AU QUATRIÈME SIÈCLE
Le IV® siècle est comme le portique des grands siècles chrétiens, de ceux qui furent marqués par des événements considérables au point de vue des droits et du règne de la vérité, par des hommes éminents dans la doctrine, par des princes d'une prédestination singulière, par des institutions religieuses qui ont exercé sur le développement ultérieur du christianisme une influence durable et puissante. Au iv® siècle, l'événement qui domine tout, c'est l'apparition imprévue du premier prince chrétien, et, par suite, l'introduction de l'Église dans la vie publique de l'empire et de l'humanité. Jusque-là l'Église, quoique hiérarchiquement organisée et formant en elle-même une société parfaite , avait vécu au forum de la conscience, élevant déjà
des temples pour ses fidèles , mais des temples obscurs, plutôt méprisés qu'acceptés par les magistrats civils. Le Panthéon ne s'était point ouvert encore pour le Dieu véritable, et si quelque empereur, soucieux de tolérance ou de philosophie, avait discerné le Christ dans l'ombre éclatante que lui faisaient ses adorateurs, il avait tout au plus placé son image, avec ses dieux domestiques, au foyer solitaire de son culte privé. Les persécutions avaient bien resplendi sur ce fond mystérieux; le sang, qui est la plus pure et la plus invincible des couleurs, quand il est répandu pour la justice, avait révélé au monde la doctrine et la hiérarchie de l'Évangile. La société des âmes , enfin , se montrait sous la société corrompue des temps et des mœurs antiques. Mais que César pût devenir chrétien, qu'il fût à la veille de l'être, que déjà, sous la pourpre qu'avaient portée tant de monstres, battît le cœur qui, le premier, malgré l'orgueil du pouvoir absolu, s'humilierait devant la croix de Jésus-Christ, c'était là une chimère qui ne venait à l'esprit de personne, ni dans le camp des bourreaux, ni dans celui des victimes. Les chrétiens, loin d'y travailler, n'y avaient pas même songé.
Us savaient sans doute, par l'histoire des patriarches , que toutes les nations avaient été bénies ; ils avaient entendu les prophètes les déclarer appelées, et saint Paul lui-même, tout proche d'eux, prendre hardiment le titre d'Apôire des nations. Mais ils s'expliquaient ce langage par la volonté de Dieu de sauver tous les hommes , quel que fût leur peuple
ou leur condition , et plus le christianisme leur semblait universel de sa nature, moins ils concevaient peut-être qu'il se nationalisât en entrant dans la société civile et politique comme un de ses éléments. C'était une erreur. La nationalité n'est point opposée à l'universalité. Si dans les siècles païens il en avait été ainsi , cela tenait à l'impuissance de la raison et du polythéisme pour unir les homm.es entre eux, mais non pas à l'essence des choses. Le genre humain est un par son origine, malgré la différence des races; il est un par sa nature, malgré la différence des aptitudes ; il est un par la terre qu'il habite, malgré les frontières que lui tracent diversement les fleuves, les montagnes et les mers; il est un par sa destinée, malgré la fortune variable des parties dont il est composé; il est un, enfin, par la vérité qui éclaire son intelligence. Partout l'unité le contient sans détruire la distinction, et si la distinction l'emporte jusqu'à devenir séparation, comme au temps du paganisme, c'est le signe d'un ordre corrompu, mais non d'une contradiction réelle entre l'unité et la variété , entre l'universalité et la nationalité. Jésus -Christ, en fondant la société universelle des âmes, n'avait pas entendu détruire la société civile , et il n'avait pas entendu davantage les tenir dans un état de lutte ou de réciproque impénétrabilité. Tout est harmonie dans le vrai, et, à mesure que le christianisme se rattachait un plus grand nombre d'esprits , il devait inévitablement venir une heure où les deux sociétés, l'Empire et l'Église, se reconnaîtraient et se tendraient la main.
