LA LOI DE L'HISTOIRE
Messieurs,
L'Académie de Législation, quoique plus naturellement vouée à l'éclaircissement et à l'amélioration des lois positives , ne s'est pas interdit cependant des recherches d'un ordre plus général , et c'est pourquoi , en prenant la parole dans son sein , je ne crois point manquer à mes devoirs et à son attente, si je m'occupe d'une question qui touche de moins près à la jurisprudence qu'à la philosophie. Celte question est celle-ci : L'histoire a-telle une loi? En d'autres termes, les événements qui composent l'histoire, et qui ont pour principe la double action de la Providence divine et de la liberté humaine, s'enchaînent- ils dans un ordre régulier, ou bien, amas confus de faits qui se re-
produisent au hasard dans le temps et dans l'es- -ace , l'histoire n'est -elle qu'un champ de bataille qui n'a point eu d'ordonnateur, qui ne comporte point de progrès et ne mérite pas d'explication ?
J'affirme que l'histoire a une loi, parce que Dieu, qui en est le premier acteur, ne fait rien sans un plan qu'il s'est tracé dans son infaillible raison , et que l'homme, qui agit avec lui sur la scène des siècles , ne fait rien non plus sans un but et des moyens qui se coordonnent à ceux de Dieu. Et notre liberté ne soufîre en cela ni violence ni diminution, parce que la liberté n'exclut pas l'ordre, la sagesse , le consentement au vrai et au bien , et que, dans le cas où elle s'en écarte, la force des choses dirigées par Dieu se retrouve, sans blesser notre libre arbitre, dans l'ensemble du travail commun.
Mais si l'histoire a une loi, quelle est -elle? Pouvons-nous , après six mille ans de l'œuvre dont nous sommes les coopérateurs, savoir ce que nous faisons, ce que Dieu veut et comment il nous conduit? Peut-être l'ignorons -nous tous, ou du moins ne le connaîtrons -nous pleinement qu'au dernier jour, lorsque, l'histoire étant achevée, le ciel et la terre retirés, nous nous rencontrerons face à face avec l'ouvrage et l'artiste , l'ouvrage où nous aurons eu notre part, l'artiste qui nous expliquera la sienne et nous dira son secret avec le nôtre. Ce secret, il est trop évident, je n'ai pas l'espérance de vous le dire: mais alors même qu'on ne voit pas , il est possible d'entrevoir, et l'ombre n'existe que parce qu'elle
contient la lumière, dont elle est une obscure manifestation.
L'histoire est la science de l'homme vieillissant. Tandis que la jeunesse s'avance en regardant l'avenir, l'homme qui a vécu se retourne vers le passé dont il commence à faire partie, et il cherche dans les générations disparues le pressentiment des choses qui viennent, et qu'il ne verra pas. L'esprit de prophétie, qui est celui de l'éternité, s'empare de nous au déclin de notre âge, et, ne pouvant voir <3n nous -même la vérité encore inédite, nous cherchons dans les mystères du passé le crépuscule de l'avenir. Qu'est - ce qui a été? se demandait un roi estimé le plus sage des hommes; et il se répondait : Cela tnême qui sera. — Quid est quod fuit? Ipsum quod futurum est (1). Mais pour que le passé révèle l'avenir, il est nécessaire que le cours des choses soit réglé par une loi; car s'il était sans loi, les événements n'auraient entre eux aucune liaison , et si longue que fût l'histoire, elle ne présenterait à l'observateur qu'une suite d'accidents incapables de donner lieu à aucune prévision.
Or l'homme prévoit, et cette faculté est en lui le résultat de l'expérience , le plus beau fruit de l'âge et de l'étude des temps. Comme Dieu voit dans les causes tout ce qui doit en sortir, l'homme voit dans les effets les causes elles - mêmes et tout ce qu'elles reproduiront un jour après l'avoir déjà produit.
(1) Ecclésiaste, chap. i, vers. 9.
Ce n'est donc pas un spectacle mort, un tableau ruiné que celui de l'histoire : l'histoire est un être vivant, qui a pris naissance dans l'éternité, qui s'y reposera un jour, et qui , sur sa route, à mesure qu'elle avance, nous dit l'avenir avec le passé, ce qui a été et ce qui sera, témoin et prophète à la fois, le plus grand astre enfin qui éclaire le monde, puisque l'Évangile lui-même fait partie de l'histoire, et que l'histoire de l'homme est aussi celle de Dieu.
Or ce qui frappe par- dessus tout, quand on considère de loin, par une vue générale, la suite des événements ou des lignes historiques, c'est leur division saillante en époques distinctes, quoique unies entre elles par d'indissolubles hens. Les époques dominent toute l'histoire de l'humanité. On voit successivement se former un principe d'action qui tend à prévaloir dans la conduite des affaires humaines , qui rencontre autour de lui des obstacles plus ou moins héroïques ou désespérés , qui les surmonte, arrive dans un homme, dans un peuple ou dans une idée, au sommet de la puissance et du gouvernement , puis s'affaiblit dans sa victoire, décline peu à peu, et finit par disparaître ou se transformer dans un principe nouveau, qui à son tour combat, triomphe, dégénère et succombe pour faire place à un autre avènement. L'histoire se partage ainsi en cycles reconnaissables à l'œil le moins exercé, et apparaît comme un vaste drame où les actes s'enchaînent aux actes par des péripéties et des moments de repos. On peut différer
sur la délimitation des époques, selon que l'œil embrasse un horizon plus ou moins étendu, et que l'esprit discerne avec plus ou moins de perspicacité les relations des causes et des effets ; mais il n'est pas un historien qui ne les ait signalées, comme il n'y a pas un géographe qui, examinant la structure extérieure du globe, n'ait remarqué l'art profond qui en a dessiné les traits et assuré les divisions.
Pour moi, je bornerais l'histoire à six actes accomplis.
Dans le premier, qui se développe d'Adam à Moïse, sur un espace de vingt siècles. Dieu jette les fondements de la paternité d'où sortiront toutes les races. Abraham, le père reconnu par la chair ou par l'esprit des trois souches juive, chrétienne et musulmane, occupe le point le plus élevé de cette époque, qui a précédé et produit toutes les autres : il est, selon l'expression de l'Écriture, le nom le plus magnifique (1) de la haute antiquité, le chef primordial d'une multitude de nations (2) , le père de tous ceux qui croient (3) au Dieu unique , créateur du ciel et de la terre. Sa mémoire, conservée dans les livres sacrés les plus anciens et les seuls authentiques , a passé de là dans d'autres livres qui obtiennent encore la foi et le respect d'une grande partie du genre humain. C'est de cet
(1) Genèse, chap. xii, vers. 2.
