CHAPITRE XI
QUE LE SYSTEME PHILOSOPHIQUE DE M. DE LA MENNAIS RENFERME LE PLUS VASTE PROTESTANTISME QUI AIT ENCORE PARU
La vérité étant donc, par une supposition gratuite , dans le genre humain , comme le genre humain n'a point d'organe par lequel il s'exprime, il s'ensuit que la vérité y est contenue d'une manière latente, de la même manière qu'elle est contenue dans un livre qui a besoin d'une interprétation ultérieure. Encore est-ce dire beaucoup trop; car un livre véridique, la Bible, par exemple, forme un seul corps dont toutes les parties sont rassemblées et harmonieuses , tandis que le genre humain est un livre qui n'est pas fait, dont les pages sont dispersées çà et là, les unes entières, d'autres à demi effacées par le temps, d'autres à jamais anéanties. C'est une église sans prêtres, sans évêques, sans pape et sans Bible; une église qui n'a tout au plus que des fidèles, et où brille seulement, dans la longue
nuit des âges, l'étoile vagabonde d'une tradition abandonnée à elle-même. Si tout à coup le Vatican venait à tomber, en jetant à l'humanité une dernière parole de vie; si tous les évêques, tous les prêtres, tous les diacres de la chrétienté, réunis dans un immense et dernier concile, et chantant encore une fois le symbole, descendaient ensemble au même sépulcre ; si le dernier exemplaire du livre par excellence, si la Bible, posée sur ce grand sépulcre, devenait elle-même la pâture des vers, et qu'ensuite les siècles, passant avec toute leur puissance, balayassent nos cathédrales et nos souvenirs, les restes confus de cette lamentable catastrophe de la vérité seraient le genre humain : temple vide, si ce n'est de ruines.
Or, faire de ce temple ainsi dépouillé, faire du genre humain ainsi déchu l'oracle infaillible de la philosophie et de la religion, c'est, avons-nous dit, donner au protestantisme une base plus large qu'auparavant. Car en quoi consiste le protestantisme? A faire d'un livre muet et divin l'oracle infaillible des vérités religieuses , à prendre pour fondement quelque chose qui est vrai , qui est pur, qui est saint, qui a une autorité divine en soi, mais qui n'a pas d'organe, qui ne parle pas. Or la vérité est tout au plus dans le genre humain comme dans un livre , supposé qu'elle y soit, et le genre humain n'a pas plus d'organe que la Bible , ne parle pas plus que la Bible. En vain a-t-on dit que les hommes se mettaient en communication avec le genre humain par la parole : les hommes se mettent par la parole en
communication avec les hommes, ils se donnent et ils se rendent tout à la fois la vérité et Terreur; mais nul homme ne converse même avec la portion du genre humain actuellement vivante, à plus forte raison avec celle qui n'existe plus et devant laquelle l'autre n'est qu'un point qui s'enfuit. Je ne parle pas de celle qui n'existe pas encore, quoique, à la rigueur, il fallût la consulter, pour être sûr de la pensée du genre humain. Môme au jour du jugement, lorsque tous les temps et tous les peuples seront véritablement réunis, on n'entendra pas la voix du genre humain : l'Église seule aura un organe dans la personne de Jésus-Christ, son chef, à moins qu'on ne soutienne que Jésus- Christ est le chef du genre humain comme il est le chef de l'Éghse, et que les hommes non baptisés sont ses membres aussi bien que ceux qui ont été régénérés par l'eau et par l'esprit. Alors il faudrait ajouter qu'aujourd'hui le pape est le chef du genre humain, puisqu'il est dans l'ordre visible, par rapporta l'Église, tout ce qu'est Jésus -Christ dans l'ordre invisible par rapport à elle, et que par conséquent on fait partie de l'Église non par le baptême, mais par la seule naissance. Et quand on soutiendrait ces principes, destructifs de la théologie chrétienne, on ne serait pas beaucoup avancé, le genre humain ayant été sans organe au moins avant Jésus -Christ, et toujours cependant l'oracle infaillible de la vraie religion.