Mais où, quand, comment, par qui? Et puis, tout en posant comme pierre sacrée de Talliance la distinction et la légitimité des deux ordres, tout en saluant du nom de souveraine la hiérarchie de l'un et de l'autre , il fallait bien que le chef de l'Empire , que César, en tant qu'âme rachetée par Jésus-Christ, s'humiliât de ses fautes, les confessât, en reçût la pénitence et le pardon aux pieds d'un prêtre , c'està-dire aux pieds d'un de ses sujets. Quel abaissement! et était -il espérable? Était-ce sans raison que TertuUien en doutait dans cette phrase célèbre : « Si les Césars pouvaient devenir chrétiens , ou les chrétiens devenir Césars ? »
Il n'y a donc pas dans l'histoire du christianisme d'événement plus extraordinaire que celui-là ; il n'y en a pas qui ait dû remuer les contemporains avec autant de puissance, m qui appelle encore aussi vivement l'étude de la postérité. Le siècle où nous sommes ajoute à cette étude un intérêt nouveau. Tandis qu'au iv® siècle le monde tendait à se rencontrer avec l'Église, on pourrait croire, si l'on s'en tenait aux apparences, qu'aujourd'hui c'est le mouvement contraire qui cherche à s'opérer. On dirait qu'après quinze siècles d'union le monde est las de l'Église, l'Église lasse du monde, et que l'heure approche où l'œuvre qui porte le nom de Constantin disparaîtra dans l'avènement et le règne d'une autre pensée, soit que la Providence permette cet essai pour en démontrer l'erreur, soit plutôt que l'alliance des deux sociétés, sans périr au fond, doive prendre une forme qui, en la rendant plus souple,
la rende aussi plus utile aux deux grands intérêts de l'humanité. Mais, qu'il en soit ainsi ou autrement , il est hors de doute que l'époque de Constantin nous touche en ce moment plus qu'elle ne le faisait sous Louis XIV ou sous saint Louis, et que M. Albert de Broglie, en essayant de la peindre, a pressenti qu'il irait à notre cœur et attirerait notre attention.
Ce n'était pas assurément la première fois que j'appliquais mon esprit à la connaissance de ce grand événement; mais, je l'avoue, nul encore ne m'en avait fait saisir le côté dramatique et profond comme son nouvel historien. La scène s'ouvre par une peinture large et érudite de l'état de l'Empire et de l'Église au commencement du iv^ siècle. On mesure du regard cette immense unité romaine ébauchée par la république , achevée par les Césars, qui ont attiré à eux toute juridiction, et dont le moindre signe se fait obéir des colonnes d'Hercule au Bosphore cimmérien , des cataractes du Nil aux sommets de la Calédonie. Mais c'est en vain que leur pouvoir, servi par une multitude de soldats et par une multitude plus nombreuse encore de fonctionnaires, atteint tout homme et toute chose sur cette vaste étendue de pays. Rome est déjà morte, et rien n'est vivant autour d'elle. La poésie, l'éloquence, l'histoire, n'ont plus de voix digne d'être entendue; les arts tombent; la langue prend un accent et des formes qui lui ôtent son antique majesté sans lui donner de jeunesse; le courage militaire se réfugie chez les barbares que l'Empire prend à sa
solde; les populations diminuent, et une pauvreté croissante étonne le fisc, qui se montre plus avide à mesure que ses tributaires produisent et possèdent moins : la gloire, l'intelligence, la valeur, la richesse , la vie enfin s'est retirée de ce grand corps , où un seul homme, à force d'être tout, a fini par n'être rien lui-même , si ce n'est le gardien adoré de la bassesse et de la misère de tous. Voilà Rome à l'entrée du iv® siècle. En trois cents ans de despotisme, le peuple qui gouvernait le monde a perdu jusqu'à la pudeur de la servitude; il ne regrette rien du passé, et il n'attend de l'avenir que le pain et le sang que lui jettent ses maîtres pour en obtenir les applaudissements qu'il donnait autrefois aux Scipions. Le sénat, jouet tour à tour delà populace de Rome et de celle des camps , fait des empereurs qui tantôt le méprisent jusqu'à l'épargner, tantôt l'estiment assez pour l'égorger, et il porte ainsi son nom , dernière image de la République, de l'opprobre qui finit à l'opprobre qui commence. Quant au prince, né du crime ou du hasard, sans aïeux comme sans héritiers, il passe sur ce trône que les Antonins honorèrent sans pouvoir le fonder, demandant au sénat des adulations qui trompent le peuple, au peuple des cris qui le trompent lui-même, et à la guerre, quand il le peut, des victoires qui trompent le soldat. Mais on ne peut pas tromper la nature des choses, et, un jour ou l'autre, une trahison préméditée ou imprévue livre le trône à un autre infortuné, quelquefois malgré lui-même, témoin ce Saturnius proclamé par les
légions, et qui leur disait: « Épargnez - moi , mes amis , vous ne savez pas ce que c'est que d'être empereur. »
Il était impossible toutefois qu'il ne se rencontrât pas dans ce chaos sanglant et abject quelque homme de génie qui en fût touché et qui tentât de régénérer l'Empire. Si corrompue que soit une société, si lâches que soient des siècles, la Providence y permet encore l'apparition de l'espérance et la ten tative du bien. Dioclétien joua ce rôle à la fin du 111*^ siècle et au commencement du iv®. Soldat de fortune, il eut dans son âme, qui était généreuse, la révélation du mal et le désir d'y remédier. Il comprit, ce qui est admirable, que l'Empire était trop vaste , et le premier, depuis Auguste , il eut l'insigne honneur de diminuer son pouvoir pour sauver le monde. Ce trait si rare , si opposé à la passion d'agrandissement , qui est l'écueil ordinaire des princes et des peuples , a donné dans l'histoire à Dioclétien une figure remarquable, rehaussée encore par son abdication et sa retraite volontaires à la fin de sa vie ; et si , digne de luimême jusqu'au bout, il eût résisté aux suggestions qui en firent un persécuteur des chrétiens , peutêtre eût- il placé son nom parmi ceux qui ont voulu le bien des hommes, encore qu'ils n'y aient pas réussi.
