EXPOSITION DU SYSTÈME PHILOSOPHIQUE DE M. DE LA MENNAIS
Cent quatorze ans avaient passé sur la tombe de Bossuet, cent trois ans sur celle de Fénelon, soixanteseize sur celle de Massillon, le seul des hommes célèbres que Louis XIV eût oublié derrière lui, lorsqu'il jeta sur son règne ce regard suprême dont a parlé M. de Chateaubriand, pour s'assurer qu'il emportait le reste des splendeurs de la monarchie, Massillon fut laissé par lui au siècle incrédule qui allait s'ouvrir comme un reproche doux et ingénieux, afin qu'il fût dit un jour que les derniers sons éloquents de l'ancienne Église de France étaient
sortis d'une bouche qui avait annoncé la parole de Dieu à Louis XIV. Après que la mort eut fait taire cette bouche harmonieuse, l'Église de France eut encore des hommes distingués, des savants, des controversistes , des prédicateurs; elle n'eut plus de ces noms qui vont loin dans la postérité. Au moment même de sa ruine, l'abbé Maury manqua une gloire élevée , parce qu'il n'avait qu'infiniment d'esprit , et que la gloire vient du cœur comme les grandes pen^ sées. Il y avait donc soixante-seize ans qu'aucun prêtre catholique n'avait obtenu en France le renom d'écrivain et d'homme supérieur, lorsque apparut M. de la Mennais, avec d'autant plus d'à- propos que le dix-huitième siècle avait tout récemment repris les armes. Son livre, destiné à le combattre, était une résurrection admirable des raisonnements antiques et éternels qui prouvent aux hommes la nécessité de la foi , raisonnements rendus nouveaux par leur application à des erreurs plus vastes qu'elles n'avaient été dans les siècles antérieurs. Sauf quelques phrases où le luxe de l'imagination annonçait une sorte de jeunesse qui rehaussait encore la profondeur de l'ouvrage, tout était simple, vrai, énergique, entraînant; c'était de la vieille éloquence chrétienne, un peu dure quelquefois. Mais l'erreur avait fait tant de mal , elle se reproduisait de nouveau avec tant d'insolence, malgré ses crimes et sa nullité, qu'on prenait plaisir à la voir châtiée par une logique de fer. L'enthousiasme et la reconnaissance n'eurent pas de bornes; il y avait si longtemps que la vérité attendait un vengeur! En un seul jour,
M. de la Mennais se trouva investi de la puissance de Bossuet. L'Europe attendait la continuation de son ouvrage. Il n'avait encore établi que l'importance et la nécessité de la foi. Mais où était la foi véritable? Gomment parvenir à la discerner? Quelle était l'autorité régulatrice de la raison humaine? Voilà les questions qui restaient à résoudre, et dont la solution, impatiemment désirée, devait causer plus tard de si profonds dissentiments.
Après deux ans d'attente, le second volume de V Essai sur Vindijféi^ence fut publié. Rien ne peut peindre la surprise qu'il produisit. Des hauteurs de la défense antique de la foi , du sein de l'éloquence qu'il avait répandue par flots contre les ennemis de la vérité, M. de la Mennais était descendu aux discussions arides de la philosophie , à la question de la certitude, tout à la fois la plus claire et la plus obscure de l'esprit humain. Il faut dire comment cela s'était fait.
De même que la terre repose sur des fondements profonds que l'œil de l'homme n'a pas vus, que sa main n'a pas touchés, mais dont nul ne doute, ainsi la raison humaine repose sur des principes immuables , universels, perpétuels, qui ne se démontrent pas, mais qui, étant notre nature même, ravissent et retiennent invinciblement notre conviction. Une fois l'homme assis sur cette base, comme la terre sur ses pôles, lui, être libre, astre souverain, n'est pas obligé de suivre dans les régions infinies de l'intelligence une route absolue. Il lui est permis de s'égarer, de se perdre, 5'il le veut; porté par les points immobiles