Mais s'il est impossible de trouver un organe au genre humain, s'il faut tirer la vérité de ses entrailles
profondes à Talde de l'interprétation privée, nous ne voyons pas quelle différence existe entre le protestantisme et la philosophie du sens commun, si ce n'est que la Bible chrétienne est mille fois plus facile à entendre que la Bible de l'humanité. En effet, la Bible chrétienne est la tradition écrite, la Bible de l'humanité est la tradition orale. Nous comprenons bien que ce mot d'orale peut faire illusion, qu'on peut croire qu'une tradition orale doit nécessairement parler. Il est néanmoins facile de s'apercevoir que son seul privilège est de passer de bouche en bouche, muette et sonore tout à la fois, impuissante comme l'Écriture à se défendre des outrages de l'interprétation, et plus impuissante qu'elle contre les outrages de la mémoire. Il y a aujourd'hui dixhuit cents ans passés que l'Église travaille à expliquer la tradition catholique et à la fixer par ses décrets; une multitude innombrable de discussions et de décisions semble l'avoir mise au-dessus de toutes les injures de l'avenir. Eh bien! croit- on que si l'Église cessait de veiller à ce dépôt sacré, croit -on que si elle disparaissait à présent du monde, le christianisme subsisterait par la seule force de la tradition? Croit-on que celui-là ne serait pas protestant qui dirait : Je prends la tradition seule pour règle de mes jugements en matière de foi, je la reconnais pour l'oracle infaillible de la vérité? Point d'Église, point de christianisme : voilà ce que M. de la Mennais a démontré lui-même (1). Il a fait voir
(1) De la Religion, considérée dans ses rapports avec l'ordre civil et politique, chap. vi. '
que les protestants, une fois sépares de l'Église, et quoiqu'ils eussent retenu l'Écriture sainte, c'est-àdire la vérité , sont descendus peu à peu jusqu'au déisme, et menacent de descendre plus bas. Cependant rien n'altère l'Écriture sainte; elle reste toujours entière, toujours pure, toujours sainte, toujours la vérité même. Que serait-ce donc si les protestants eussent pris pour juge, au lieu d'un livre immuable , une tradition abandonnée à tous les hasards du temps? Que serait-ce si celte tradition n'était pas même la tradition catholique, mais la tradition primitive perdue dans les ténèbres du passé? Qu'avait fait du monde, avant Jésus-Christ, cette tradition? Qu'étaient devenus les mœurs, les temples, et la Divinité même? Comment un état qui serait aujourd'hui et qui a été autrefois la ruine du christianisme pourrait-il être le fondement du christianisme?
Peut-être répondra-t-on qu'il y a dans la tradition orale un moyen de discerner la vérité qui n'existe pas pour la Bible, savoir l'universalité; que par l'universalité on distingue aisément les traditions véritables des traditions fausses; que tout ce qui est local est faux, que tout ce qui est universel est vrai. Oui; mais qui décidera que telle doctrine est la tradition orale universelle, que telle autre n'en est pas? Qui rassemblera les témoignages épars? Qui réunira toutes les bouches en une seule? Ne sera-ce pas la raison de chaque homme, les lèvres de chaque homm.e? D'ailleurs, on ne fait pas attention que la tradition n'est jamais orale que dans un moment ,
qu'elle est écrite pour tous les siècles antérieurs à ce moment, et que, dans le système de M. de la Mennais, il est nécessaire d'interroger tous les temps et tous les lieux. Qui les interrogera? Qui écoutera, qui traduira leurs réponses? Évidemment ce sera la raison de chaque homme, le sens privé de chaque homme. Car si l'on dit que ce sera la raison de tous, on suppose premièrement, contre Tévidence , que tous sont capables de comprendre et de juger des questions de la plus abstruse archéologie, et en second lieu, qu'ils voudront les juger de la même façon, c'est-à-dire qu'on suppose que le protestantisme, qui a toujours désuni les intelligences, les unira cette fois. En un mot, il est impossible, quoi que l'on fasse, de concevoir une autorité sans organe, et il est impossible de concevoir quel est l'organe du genre humain. Certes, quand nous travaillions à V Avenir, nous étions tous bien persuadés que l'autorité spirituelle approuvait nos travaux : or, je le demande , si nous n'avions eu affaire qu'au genre humain, en serions-nous où nous en sommes ? N'aurions-nous pas pu invoquer éternellement en notre faveur l'autorité du genre humain ? N'aurions -nous pas pu consumer notre vie, avec toutes sortes d'apparences, à prouver que le genre humain avait toujours cru ce que nous défendions? Nos adversaires, il est vrai, eussent soutenu le contraire; mais qui eût prononcé entre eux et nous ? La postérité ? Disons donc alors que nous prenons les siècles futurs pour la règle de nos jugements, c'est-à-dire débarrassons-nous de toute règle, et que chaque gêné-
ration aille attendre au cercueil la lumière de la vérité.