L'Empire était partagé ; mais ce partage , en affermissant les ressorts de l'administration et en protégeant les frontières , avait détruit l'ombre d'unité qui restait encore au monde romain. Rome elle-
même , délaissée pour d'auLres capitales plus voisines du péril et mieux appropriées aux délimitations qui venaient d'avoir lieu , ne conservait plus que la majesté de ses souvenirs, et son nom, s'il ralliait encore les peuples qu'elle avait soumis et gouvernés , ressemblait au drapeau de la patrie porté par des mains étrangères, symbole de confusion plutôt que d'unité.
Tandis que cette unité, qui fait le fond de toute existence et de tout ordre, s'écroulait dans l'Empire, celle de l'Église se fortifiait et s'étendait chaque jour. Qu'ils soient un comme nous sommes un , avait dit Jésus-Christ près de mourir, et cette prière prophétique , arrosée du sang d'un Dieu , n'avait cessé depuis lors d'agir avec efficacité. Au lieu d'une religion divisée dans ses dogmes et dans son culte, comme était le polythéisme , le monde avait reçu la semence d'une toi sûre d'elle -même, parce qu'elle venait de Dieu , et qui , laissant de côté par l'anathème tous ceux qui la violaient ou la faussaient dans le moindre de ses éléments , s'avançait avec la multitude des esprits droits dans un progrès plein d'immutabilité. Ce que la foi donnait d'assiette à l'intelligence , la morale de l'Évangile le donnait au cœur, et l'Eucharistie, centre unique du culte, en perpétuant la présence du Dieu fait homme au milieu de ses fidèles , rattachait toutes les âmes à l'adoration et à l'amour de sa seule personnalité. En même temps , de peur que la raison et la liberté révoltées ne disposassent tôt ou tard en maîtres des choses du ciel, une hiérarchie très -simple, ayant à
sa lête un pontife unique, représentant et vicaire du Christ sur la terre, maintenait, en la propageant, l'institution qui devait sauver le monde. Que pouvaient des religions sans fondement, sans lien, sans histoire, sans chasteté', contre celle-ci ? Que pouvait une philosophie épuisée de disputes et impuissante sur les peuples contre cette philosophie qui parlait une langue entendue de tous? Que pouvait l'État, machine délabrée, contre cette société douce et forte qui s'insinuait par tous les pores de la conscience , en lui donnant la paix, l'honneur, la dignité, la vertu, le présent et l'avenir? Il en est de la vérité et de l'amour, qui sont la substance du christianisme, comme de la lumière et de la chaleur : on peut bien écrire contre elles , on peut trouver qu'elles ne sont pas ou qu'elles sont funestes ; mais elles donnent la vie à ceux-là mêmes qui les outragent, et, en les blasphémant, on les reconnaît.
L'unité chrétienne, d'ailleurs, n'attaquait pas l'unité civile. On ne voyait pas les chrétiens prendre parti contre l'Empire, insulter Rome ou souhaiter sa chute : ils remplissaient mieux que d'autres leurs devoirs de citoyens, et, sauf les pratiques d'idolâtrie que leurs mains repoussaient, parce que leur foi les réprouvait , ils n'étaient absents d'aucun service ni contempteurs d'aucune fidéhté. Il fallait , pour en faire des criminels, les poursuivre dans leur conscience, et qu'y trouvait-on? la probité, la justice, la droiture, la pureté des mœurs, la foi et l'obéissance à Dieu, une raison cultivée, toujours
prête à rendre compte de ses croyances, une paix divine dans une condition humaine Aussi le fer et le feu n'y purent rien, et, après dix persécutions en trois siècles, l'Empire allait enfin, par la plus étonnante des révolutions, prendre la croix et l'adorer.
Tel est le préambule qui nous ouvre, dans le livre de M. Albert de Broglie, la scène du iv^ siècle. Ces deux cents pages , écrites avec fermeté et précision , quelquefois avec grandeur , renferment une apologie substantielle du christianisme. Elles accusent une foi profonde , qui émeut dans un homme encore jeune, sorti des rangs élevés de la société, et une érudition solide, qui est la preuve d'un travail mis depuis longtemps au service d'une cause vénérée.