(2) Ibid., chap. xvii, vers. 4.
(3) Épître aux Romains, chap. iv, vers. 11,
homme, de son nom, de son sang, de son souvenir, que procèdent les peuples à qui l'empire du monde et de la civilisation était finalement réservé. Abraham est le roi des âges, et l'avenir sorti de lui comme de sa source première portera sa gloire jusqu'aux extrêmes Umites où le temps finira dans l'éternité.
Après lui , l'œuvre de la paternité universelle étant accomplie , commence en Moïse la seconde époque el la seconde œuvre, celle de la législation. Debout au Sinaï, Moïse écoute et écrit : il écoute et il écrit une loi dont trente-trois siècles n'ont pas retranché une syllabe , qu'Athènes a reçue , que Rome vénère, que la conscience reconnaît pour la sienne, et que Jésus -Christ, venu de Dieu pour tout consommer, déclare être aussi sa loi. Cette loi, en formant un peuple pur dans sa doctrine et immortel dans sa vie, prépare au monde tout entier une législation qui n'aura point de frontières, appuyée sur une tradition qui n'aura point de rivale , et bien avant cet heureux jour elle produit pour le hâter David et Salomon, qui sont dans ce second âge ce qu'Abraham est dans le premier, comme Moïse est au Sinaï ce qu'Adam est dans l'Éden.
Gela fait, c'est-à-dire la législation universelle étant assise sur la paternité universelle, un autre ordre paraît : Romulus fonde Rome , et la Grèce prend corps aux jeux Olympiques. Ces deux ères inséparables, l'ère romaine et l'ère des Olympiades, ouvrent en même temps , par deux peuples , le règne des lettres et celui de l'unité politique. La
direction des choses humaines passe de l'Orient à' l'Occident : l'Orient a enfanté les ancêtres et promulgué la loi; rOccident va donner à la pensée des formes qui ne périront plus, et aux cités éparses des liens qui les rapprocheront sous un même joug, en attendant le siècle qui les unira dans une même fraternité. Athènes devient le fover du beau , la mère et la maîtresse des arts; Rome, le centre d'un gouvernement unique, où la liberté ne luira pas pour tous , mais où elle aura cependant un nom , une patrie, une tribune, des exemples et des garanties qui étendront sur des âges meilleurs leur immortelle protection. Après Périclès, la Grèce descend; après Auguste, Rome s'affaisse, et ces deux hommes marquent, chacun en leur temps et pour leur part, le point le plus magnifique du troisième âge de l'histoire. Le monde désormais possédait, pour ne plus les perdre, quatre éléments de sa vie : des ancêtres communs, une loi universelle, une Httérature assurée par sa perfection d'un empire sans retour ; enfin , l'unité politique sous un peuple qui avait abusé de sa force, mais qui l'avait puisée dans des luttes civiles où avait grandi heureusement la science du droit. C'était beaucoup; mais ce n'était pas le terme. Une âme manquait encore à ces éléments dispersés qui se rapprochaient de toutes parts. Celui qu'avaient annoncé les ancêtres et prophétisé la loi, celui qui était obscurément l'attente de toutes les nations (1), Jésus-Christ vient au monde, lui appor-
(1J Genèse, chap. xlix, rers. 10.
tant un nouvel âge avec un nouveau principe de vie, principe qui no sera ni anéanti ni surpassé jamais, et qui , par ses élans au travers de ses vicissitudes, marquera de son signe toutes les époques qu'inaugurera l'avenir. Cinq siècles, d'Auguste à Clovis, suffisent au christianisme pour transfigurer l'ancien monde, en accomplissant tout ce qu'il espérait et s'appropriant tout ce qu'il possédait de justice et de vérité. Constantin nomme le point le plus haut de ce quatrième âge. Le premier des empereurs, il reconnaît ce qui n'est plus et salue ce qui est; il tire de dessous la hache, encore levée, la religion de la paix; la croix se montre sur les enseignes de Rome, et le christianisme règne le lendemain du jour où le bourreau l'avait proclamé mort. Mais comme Jérusalem avait pâli sous la postérité des Machabées, comme Athènes s'était trahie en livrant sa liberté à la licence et sa langue aux rhéteurs , comme Rome était descendue des Scipions à Tibère, le christianisme aussi avait rencontré dans son triomphe une épreuve où il eût défailli , s'il n'avait eu pour père Celui qui seul , en donnant la victoire, est capable de sauver les victorieux.
Ce que n'avait pu la violence pour affaiblir et diviser la société chrétienne, les hérésies nées à l'ombre des cours ne le tentèrent pas sans succès. L'empire , en transportant son siège loin de Rome , pour fuir à la fois les souvenirs de l'antique liberté et les restes palpitants de l'idolâtrie, n'avait pas su créer dans sa nouvelle capitale des institutions et
des mœurs dignes du christianisme. Il le protégeait sans l'honorer, trop souvent sans le connaître, et vingt schismes , précurseurs du schisme suprême qui devait séparer l'Orient de l'Occident, livraient la sainteté de l'Évangile aux opprobres d'une persécution où des chrétiens eux-mêmes étaient les persécuteurs. Ces tristes querelles, mêlées aux catastrophes d'un pouvoir qui passait de main en main par le hasard des intrigues ou des révoltes , précipitaient à la fois l'Église et l'empire dans une décadence qui fût devenue, si l'Église n'y eûl échappé, une sorte de démenti à la divinité de sa mission.
