VII
messes , si elles se sont effectivement développées .et accomplies. Chaque homme reste libre, par une interprétation protestante, détourner le genre humain contre l'Église , d'invoquer contre l'autorité de l'Église l'autorité infaillible du genre humain. Et que répondre à un homme qui dirait : Le genre humain est infaillible ; or le genre humain n'a pas cru au médiateur; donc le médiateur n'est pas venu? On lui répondrait que le genre humain a cru au médiateur; on lui citerait des textes de poètes, de philosophes , d'historiens , comme on cite aux protestants des textes d'Écriture sainte : mais qui ne voit que l'obstination de l'un serait aussi naturelle que l'obstination de l'autre, et mille fois plus dangereuse, parce qu'on lui aurait accordé que le genre humain est une autorité infaillible, tandis qu'on montre au protestant que l'Écriture sainte " n'est pas une autorité infaiUible, attendu qu'elle ne parle pas , n'ayant pas en elle - même son organe?
Nous cherchons en vain comment, après avoir établi l'infaillibilité de la raison générale , on la subordonnerait d'une manière solide à l'infaillibilité de l'Église. Le seul point de passage ou de soudure entre l'une et l'autre est la foi du genre humain au médiateur à venir, foi qui , ne subsistant plus aujourd'hui, prouve, dit- on, que le médiateur est venu. Mais qu'on dispute sur ce point, les liens réciproques sont brisés ; le christianisme flotte au milieu du genre humain, qui le surpasse en grandeur autant que soixante siècles en surpassent dix-
huit, autant que l'étendue du monde ancien et nouveau surpasse l'étendue de l'Église. Or ce point dépend, comme tout le reste, de l'interprétation privée , et par conséquent nous retrouvons toujours le protestantisme donné pour base au catholicisme.
Veut-on en avoir une preuve terrible , une preuve vivante, et qui justifiera ce que nous avons dit, qu'un jour nos descendants feraient sortir du genre liumain avec autorité tous les rêves de leur propre esprit?
Une secte s'est élevée qui appelle Dieu tout ce qui est, qui adore la matière, qui, sous Je prétexte de détruire un dualisme incompatible avec la paix du monde, nie la ditîérence du bien et du mal, qui veut affranchir l'homme du joug du démon , la femme du joug de l'homme, le pauvre du joug de la charité, et fonder sur cette religion une société nouvelle. Eh bien ! sait-on quelle est la base logique des disciples de Saint-Simon? Sait-on où ils croient lire la prophétie de leurs rêves? Dans l'humanité, qu'ils proclament infaillible, dans le passé de l'homme, dans l'espérance présente du genre humain. Là cù M. de la JVÏennais a vu les dogmes chrétiens successivement développés par la révélation primitive, par la révélation mosaïque et par celle de Jésus-Christ, là môme, les disciples de Saint-Simon ont vu le développement de leurs dogmes, qui doivent, dans une quatrième révélation, recevoir encore un développement nouveau. Us ont saisi, disent-ils, dans l'humanité une loi de progrès , par laquelle la lutte du bien
et du mal, de la lumière et des ténèbres, du bon et du mauvais principe, de l'esprit et de la matière, de Dieu et de la créature, de l'homme avec l'homme, va sans cesse en diminuant, jusqu'à ce qu'enfin naisse des douleurs universelles, comme d'un long et laborieux enfantement, l'unité sans tache de l'avenir, l'unité du bien et du mal, de la matière et de l'esprit, de Dieu et de l'homme, de l'homme et de la femme, du*pauvre et du riche, du roi et du sujet; de tout avec tout, de tous avec tous. Et lorsqu'on s'étonne devant eux d'une si prodigieuse doctrine , ils répondent froidement qu'ils ne discutent pas, que l'humanité a prononcé, et qu'elle est infaillible. L'humanité - disent -ils, est pour nous dans ses trois temps : elle est pour nous dans le passé , car il y a eu dans le passé un progrès perpétuel vers l'unité future ; elle est pour nous dans le présent, car le présent repousse les vieilles doctrines du catholicisme; elle est pour nous dans l'avenir, car nous sentons que l'avenir nous appartient , comme les premiers chrétiens le sentaient dans les catacombes. Que ce soient là de folles appréciations des choses, que le passé, le présent et l'avenir du genre humain soient mal interprétés par les disciples de Saint-Simon, je le crois assurément, comme je crois que les protestants expliquent mal l'Écriture sainte; mais il n'en est pas moins vrai que l'infaillibilité du genre humain est aujourd'hui le fondement logique d'une des plus formidables erreurs qui aient encore apparu dans le monde.
