‹ Œuvres (volume 5)Chapitre 20 sur 27 · LES ETUDES PHILOSOPHIQUES · texte numérisé non relu

LES ETUDES PHILOSOPHIQUES

Messieurs,

Vous le savez, les études philosophiques ont presque entièrement disparu des écoles françaises. Le peu qui en reste n'est qu'un lambeau étroit et déchiré qui ne porte plus le nom de philosophie, comme si le nom même eût fait peur, et que, profané par quelques esprits , on eût dû lui faire expier les fautes de ceux qui l'avaient usurpé ou déshonoré. C'est la première fois peut-être , depuis qu'il y a des écoles , que le nom de la sagesse en a été banni , et que la sagesse elle-même y a perdu l'honneur d'être enseignée comme la première et la plus illustre des sciences de l'homme.

Cette proscription est- elle juste? peut-elle produire de bons résultats? C'est la question, Mes-

sieurs, que je souhaite examiner devant vous dans cette solennité qui nous rassemble au terme d'une longue carrière. Quelque heureux que vous soyez de toucher ce terme, quelque impatience que vous ayez d'en jouir, permettez- moi de vous arrêter un moment au seuil qui va nous séparer, et de vous faire dans une allocution sérieuse un adieu digne de vous.

Lorsque Athènes fut fondée, elle se crut fille de la sagesse et lui bâtit sur une colline ce temple fameux qu'elle appela le Parthénon , c'est-à-dire la Vierge. Deux mille ans plus tard, lorsque le christianisme eut changé la face du monde , et que Constantin eut fait à son empire une capitale nouvelle, il voulut aussi consacrer sa ville à la sagesse , et il érigea , sous un nom qui n'a point péri, cette immortelle basilique de Sainte -Sophie. Ainsi deux fois, aux premiers jours de l'antiquité chrétienne, comme aux premiers jours de l'antiquité grecque, la sagesse a vu son nom et son temple inaugurer l'avènement de la civilisation, et, par un hasard singulier, le Parthénon est encore debout sur sa coUine au milieu des ruines de la Grèce, comme Sainte-Sophie couronne encore de son dôme étincelant la dévastation de Gonstantinople. Athènes n'est plus inspirée par cette sagesse dont elle s'était crue la fille ; Gonstantinople ne reconnaît plus cette haute sagesse qui lui avait été donnée pour protectrice et pour mère : mais toutes les deux contemplent encore au sommet de leurs siècles et de leurs débris l'habitation sacrée qui avait été faite à la fille éternelle de Dieu. Athènes

croyait Minerve sortie du front de Jupiter, Gonstantinople croyait la divine Sophie issue du Père par une génération qui n'avait point d'âge ; toutes les deux, l'une dans la Fable, l'autre dans la vérité, rendaient hommage à cette lumière descendue de Dieu dans notre âme et y créant la raison.

C'est la raison, Messieurs, qui est en nous le siège et le principe de la sagesse, et la sagesse n'est pas autre chose que ce que les anciens appelaient du nom de philosophie, nom antique et vénérable que le christianisme n'a point répudié, parce qu'il renfermait sous le voile d'une modestie sincère la même idée queSalomon, dans l'Écriture, exprimait par le mot plus hardi de sagesse. C'est Salomon qui fut le père de la philosophie sacrée , comme Socrate après lui fut le père de la philosophie grecque. Dieu, dit l'Écriture, donna la sagesse à Salomon... , et la sagesse de Salomon surpassa celle de tous les Orientaux et de tous les Egyptiens...; il disputa sur les plantes , depuis le cèdre qui est dans le Liban jusqu'à Vhysope qui sort de la fente des murailles , et aussi sur les animaux, les reptiles, les oiseaux^ les poissons, et Von venait de tous les peuples pour entendre la sagesse de Salomon (1).

Lors donc que le christianisme hérita du monde, soit qu'il regardât sa lignée directe , qui passait par Abraham, David, Salomon et les Prophètes, soit qu'il regardât sa lignée indirecte, qui passait par Homère, Socrate, Platon et Cicéron, il retrouvait des

(\) Liv. III des Rois, chap. iv, v, p. 29 et suiv.