Les barbares y pourvurent en tuant l'ancien monde. On vit alors une société où tout était nouveau, les peuples, les mœurs, les langues, les institutions, et où cependant vivait la religion, héritière de tout le passé, tenant d'une main l'histoire et la loi des ancêtres parlant de sa bouche les idiomes de la Grèce et de Rome, enveloppant enfin le second berceau du monde dans la pourpre sans couture de tous les biens nés de tous les temps. C'était le vaisseau une autre fois échappé du naufrage universel, et portant dans ses entrailles les semences incorruptibles de la régénération. Il faudrait de longues heures pour dire quelle fut cette cinquième époque de l'histoire humaine ; quels ennemis elle eut à vaincre, au dedans par la résurrection du vieil empire romain avec ses préjugés et ses orgueils, au dehors par l'avènement prodigieux de l'islamisme; quels furent ses goûts, ses pensées, ses établissements,
ses libertés; quels ses biens et ses maux, mais toujours dans leur ensemble empreints d'une grandeur qui surpassa celle de Rome et créa ce caractère de l'homme moderne, généreux, doux, aimant, industrieux, avide de progrès, honorant l'obéissance par une noble mesure de liberté, préparant par ses œuvres comme par ses aspirations Funité future où marche le genre humain. Il a été facile de calomnier cet âge, à cause de ce qu'il y avait d'enfant et de mal formé dans les peuples qui le composaient; mais à mesure que la science et le sentiment de l'histoire, éveillés par nos révolutions , se sont développés parmi nous, nous avons mieux compris quelle fut la vie de nos ancêtres immédiats, et combien magnifique a été l'héritage qu'ils nous ont laissé. Saint Louis marque le point suprême de cette époque, qui dura mille ans, de Clovis à Luther. Homme singulier par la diversité de ses vertus, saint Louis résume dans sa personne tout ce que fut le moyen âge. Ascétique et touché d'amour, il disait son bréviaire au soir d'une bataille. Armé de la croix contre les infidèles , de l'épée contre les ennemis de la couronne et de la France , d'une infaillible droiture envers tous, il fut le dernier preux des croisades, l'arbitre des rois, le père des peuples, la plus rare créature qui ait jamais tenu le sceptre, et son palais, demeuré debout entre Notre-Dame et le Louvre, a mérité d'être jusqu'à nos jours le temple où siège la justice.
Les siècles de Périclès et d'Auguste furent plus grands par les lettres que le siècle où saint Louis
nous apparaît entre Innocent lll , saint François d'Assise, saint Dominique de Gusman, saint Bonaventure et saint Thomas d'Aquin : mais aucun ne Ta surpassé dans les ardeurs de la foi et dans les conceptions de l'intelligence. Aucun non plus n'a été suivi d'une époque plus énergiquement avide de détruire celle qui l'avait précédée. Jusque-là, d'Abraham à Moïse, de Moïse à Jésus- Christ par David, de Jésus -Christ à Clovis par Constantin, de Clovis à saint Louis par Charlemagne, le christianisme avait marché dans une voie progressive , où le sang même des martyrs n'avait été qu'une gloire et qu'une fécondité de plus. Mais, au sortir de saint Louis, les grandes eaux de la vérité baissent peu à peu, et Luther, en fondant le protestantisme, cause dans le corps vivant de l'Église universelle une plaie que trois siècles n'ont pas fermée, et que Voltaire, le prince de cette sixième époque, élargit encore en y versant le poison de la première incrédulité qui ait ravagé le monde chrétien. Ce qui distingue le protestantisme, ce n'est pas l'altération ou la négation de tel ou tel dogme ; le protestantisme subsisterait même en acceptant tous les symboles de l'Église catholique : car il n'est, dans son essence, ni une hérésie particulière ni un confluent d'hérésies. Le protestantisme est une passion profonde contre le sacerdoce fondé par Jésus- Christ, un effort désespéré pour se passer de l'homme dans les rapports de l'âme avec Dieu. Tout le reste est une conséquence de cette aversion primitive. Faites qu'un protestant puisse croire qu'un homme est le ministre avoué de
Dieu, son vicaire réel en terre, et il abjurera sans peine les plus multiples erreurs où il soit retenu. La faiblesse du protestant est de ne pouvoir admettre une atmosphère médiatrice entre le soleil et lui , comme la faiblesse de l'incroyant est de perdre la vue dès qu'un nuage s'interpose entre la lumière et ses yeux.
Ce n'est qu'après cinq âges de foi et de création que Dieu a permis l'époque négative où s'arrête aujourd'hui l'histoire de l'humanité. Épreuve suprême entre la vérité et Terreur, entre le bien et le mal , cette époque décidera du sort commun. Si le tempérament de l'homme, tel que soixante siècles de Providence active l'ont trempé, est assez fort pour rejeter le poison qui le dévore, il faut s'attendre au miracle le plus élevé de tous, qui est la résurrection. Si, au contraire, notre intelligence affaiblie ne discerne pas les éléments de salut qui nous restent, ou si, tout en les discernant, notre volonté ne répond pas à la grandeur de nos devoirs , il ne faut plus espérer que les dernières joies de l'orgueil qui repousse la vie et méconnaît la mort.
Aussi est-ce avec une anxité douloureuse que les âmes occupées de Dieu et de l'homme interrogent les signes des temps. Comme les stoïciens, ce seul généreux débris des beaux siècles de l'antiquité, consultaient l'avenir dans leurs vertus, ainsi les âmes qui ont encore foi , les restes vivants de l'amour attiédi, lèvent des yeux inquiets sur l'horizon d'un âge qui a tant fait de ruines , et qui a
tant espéré de ses ruines. Moi-même , après eux et bien loin d'eux, je regarde aussi : le regard est déjà une espérance , et , si triste qu'il soit , une consolation.
Je me demande donc ce qui vient, en étant assuré par l'histoire, qu'à quelque point du temps que l'on regarde, l'humanité appartient toujours ou à une époque d'avènement, ou à une époque ascendante, ou à une époque de chute. Telle est , nous l'avons vu , la loi du développement historique.
Or il est manifeste que le protestantisme est , avant nos jours, la dernière grande puissance qui ait fait son avènement dans le monde, puissance malheureuse et destructive sans doute, mais puissance énergique, qui a ravi à l'Église une moitié de l'Europe et mutilé sur la terre le règne de Dieu. Il est manifeste aussi que le protestantisme a traversé son apogée, et que, malgré d'opiniâtres efforts, son ascendant est moins à craindre que sa décadence ; car sa décadence n'est que l'esprit de doute et de négation, dont le souffle, parvenu jusqu'au sein des peuples catholiques , y a diminué l'empire de la vérité. Mais cette décadence même n'est- elle pas précisément l'état de l'humanité dans la phase qu'elle traverse aujourd'hui? Sommes -nous autre chose que les fils dégénérés du protestantisme , la proie d'une raison exaltée et affaiblie par l'absence de toute autorité? Y a-t-il sous nos yeux , dans notre cœur , dans le sort auquel nous appartenons, Tavénement d'une puissance nouvelle, d'un principe capable de surmonter les misères
de l'âge qui a précédé le nôtre? Telle est la ques- '% tion.
Cette question souveraine est résolue bien diversement. Les uns espèrent, les autres doutent; ceux- 4 ci tremblent, ceux-là méprisent. Oserai -je vous dire ma pensée avec sincérité?