Tant il y a de dangers à apporter le moindre changement à la doctrine ancienne ! Tous les Pères de l'Église, tous les docteurs chrétiens avaient senti, comme M. de la Mennais , le besoin de l'autorité; tous ils avaient admiré la Bonté divine, qui avait suspendu entre le ciel et la terre ce lustre immense de l'Église, pour me servir d'une expression du comte de Maistre , et qui en avait fait une autorité d'autant plus capable d'unir les intelligences divisées, qu'elle était la seule douée d'un organe, la seule qui réunît les caractères d'unité , d'universalité, d'antiquité. Hors d'elle, les hommes pouvaient s'assurer des premiers principes de leur raison par la nécessité invincible qui les force d'y croire, et par le consentement qu'y donnent autour d'eux leurs semblables; ils pouvaient fonder la science des choses visibles par l'observation des faits et l'accord des savants ; ils pouvaient s'élever jusqu'à Dieu , jusqu'à la notion du bien et du mal , nonseulement par les avertissements qu'ils recevaient de leur conscience, mais par le spectacle des sociétés humaines, dont aucune ne vit sans Dieu et sans lois morales : parvenus là, ils pouvaient bien encore philosopher, s'apercevoir qu'il restait dans le monde des débris d'une sagesse primitive; mais la philosophie et le genre humain manquaient d'autorité pour réunir les sages et le peuple dans la vérité; le lien du monde visible et du monde invisible était brisé là. Jésus -Christ le renoua en fondant l'Église catholique, apostolique, romaine; et c'est sur son autorité une, universelle, liée par l'antiquité à
tous les temps, seule parlante et seule infaillible, que reposent à jamais, dans Tordre des plus hautes vérités , la foi , la certitude et les destinées du monde.
Quiconque n'écoule pas VÉglise végète , comme les anciens philosophes, dans des conjectures privées, impuissantes pour satisfaire d'autres esprits que le sien, pour satisfaire toujours le sien même ; et, après de grandes espérances trompées, il choisit enfin dans les sombres abîmes du doute, pour se consoler, ou la brutalité du vice, ou les illusions du mysticisme, ou la paix stagnante de l'indifférence. Et quiconque cherche sincèrement l'Église, la trouve et la reconnaît à des marques qu'elle seule possède , et dont la première de toutes est son absolue nécessité. « Car, ou la providence de Dieu ne préside pas « aux choses humaines , et alors il est inutile de « s'occuper de religion; ou elle y préside, et alors « il ne faut pas désespérer que Dieu lui-même ait « établi une autorité qui nous soit un chemin sûr « pour nous élever jusqu'à lui (l). » La nécessité de l'autorité est le premier anneau de la chaîne qui conduit et qui rattache les hommes à l'Église ; la solitude et le doute sont la peine présente de ceux qui méconnaissent son autorité sacrée. Or le système philosophique de M. de la Mennais , en établissant une autorité infaillible autre que l'Église, détruit la nécessité absolue de l'Église , délivre de la solitude les esprits rebelles à l'Église, et néan-
(Ij Saint Augustin , cité plus haut.
moins ouvre la porte à un protestantisme nouveau. Nous croyons l'avoir démontré ; nous croyons avoir donné des motifs suffisants de la persévérance avec laquelle ce système a été repoussé par le corps épiscopal.