deux côtés la culture et la tradition de la philosophie. La Bible sacrée lui donnait les livres Sapientiaux ; la Bible profane lui donnait les livres des grands sages que je viens de nommer. Comment eût-il rompu avec cette double-succession et dédaigné une si noble part du patrimoine dont il était l'unique et divin héritier? Il ne le fit pas. Dès ses premiers apôtres, dès saint Paul, on voit poindre dans l'exposition de la foi les hautes vues de la raison ; une double corde frémit sous leurs doigts, et l'âme humaine, en répétant la voix de Dieu, Père du Christ, élève aussi la voix de la raison, fille du Verbe. Bientôt les Pères succèdent aux apôtres; l'apologie s'ouvre en face des persécutions, et des philosophes convertis au christianisme sont les premiers qui le défendent avec les vieilles armes qu'ils ont apportées des écoles grecques. La sagesse humaine et la sagesse divine font alliance, un nouveau style se crée du mélange d'Homère et de David , de Salomon et de Platon, de Virgile et d'Isaïe. C'est l'Océan qui retrouve tous ses fleuves et qui s'en nourrit. La raison et la foi triomphent ensemble; Constantin reparaît sur le trône, et saint Augustin s'assied dans cette chaire où les siècles l'écoutent encore, incertains de savoir ce qui retentit le plus dans ses oracles, le génie du philosophe ou la conviction du chrétien. Jeune homme pénétré de l'Académie, vieillard rempli du Christ, il n'a qu'un âge pourtant, qu'une âme, qu'une éloquence, et il demeure éternellement au sommet de la doctrine avec ce caractère incontesté qui en fait un Père et un sage , un

Père de l'Église, un sage de l'École. Comme lui, neuf siècles api es , saint Thomas d'Aquin réunit sur sa tête la double couronne ; croyant humble et prosterné, il enseigne Jésus- Christ avec la candeur de l'enfant, et, raisonneur profond, il éveille dans sa tombe Aristote étonné de la voix qui l'appelle et qui lui rend l'immortalité. Laissez venir un autre âge. Quel est cet évêque qui s'avance et que nous croirions presque contemporain , si l'antiquité tout entière ne revivait sur son front et n'y imprimait, malgré sa jeunesse, la tradition de tous les siècles chrétiens? Il parle, et Démosthène l'envie; il écrit l'histoire, et Tacite se demande qui lui a ravi son burin ; il dispute de la vérité, et saint Augustin, qui croit se reconnaître, admire pourtant un style plus pur que le sien , un goût plus vrai , une élévation plus grande peut-être et mieux soutenue; il philosophe, et de la bouche de Platon à celle de Descartes il court un murmure qui nous fait entendre que nous avons devant nous un des plus hauts représentants de la sagesse humaine. J'ai nommé Bossuet, Messieurs, et, si vos mains ne l'applaudissent pas, c'est que votre cœur se recueille et se tait dans une de ces rares admirations qui font oublier aux hommes leur malheur et leur poussière.

Ainsi partout, Messieurs, de la Grèce au Calvaire, des temps d'Athènes aux temps de Paris, dans tout ce qui fut vie et gloire, nous avons rencontré cet élément splendide autant qu'opiniâtre de la philosophie. Mais qu'est- elle donc enfin? Est-elle autre

chose que la raison? Est-elle plus que la science ou la foi?

Assurément la philosophie sort de la raison , et rien même de ce qui appartient à l'esprit de l'homme ne peut être étranger à la raison. Quoi que je pense, ma pensée a traversé ce lieu vivant, mystérieux et lucide, qui me sépare de la brute et me permet de connaître l'univers. Mais la raison, foyer primitif de la lumière qui me conduit, peut être inactive et comme ensevelie en elle-même. Elle peut s'éveiller à des degrés divers ; elle peut ramper à la surface des choses ou bien s'élever dans des régions qu'elle ne découvrait pas d'abord, et, navigateur inspiré, s'avancer vers des mondes nouveaux. Tout exercice de la pensée est donc un exercice de la raison, soit de la raison laissée à ses seules forces, soit de la raison assistée de Dieu. Mais cet exercice est plus ou moins profond , plus ou moins vaste et pénétrant, selon les objets auxquels s'applique la raison et les procédés qu'elle emploie pour s'en saisir.

Je rencontre une fleur, je la cueille; non content d'en goûter le parfum et d'en admirer les couleurs, mon attention s'arrête sur les différentes parties qui en composent le riche travail. Je compare cette première fleur à une seconde, puis à une troisième, à d'autres plantes encore, et d'examen en examen je finis par connaître les nuances qui rassemblent ou qui séparent en plusieurs familles distinctes ces filles aimables du jour et de la rosée. C'est une science, mais une science d'un ordre inférieur, soit à cause

du peu d'importance des objets qu'elle embrasse ou coordonne, soit parce que les sens y jouent un rôle plus grand que la raison.