Qu'il y ait de nos jours, sous nos yeux, dans notre cœur même, l'avènement d'une nouvelle et srrande puissance, il n'est possible à personne d'en douter. Son nom est sur toutes les lèvres , objet de terreur et de haine pour les uns, d'admiration et de culte pour les autres. Le Nil a vu ses soldats, le Tage et le Borysthène ont entendu le bruit de sa marche, et plus loin, son bras s'est étendu des vallées des Andes aux plages immobiles où Confucius croyait avoir enchaîné pour toujours l'àme des générations. Le monde est debout, et ceux-là mêmes qui sont encore assis pressentent que le flot montera jusqu'à eux, et que, selon la prophétie d'un des premiers orateurs de cette gigantesque puissance , la révolution fera le tour du globe.
Je l'ai nommée! Mais l'avoir nommée, ce n'est pas avoir répondu. Il est certain seulement que nous ne sommes plus sous l'ère du protestantisme et de l'incrédulité, mais sous l'ère de la révolution. Est-ce quelque chose de pire ou quelque chose de mieux ? Est-ce un progrès dans le mal ou un retour vers le bien? Est-ce un passage douloureux du mal au bien?
Pour l'entendre, il faut remarquer que la révolution porte sur deux pôles bien distincts, le pôle
négatif et le pôle affîrmatif, le pôle de la destruction et le pôle de l'édification. Regarde -t- on le premier, tout est atroce. On ne voit que le renversement d'une société ancienne et illustre, la spoliation, la proscription, le meurtre, un roi honnête et généreux mourant sur l'échafaud, et par- dessus ces crimes , pour les représenter à jamais, la figure éternelle de Robespierre et de Danton. Mais est-ce là tout? La révolution n'a-t-elle été que le délire d'une tempête dans une débauche de sang? S'il en était ainsi, nous n'en parlerions pas comme d'une puissance ; elle eût passé , à la façon de Marins ou d'Attila , sans laisser parmi nous qu'une ombre tragique. Et cependant elle vit ! Après avoir été la contemporaine de nos pères , elle est déjà la contemporaine de notre postérité. Sa main a tracé les limites qui divisent notre territoire ; ses armées l'ont défendu contre l'Europe ; ses lois régissent depuis soixante ans tous nos rapports sociaux. Elle abaisse et élève nos princes. Enfin , maudite ou adorée , elle inspire ceux - là mêmes qui se croient ses ennemis , et tout le monde soutient son trône , jusqu'à ceux qui veulent le renverser. Une telle puissance ne s'explique point par le crime , elle ne s'explique que par des idées. Si la révolution n'eût été qu'un crime , elle eût expiré au pied de l'échafaud de Louis XVL
Gomme tout ce qui a exercé sur le monde une influence durable , la révolution a sa racine dans des idées remontant elles-mêmes à d'antiques sources, et qui , après un cours longtemps obscur et contenu,
ont fait à la fin une soudaine irruption dans les esprits. Quelles sont ces idées? J'ai à peine besoin de vous les dire, tant leur présence est vive au cœur de tous. La révolution a voulu trois choses: l'égalité civile par des lois ne conférant de privilège à personne, la liberté religieuse par le respect de tous les cultes qui ne sont pas immoraux, enfin la liberté politique par des assemblées représentatives qui concourent à l'œuvre souveraine de la législation. En dehors ou au delà de ces trois points, ce n'est plus la révolution qui pense et agit, mais de simples systèmes où vient périr l'unanimité des vœux. Presque tous les grands fleuves se partagent en plusieurs branches avant d'entrer dans l'Océan ; il en est de même de toute pensée qui devient prépondérante; elle a son Delta aux frontières de son cours. Mais le gros du fleuve n'en est pas moins reconnaissable, et nul ne se méprend sur le vrai Nil. Il en est de même, sous ce rapport, du cathoUcisme, du protestantisme et de la révolution : chacun sait bien où est l'Église catholique, malgré les rameaux qui se sont séparés d'elle , et chacun sait aussi où est le protestantisme et la révolution , malgré les systèmes qui veulent se couvrir de leur nom et de leur égide.
Une fois la révolution définie dans ses lignes premières et incontestées , remarquons, Messieurs, combien elle difl'ère du principe qui a gouverne l'ère immédiatement précédente, je veux dire le protestantisme et l'incréduHté.
Le protestantisme niait l'aulorité de l'Église,
par conséquent la base positive et populaire sur laquelle Jésus -Christ avait fondé la certitude du christianisme, la direction des âmes et la propag^ation de la foi. L'incrédulité, d'une autre part, fille plus ou moins dénaturée du protestantisme, niait , avec toute révélation , l'Écriture et Jésus- Christ , et si elle n'attaquait pas sans réserve l'existence même de Dieu, du moins elle en ébranlait la notion dans beaucoup d'esprits. C'était donc , au xvi'' et au xviii^ siècle , le christianisme qui était en question : il s'agissait de savoir si le genre humain, après avoir répudié l'autorité de l'Église, ne répudierait pas aussi tout commerce de l'homme avec Dieu, passant de la seule vraie religion, et, dans tous les cas, de la plus haute et de la plus pure qu'il eût jamais professée, à une absence totale de sentiment et d'adoration de la Divinité. Certes, le péril était immense, et ceux qui, voyant tant de peuples soustraits au joug de l'Église , voyaient encore se répandre sur l'Europe entière le flot de la négation philosophique, ceux-là pouvaient croire qu'ils touchaient au dernier jour de la vérité.
Ils se trompaient. Par un prodige le plus étonnant du monde et qu'il faudra expliquer tout à l'heure, s'il est possible de l'expliquer autrement que comme un acte souverain de la bonté divine , on vit paraître une révolution qui , au lieu de demander la chute de Dieu , demandait seulement l'égalité civile, la liberté religieuse et des assemblées représentatives pour la discussion des lois. Il est vrai
que, plus lard, le sceptre de la nouvelle puissance étant tombé en des mains scélérates, tout fut fait contre l'homme et contre Dieu. Mais avant que le jour de la réparation fût venu , et fût venu de la révolution elle-même , dans l'ardeur sanglante du triomphe, on vit déjà les temples se rouvrir, et le nom de Dieu s'y graver sous la main d'un homme qui était la plus haute expression de la mort et de la terreur.
