VIL
qu'aux catacombes un asile grand et saint. Rome fut cet asile choisi de Dieu. La liberté de l'Église et du monde quitta les tombeaux pour monter sur le trône, à la place des césars. Si les césars reviennent, la liberté sait la route, elle redescendra aux catacombes, et Tacite, réveillé au bruit de leur retour, reprendra cette plume avec laquelle il écrivit pour Dieu la vengeance des hommes.
On dit encore que Dieu tut bien lent à faire du Pontife un roi. Oui, Dieu agit lentement, parce qu'il agit naturellement. Il y a entre lui et nous cette différence qu'il y avait entre les vers de ces deux poêles grecs, dont l'un en écrivait cent par jour, et l'autre ne pouvait en écrire que trois. « Vous allez vile, disait celui-ci; mais vos vers ne dureront que trois jours, et les miens seront immortels. » Il en est ainsi de l'action de Dieu comparée à la nôtre. Nous créons pour un jour ; Dieu crée pour les âges , et ce qu'il fait demeure sur nos ruines avec la mission de les réparer. Tant que l'empire romain subsistait, la souveraineté temporelle du Pape n'eût été qu'une illusion en présence de cette force gigantesque et unique qui opprimait tout. Mais dès que la confédération européenne se fut formée du mélange des barbares avec les débris de l'empire, alors il fut utile et possible au Pontilîcat d'avoir une couronne, un peuple, une patrie , et de tenir sa place dans la majesté de la république chrétienne.
Il faut aussi remarquer qu'avant la division de l'empire en peuples d'origines, de langues et de mœurs diverses , un Pape élait toujours de la nation
de tous, tandis qu'aujourd'hui, s'il élait sujet d'une puissance , il apparaîtrait aux autres comme un étranger, un captif et un instrument.
On dit enfln que la souveraineté temporelle ne donne au Pape qu'une indépendance apparente, et que les exigences sans fm d'une diplomatie désarmée lui font une sujétion plus grande que celle d'un simple évêque gardé dans sa liberté par sa foi. Sans doute un simple évêque peut être un défenseur intrépide de l'Église; Athanase l'a prouvé surabondamment, et de nos jours l'archevêque de Cologne, Mgr Drost de Wischering, en a renouvelé l'admirable démonstration. Mais, bien que la liberté de l'Église soit sous la garde de tout chrétien , de tout prêtre, de tout évêque, elle n'est en aucun d'eux la liberté totale et suprême de la chrétienté. Leur chute ou leur martyre ne saurait être le malheur ou le triomphe universel , tandis que sur le front du Pape et dans un seul de ses cheveux blancs repose la liberté chrétienne tout entière, ce qui l'expose à des séductions et à des violences telles, qu'une longue continuité d'hommes n'est pas capable d'en soutenir l'épreuve dans une situation non protégée elle-même par un secours permanent. Ce secours est dans la souveraineté. 11 est vrai qu'elle entraîne bien des condescendances; mais cela même est voulu de Dieu. Condescendre dans les choses d'un ordre inférieur, résister au sommet du devoir et du péril, ce fut toujours le caractère du pontificat romain. C'est ce mélange de tendresse et de force qui compose la nature évangélique, subUme tempéramicnt qui fut celui du Christ
et qu'il a transmis à son vicaire pour être sa figure , son glaive et son bouclier.
Il ne s'agit pas, me dira-t-on, d'enlever au Pape sa couronne, mais de la diminuer. Que répondrait la France si on lui proposait d'abaisser la sienne? Le territoire est divisible, le droit ne l'est pas. La terre est un champ qui se partage, l'honneur est une idée qui demeure ou qui périt tout entière. La volonté de Dieu avait préparé à l'Église un patrimoine, de grands hommes l'avaient servie dans ce dessein , les siècles avaient raffermi l'œuvre née de leur concours et donné au père commun de deux cents millions d'hommes un peuple et une patrie : qu'y avait-il de plus sacré? Ni la nationalité ni l'unité de l'itahe n'étaient intéressées à ce qu'on portât sur ce grand ouvrage une main qui l'ébranlàt. .
Des passions, il est vrai, des erreurs et des tempêtes grondaient autour du vieil édifice ; mais nul n'en était étonné dans un siècle qui a vu Louis XVI tomber sur l'échafaud, Napoléon mourir à Sainte- Hélène , Louis-Philippe en exil, et on s'attendait à ce que la France, fille aînée du Saint-Siège, lui prêterait le secours du temps et celui du respect. L'Autriche arrêtée par nos victoires, il ne fallait, en effet, à Rome que du temps et du respect, armes saintes qui n'eussent coûté qu'un grand dessein dans un grand cœur. L'Italie se fût calmée dans son triomphe, l'air de la liberté l'eût rapprochée de Dieu, et Dieu de la justice ; plus heureuse que la France, elle n'aurait pas eu de sang dans l'histoire de sa résurrection politique, et un jour le souvenir de Char-
lemagne, ravivé par la reconnaissance, eût erré sur le tombeau du prince qui eût sauvé deux fois l'Italie, d'abord de l'étranger, puis de ses propres erreurs. Maintenant faut-il désespérer? Avant-hier l'histoire écrivait une belle page, hier une page triste ; demain elle tracera la troisième , et Dieu seul la connaît.