Si de la terre où germent les fleurs je lève la tête vers le ciel où se meuvent les astres, ces feux, cet ordre et cette immensité s'emparent de ma pensée. Immobile, elle erre longtemps à travers le labyrinthe infini dont elle est prisonnière; longtemps elle ignore les lois qui retiennent autour de leur centre ces mondes lumineux et flottants, et leur trace dans l'éther l'orbite où s'accomplit leur course. Là le regard des yeux ne suffit plus à l'esprit. 11 faut à ces perspectives lointaines, à ces rapports, à ces retours, à ces exactitudes, qui se dérobent dans la lenteur des siècles, il y faut une divination d'une autre portée que celle des sens. La raison seule, en se repliant sur elle-même, peut déchiffrer dans l'horizon de sa lumière le sublime hiéroglyphe qui se déroule dans l'horizon du ciel. L'astronomie est autant supérieure à la botanique que les flammes du soleil sont supérieures en puissance et en beauté à la couronne empourprée d'une fleur solitaire.

Mais ce n'est pas en vain que notre intelligence a pénétré le secret des étoiles. Ce secret se dénoue dans les clartés d'une science immatérielle qui règle tous les rapports de nombre, d'étendue et de pesanteur. Encore même que la matière n'existât pas, les mathématiques existeraient comme la loi nécessaire de tous les corps futurs et possibles. Ce ^sont elles qui soutiennent les astres dans leurs dis-

tances et leurs rapprochements, elles qui les meuvent ou qui les retardent, et leur empire, qui n'a d'autres bornes que l'espace et le temps, fait à la fois l'ordre, la magnificence et la profondeur du ciel visible.

Ainsi, Messieurs, notre raison se développe avec la grandeur des objets qu'elle considère et dont elle pénètre la législation. Tout à l'heure elle usait ses forces sur les plantes que notre pied écrase sans les apercevoir; maintenant elle se promène aux rivages éthérés du firmament, elle pèse, elle mesure les orbes immenses qui y sont suspendus, et les mathématiques, puissance souveraine de la matière, lui apparaissent dans leur abstraction et leur immatérialité.

Est-ce là tout? La raison humaine s'arrêterat-elle aux confins abstraits de la science des corps? N'y a-t-il rien au delà, rien de meilleur, de plus grand, de plus parfait? Ah ! quelque chose en moi proteste contre cette limite, si reculée qu'elle soit. Ma raison , qui est le champ de la science , se sent vivre elle-même dans une région plus vaste que la terre et le ciel; elle ne peut éviter de croire sa propre lumière plus pure et plus vive que la lumière des astres qu'elle s'est assujettis par le calcul, et ce calcul lui-même lui devient une ombre quand elle le compare à la splendeur de la vérité. La vérité! ma raison la nomme, elle la conçoit; l'univers ne lui paraît quelque chose que par la vérité dont il est une image. C'est la vérité qui fait la raison, comme c'est la raison qui fait l'homme, et là,

Messieurs, à l'homme même, commence la philosophie.

Quand je considérais la terre, il n'y a qu'un instant, ce n'était pas l'homme. Quand je levais mes regards vers la voûte étoilée pour en compter la poussière, ce n'était pas l'homme. Quand je m'arrêtais à mon propre corps pour le voir et l'admirer, ce n'était pas l'homme encore, et ce n'était pas la philosophie non plus; mais maintenant que ma raison se regarde elle-même, qu'elle se voit, qu'elle se scrute, maintenant c'est l'homme, et avec l'homme c'est aussi cette science suprême que Salomon appelait la Sagesse, et que Socrate, mort pour elle, appelait la philosophie. La philosophie est la science de l'homme, de ses origines, de sa nature, de ses devoirs, de ses destinées; la science de la vérité et de la justice ; la science de Dieu , père de la justice et delà vérité; la science, en un mot, des causes, des lois et des substances premières; la science sans laquelle toutes les autres ne remuent que des songes , ne voient que des crépuscules , ne sèment que le néant et ne recueillent que l'inanité.