Il ne s'agit pas d'ailleurs de nier les crimes. Si la révolution n'était pour nous que les années comprises entre 1789 et 1800, entre Mirabeau et le premier consul de l'an VIII, je n'aurais pas plus à m'en préoccuper que des expéditions de Gengis ou de Tamerlan. Mais la révolution a survécu, elle vit, elle ne s'appelle pas seulement Mirabeau et Robespierre , elle s'appelle aussi le concordat de 1801 , la charte de 1814, celle de 1830, la constitution de 1848 , et une dernière qui nous régit à l'heure où je parle. Voilà la révolution. Voilà la puissance qui a succédé au protestantisme et à l'incrédulité , que je leur compare, et que je leur compare afin de nous rendre compte si le principe des choses qui règne au xix^ siècle est meilleur ou pire que celui qui régnait sur nos ancêtres immédiats, au temps de Voltaire appuyé des temps de Luther.
A ce point de vue , la question prend un aspect qui n'est pas indigne de votre attention. Luther avait brûlé sur une place publique les bulles du Pape , soulevé contre son siège une partie de l'Eu-
rope, et sa postérité, fidèle à ses exemples comme à ses leçons, n'a cessé jusqu'aujourd'hui de poursuivre dans la papauté l'ennemie du genre humain et l'avant-garde de l'Antéchrist. La révolution, ou, si vous l'aimez mieux, l'esprit moderne, car je me lasse de me servir d'un mot équivoque, l'esprit moderne, représenté par le jeune consul de l'an VIII, se hâte de traiter avec le souverain pontife , et de stipuler dans un concordat la réconciliation des temps nouveaux avec l'antique hiérarchie à qui Dieu a confié la garde des immuables vérités de la foi. La liberté religieuse, voulue de l'esprit moderne, se trouve ainsi marquée d'un sceau bien différent de celui qu'elle avait reçu des mains de Luther. Sous l'inspiration de Luther, la liberté religieuse était la négation de l'unité chrétienne et de l'autorité qui la maintient : sous l'empire du concordat, la liberté rehgieuse reconnaît le principe et le besoin de l'unité chrétienne; elle se tourne vers le pontife qui la réahse dans sa personne par les droits qu'il tient de Jésus -Christ. Dans Luther la liberté religieuse est une révolte : selon l'esprit moderne, la liberté religieuse n'est que le respect des convictions d'autrui, tant qu'elles ne blessent pas l'ordre public par un culte immoral. Luther atteint le christianisme dans son fond en livrant la foi aux hasards des conceptions privées : l'esprit moderne ne touche en rien aux dogmes , à la morale , au culte , à l'autorité du christianisme ; il lui retire seulement le secours du bras civil pour rechercher et punir l'hérésie , se fiant à la force
intime et divine de la foi, qui ne saurait faillir faute d'un glaive matériel levé contre l'erreur. Entre deux libertés , quoique portant le même nom, ce n'est pas une différence qui existe , mais un abîme.
On peut blâmer la liberté religieuse , même au point de vue de l'esprit moderne, si on le juge à propos; mais on ne peut pas dire que le principe du xix^ siècle ne soit pas meilleur que le principe du xvi°, et c'est là que j'ai mis la question. Aussi , remarquez -le, tandis que la liberté religieuse promulguée par Luther a séparé de l'Église des peuples nombreux, la liberté religieuse promulguée par l'esprit moderne n'a pas enlevé un pouce de terre à la juridiction du pontife romain. Rome étonnée a vu des diocèses surgir en des lieux d'où elle n'attendait que la persécution , et le protestantisme lui a rendu en Angleterre et aux États- Unis, au nom de la liberté religieuse, des troupeaux qu'elle avait perdus au nom d'une autre liberté religieuse.
En France, sur la terre native de la révolution, d'autres phénomènes encore moins attendus se sont révélés à i'envi. La foi s'y est relevée des coups que lui avait portés la conjuration unanime des esprits supérieurs de lage précédent. Elle a trouvé des écrivains et des orateurs pour la défendre dans un style ou avec une éloquence digne d'elle; et, parmi ceux-là mômes qui n'en ont point arboré les couleurs , les plus illustres ont fait preuve d'un spiritualisme dont le parfum se ressent de saint Augustin
autant que de Platon. A qui comparera, dans la philosophie, l'histoire et les lettres, les noms français du XIX® siècle aux noms français du xviii®, il ne restera aucun doute que, même en dehors de l'Église ou sur ses extrêmes frontières , la vérité n'ait reconquis dans les intelligences élevées la presque plénitude de son ascendant. Je ne veux nommer personne, ni les vivants, ni les morts, ni ceux qui ont eu la pleine lumière, ni ceux qui en ont approché ou qui la découvrent de plus près chaque jour : la gloire de tous est trop jeune encore pour la faire paraître sans la précaution du silence et sans le voile de la pudeur.
A côté des œuvres de la pensée , on a vu se produire les œuvres du cœur : la jeunesse s'enrôlant, au nom de saint Vincent de Paul, dans la sainte hermandad d'une nouvelle inquisition, l'inquisition des pauvres ; la propagation de la foi dotée par le denier obscur de tout un peuple d'un tribut vraiment royal; les femmes cachant, sous les formes innombrables de congrégations inconnues, des dévouements aussi ingénieux que les besoins sont vastes ; les ordres d'hommes se reconstituant à l'envi l'un de l'autre, sans autre secours que la liberté ellemême; enfin l'éducation rendue libre au prêtre et au religieux, comme aux jours où la science n'était pas divisée et n'avait qu'un grand maître, Jésus- Christ.
Telles ont été jusqu'aujourd'hui les suites de la liberté religieuse du xix® siècle. En les comparant aux résultats produits par la liberté religieuse du xvi%
on voit dans le passé la ruine, dans le présent l'édification, ce qui donne lieu de conclure que l'ère où nous sommes entrés est, par rapport à l'ère précédente , une époque d'ascension et de renouvellement.
Cette conclusion ne sera point affaiblie si nous considérons les deux autres éléments de l'esprit moderne, c'est-à-dire l'égalité civile et la liberté politique. En effet, l'égalité civile n'emporte pas l'égalité absolue, qui est une chimère désavouée par la diversité des aptitudes et des mérites ; elle ne fait que placer l'homme devant la loi comme il est devant Dieu , en lui assurant une justice impartiale, la récompense légitime de ses travaux, un honneur proportionné à ses services , quelle que soit sa naissance, et même dans un nom glorieusement acquis un héritage de plus à transmettre ou à recevoir. Il n'y a là rien de faux, rien d'exagéré, et si la société ancienne accordait davantage à la tradition sans nier la vertu personnelle , la nôtre accorde davantage à la vertu personnelle sans nier la tradition. Dans la seule constitution humaine dont Dieu ait tracé le plan, l'aristocratie proprement dite n'était pas connue ; le peuple fondé au pied de l'Horeb n'emporta du désert que des juges et des pontifes avec un conseil d'anciens, et quand la royauté prévue par Moïse comme un accident vint à prendre place dans ses institutions , David et ses successeurs ne trouvèrent dans leurs sujets que des citoyens égaux dans des tribus égales. Le christianisme, en étendant à toutes les nations les droits
issus d'une paternité commune en Dieu, en Adam et en Jésus -Christ, n'a pas exclu sans doute du régime des peuples chrétiens toute part faite à l'ancienneté des aïeux; mais il a déposé au cœur de tous un sentiment de fraternité qui incline ses disciples à donner plus à la race divine qui nous fait semblables, qu'à la race humaine qui nous fait divers.