Ce n'était ni de l'Italie ni de l'Orient que devait être appelé l'homme unique à qui la Providence avait destiné la mission de proclamer du haut du trône le triomphe du christianisme sur le monde. Il y avait en Gaule un prince modéré de caractère , qui , sommé par ses collègues à l'empire de persécuter les chrétiens, avait refusé d'obéir, et maintenu par cette résolution la gloire de son règne et la paix de ses États. Ce prince, déjà vieux, mais plus usé pourtant par les fatigues militaires que par le nombre de ses années, avait un fils, jeune homme connu déjà des légions et aimé d'elles pour sa valeur; cher à l'Occident à cause de son père, cher aussi à l'Orient, qui l'avait vu de plus près, et qui , outre le courage, avait admiré en lui sa grâce, sa
bonne mine, et ce je ne sais quoi que Dieu met sur le front des hommes qu'il prépare de loin à le servir près des nations. Il s'appelait Constantin. Quand on a suivi dans M. de Broglie cette carrière qui n'a point de semblable dans l'histoire , le sentiment qui reste est un mélange douloureux de surprise, d'estime, d'admiration, d'accablement et de pitié , qu'on ne saurait rendre par aucune expression.
Constantin fut-il sincère ? C'est la première question pour lui comme pour tout homme. Fut-il convaincu de la foi qu'il embrassait, ou bien, politique vulgaire, accepta- t-il un grand fait, qu'il jugeait accompli, sans autre mérite que de discerner où était l'avenir avec la vie? En lisant M. de Broglie, tout calme et réservé qu'il est , on ne saurait douter un moment de la sincérité de Constantin , et c'est là l'intérêt saisissant qui nous attache d'abord à lui, intérêt sans lequel la plus magnifique existence n'est qu'une pure comédie. Auguste fut un comédien, Constantin était un croyant. Lorsqu'au pont Milvius, en face de Rome, l'âme pleine de doute sur ce qui allait arriver, il se demanda quel Dieu il appellerait à lui, cette consultation avec lui-même était vraie. Il avait vu, tout jeune, en Orient, le spectacle affreux de la dernière persécution , et en Occident, près de son père, le spectacle tout différent du christianisme paisible et honoré. Il avait vu son père mourir en honnête homme , respecté de la fortune et aimé de ses peuples, tandis qu'à l'autre extrémité de l'Empire, des morts tragiques avaient frappé
tour à tour les persécuteurs de la nouvelle foi. Ce contraste lui était présent; et, à la veille de voir son propre sort décidé par une bataille, il était naturel qu'il en fût ému. Vainqueur, il mit beaucoup de mesure dans l'expression de ses sentiments ; il ne se proclama pas chrétien, mais il ne parut ni au Capitole, ni dans les temples, ni à aucun sacrifice en l'honneur des dieux, et un édit solennel annonça bientôt à tout l'Empire que le christianisme était libre.
D'autres faits, se suivant d'année en année , sous l'inspiration manifeste de l'Évangile, trahirent l'onction secrète qui pénétrait de plus en plus le cœur du prince. En novembre 314, il défend aux juges d'infliger la peine capitale sans la confession de l'accusé ou le témoignage unanime des accusateurs. En mars 318, il écrit ces belles paroles : « Que ceux qui sont condamnés , soit aux jeux des gladiateurs, soit aux mines, ne soient pas marqués sur le front, afin que la majesté du visage, qui est formé à l'image de la beauté céleste , ne demeure pas déshonorée. » Dans le cours de la même année , il écrit au préfet Ablave : « Qu'une loi soit promptement affichée dans toutes les villes d'Italie pour détourner les parents de porter sur leurs enfants nouveau -nés une main parricide, et disposer leurs cœurs à de meilleurs sentiments. Veillez avec soin à ceci, que, si un père apporte son enfant en disant qu'il ne peut le nourrir, on lui fournisse sans délai la nourriture et le vêtement; car les soins du nouveau -né ne peuvent souffrir aucun retard, et nous ordonnons que notre
fisc aussi bien que notre trésor privé subviennent indistinctement à cette dépense. » En 321 , il écrit : « Nous avons appris que les habitants des provinces, souffrant de la rareté des vivres, vendent et mettent en gage leurs propres enfants. Nous ordonnons donc que ceux qui sont trouvés dans cette situation, sans aucune ressource personnelle, et ne pouvant soutenir qu'à grand'peine leurs enfants , soient secourus par notre fisc avant qu'ils tombent sous le coup de la misère. » L'année précédente, dans un décret sur la procédure pénale , il ordonnait que les procès criminels fussent examinés en toute diligence, et que, s'il fallait retenir les prévenus en arrestation, on ne leur mît point d'entraves trop serrées, pénétrant dans les chairs , mais des chaînes lâches qui ne les fissent pas trop souffrir, et qu'on ne les jetât pas dans des cachots , mais en des lieux où il y eût de l'air et du jour : a Car, disait -il, la peine de la prison , trop douce pour des coupables , est bien dure pour des innocents. » Dès 314, une loi avait déclaré la liberté ionprescriptible par son essence , et, en 316, dans un rescrit adressé à un évêque, il était dit : « Il m'a plu depuis longtemps d'établir que, dans l'Église catholique, les maîtres puissent donner la liberté à leurs esclaves , pourvu qu'ils le fassent en présence de tout le peuple assemblé et avec l'assistance des prêtres chrétiens, et que, pour garder mémoire du fait , quelque écrit intervienne où ils signent en qualité d'acteurs et de témoins. » Enfin, deux lois de 321, plus populaires encore que les autres et destinées comme les précédentes
à adoucir le sort des pauvres et des malheureux, avaient interdit de se livrer le dimanche à d'autres labeurs que les travaux pressés des champs et à tout autre acte civil que l'émancipation d'un esclave.