Je sais bien qu'on dit le contraire, et que le matérialisme ne voit de réalité que dans la science de ce qui est matériel. Mais que nous importent ses dires et ses définitions? Il est très-simple, quand on croit l'homme matière, que la matière soit tout, et que ces noms sacrés d'origine, de devoirs, de destinées , de justice, de vérité, que le nom môme de Dieu apparaissent à la pensée comme ces brumes légères

qu'une nuit impure jette sur les flots. Je ne parle pas au matérialisme, je le tiens pour ce qu'il est, une passion de se rabaisser pour faire à son corps une bauge libre dans l'univers. Laissons -le à cette volupté de la dégradation, et nous, chrétiens, ou du moins spiritualistes, parlons à notre aise de ce que nous sommes réellement, une raison émanée de la Raison divine, une âme immortelle créée à l'image de l'Esprit de Dieu. Ce haut rang où nous sommes placés fait que la science de nous-mêmes est une science à part, la plus élevée de toutes, et à qui par conséquent il convenait de donner un nom qui marquât sa suprématie. Les anciens l'avaient compris. Socrate, ni Platon, ni Aristote, ni Zenon, ni Cicéron, ne se croyaient de simples savants ; ils se disaient philosophes, et, quand Socrate buvait la ciguë, il ne la buvait pas pour un atome de poussière bien ou mal classé, mais pour l'idée qui est la clef de voûte de la philosophie, pour l'idée de Dieu. Ah ! souffrez que je m'arrête un moment à ce grand homme.

Socrate et Salomon, je l'ai déjà dit, furent les pères de la philosophie, et tous les deux ont laissé dans l'histoire une trace qui n'est comparable à aucune autre. Fils d'un roi célèbre, en qui la poésie habitait comme dans un sanctuaire, Salomon surpassa tous les hommes par une sagesse qu'il avait demandée à Dieu et dont il a laissé trois monuments impérissables : un jugement, un temple, un livre ; un jugement qui s'appelle encore le Jugement de Salomon; un temple qui est encore, quoi-

que renversé, le temple de Salomon, et ce fameux livre de VEcclësiaste qui commence par ces mots : Vanité des vanités, vanité des vanités, et tout est vanité. Mais, corrompu par sa gloire même, Salomon mourut dans les plaisirs qu'il avait flétris, et sa mémoire n'a pu trouver dans sa tombe le signe dernier qui couronne à jamais la vertu. Moins grand par la naissance, moins élevé par le rang, Socrate ouvrit dans Athènes, au pied du Parthénon, la vision de Dieu. Une jeunesse éloquente et légère reçut avidement ses leçons, et il laissa derrière lui, pour les continuer, deux ouvrages immortels : sa mort et Platon; sa mort, où pour la première fois on vit un sage martyr de l'idée de Dieu ; Platon , qui fut comme le verbe de son maître, et dont la voix n'a pâli que devant l'Évangile.

Telles furent les origines de la philosophie; tels les hommes qui les premiers firent à cette science un nom magnifique, et traitèrent de Dieu et de l'homme avec un génie digne de leur sujet. Vous avez vu quelle suite de maîtres vint après eux, et comment, d'époque en époque, la philosophie tint son drapeau à la hauteur de toutes les gloires humaines. Pourquoi ce drapeau s'est- il abaissé parmi nous? Pourquoi la philosophie, qui, chez toutes les nations civiUsées , occupait le faîte des études littéraires et scientifiques , a-t-elle disparu des écoles françaises, de ce pays qui vit naître Descartes et qui donna Bossuet pour successeur à saint Augustin? Hclas ! sans doute , depuis plus d'un siècle , la

France a beaucoup abusé du nom qu'elle semble proscrire aujourd'hui. C'est au nom d'une philosophie mensongère que le christianisme a été combattu dans notre patrie et dans toute l'Europe. Mais l'abus ne prouve rien contre quoi que ce soit, et s'il fallait détruire ce dont on abuse, c'est-à-dire ce qui est bon en soi et corrompu par la liberté de l'homme, Dieu lui-même devrait être arraché du trône inaccessible où trop souvent nous faisons asseoir près de lui nos passions et nos erreurs. De même qu'il y a do fausses religions, il y a de fausses philosophies, cela est certain; les fausses religions causent beaucoup de mal, et les fausses philosophies en causent aussi beaucoup , cela est encore certain. Mais qu'en conclure, sinon qu'il faut opposer la vraie religion à celles qui usurpent ses titres , et la vraie philosophie à celles qui empruntent ses armes pour déshonorer la raison et ruiner la vérité ?