Quant à la liberté politique, on ne saurait non plus la réprouver comme mauvaise en soi. Les peuples les plus fameux de l'âge qui a précédé le Christ, et qui avaient pour mission ignorée d'eux d'en préparer l'avènement , les Grecs et les Romains avaient joui de cette liberté , et les barbares suscités de Dieu pour mêler un autre élément aux exordes de la société chrétienne apportèrent de leurs forêts l'ébauche d'institutions plus libérales encore , parce que la personne n'y était point sacrifiée à l'État comme dans la cité classique, et que tout guerrier y prenait part, à l'élection des chefs , au jugement et à la loi. La monarchie avec des assemblées parlementaires naquit peu à p3u de ces mœurs que Tacite avait vantées , et où le christianisme introduisit l'épiscopat comme une nouvelle puissance protectrice des droits de tous. Au lieu d'une cité délibérant tout entière dans un forum , au lieu d'une tribu assemblée à l'ombre de forêts séculaires, il se forma des nations représentées par des guerriers et des évêques au conseil de leurs souverains. Ainsi l'élection, la déUbération, la représentation, la liberté politique enfin n'était pas
étrangère à la chrétienté lorsque l'esprit moderne s'en empara, et sa résurrection, si elle a été accompagnée de catastrophes encore vivantes , ne nous a rien apporté de pire, dans l'ordre des mœurs, de la pensée et de la foi, que le xvi® et le xviii® siècle. Avec sa part de responsabilité dans le mal, la liberté politique a aussi sa part dans les bienfaits que je signalais tout à l'heure, et les fautes elles-mêmes, en donnant lieu à de grandes leçons, ont donné lieu è de grandes restaurations de la vérité.
Il me semble donc , Messieurs , malgré les misères de notre temps, que nous ne sommes pas tombés au-dessous de l'âge de Luther et de Voltaire, et que le principe de vie qui nous anime aujourd'hui, loin de procéder d'eux, procède d'un esprit qui leur est à ta fois hostile et supérieur. Ici nous rencontrons la question d'origine , question capitale pour achever d'asseoir notre jugement sur l'époque à laquelle nous appartenons.
De même que tout être vivant a un père dont il est l'image, tout siècle remonte aussi à un autre siècle qui l'a tiré de ses entrailles et lui a donné pour mission de continuer la sienne. Rien n'est isolé, rien ne naît spontanément dans la nature, encore moins dans l'humanité. L'homme procède de l'homme, un peuple d'un autre peuple, une époque d'une autre époque, un esprit d'un autre esprit, et tout, à l'origine première, vient de Dieu, qui est l'ancêtre universel et éternel. Cependant, au Iravers de cette succession ininterrompue, il inter-
vient des secousses qui font que l'ordre apparent n'est pas toujours l'ordre réel, et que ce qui précède immédiatement n'est pas l'origine de ce qui suit sans intervalle. Quand Jésus-Christ vint au monde, il avait pour prédécesseurs immédiats les siècles de Périclès et d'Auguste , et pourtant ce n'était point là sa véritable généalogie : elle se dessinait à côté, parallèlement, dans des profondeurs où Athènes et Rome , au lieu d'être des aïeux et des causes , n'avaient plus que le caractère de conséquence et de postérité. Ainsi, de ce que le xix® siècle a succédé matériellement au xviii^, il ne s'ensuit pas que ce soit là pour lui son véritable ordre de fîhation. Si le xviii® siècle était le père du xix^, le xix® aurait son esprit, et il ne l'a pas : il aurait sa philosophie, et il en a une autre; sa littérature, et il en a une autre; ses mœurs, et il en a d'autres; sa gloire, et il en a une meilleure dans la guerre et dans la paix. Jamais deux siècles ne se sont moins ressemblés. Il faut donc que l'éruption par où s'est clos l'ancien, ait ouvert des sources qui ont rejailli sur la nouvelle génération et rattaché son cours à des eaux venues de plus haut et de plus loin.
Or remarquons que c'est la France qui a été et qui est encore le siège de l'esprit moderne ou de la révolution. La France, pays constamment catholique et monarchique, que rien n'avait pu, en quatorze cents ans, séparer de la vraie foi, et qui portait a ses princes un tel amour, que le trône où ils étaient assis passait dans l'opinion universelle pour
le premier trône du monde, le plus doux et le plus glorieux où il fût donné à un homme mortel de commander à des hommes. Trois races de rois, où l'on comptait des saints, des preux, de grands capitaines, des âmes chaudes, des caractères aimables , avaient présidé aux destinées de ce peuple, agrandi et affermi son unité, formé sa langue dans leurs cours , tellement entrelacé leur histoire à la sienne , que dans leurs fautes ils n'en perdaient guère l'affection, et que dans leurs malheurs ils étaient sûrs de la recouvrer. « Si vous perdez encore une bataille, disait Louis XIV au maréchal de Viilars , écrivez -le à moi seul. Je connais mon peuple, je monterai à cheval, je traverserai Paris votre lettre à la main , et je vous amènerai cent mille hommes , avec lesquels je vous dégagerai ou m'ensevehrai avec vous sous les ruines de la monarchie. » Un des caractères de cet amour entre le prince et le peuple était leur commune et inébranlable fidélité à l'Église. Depuis Tolbiac, jamais l'erreur ou l'hérésie n'avait approché l'âme d'un roi de France, et le seul qui en eût été atteint loin des marches du trône ne put y monter qu'en recevant à Saint -Denis, par une abjuration nécessaire, l'onction sans tache de la royauté française. C'était donc au monde ce qu'il y avait de plus catholique et de plus monarchique que notre pays, ses instincts, ses mœurs, ses lois, ses souvenirs : et pourtant c'est ce pays qui est la révolution! Croyez- vous que cela fût possible s'il n'y avait entre la France, telle que le temps l'avait faite, et la révolution telle que je l'ai définie,
une mystérieuse mais réelle affinité? Nos ennemis l'ont remarqué, et même en un sens plus étendu. Ils ont dit que la révolution hantait de préférence les peuples catholiques , que c'était son lieu natal et son lieu d'affection. Faut -il accepter ce reproche ou faut -il le repousser? Est-ce une gloire? Est-ce une honte? Est-ce avant tout la vérité ?