Cette admirable suite d'ordonnances est demeurée dans l'histoire pour y témoigner à jamais du progrès lent et sérieux qui s'accomplissait dans la conscience de Constantin sous l'empire des succès que Dieu lui avait donnés. Chaque victoire, au lieu d'éblouir cet homme, lui avait dessillé les yeux, et lorsque enfin, dix ans après la bataille du pont Milvius, le sort des armes , en condamnant encore une fois dans la personne de Licinius le paganisme aux abois , eut mis l'Orient et l'Occident dans les mains prédestinées du héros , il fut saisi d'un tel élan de reconnaissance pour Dieu et son Christ, qu'il crut devoir confesser sa foi à la face de l'univers. 11 le fit dans une proclamation adressée à l'Orient , où il racontait avec une sorte d'effusion tout ce qui lui était arrivé dans sa jeunesse , et comment, du cours même des choses dont il avait été le témoin et l'acteur, il avait été amené à conclure la divinité du christianisme. Puis, cessant de parler aux hommes et se tournant tout d'un coup vers Dieu , il s'écriait : « 0 Dieu très -bon et très- grand, sois clément et propice envers tes créatures qui habitent l'Orient. Daigne leur apporter le salut par le ministère de ton serviteur. Ce n'est pas sans motif que je te demande un tel bienfait. C'est sous ta conduite et tes auspices que j'ai accompli tant de choses salutaires.
C'est en portant ton symbole devant les armées que je les ai conduites à la victoire. Voilà pourquoi je t'ai consacré mon âme avec un mélange de respect et d'amour; car j'aime ardemment ton nom, et ta puissance, que tu as manifestée par tant de signes et par laquelle tu as confirmé ma foi , m'inspire une terreur religieuse... Je désire gouverner ton peuple paisiblement pour l'utilité commune du monde entier. Que ceux qui sont encore dans Terreur prennent avec les fidèles leur part de la paix générale. Le rétablissement d'un régime équitable et commun pourra contribuer peut-être à les ramener au droit chemin. Que personne n'inquiète son prochain. Que ceux qui se refusent à ta loi conservent les temples de l'erreur, puisqu'ils le désirent; nous, nous habiterons la splendide demeure de la vérité que tu as préparée pour nous, et nous souhaitons à ceux qui ne partagent pas notre opinion de jouir comme nous de la concorde universelle. »
Ce langage, le plus noble et le plus touchant qu'un prince ait jamais parlé à ses sujets, indique l'abîme que Dieu venait de creuser entre la puissance antique et la puissance chrétienne. Il y règne, avec l'accent d'une conviction ardente, un sentiment de tolérance qu'on pourrait appeler virginal, tant il est pur et de premier jet, et ce n'est pas le trait qui nous assure le moins de la sincérité de son auteur. Encore que çà et là Constantin ait sévi contre des hérétiques coupables de divers désordres, on sent dans tous ses actes le désir de persuader les intelli-
gences plutôt que de les soumettre par l'action légale de l'autorité. Il tombe même quelquefois dans des discussions naïves , quoique fort sérieuses , et ce léger ridicule de la plume impériale est un gage nouveau de l'ardeur qu'il mettait à convaincre et à convertir.
Ce fut donc, je le répète, un homme sincère, et c'est là le charme tout -puissant de sa vie. Au lieu d'un sycophante couronné par le hasard des batailles et se servant du christianisme pour asseoir sa fortune , on â'ouve une âm^e vraie , un cœur d'homme, un homme croyant à ses actes, parlant, agissant sous l'empire d'une conviction qu'il partage avec d'autres créatures, et qu'il souhaite commiuniquer par amour du genre humain dont Dieu l'a fait maître. Il se trompa souvent, nous le verrons; il était le premier dans celte voie, et, à moins d'une infaillibilité surnaturelle, il lui était impossible de ne pas se tromper : mais ses erreurs mêmes ont un cachet de bon vouloir, et quand il tombe sur le vrai, comme au concile de Nicée, il n'y a rien de plus dramatique et de plus auguste que l'immensité de sa joie. Après avoir eu l'étonnante pensée de réunir les évoques de la chrétienté pour décider, au nom de Dieu , du dogme fondamental du christianisme, il ne songe pas à les craindre ni à les dominer; il n'a ni peur ni jalousie de cette puissance nouvelle, dont il vient de rassembler les éléments dans un sénat plus majestueux que le sénat romain. Ce qui sort de toute sa personne, c'est une sorte d'ivresse subhme qui arrache des larmes. Le premier
entre les mortels , il voit dans sa maison la vérité vivante en une hiérarchie créée de Dieu , et de ses lèvres, que vingt ans de victoires et de paix ont rendues toutes-puissantes, il baise amoureusement les cicatrices de ces martyrs qui , après avoir témoigné de leur foi par leur sang, vont lui donner dans un second témoignage la sanction du droit et l'éternité d'un oracle.