A la bonne heure, me direz -vous, s'il en était de la philosophie com.me de la religion; mais la religion est nécessaire, et la philosophie ne l'est pas. La philosophie est la science de Dieu et de l'homme par les lumières de la raison; or, depuis Jésus -Christ, nous connaissons Dieu et l'homme par l'Évangile bien mieux que nous ne pouvons les connaître par la raison. Dès lors à quoi sert la philosophie, et pourquoi fatiguer les générations de recherches périlleuses sur nos origines, nos devoirs et nos destinées, lorsque, en ouvrant l'Évangile, nous y trouvons la réponse écrite de la main même de

Dieu? Qu'avant Jésus -Christ il y eût des sages tourmentés du désir d'apprendre sur l'homme et sur Dieu ce que leurs siècles ignoraient ou méconnaissaient, c'était là une sainte ardeur, un effort glorieux de l'intelligence, et il faut assurément tenir compte à ces hommes des vérilés qu'ils ont découvertes ou ravivées. Mais, aujourd'hui que la parole divine s'est levée sur le genre humain , aujourd'hui qu'elle règne par les mœurs qu'elle a créées sur ceux-là mêmes qui n'y croient pas, la philosophie n'est plus qu'une ruine célèbre, un temple gisant dans la solitude et attirant encore sur ses débris l'admiration de la postérité qui passe et qui regarde.

Voilà, Messieurs, l'objection dans toute sa force.

Je pourrais répondre que l'Église catholique n'en a jamais tenu compte, et qu'elle a constamment philosophé par l'organe de ses plus grands docteurs. Mais il vaut mieux aller au fond de la difficulté.

La raison est le premier don de Dieu à l'homme. Elle est, selon saint Jean, la lumière qui éclaire tout homme venant en ce monde. Fille aînée dé l'intelligence divine, elle ne resplendit pas pourtant comme son père dans la plénitude instantanée et immuable d'elle-même; mais soumise à la loi du germe et du progrès, on la dirait enveloppée de langes, et ce n'est qu'à la longue, par de constants efforts, qu'elle se lève de son berceau, ouvre ses regards, et découvre au loin, dans un horizon indéfini, le spectacle sans rivages de la vérité. La vérité est dans la

raison, mais cachée, afin sans cloute que l'homme soit libre jusque dans son intelligence, et qu'il ait le mérite et l'honneur de participer à l'édifice de son entendement. Il suit de là que la raison doit être cultivée, et que, plus elle est cultivée, plus elle rend à l'homme qui la travaille une abondante et précieuse moisson. Si vous bornez sa culture à la matière , aux phénomènes et aux lois de l'ordre sensible, elle ne verra rien au delà ; un voile épais lui cachera sa propre nature; elle ne saura pas même ce qu'elle est, d'où elle vient , ni quelle est la substance mystérieuse où elle réside et se meut. Attachée à la poussière, tout lui paraîtra poussière, jusqu'à ellemême. Tout au plus, en maniant la cendre de ce monde, ira-t-elle jusqu'à découvrir les lois mathématiques qui en gouvernent l'obscure et froide quantité. Elle se jouera dans le calcul comme si c'était l'infini, et prendra les nombres pour la divinité suprême qui préside à l'univers. Voilà, Messieurs, le danger qu'il y a de retenir la raison sans exercice ou de ne l'exercer qu'à la surface des choses. Et c'est pourquoi , lorsque Dieu voulut préparer le monde à l'avènement de son Fils, il ne se contenta pas de fonder une nation prophétique, chargée d'en annoncer la venue ; il fonda presque en même temps ce peuple célèbre où les lettres, les ar(s , l'éloquence et la philosophie devaient aiguiser à l'envi la raison humaine et la rendre capable de recevoir cet enseignement qui allait nous venir du ciel. Des Pères de l'Église n'ont pas craint d'affirmer que la philosophie avait été pour les Grecs ce que la

loi de Moïse avait été pour les Juifs , une préparation au christianisme , et , lorsque saint Paul parut dans Athènes, il put tenir dans l'Aréopage ce fameux discours où il invoqua leurs poètes, leurs sages, et jusqu'à cet autel que, par un pressentiment de la vérité future , ils avaient dédié au Dieu inconnu.