Je crois que c'est la vérité , pour la France du moins.
Le premier caractère de l'esprit moderne, avonsnous dit, est l'amour de cette égalité mesurée que nous appelons l'égalité civile. Or, sans parler de notre nature cordiale, qui nous rapproche les uns des autres et de tout le monde, en nous taisant de la fierté de cœur qui nous rend sensibles au moindre regard qui tombe de haut, ne sont-ce pas nos rois qui, depuis la troisième race, connaissant notre faible, ou notre génie, si vous l'aimez mieux, ont pris à tâche de rapprocher d'eux ce qui en était le plus loin ? Tandis qu'en Angleterre les communes s'unissaient aux barons pour mettre un frein aux excès delà royauté, la royauté française s'unissoit aux communes pour restreindre ou abaisser le pouvoir des seigneurs, alliance diverse et persévérante qui a fait le sort des deux pays : en Angleterre, un patriciat vigoureux se recrutant avec habileté de toutes les illustrations qui surgissent au-dessous de sa sphère; en France, une monarchie incomparable dans sa durée, sa force et sa modération, parce qu'elle avait pour elle le fond du peuple qui
s'élevait avec elle. Dans ce mouvement d'ascension réciproque, où le roi poussait le peuple et où le peuple poussait le roi, l'aristocratie finit par s'amoindrir dans des honneurs de cour, et , bien que son sang, sa fortune et ses traditions fussent toujours au service de la France , il vint une heure où le peuple parut plus grand qu'elle : cette heure fut la révolution. Elle avait commencé avec notre nature ; secondée par notre histoire , elle éclata comme tout ce qui est mûr, par un accident.
J'ai déjà fait remarquer comment la liberté politique était un autre rejeton de notre nature et de notre histoire. Sans doute la France n'eut pas , comme l'Angleterre , l'avantage d'avoir de bonne heure des institutions nettement définies , une charte enchaînant le roi, les barons, les évêques et les communes, dans des droits et des devoirs plus forts que chacun d'eux, et faisant d'eux ensemble un corps aussi grand par la liberté que par l'autorité. Les excès des rois anglais et la tradition germanique, plus vivante au sein de leur peuple, avaient amené, dès le xiii® siècle, ce résultat qui devait survivre aux temps et aux révolutions. La France, plus romaine que n'était l'Angleterre, gouvernée par des rois plus habiles et plus doux, se trouvait satisfaite de garanties moins savamment ordonnées, et qui laissaient au trône appuyé sur l'amour une sorte d'indépendance libérale. Mais si les droits et les devoirs des parties n'étaient pas aussi clairement déterminés, ils n'étaient pas moins vivement sentis, eit la France, sans avoir ni sa charte
ni son parlement, avait aussi ses assemblées et ses libertés. Les états généraux, issus du souvenir des champs de mars et de mai, étaient la dernière forme que le cours des choses avait imprimée à la représentation politique du pays , et , jusque sous Louis Xlil, on les vit réunir en trois chambres toutes les grandeurs qui limitaient la puissance royale, en lui rappelant qu'elle commandait à un peuple où lareligion, la propriété, la justice et la dignité des personnes entendaient être sauves, et qui ne craignait rien, selon une expression fameuse , que la chute du ciel.
Le règne de Louis XIV suspendit par son éclat et son omnipotence le cours naturel de nos institutions. La noblesse se trouva diminuée, le clergé amoindri, le tiers état seul gagnant toujours en industrie et en richesses, mais sans conserver plus que les deux autres ordres sa part de l'ancienne représentation. La liberté subsista dans les mœurs; elle vécut de souvenirs mal définis, d'espérances non moins vagues , dont le Télémaque de l'archevêque de Cambrai fut la plus vive et la plus courageuse expression. L'égalité, retenue, ce semble, par les formes majestueuses qui entouraient toutes choses à Versailles, continuait cependant sa marche, parce qu'on peut bien suspendre la liberté politique en fermant les portes d'un parlement, mais non pas arrêter le sentiment, l'éducation, ie geste et la parole, qui font les hommes égaux.
De l'égalité croissante et de la liberté comprimée naquit la révolution. Elle éclata au xviii« siècle; mais le xviii" siècle n'était pas son père.
Nous avons dit cependant que la liberté religieuse était l'un des trois éléments fondamentaux de la révolution ou de l'esprit moderne, et, sous ce rapport , il semble que rien dans les traditions historiques de la France n'avait préparé l'avènement de ce principe. Mais c'est une erreur facile à dissiper. Au xvi° siècle, si vivant et national que le catholicisme fût parmi nous, il ne put empêcher qu'une partie de la noblesse se jetât dans l'hérésie et y entraînât à sa suite de fortes convictions. Victorieux en Angleterre , non par le libre mouvement des âmes, mais par la plus épouvantable oppression qui fût encore descendue du trône sur des peuples chrétiens, le protestantisme ne put obtenir en France que des succès mêlés de revers , assez grands pour le faire craindre sans être assez grands pour lui assurer l'empire. Au milieu de ces hasards , un des siens , capitaine habile et valeureux , parvint au trône et pacifia la France en donnant aux catholiques le gage de son abjuration, et à ses anciens coreligionnaires la liberté de conscience stipulée dans un édit solennel. Ce fut le point de départ d'un ordre nouveau dans l'Occident. Tandis que l'Angleterre , la Suède et le Danemark accablaient l'Église sous des persécutions confirmées par des lois de fer, la France accordait la hberté à une religion qui n'était pas la sienne et par qui la sienne était opprimée ailleurs. Elle faisait plus encore. Les protestants d'Allemagne et de Hollande ne se maintenaient qu'avec peine contre la prépondérance toujours hostile de la maison d'Autriche : la France
vint à leur secours. On vit dans la guerre de Trente ans le cardinal de Richelieu au nom de Louis Xllï, et le cardinal Mazarin au nom de Louis XIV, soutenir par rintrigue et l'épée la cause du protestantisme, et amener enfin les choses à ce fameux traité de Westphalie, qui assura l'indépendance de la Hollande contre l'Espagne, et confirma les droits acquis par les princes et les pays protestants au delà du Rhin. Pourtant on ne peut pas dire que la France eût alors le sentiment de la liberté religieuse : ce qu'elle avait fait, elle l'avait fait sous l'inspiration de la politique et non de la tolérance, bien que le caractère de Henri IV et le sien propre eussent contribué à la paix de religion.
