âge donc s'ouvrit par un homme qui surpassa tous nos contemporains, et que nous, venus après, nous n'avons point égalé. Conquérant, législateur, fondateur d'empire, il eut un nom et une pensée qui sont encore présents partout. Après avoir accompli l'œuvre de Dieu sans y croire, il disparut, cette œuvre achevée , et se coucha comme un astre éteint dans les eaux profondes de l'Océan atlantique. Là, sur un rocher, il aimait à ramener devant lui-même sa propre vie, et, de lui remontant à d'autres auxquels il avait le droit de se comparer, il ne put éviter, sur ce théâtre illustre dont il faisait partie, d'entrevoir une figure plus grande que la sienne. Il la regarda souvent : le malheur ouvre l'âme à des lumières que la prospérité ne discerne pas. La figure revenait toujours; il fallut la juger. Un des soirs de ce long exil qui expiait les fautes du passé et éclairait la route de l'avenir, le conquérant tombé s'enquit d'un des rares compagnons de sa captivité s'il pourrait bien lui dire ce que c'était que Jésus-Christ. Le soldat s'excusa ; il avait eu trop à faire depuis qu'il était au monde pour s'occuper de cette question. « Quoi! reprit douloureusement l'interlocuteur, tu as été baptisé dans l'Eglise catholique , et tu ne peux pas me dire, à moi, sur ce rocher qui nous dévore , ce que c'était que Jésus-Christ ! Eh bien ! c'est moi qui vais te le dire. » Et alors ouvrant l'Évangile, non pas de la main , mais d'un cœur qui en était rempli, il se mita comparer Jésus-Christ avec lui-même et tous les plus grands hommes de l'histoire; il re-

leva les différences caractéristiques qui mettent Jésus- Christ à part de toute l'humanité, et, après un torrent d'éloquence qu'aucun Père de l'Église n'aurait désavoué, il termina par ce mot : « Enfin je me connais en hommes , et je te dis que Jésus-Christ n'était pas un homme ! »

Ce mot, Messieurs, résume tout ce que j'ai voulu vous dire de la vie intime de Jésus-Christ , et l'impression qu'éprouve tôt ou tard tout homme qui lit l'Évangile avec l'équité de l'attention. Vous qui êtes jeunes encore, vous vivrez; vous verrez les savants , les sages , les princes et leurs ministres ; vous assisterez aux élévations et aux ruines ; fils du temps, le temps vous initiera aux secrets de l'homme, et quand vous les saurez , quand vous aurez la mesure de ce qui est humain , un jour peutêtre, redescendant de ces hauteurs auxquelles vous espériez , vous direz à votre tour : Je me connais en hommes , et je te dis que Jésus-Christ n'était pas un homme.

Un jour aussi, sur la tombe de son grand capitaine, la France gravera ces paroles , et elles y brilleront d'un plus immortel éclat que le soleil des Pyramides et d'Austerlitz !

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