Or ce qui fut utile comme préparation à nos pères d'avant Jésus-Christ, ne le serait-il plus à leur postérité ? La raison a-t-elle changé de nature? N'estelle plus cette faculté endormie dans son berceau et ayant besoin d'un réveil énergique pour prendre possession d'elle - même ? Sans doute , une âme simple et ignorante peut recevoir la foi. Grâce à Dieu, la science n'est pas nécessaire pour entendre l'Évangile et en suivre les leçons. Mais ce qui n'est pas nécessaire peut être utile ; ce qui n'est pas nécessaire à tous peut l'être à quelques-uns. Le monde ne reste jamais longtemps dans la candeur de l'enfance; il traverse vite, comme chacun do nous, l'âge où la seule autorité le conduit; les passions, le besoin de savoir, l'amour de la nouveauté, mille causes d'égarements s'attaquent à son adolescence, et que deviendra- 1- il si la raison, se développant avec tout le reste , n'allume sur sa route des phares qui l'éclairent? Malheur au peuple où l'intelligence décroît avec l'âge, où la science de l'esprit s'abaisse à mesure que la science de la matière y grandit ! C'est en vain que la foi toute seule opposera ses tendances au flot montant du matérialisme. On n'entendra plus le sursum corda. Les,

physiciens passeront pour des philosophes , les mathématiciens pour des législateurs , et il ne faudra qu'un homme un peu plus ou moins ingénieux que les autres pour créer, sous le nom barbare de positivisme , une religion dont le premier dogme sera que toute recherche des causes est absurde, et que l'adoration du phénomène est le dernier degré d'élévation de l'esprit et du cœur de l'homme.

N'en doutez pas, Messieurs, tuer la philosophie, c'est tuer la raison dans son plus profond exercice et dans sa plus haute manifestation. Là où il n'y a plus de philosophie commence inévitablement le Yègne de la physique, et vous en avez vu dans votre siècle une éclatante preuve. D'où sont sortis sous nos yeux tant de systèmes, qui aspiraient à changer de fond en comble la face de la société? La plupart , vous ne l'ignorez pas , émanaient d'hommes pour qui les lois mathématiques étaient le dernier mot du monde, et qui croyaient sérieusement que l'ordonnance d'un peuple était affaire de nombre, de mesure et de poids. Il ne leur manquait qu'une chose, la connaissance de Dieu et de l'homme.

Mais la philosophie ne sert pas seulement de préparation au christianisme en exerçant la raison et en la tournant vers le spectacle intérieur de 1 ame ; elle est aussi son bouclier contre un ennemi terrible qui ne la quitte jamais et qui s'efforce, par une persévérance toujours trompée , mais toujours vivante , de lui porter le coup mortel. S'il est des esprits qui

rétrécissent à plaisir le domaine de la raison, afin de donner à l'homme une bassesse qui le tranquillise, il en est d'autres qui se croient plus habiles et plus forts en acceptant la raison tout entière, pour mieux nous ravir la vérité. Ceux - là ne dédaignent point les causes et les lois générales; ils n'enchaînent pas l'intelligence au corps et le corps aux purs phénomènes : scrutateurs hardis et subtils de l'infini, ils s'élèvent comme le philosophe par delà le temps et l'espace, mais pour y détrôner la lumière à son centre même, et y jeter des nuages qui désespèrent l'entendement. C'est la race des sophistes, race éternelle, moqueuse, implacable, qui cherche l'erreur avec passion, et pour qui l'ombre, quelque forme qu'elle prenne , est une découverte et une félicité. Socrate entendait leur voix autour de lui , lorsqu'il enseignait à la jeunesse athénienne l'existence et l'unité de Dieu; ce furent eux qui lui versèrent la ciguë pendant qu'il prophétisait à ses disciples l'immortalité de son âme et de la leur. Jésus- Christ les vit au pied de sa croix , et l'Église , héritière de toutes les vérités qu'il a données au monde, n'a pas cessé un seul jour de traîner à sa suite ces générations corrompues par la splendeur de ce qu'ils voient et la puissance de ce qu'ils savent. Chaque siècle, chaque science , chaque peuple a ses sophistes ; il n'est pas un progrès dans la lumière qu'ils ne combattent par un progrès dans l'art du doute et de la négation. Socrate fut leur première victime ; Jésus-Christ fut la seconde ; ils espèrent que le genre humain sera la troisième , et ils y travaillent ardemment.