Un événement inattendu vint, après un siècle, achever l'œuvre commencée par l'édit de Nantes et le traité de Westphahe. Louis XIV, qui avait déjà suspendu le cours de la liberté politique, se trouva importuné de la présence des protestants dans son royaume, seul reste d'un pouvoir qui ne fût pas le sien ou d'une pensée qui méconnût la sienne. Il révoqua l'édit de Nantes. Les supplices et les misères qui furent la suite de cet acte accompli en pleine paix éveillèrent en Europe, et plus tard en France , un sentiment d'horreur qui ne s'est jamais éteint. La reine Christine de Suède écrivait de Rome, le 2 février 1686 : « Le projet de convertir les héré- « tiques et les infidèles est très - louable , mais le « mode est nouveau; et comme Notre-Seigneur ne « s'est pas servi de cette méthode pour convertir le « monde, elle ne doit pas être la meilleure. J'admire
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a et ne compronas pas ce zèle el celte politique su- « périeure à ma capacité, et je suis satisfaite de ne « pas les comprendre... J'ai à cœur autant que la « vie l'intérêt commun de l'Église; mais cet intérêt « précisément me fait envisager avec douleur ce a qui arrive, et je vous avoue que j'aime assez la « France pour déplorer la désolation d'un si beau u royaume (1). ))
Sans doute on avait vu en France contre les Albigeois, et même contre les protestants, de grandes rigueurs. Mais les uns et les autres étaient armés , ils étaient comptables d'une agression violente contre les choses les plus sacrées en elles-mêmes et les plus chères à la conscience des peuples : ici la paix était ancienne et évidente pour tous. Ce n'étaient plus des hérétiques abjurant par un acte de volonté personnelle l'Église où ils avaient été reçus et nourris : c'étaient des générations nées dans l'erreur, sous la protection de traités solennels , et en qui le sang et l'éducation avaient gravé la foi de leurs aïeux. Jamais l'Église, même au temps de sa plus grande puissance civile ,' n'a confondu des peuples appartenant au schisme ou à l'hérésie par le fait de la tradition, avec des hommes baptisés dans sa lumière et dans sa charité , et se séparant d'elle hautement par une prévarication de leur propre esprit. Si elle a tenu ceux-ci pour coupables devant Dieu et devant les lois pénales de la chrétienté politique-
(1) Lettre au chevalier de Terlon , ancien ambassadeur de France en Suède.
ment constituée, elle a toujours environné ceux-là d'une maternelle compassion. C'est l'Église qui protégeait les Juifs, au moyen âge, contre la haine populaire et contre la savante rapacité du fisc. C'est elle qui, ayant à sa disposition pendant deux siècles des armées de croisés, ne les employa qu'à défendre l'Église grecque contre ses ennemis, et excommunia par les foudres d'Innocent III les glorieux fondateurs du royaume latin de Constantinople, parce qu'ils avaient violé les droits d'un peuple qui était cependant hérétique , schismatique , et , de plus, sans reconnaissance et sans foi pour ses libérateurs.
La reine Christine exprimait donc les vrais sentiments de l'Église en témoignant sa douleur des poursuites sanglantes exercées contre des populations qui n'avaient failli à aucun devoir civil, et qui, en demeurant fidèles à leur conviction religieuse, ne faisaient qu'obéir à l'éducation qu'elles avaient reçue de leurs pères sous le bénéfice traditionnel des traités publics. Ce que pensait et ce qu'écrivait de Rome la reine de Suède, l'Europe le pensa , l'écrivit, le publia, et les adulations prodiguées à Louis XIV pour un acte dont il ne prévit ni ne connut jamais les suites , ne tardèrent pas à s'évanouir sous le poids d'une opinion qui est devenue celle du monde. Le xviii^ siècle recueillit cet héritage, il n'en fut pas l'auteur. Quand des peuples tout entiers se séparent de l'unité divine, tôt ou tard la tolérance qui rejette le glaive sans désarmer la foi s'introduit au fond des cœurs. On se lasse de s'exterminer de part et
d'autre sans profit pour Dieu ni pour les liommes , et le jour arrive où le genre humain recueilli , la main sur ses blessures et l'esprit levé vers son Père, n'attend plus que de la charité le triomphe de la vérité.
Telles sont, Messieurs, les véritables origines de l'esprit moderne. Le xviii*^ siècle peut-être en hâta le développement; mais ce fut pour leur malheur bien plus que pour leur progrès. Instrument de scepticisme et de matériaUsme, le xviii*^ siècle a corrompu tout ce qu'h a touché, môme le bien. C'est à lui que notre âge doit ses impuissances et ses douleurs; c'est lui qui a préparé les excès, qui cause les défaillances, et si tout ce que nos pères nous ont légué d'aspirations et d'efforts devait périr sans fruit, les générations futures , en retrouvant nos maux dans notre histoire , n'accuseraient pas ce que nous avons aimé, mais elles nous accuseraient d'avoir mal servi ce que nous avons sincèrement et légitimement voulu. Et si nous servons mal de généreux vouloirs, si notre âme n'est pas aussi grande que nos vœux, il faut croire que deux sangs coulent à la fois dans nos veines partagées : le sang fécond de l'antiquité chrétienne et le sang énervé d'un scepticisme corrupteur. L'un nous pousse aux abîmes où rien ne s'assoit, puis aux découragements où tout se flétrit : l'autre, à travers nos élans et nos chutes, nous ramène à Dieu, qui est le principe de toutes les saintes causes, le gardien de tous les désirs justes, et qui seul, par les hommes de foi, a créé les siècles où le genre humain se regarde pour s'csti-
mer. Notre siècle sera-t-il un de ceux-là? A-t- il assez souffert pour être une victime pardonnée, assez fait pour être un instrument élu , Dieu seul le sait. Pour nous, quoi qu'il en soit du jour et de l'heure, nous n'avons point écrit ces pages sur des ruines ; mais que Carthage ou Palmyre fût à nos pieds, nous n'avons entendu que la voix qui disait au prophète : Fils de rhomme, ces ossements sont mon peuple. Ils disent : Nous sommes desséchés , et il n'y a plus d'espérance. Mais toi, dis-leur: Voici la parole de Dieu sur vous : Je vous enverrai un esprit, et vous vivrez (1).
(1) Ezéchiel, chap. xxxvii , vers. 11 et 12.