Constantin mourut découragé et triste, dernier signe de sa bonne foi. Rien ne dégoûte les ambitieux. Gomme ils font tout pour eux-mêmes, la réalité ou l'espérance du succès leur suffît toujours. Mais quand on a consumé sa vie dans un travail désintéressé, et qu'à la fm d'une longue carrière on voit la difficulté des choses l'emporter sur le désir et les efforts , l'âme , sans se détacher du bien , éprouve l'amertume d'un sacrifice qui n'est pas récompensé, et elle se tourne vers Dieu dans une mélancolie que la vertu condamne , mais que la bonté divine pardonne. Constantin avait aimé passionnément le triomphe de l'Éghsc, non pas seulement parce que c'était le sien , mais parce que c'était celui de la vérité et du salut sur la terre; il y avait mis sa foi et son génie tout entier. Or, par un malheur dont il ne comprenait pas bien les causes, il avait passé son règne au milieu des inextricables divisions du christianisme victorieux, incapable d'y porter remède ou d'en saisir les raisons, et ajoutant lui-même aux maux de l'Éj^lise par la passion sans prudence avec laquelle il travaillait à les terminer. Longtemps il ignora son impuissance, lui qui pou-
vait tout. Mais , quand il la vit enfin , ce regard tombé sur la misère de l'homme et sur la sienne propre le blessa d'un coup qui le détrompa de la terre.
On croit voir, on croit entendre ce prince infortuné, lorsqu'à bout de conjectures et de tentatives il fait venir Arius pour la dernière fois , et lui adresse cette apostrophe suppliante: « Puis -je me fier à vous? Êtes-vous bien réellement dans la foi catholique? » Et, sur l'afQrmation avec serment du sectaire : c( Allez donc, et, si votre foi est saine, que votre serment vous garde; mais, si votre foi est impie, que Dieu punisse le parjure! »
Cet appel à Dieu fut entendu ; mais le coup de foudre qui abattit Arius ne releva pas le courage sexagénaire du grand homme. Il y avait d'ailleurs d'autres blessures dans son âme. Père heureux dès sa jeunesse, il avait eu d'un premier et honorable amour un fils digne de lui. Ce fils avait grandi sous les yeux de son père, auquel il rappelait les temps qui avaient précédé sa fortune; et l'Empire, en voyant dans ce jeune homme les qualités les plus aimables unies à une grande vertu militaire, féUcitait l'empereur de ce que le Ciel lui avait préparé dans le premier- né de son sang un successeur qui pourrait l'égaler. Tout à coup on apprend que ce prince a été arrêté, conduit dans une ville obscure de ristrie, supplicié sans procès pour des causes inconnues, en môme temps que le fils de Licinius, propre neveu de Constantin par sa mère, était mis à mort à l'âge de douze ans. Au bruit de cette tragé-
die, la mère de l'empereur, l'impératrice Hélène, accourt de l'Orient à Rome. Elle voit son fils, et lui fait discerner dans la jalousie de sa seconde femme, l'impératrice Fausta, le principe secret des malheurs qui viennent de s'accomplir. Constantin , au lieu de s'accuser lui-même de sa crédulité et d'apaiser sa conscience par une généreuse dissimulation, fait périr sa femme et ses principaux conseillers dans un carnage qui épouvante jusqu'au palais des Césars. Puis, tout couvert de ce sang et trois fois parricide, il sort de Rome pour ne plus la revoir, emportant dans son cœur un souvenir qui peut-être eût été pesant même à Néron.
Nous ne pouvons comprendre aujourd'hui , dans une nature évidemment élevée comme celle de Constantin , d'aussi atroces excès. Mais c'est faute de réflexion, faute mêmg d'attention sur des faits bien plus proches de nous. Dès que l'homme exerce un pouvoir absolu et n'a , contre les erreurs de son intelligence ou de sa volonté , aucune barrière sérieuse, il est impossible qu'il ne tombe pas un jour ou l'autre dans quelque acte de démence. Alexandre assassine ses plus chers amis ; Adrien fait un dieu d'Antinous; Trajan persécute les chrétiens et écrit à Pline à leur sujet une lettre qui est un monument de délire impérial ; Théodose fait massacrer tout un peuple à Thessalonique ; Louis XIV révoque l'édit de Nantes et chasse de son royaume, par des supplices barbares, des hérétiques qui y vivaient paisibles sous la foi d'un traité séculaire. Je ne nomme que les meilleurs princes, et même les plus
grands, tant le pouvoir absolu a de prise contre la raison !
