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elle était l'invention d'un législateur, ce serait la plus belle loi qui eût été conçue par le génie méditant sur les besoins de l'univers. Mais nul parmi nous, ni dans les temps anciens ni dans les temps nouveaux, ne peut revendiquer cette gloire. Dieu seul a fondé la propriété en donnant au premier homme, pour les transmettre à toute sa descendance, le sentiment de la patrie, le goût de la famille, la noblesse d'un cœur libre et l'aspiration de tout son être vers l'éternité d'où il est sorti. Le premier qui prononça cette parole : Ce champ est à moi , n'émit donc point une nouveauté, encore moins un blasphème : il fut l'écho de Dieu et le père du genre humain.
Je vois bien cependant ce que l'on peut dire contre la propriété. On peut se plaindre qu'elle est le bénéfice d'un petit nombre, et, retournant contre elle tous ses avantages, lui reprocher d'être pour ceux qui n'en jouissent pas une cause qui les rend étrangers dans leur propre patrie, sans famille dans leur famille même, esclaves au milieu de la liberté des autres , et victimes d'une religion qui consacre par son ascendant leur douloureuse infériorité. Ce langage, Messieurs, est celui de votre siècle. 11 est l'arme des ruines et le drapeau d'une humanité qui ne s'est pas encore vue. Je n'y répondrai qu'un mot.
Sans doute la propriété, en la restreignant au domaine de la terre, n'appartient pas à tous, mais tous peuvent y prétendre et y parvenir par le travail aidé de la vertu. La propriété est la grande récom-
pense terrestre de ce qu'il y a de plus excellent dans l'homme, ses sueurs et ses combats contre lui-même. Si quelquefois une autre route y conduit, si l'improbité n'est pas toujours châtiée par la misère, du moins c'est là un scandale qui n'est qu'une exception, et l'on peut dire généralement que la terre arrive aux mains qui la méritent, et qu'elle demeure aux maîtres qui l'honorent par le travail, la sobriété, l'économie, l'amour du pauvre et le culte de tout bien. Sa possession n'est plus un privilège pour personne; tous peuvent la perdre, tous peuvent l'acquérir. Les progrès du christianisme nous ont conduits là, et désormais, objet d'une émulation généreuse entre tous, la propriété est dans ceux qui la perdent le signe d'une décadence méritée; dans ceux qui l'acquièrent, le signe d'une élévation conquise au prix de l'effort. Quoi de plus admirable qu'il y ait ici-bas un concours universel et permanent à qui possédera la terre, et qu'elle passe ainsi de main en main, de génération en génération, à qui sait le mieux s'en rendre digne !
Cependant je n'admets pas que le bénéfice de la propriété soit étranger à celui qui n'est pas propriétaire. Non, ce bénéfice s'étend à tous. Gomme la propriété est la base même de la patrie, de la liberté et de la religion, tous en jouissent par là; tous, en tant qu'ils vivent dans un pays qui est à eux, sous des lois qui garantissent leur liberté, et à la lumière d'une religion qui guide et rempKt notre conscience , tous sont admis au partage et au bienfait de la propriété. Ils lui doivent les joies de la patrie, les hon-
neurs de la liberté, les béatitudes anticipées de la religion, et s'ils estiment que ce ne soit rien, je ne prends pas la peine de leur répondre, parce qu'il est inutile de répondre à l'ingratitude.
Il reste , Messieurs, que la propriété est la sauvegarde de tous nos droits et de tous nos devoirs, et qu'en ceux qui en sont investis , elle est sans doute le plus grand avantage que la société puisse attribuer à ses membres, mais aussi une fonction, un ministère, un sacerdoce, et par conséquent une responsabilité. C'est sur eux que reposent la paix et la grandeur de la patrie, la sainteté du foyer domestique, l'honneur des traditions généreuses, la sécurité de tous dans leurs immunités naturelles et civiles, la liberté de nos âmes, et par-dessus tous ces biens , comme leur couronnement sublime, l'immortelle intégrité du lien qui nous unit à Dieu. Les anciens avaient inventé un dieu pour le placer aux bornes de leurs champs et y jouer à la fois le rôle de gardien et de consécrateur : c'était une idolâtrie, mais une idolâtrie qui contenait une ombre de la vérité. Le champ d'un homme, si petit qu'il soit, ce champ où il a versé ses sueurs après celles de ses pères, où le travail l'a préservé de la mollesse et du vice, où il a semé ce champ et recueilli le pain de sa femme et de ses enfants, ce champ est sacré, et, quoiqu'il ne soit qu'un peu de terre, il touche à Dieu par la vertu ; non pas seulement par la vertu qui le cultive et le rend fécond, mais la vertu plus vaste qui rejaillit de ses sillons fertilisés jusqu'au cœur d'une nation tout entière et fait d'elle une so-
ciété d'hommes libres , craignant Dieu et servant la justice.
