‹ Œuvres (volume 4)Chapitre 5 sur 32 · LX11I · texte numérisé non relu

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liberté qui ne devait pas rencontrer dans le monde son contre -poids et son frein. Quant aux soins qui regardaient directement le service de Dieu, le Père Lacordaire voulait en partager la sollicitude avec l'aumonier du collège, et il apportait à évangéliser ces jeunes âmes le travail opiniâtre et le respect profond qu'il donnait jadis à la parole sainte destinée aux assemblées immenses de Notre-Dame.

C'était , malgré l'amoindrissement de ses forces physiques, la même éloquence et les mêmes irrésistibles accents, mais empreints d'une simplicité pleine de charme et d'abandon : c'était aussi le même enthousiasme et les mêmes émotions chez ses jeunes auditeurs éblouis et entraînés. En même temps il leur prodiguait ses soins comme confesseur , toujours prêt à laisser là ses occupations pour les accueillir et leur donner ses mâles conseils, dont l'austérité était tempérée par la plus maternelle tendresse. Dieu , qui bénit le verre d'eau froide de la charité, pouvait -il laisser stérile un si apostolique dévouement? Au bout de quelques années l'école était transformée. Avec les principes religieux renaissaient l'a-

mour de l'étude, le goût du beau, l'estime du devoir.

Sept années durant, le Père Lacordaire se renferma dans ce dévouement obscur et ces soins de tous les jours, et la mort seule l'en arracha. C'est à peine s'il imposa à ses travaux quelque trêve pour saluer la mémoire de sa vénérable et sainte amie, Mme Swetchine, qui venait de mourir, et de ses frères d'armes le Père de Ravignan et Frédéric Ozanam , tombés avant lui , épuisés par le combat du Seigneur.

Mais , quelque consolants que fussent les résultats obtenus à Sorèze, le Père Lacordaire restait inquiet. Ces jeunes gens qui faisaient sa joie lui échappaient successivement pour rentrer dans le monde , et il voulait les y suivre afin de protéger leur foi. Pour cela, il entreprit d'exposer toute la morale chrétienne dans une série de lettres adressées à un jeune homme. Il devait étudier Jésus-Christ comme fondateur de la vie chrétienne dans les Écritures et dans l'Église ; le culte de Jésus-Christ dans les prêtres, les évêques et le pape, puis dans les vertus, les sacrements, les mystères

et la liturgie. Déjà il avait fait paraître trois de ces lettres. Mais d'autres devoirs considérables vinrent interrompre un travail si heureusement commencé. En 1858, il fut une seconde fois élu Supérieur de la Province dominicaine de France ; cet honneur était encore un dévouement : aussi il l'accepta avec son ordinaire générosité, et renvoya à sa sortie de charge le complément de son nouvel ouvrage. Hélas ! le moment de l'achever ne devait jamais venir !

Vers le même temps , de graves événements politiques et religieux ébranlaient l'Europe.

Avec l'aide de la France, l'Italie avait attaqué l'Autriche, maîtresse de plusieurs de ses provinces. La grandeur de la lutte et l'importance de ses résultats tenaient l'Europe attentive. Tant qu'il ne vit en jeu dans cette guerre que la cause de l'indépendance italienne, le Père Lacordaire crut pouvoir lui donner ses sympathies. Mais quand l'impiété voulut s'approprier les fruits de la victoire , quand séduisant le peuple par de vains mots, et préparant peu à peu l'opinion à accepter des faits iniques, elle finit par mettne le pied sur les États de

l'Église, il écrivit, pour flétrir l'invasion sacrilège , sa brochure De la Liberté de l'Église et de l'Italie.

Il y proclame, avec son admirable langage, la légitimité du pouvoir temporel, sa nécessité comme garantie de l'indépendance spirituelle de l'Église, et de la liberté du monde; puis il adresse aux spoliateurs cette prophétique menace : « Italiens, par vos usurpations sa- « criléges , vous avez élevé entre vous et deux « cents millions de catholiques une barrière « qui grandit chaque jour : vous avez mis « contre vos espérances les plus légitimes « d'indépendance et de liberté plus que les « hommes , vous y avez mis le christianisme , « c'est - à - dire le plus grand ouvrage de « Dieu sur la terre. Sachez -le bien , c'est « Dieu qui a fait Rome pour son Église : vous « avez donc mis contre vous une volonté éter- « nelle de Dieu, vous la trouverez : n'en doutez « pas. »

Cependant tous ces grands événements ne faisaient pas oublier au religieux son œuvre dominicaine. Tandis qu'il fondait un autre couvent de son Ordre à Dijon, sa patrie d'adoption,

il ramenait ses frères à l'antique et célèbre couvent de Saint - Maximin et à la Sainte- Baume, en Provence. Pendant cinq cents ans, les Frères Prêcheurs y avaient été les gardiens des reliques et du tombeau de sainte Madeleine dans la basilique la plus magnifique du midi de la France , et il avait fallu la tempête révolutionnaire du siècle dernier pour les arracher de ce sol béni. Le Père Lacordaire leur rendit ce poste sacré, et il déposa aux pieds de l'illustre et sainte Pénitente un petit livre écrit en son honneur avec une douce et pieuse onction , comme le dernier parfum de son âme qui allait s'exhaler. Ce livre compléta sa réputation comme écrivain , et l'Académie française vint le chercher au fond de sa solitude pour lui offrir une place dans son sein. Il répugnait à l'humble religieux de se prêter à ces avances. Mais n'était-ce pas un hommage rendu à la religion en sa personne , un suprême triomphe remporté sur les préjugés voltairiens, et une acceptation solennelle des Ordres monastiques sur la terre de France ? Ne serait- il pas à l'Académie le symbole de la liberté acceptée et fortifiée par la religion?