Or il ne se peut pas que Dieu ait laissé le champ libre à ces ennemis de notre âme. S'il permet à quelques esprits d'abuser de la raison, de la science et du talent , il faut qu'il y ait dans le monde un contre -poids à cette confédération des facultés humaines contre la vérité. 11 faut qu'à côté des intelligences qui profanent leur auguste et sacré ministère , il y en ait d'autres plus élevées encore , plus pénétrantes , plus admirables et plus aimées , qui suivent les sophistes jusque dans les plus ténébreux repaires de leurs conjurations, et leur arrachent ce masque d'une fausse sagesse dont ils couvrent la décadence et la honte de leurs traits. Qu'il en soit ainsi, Messieurs , l'histoire le prouve. Si Gorgias et ses pareils troublent la jeunesse d'Athènes par les leçons d'un scepticisme mercenaire, le siècle de Périclès enfante contre eux Socrate et Platon. Si Lucrèce met en beaux vers l'athéisme qui va faire descendre Rome des hauteurs de ses temples et de ses mœurs, Rome crée, pour défendre ses vieilles croyances, cet illustre esprit, qui fut tout à la fois l'un des plus grands orateurs et des plus purs philosophes de l'antiquité, Marcus-TuUius Gicéron. Si Gelse et Porphyre tendent tous les ressorts de la dialectique pour ébranler le christianisme au berceau , Dieu suscite, pour les humilier, cet enfant d'Alexandrie, dont le père baisait la poitrine avec respect, tant il la croyait pleine du Saint-Esprit, le célèbre et ingénieux Origène. Si Manès amène de l'Orient, sur le théâtre du monde régénéré, l'odieuse doctrine qui porte son nom l'Afrique lui oppose le

plus grand homme qu'elle ait produit, saint Augustin, à la fois théologien, orateur et philosophe. Si Abailard ne sait pas maintenir la raison dans ses limites naturelles à Tégard de la foi, la Providence le place entre saint Anselme de Cantorbéry et saint Thomas d'Aquin, tous les deux irréprochables dans leur génie. Si Montaigne prend pour devise : Que sais -je? Descartes naît sur son tombeau, et, faisant de la pensée la première certitude de l'homme, il s'écrie : Je pense, donc je suis. Si Bayle , dans un long dictionnaire , s'efforce de ruiner toutes les doctrines par l'artifice d'une contradiction qui semble équilibrer le non et le oui , le siècle de Louis XIV le contraint de s'asseoir entre Pascal et Bossuet. Si Voltaire , le plus mémorable des sophistes , consacre cinquante années de gloire à flétrir toute chose , la France tire de ses malheurs, pour réhabiliter tout ce qu'il a flétri, les Chateaubriand, les de Ronald, les de Maistre. Ainsi , de l'aube de la Grèce à l'aube des jours qui furent les nôtres, jamais Dieu n'a laissé les sophistes en possession de la toute -puissance dans les royaumes de l'esprit. Toujours près d'eux , au-dessus d'eux , il a fait se lever l'astre qui luit dans l'éternitC , l'astre indéfectible du vrai et du beau.

Et qu'étaient-ils, tous ces grands hommes que j'ai nommés comme les défenseurs et les représentants de la vérité, qu'étaient-ils, sinon des philosophes, mais des philosophes chrétiens? C'est la philosophie véritable qui fait dans le monde le contre-

poids de la fausse; ce sont les philosophes chrétiens qui, d'âge en âge, pied à pied, science contre science, génie contre génie, gloire contre gloire, opposent aux sophistes l'airain invulnérable de la solide lumière. Rejetez la philosophie, déclarez- la suspecte ou inutile, sous le prétexte que la foi du pâtre et de l'enfant suffit au salut de la vérité, et vous verrez bientôt ce que deviendra la foi elle-même, aux prises avec la terrible puissance du sophisme. Ce n'est pas en vain que Dieu a semé les étoiles à la voûte du firmament, et ce n'est pas en vain non plus qu'il a semé dans le genre humain les constellations qui s'appellent Platon, saint Augustin, saint Thomas d'Aquin , Pascal et Bossuet.

Mais, me direz -vous peut-être, qu'est-ce que la philosophie chrétienne? A quels signes la reconnaître? Quels sont ses caractères, ses procédés, ses lois? Votre demande est juste. Messieurs, et je vais y satisfaire , quoique en peu de mots.

D'abord, la philosophie chrétienne croit à la vérité, et par conséquent elle rejette le scepticisme, qui est la négation de la vérité.

Ensuite , elle croit à la grandeur de l'homme , parce que l'homme pense et nomme la vérité, et par conséquent elle rejette le matérialisme, qui fait de l'homme un peu de boue jetée dans le vide par le hasard.

Enfin , elle croit à Dieu , parce que sans Dieu l'homme n'est rien, et la vérité rien non plus, et ainsi elle rejette l'athéisme, qui sous toutes ses

formes, grossières ou subtiles, est la négation do Dieu.