Oh! que ce n'est pas ainsi que Dieu a établi les choses 1 II savait la faiblesse de notre esprit, et, de même qu'il a rassemblé la lumière qui éclaire nos yeux dans un seul foyer, il a rassemblé la lumière qui doit guider notre volonté dans un centre unique, sans lequel l'universalité n'est qu'une chimère insaisissable. En effet, on peut dire du genre humain, mais dans un autre sens , ce qui a été dit de Dieu : C'est un cercle dont le centre est partout , et la cir^ conférence nulle part. Chacun de nous, errant dans ce cercle sans limites, se fait centre de l'humanité, salue ses propres pensées du nom d'universelles, et s'il veut, en effet, vérifier leur universalité, il se traîne toujours soi-même avec soi dans ses recherches laborieuses; il crie, et sa voix , frappant les espaces indéterminés qui l'entourent, ne lui rapporte qu'un écho de sa propre intelligence, d'autant plus trompeur qu'il est agrandi, ou si d'autres voix lui répondent, il prend le chœur lointain et harmonieux de quelques esprits pour la parole universelle. Or l'universalité ne s'exprime que par l'unité , et il n'y a que deux unités : Dieu dans le ciel , et le pape sur la terre. Ou plutôt Dieu seul est véritablement un, et il nous a donné dans son vicaire une image de l'unité, afin que nous puissions entendre la parole universelle, et que nous ne soyons pas comme de petits enfanis, emportés à tout vent de doctrine. Toute autre universalité , toute autre autorité que celle dont le souverain pontife est le lien , la tête et
l'organe, est une universalité stérile, une autorité sans fondement, d'autant plus dangereuse qu'elle en a les apparences, et qu'elle donne à l'erreur un piédestal plus grand que l'homme. Le protestantisme consiste précisément en cela , à donner à l'erreur l'appui d'une autorité divine en soi, mais sans organe.
Encore donc que le genre humain eût en soi la vérité, il ne fallait pas en faire un juge infaillible des controverses, pas plus que la Bible, qui a la vérité en soi, n'est un juge infaillible des discussions qui s'élèvent entre les chrétiens. De même que les protestants disputent sans fin sur l'Écriture sainte, on peut discuter sans fm sur la doctrine de l'humanité, et par conséquent l'humanité n'est pas plus que l'Écriture sainte la base de toute raison et de toute foi.
Nous savons bien que M. de la Mennais ne veut pas qu'on s'arrête au genre humain, que le genre humain n'est pour lui qu'une terre de passage , et qu'il établit que l'Église est la plus haute autorité visible, parce qu'elle réunit à la fois dans sa vaste plénitude l'autorité primordiale du genre humain et la sienne propre. « Depuis Jésus- Christ , dit- il,. j « quelle autorité oserait -on comparer à celle de « l'Église catholique, héritière de toutes les trace ditions primordiales , de la première révélation « et de la révélation mosaïque, de toutes les vérités « anciennement connues, dont sa doctrine n'est que « le développement, et qui , remontant ainsi à l'o- « rigine du monde, nous oflre dans son autorité
« toutes les autorités réunies?... Serait-ce l'auto- « rite du genre humain attestant les vérités rêvé- « lées primitivement ? Mais l'Église enseigne toutes « ces vérités , elle les a reçues de la tradition , et « cette tradition lui appartient avec toutes ses « preuves, avec l'autorité qui en est le fondement, « et qui est devenue une partie de la sienne (1). » C'est ici surtout qu'on aperçoit l'abîme creusé involontairement par M. de la Mennais sous l'édifice du christianisme. Gomme il a déclaré le genre humain infaillible en matière philosophique et religieuse, on aurait le droit de lui dire : N'allons pas plus loin , nous avons la certitude, la vérité, la foi, c'est assez. Qu'est- il donc obligé de faire? Il est obligé de démontrer que l'autorité de l'Église est plus grande que l'autorité du genre humain. Mais comment une autorité, quelle qu'elle soit, peut -elle être plus grande qu'une autorité infaillible ? L'infaillibilité est le terme extrême de l'autorité. Que la tradition primitive du genre humain se soit développée dans l'Église, que les promesses dont le genre humain était dépositaire se soient accomplies dans l'Église , à la bonne heure, cela se conçoit; mais on n'en est pas plus avancé. Car le genre humain, oracle et gardien infaiUible des traditions qui devaient se développer, des promesses qui devaient s'accomplir, n'ayant pas d'organe pour attester ni les unes ni les autres, chaque homme reste juge de savoir quelles étaient ces traditions , quelles étaient ces pro-
(1) Essai, 3« vol., chap. xxii.