Ces pensées le décidèrent à y prendre place, et c'est là que, le 24 janvier 1861, il éleva pour la dernière fois en public sa grande voix.

Miné par un mal inconnu et inexorable, le Père Lacordaire reçut peut-êlre, dans ce dernier effort de l'éloquence , le coup qui devait lui donner la mort. Toutefois, c'était en combattant qu'il désirait mourir. Malgré son état d'accablement, il voulut encore, chaque semaine du carême de 4861 , consacrer à ses chers enfants de Sorèze les derniers efforts d'une vie qui défaillait, et d'une ardeur qui ne voulait pas s'éteindre. Ces instructions achevèrent d'user ses forces, et bientôt il tomba sur son lit pour ne plus s'en relever. De celte couche funèbre, au milieu des atroces douleurs qui brisaient son corps sans dompter son courage , il dicta , avec une pleine possession de lui-même et de ses souvenirs, sa notice sur le rétablissement en France de l'Ordre des Frères Prêcheurs ; puis la plume s'échappa de sa main glacée comme une glorieuse épée brisée à force de combats , et l'illustre malade entra clans un silence qu'aucun bruit de la

terre ne vint plus troubler. Il se faisait faire chaque jour une lecture dans la Préparation à la mort, ou dans l'acte d'abandon à Dieu, de Bossuet. Le reste de la journée se passait à contempler Jésus crucifié : il n'avait plus la force de le prier, mais il le regardait. Enfin, soutenu des derniers sacrements de l'Église, et consolé par la suprême bénédiction du Souverain Pontife , après avoir embrassé et béni , les uns après les autres , ses religieux et les élèves de l'école , il leva vers le ciel ses bras épuisés et jeta un dernier cri : « Mon Dieu, mon Dieu, ouvrez -moi, ouvrez- « moi !» et le 21 novembre il rendait le dernier soupir.

Maintenant sa vie est en Dieu, — mais ses œuvres nous restent : et en les parcourant, soit qu'on médite ce qu'il a écrit, soit qu'on pèse ce qu'il a fait , on voit peu à peu , au milieu de ces choses si diverses, se recomposer son image, comme une statue que la distance grandit et achève. Les angles trop saillants et les lacunes inévitables, qu'une critique plus ou moins juste signalait dans ce bloc de granit, disparaissent,

tandis que les grands traits s'accentuent et que la figure surtout devient plus belle.

La foi répand sur son front une sérénité inaltérable ; car il fut catholique et fils de l'Église , avant tout, et malgré tout. Dans son regard, où la puissance se mêle à la tendresse, on mesure la profondeur de sa pensée comme la bonté de son cœur; ses traits sont fermes sans violence, grands sans orgueil; et sur ses lèvres closes le caractère de son éloquence paraît encore écrit. A ces dons, les joies de la vie claustrale et les pâleurs de la pénitence ajoutent leurs reflets venus d'en haut, et l'homme nous apparaît tel qu'il fut : un grand serviteur de Dieu.

Mais ce qui le rehausse, c'est la considération du milieu où il lui fallut vivre. — Quand on pense aux années qui l'ont précédé , à celles qui l'ont suivi et à celles qui l'ont connu : quand on analyse le sol mouvant sur lequel il combattait : quand on calcule la somme et la variété des périls qu'il dut affronter : quand on se rend compte du caractère insinuant des faux principes dont l'atmosphère était invisiblement remplie : quand on voit avant lui, après lui

et à côté de lui, tant de belles intelligences qui tombent; et qu'au milieu de ces incohérences, il se forme sans maître ; au milieu de ces chutes, il reste debout ; au milieu de ces œuvres avortées, il poursuit le cours de son enseignement, et laisse à la France, à son Ordre et à l'Église, une œuvre religieuse dont la puissance ne fera que grandir ; au lieu de rechercher d'un œil jaloux s'il n'y a pas quelque manque de symétrie dans la frange de son vêtement, si quelque mouvement imparfait ne s'est pas mêlé à l'ardeur de ses combats, s'il n'a pas eu trop de confiance en la noblesse du cœur humain , et si , pour vouloir à tout prix sauver son siècle, il n'a pas trop compati à ses erreurs, on ne sait plus qu'admirer et remercier. On admire le héros : on remercie Dieu qui l'a fait, et qui sait si bien proportionner les hommes au siècle qu'il leur destine !

Cette admiration sera le jugement de l'histoire : cette reconnaissance est déjà gravée dans tous les cœurs chrétiens.

2603. — Tours, impr. Marne.

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