Si Constantin avait eu devant lui, à Rome, un sénat, une magistrature, une opinion capable de se faire entendre et respecter, on lui eût sauvé son fils , sa femme et son neveu , et , en lui épargnant une heure d'égarement, on lui eût épargné de longues années de remords et le reproche de tous les siècles.
Mais les institutions romaines n'existaient plus, et rien ne les avait remplacées dans le monde. Un vide affreux enveloppait toutes choses, et les destinées humaines, sans ancre, sans port, sans orbite, allaient au hasard de la volonté d'un homme. Constantin, à qui la Providence avait donné le christianisme et l'Église pour point d'appui, devait naturellement songer à la régénération politique de l'Empire. Chrétien convaincu , armé d'une foi toute jeune qui avait rempli les âmes d'un aliment substantiel, maître unique de l'Empire comme Auguste et Marc-Aurèle , il y avait dans cette rencontre d'un pouvoir sans bornes avec une religion victorieuse et divine quelque chose de si remarquable, qu'on devait en attendre un édifice plus qu'humain. Jamais le monde, pour me servir d'une expression astrologique, ne s'était vu sous une pareille conjoncture. Auguste avait vu naître Jésus -Christ sans savoir son nom; tous ses successeurs l'avaient méconnu , beaucoup l'avaient persécuté : Constantin avait ce bonheur de le connaître et de le trouver en possession de l'humanité. Quel moment pour sauver le
monde dans l'ordre temporel! N'eût- il été qu'un homme médiocre, Constantin devait y songer, et, par une fortune ajoutée à toutes les autres, c'était un homme de guerre, de cœur et de génie. Cependant, l'univers le sait, l'œuvre sortie de cette rencontre sublime a un nom bien douloureux : elle s'appelle le Bas-Empire !
Fut-ce la faute de Constantin, de l'Église ou de la Providence?
Dioclétien, le premier, avait compris que l'Empire romain ne pouvait subsister tel que ses prédécesseurs le lui avaient transmis, sorte de monarchie élective, que se disputaient le sénat, le peuple et l'armée, et qui, sans autre prestige que la force au dedans, la perdait chaque jour au dehors par l'impuissance de sauvegarder l'immensité de ses frontières. Constantin, soit orgueil, soit défaut d'intuition , répudia la pensée de diviser le monde ; il se crut assez fort pour en porter tout le poids et même pour en changer le centre. Ennemi de Rome, qui l'avait mal accueilli , et où respirait encore avec l'idolâtrie le souvenir du passé, il cherchait du regard le lieu où il créerait, sous son nom, la Rome de la nouvelle monarchie. Il eût pu l'asseoir à l'Oc-. cident, là où son père avait si admirablement régné, et d'où il était parti lui-même pour prendre posses^ sion de sa destinée. La Gaule, l'Espagne et la Grande-Bretagne, tenues de plus près sous son sceptre, rattachées à l'Afrique par la proximité, à l'Orient par la grande voie du Danube et de la Méditerranée, lui eussent donné des races plus jeunes
que le monde grec et romain, et un territoire plus fortement composé que les langues de terre baignées par la mer d'Ionie ou par la Propontide. Mais il aima mieux l'Orient, et les côtes de l'Asie Mineure virent avec éLonnement s'élever en face d'elles , tout proche de TEuxin, la capitale improvisée de l'avenir. C'était juste l'opposé du plan de la Providence. Aussi, cent cinquante ans après la fondation de Gonstantinople, Rome appartenait aux barbares, et il ne restait de l'Empire , aux extrémités de l'Europe , qu'un État sans grandeur morale , en proie aux convulsions de l'anarchie civile , aux misères des disputes religieuses , et attendant de siècle en siècle , dans un affaiblissement progressif, le coup suprême qui devait le livrer au joug de Mahomet.