Sur la tombe de Virgile , au bord de cette mer de Naples, si digne de garder le souvenir et les restes du poêle dans la magie de sa lumière, on a gravé ces mots :
Cecmi pascua, rura, duces.
Ma voix chanta les prés , les champs et les héros.
C'est là , en effet, toute la gloire de Virgile; mais c'est là aussi et éternellement toute la gloire de l'homme. Les champs et les héros sont unis entre eux par une mystérieuse harmonie, et si jamais la culture indépendante disparaissait du monde pour faire place à une culture d'État par des valets de république, il ne resterait qu'un dernier service à espérer de la terre, celui d'un tombeau.
Jeunes gens, je ne vous parle pas sans émotion; car, à peu d'exceptions près , vous serez investis un jour de ce magnifique ministère de la propriété. Vous aurez une maison venue de vos aïeux ou bâtie par vous, un territoire soumis à vos ordres, des clients, des serviteurs, une royauté fruit de votre seule nais^ sance ou conquise par vos efforts personnels ; vous apparaîtrez à tous dans un lieu qui vous sera cher, comme un des élus de la Providence au gouvernement de ce monde. On vous flattera, on vous enviera, vous régnerez enfin. Ah! que je crains pour vous le charme trompeur de votre souveraineté! Si vous n'y
voyez qu'un droit, qu'un instrument de jouissances privées, une élévation de hasard sans responsabilité de conscience , vous végéterez lâchement dans la frivolité d'une vie à laquelle personne que vous n'attachera quelque prix. Vous ferez ce qui n'est permis ' impunément à personne, vous déshonorerez votre état, et l'indifférence ou le mépris public ne sera pas votre seul châtiment. Dans ce siècle où rien n'est assis, nul n'est protégé par le droit tout seul, il faut que l'estime soutienne le droit et qu'un service visible se fasse sentir derrière les choses les plus sacrées en elles-mêmes. La propriété est aujourd'hui le but où s'adressent tous les complots de l'esprit de système, et aussi les traits les plus profonds dirigés contre Dieu. Une analyse savante des éléments de l'ordre a démontré à ses ennemis que la patrie, la famille, la liberté et la religion sont des choses qui se soutiennent l'une par l'autre, et que la propriété est à son tour le fondement qui les porte toutes. C'est donc la propriété qu'il faut atteindre pour atteindre le christianisme et tout l'ordre social dont il est l'auteur... Là est le grand combat du siècle. Et si la propriété ne s'en aperçoit pas, ou si, le sachant, elle dédaigne de s'attirer l'estime par ses œuvres , elle en sera punie comme tous ceux qui ont reçu beaucoup de la Providence et qui ne comprennent pas que de grands devoirs sont attachés à de grands dons.
J'ai de vous, chers élèves, une meilleure espérance, et, afin de l'accroître encore, permettez-moi de vous dire en peu de mots ce que se doit à lui-
même et ce que doit à sa charge un chrétien revêtu par Dieu du sacerdoce de la propriété.