Voilà, Messieurs, les trois premiers caractères et les trois premiers principes de la philosophie chrétienne , comme le scepticisme , le matérialisme et l'athéisme sont les trois premiers caractères et les trois principes de la philosophie antichrétienne.

Cela posé, la philosophie chrétienne détermine les attributs de Dieu , qui sont : la spiritualité , l'éternité, rinfmité, la toute - puissance , la toutescience, la souveraine justice et la parfaite bonté. De Dieu à l'homme le passage se fait par la création ; Dieu a créé l'homme et l'univers. L'homme est une âme dans un corps; cette âme est spirituelle, libre, immortelle. Par sa spiritualité l'âme connaît le vrai et le bien ; par sa liberté elle accepte le vrai ou le repousse , elle accomplit le bien ou ne l'accomplit pas ; par son immortalité elle répond de ses actes , elle en reçoit la peine ou la récompense ; par tous ses attributs enfin , elle est en communication permanente avec les hommes et avec Dieu. Sa communication avec Dieu fait la religion; sa communication a /ec les hommes fait la société.

Ce peu de mots, Messieurs, renferme toute la philosophie chrétienne. Quiconq mo dit cela , quiconque l'affirme, le prouve et le défend, n'importe dans quelle langue et par quels procédés, celui-là est un philosophe chrétien. Il appartient à la lignée généreuse qui a maintenu dans le monde, à travers

toutes les dépravations, la dignité de l'espèce humaine , l'honneur de son intelligence , la pureté de ses affections, la sainteté du foyer domestique, la majesté du temple et du tombeau, le droit, le devoir, l'espérance, tous les biens qui nous font vivre et qui nous aident à mourir. Heureux à qui ce ministère est échu ! Heureux l'homme qui a pu revêtir de force et d'éloquence le nom de Dieu et le nom do l'homme ! Heureux qui a laissé derrière lui , dans les ruines du monde , une semence qui se change en vertu , une vertu qui se change en immortalité! Il vit dans les âmes qu'il a sauvées; il ressuscite dans les générations qu'il instruit, et des larmes de tendresse, pures comme sa mémoire, montent vers lui jusqu'au ciel pour lui rendre grâces et lui dire qu'on l'aime et qu'on le bénit encore.

Reste à savoir, Messieurs, pourquoi j'ai donné le nom de philosophie chrétienne à la philosophie dont je viens de retracer les principes et les caractères. Ce n'est pas que Jésus -Christ en soit le fondateur; elle existait dès l'origine du monde, et elle avait été toujours, soit obscurcie, soit lumineuse, le ciment même de la société humaine. Mais, quand vint Jésus -Christ, quand l'Évangile tomba tout à coup sous les yeux de l'homme , sa raison se reconnut dans ces pages divines. Elle y puisa une vue plus profonde , une certitude plus grande des croyances qu'elle possédait déjà, et dès lors la philosophie, sans rien perdre de sa nature propre, s'unit au christianisme par le côté où le christianisme avait avec

elle des rapports de ressemblance et d'affinité. Le philosophe devenu chrétien conservait son titre de philosophe, et les mêlant ensemble comme le nom d'un frère et d'une sœur, il se disait, pour se définir tout entier au monde et à lui-même, un philosophe chrétien, c'est-à-dire un fils de la vérité par la raison et par l'Évangile, par la raison émanée de Dieu , et par l'Évangile , autre ouvrage du même Dieu.

C'est là, Messieurs, que sera éternellement la vicp toire du cliristianisme. Si par certains côtés il surpasse la raison humaine, on peut dire qu'il a ses racines au cœur de notre entendement, et qu'il n'est , dans ses plus hautes branches, que l'épanouissement divin de notre conscience et de notre âme. Notre âme n'irait pas si haut toute seule; mais, fécondée par le Verbe de Dieu , soutenue et comme portée par lui, elle se reconnaît dans l'Évangile comme un fils dans la maison de son père. L'Évangile est à la raison ce que le télescope est à l'œil de l'homme. Quand le télescope fut inventé, l'astronomie ne changea pas de nature ; mais l'observateur connut mieux les astres qu'il avait précédemment découverts, et il en atteignit d'autres qui lui avaient échappé. De même , quand le christianisme vint au monde, la philosophie ne changea pas de nature, mais le philosophe connut mieux les vérités qu'il possédait auparavant, et il en aperçut d'autres qu'il n'avait pas pressenties. L'Évangile n'est pas la destruction de l'homme , il en est le sommet. C'est pourquoi l'humanité ne descendra pas du

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