La propriété est le corps môme de la patrie, puisque, sans la propriété, la patrie n'a plus de sol et par conséquent plus de lien. Celui-là donc qui délient une portion de la terre nationale doit à la patrie un plus grand dévouement, parce qu'il jouit plus que d'autres du bénéfice de sa puissance. Inviolable dans le patrimoine qu'il s'est t'ait ou qu'il a reçu , immortel par lui jusqu'à dans sa dernière descendance, il jouit au plus haut point du droit de cité, et par conséquent il doit porter dans tous ses actes l'âme d'un citoyen, c'est-à-dire une âme libre, incapable d'abaisser sa conscience devant les séductions ou les menaces d'un pouvoir injuste. C'est là, Messieurs, sous l'influence séculaire de la propriété , que s'était formé le caractère français, généreux, dévoué, délicat sur l'honneur, affectionné à ses principes jusqu'à l'enthousiasme, mais conservant avec eux et dana les affaires publiques une certaine fierté, parce que nous nous sentions maîtres chez nous , seigneurs do notre terre, et que nous pouvions dire au roi ce que disait à Charles VII le prévôt des marchands , Ju* vénal des Ursins : « Sire, quelque chose qu'on dise de votre puissance ordinaire, vous ne pouvez pas prendre le mien ; ce qui est mien n'est pas vôtre. Peut bien être qu'en la justice vous êtes souverani et que va le ressort à vous. Vous avez votre domaine, et chaque particulier a le sien. » Ah! conservez, Messieurs, cette noble tradition du sang irançais. Héritiers pour une part du sol sacré de la
France, montrez-vous dignes d'avoir dans vos mains cette terre privilégiée qui , à l'époque où elle n'était encore que la Gaule, excitait déjà l'admiration d'un ancien, et lui faisait dire que la vue seule de ce pays lui démontrait avec certitude l'existence de la providence de Dieu.
Français par le cœur, il vous sera plus aisé de remplir vos devoirs domestiques et de justifier dans ce cercle moins vaste, mais tout aussi profond, vos titres de seigneur et d'héritier de la terre. La famille n'est pas le lieu des dévouements historiques ; cachée d'ordinaire aux yeux de la postérité, elle est cependant le principe des vertus qui éclatent sur le théâtre du monde, semblable à ces sources obscures d'où sortent de grands fleuves et dont les eaux vont accroître l'Océan. Chacun de vous. Messieurs, est une de ces sources; vous avez reçu dans votre sang une parcelle de la vie du monde, et dans votre âme une parcelle de l'éternité. Selon que vous en serez de fidèles économes ou d'impurs dépositaires , vous augmenterez ou vous diminuerez , vous purifierez ou vous souillerez l'avenir de toute une race dont vous serez un jour l'ancêtre après en avoir été le descendant. Vous portez en vous, comme dans un vase mystérieux , le germe de la vie et de la mort , une tradition d'honneur ou une cause de décadence. En toute famille, si pauvre soit-elle, c'est là une grande responsabilité. Mais combien cette responsabilité ne s'aggrave-t-elle pas dans une famille que la propriété élève aux yeux du peuple et lui présente comme le modèle de la vie! Ce qu'est l'exemple d'un souverain
dans une nation, ce qu'était autrefois l'exemple d'un grand seigneur dans le ressort de son pouvoir féodal, tel est dans de moindres proportions l'exemple d'un fils de famille entouré du prestige de la propriété. Si à tant d'hommes courbés devant vous sous le poids du travail, vous ne montrez que le spectacle de l'oisiveté, de la mollesse, du luxe, de tout ce qui énerve ceux qui jouissent en insultant ceux qui ne jouissent pas; si vous ajoutez à ce scandale de mœurs efféminées le scandale plus révoltant encore d'une dépravation qui ne se cache même plus, ah ! que lerez-vous en vous perdant vous-mêmes , sinon de perdre en une multitude d'hommes le sentiment du devoir, la paix de l'âme, le respect de votre nom et de la propriété que vous déshonorerez à leurs yeux? Insensés, qui ne vous croirez rien parce que vous ne vous appelez pas duc, comte, marquis, et qui prendrez prétexte de votre peu d'illustration pour trahir en vous la divinité de l'homme! Plus insensés encore, si vous avez reçu de vos pères un nom célèbre ou antique, et que, sans égard pour lui, sans remords devant vos ancêtres, sans pudeur devant votre postérité , vous jetez en pâture à tous vos sens le fruit profané de la gloire! Nous n'en voyons que trop, tous les jours, de ces dilapidations d'un illustre passé; nous ne voyons que trop, dès la sortie de l'enfance , de précoces dissipateurs se jouer d'euxmêmes et de leur noblesse, fils ingrats, citoyens sans âme, instruments dénaturés de la corruption publique. En sera -t- il ainsi de vous , jeunes gens? Irez-vous grossir dans d'ignobles voluptés la fange
de votre siècle, ou plutôt, ramassant au seuil de la vie le souvenir de tous vos beaux jours, qui furent des jours de conscience et d'honneur, n'irez -vous pas au-devant du mal avec la force acquise de l'homme de bien, athlètes revêtus d'avance du bouclier qui couvre et du courage qui sauve?
J'aime à le croire, vous serez sobres, honnêtes, laborieux, ménagers du temps qui est le père de l'éternité, plus ménagers de votre sang qui sera le père de votre race; vous ferez de votre jeunesse le portique d'un âge plus ferme encore et plus sérieux , ot la maison paternelle, témoin de cette virile préparation, vous honorera d'avance comme un maître digne de l'habiter.
Mais ces vertus ne sont pas les dernières ni les plus hautes que l'on attende de vous. Dieu , qui a donné la terre aux hommes, s'est donné lui-même à eux. La terre n'est que le marchepied de notre destinée , c'est Dieu qui en est le trône. Monter jusqu'à lui par le regard , s'y attacher par le cœur, s'y dévouer par le service, voilà tout ensemble le premier de nos droits et le plus grand de nos devoirs. Mais ce rôle sublime n'est pas accepté de tous. Il y a dans l'histoire une trace d'impiété qui se couvre quelquefois, qui ne s'efface jamais; elle reparaît à l'heure où on la croit évanouie , comme ces plantes infécondes que la main du laboureur extirpe en vain du sol où germent ses moissons. C'est là le plus triste héritage de l'humanité. Tout autre malheur ne l'atteint que dans le temps et dans l'espace, celui-là l'atteint dans son âme et par conséquent dans son
immortalité. Qui la protégera, Messieurs , contre des traits si profonds? Qui prendra parti pour l'âme du peuple et lui sauvera le pain de la vie éternelle? Je n'en doute pas , ce seront ceux pour qui Dieu et le peuple ont fait davantage, ce seront les maîtres de la terre par la propriété. Car la propriété ne donne pas seulement l'abondance des biens matériels : elle donne le loisir, par le loisir la culture de l'esprit, et par la culture de l'esprit la science du monde et de son Auteur. La propriété est la lumière du genre humain ; sans elle nous ne serions que des sauvages errants dans les bois, sans autre connaissance qu'un vague souvenir de Dieu, ou bien, élevés à la vie sociale sous les lois d'une communauté forcée, nous n'aurions qu'une science officielle distribuée par de servîtes mandarins à de serviles disciples , doctrine aussi basse que notre servitude, où le génie luimême, s'il y en avait encore, ne serait que l'instrument corrompu d'une savante irréligion. La propriété nous a fait la lumière libre , et par la lumière libre elle a sauvé Dieu dans le monde.
C'est vous dire, Messieurs, que votre principal devoir dans vos domaines sera d'y représenter la foi, mais la foi éclairée par la science, la foi maîtresse de l'erreur, d'autant plus sûre d'elle-même que rien ne lui est caché de tous les progrès de l'esprit humain, que rien ne lui est refusé non plus de toutes les séductions qui détournent de Dieu , et que , si elle l'adore, son adoration est le fruit et le témoignage d'une âme qui a tout vaincu avant de se prosterner. Je ne vous dirai pas, jeunes gens, que 1 irréligion
serait pour vous plus qu'une ingratitude envers Dieu et envers le peuple, qu'elle serait aussi un péril et le plus grand de tous : non, je m'en tiens à l'écho que votre âme a rendu dans la mienne. Grâce à Dieu, vous êtes chrétiens; vous ne sortirez de cette maison qu'avec la fermeté d'une intelligence assise en Jésus-Christ, le rédempteur du monde, et si les passions grondent encore dans votre sang comme une tempête mal apaisée, s'il vous reste des combats à subir, des ennemis à renverser sous un dernier effort, vous emporterez avec vous du moins, comme la grande relique de votre éducation, une vertu qui aura en Dieu sa cause , sa certitude , son rempart et sa solidité.
DISCOURS
SUR