Tout ce qui va vers l'Orient va vers la servitude et la mort; tout ce qui va vers 1 Occcident va vers la liberté et la vie. Constantin ne s'en rendait pas compte. Cependant ce qui l'avait attiré aux rivages du Bosphore, c'était bien le charme de la monarchie orientale , dont il embrassa , comme Dioctétien , la pompe et les usages. Cette monarchie était alors la seule connue. En dehors des traditions de Babylone ou de Persépolis, il n'y avait que les souvenirs d'Athènes et de Rome, et qui rejetait ceux-ci devait adopter ceux-là. On vit donc à Constantinople , au lieu de la pourpre sévère que les Césars avaient portée par respect pour celle des consuls, on vit les robes traînantes de l'Asie, les diadèmes de perles , les colliers de pierres précieuses, tout cet attirail
efféminé qui remplissait le vide des palais de l'Orient. Il ne faut pas croire néanmoins que Constantin n'emprunta rien aux ruines de la civilisation romaine. La seconde Rome, comme il le disait dans un langage peu modeste, eut un sénat, des consuls annuels, des patrices, noms dérobés à l'ancienne Rome, mais qui ne cachaient rien de vivant sous leur enflure, et qui môme n'obtinrent jamais dans l'opinion le rang qu'y tenaient encore au pied du Capitole, sur leur terre natale, ces débris sacrés d'une patrie qui n'était plus. Le vrai de la monarchie constantinienne était une administration civile fondée sur la division toute nouvelle des services publics ; une noblesse fictive, reposant su'r des titres arbitraires dHllustre, d'éminentf de clarissime, et autres de ce genre; une armée où l'on avait fait disparaître les restes déjà mutilés de la légion romaine, et qui n'était plus qu'un amas de troupes, dont les unes s'appelaient palatmes , les autres de la suite ionpe'riale , celles-là troupes des frontières; enfin, au-dessus de cette hiérarchie calculée pour abaisser, même quand elle élevait, un conseil d'État composé de tous les chefs des services publics et d'un certain nombre de conseillers indépendants , lesquels, tous ensemble, prenaient la dénomination de consistoire sacré. En deux mots, des noms antiques sans valeur, des nobles sans aïeux et sans postérité, des cérémonies, des titres, et, par-dessous ces voiles transparents, une personnalité unique servie par un peuple de fonctionnaires choisis et révocables.
Telle était l'institution qui eut Constantin pour
fondateur, Gonstantinople pour capitale, Mahomet pour terme, et le Bas-Empire pour nom.
On dira que le génie de l'homme ne pouvait pas davantage en de tels temps : heureux ceux qui n'ont pas de génie quand il n'y a plus de vertus!
Mais l'Église était là pourtant, l'Église naissante, rÉglise éprouvée par trois siècles de martyres , l'Église qui venait de vaincre le monde et de s'asseoir avec Constantin, son héros, au sommet des choses humaines. Gomment fut-elle assez corrompue pour accepter la solidarité du Bas-Empire, ou assez faible pour ne rien pouvoir à rencontre? C'est là ce qui me touche, et ce qui, tout le long de l'histoire écrite par M. Albert de Broglie, m'a tenu dans la crainte et l'anxiété.
Deux hommes, sous Constantin, représentaient l'Église militante : saint Athanaseet Eusèbede Nicomédie. C'était d'avance, et en deux hommes, toute l'histoire de l'épiscopat, et, dans l'histoire de l'épiscopat, toute celle de l'Église.
Il est probablement impossible qu'on revoie jamais un évêque comme Athanase. Dieu l'avait fait pour défendre la divinité de son Fils; et, aucune question de foi ne pouvant égaler celle-là , il est à croire qu'aucun autre homme ne recevra jamais le caractère que reçut devant son siècle, et queconserve devant la postérité, l'héroïque adversaire de l'arianisme. On le vit cinquante ans, plus fort que tous les pouvoirs, commander à Nicée par son éloquence, à Tyr par son intrépidité; arrêter l'empereur à cheval pour lui dire la vérité que personne ne lui disait; résister aux
ordres, aux menaces, aux supplications; passer incessamment du trône épiscopal à l'exil, et de l'exil à son siège , toujours calme et inflexible , ne sacrifiant rien à la popularité, et mourant populaire, après avoir épuisé dans un demi-siècle de combats toutes les vicissitudes du corps sans aucun ébranlement de l'âme. En face de lui, et son constant antagoniste, était Eusèbe de Nicomédie, esprit souple, orateur et écrivain de quelque mérite , prélat de palais, aimant la faveur, et incapable de comprendre que, si Jésus- Christ n'était pas Dieu, le christianisme n'était rien. 11 avait vu poindre Arius , et l'avait pris dès l'origine sous sa protection , soit que l'hérésiarque l'eût séduit par ses flatteries , ou plutôt parce que l'arianisme allait à son cœur, comme il allait au cœur d'une foule de ses contemporains qui avaient accepté le christianisme victorieux, mais qui n'en avaient point reçu la véritable onction.
Entre ces deux hommes, l'évêque courtisan et l'évêque apostolique, Constantin eut le malheur de préférer celui qui le trompait. Une discerna pas, lui qui avait assemblé le concile de Nicée et vu tant de martyrs, où était dans son siècle le véritable homme de Dieu et de la vérité. Non qu'il fût arien; mais après avoir adoré dans un assentiment mêlé d'orgaeil, parce que c'était aussi son ouvrage, la définition du concile, il crut qu'on avait tort d'insister sur un mot : il devint le jouet du mensonge coloré par des explications subtiles et des serments effrontés.
Ce choix de Constantin décida du sort de l'Église
grecque. 11 fut écrit quelque part que la lignée d'Eusèbe l'emporterait sur la race d'Athanase, et que celle-ci produirait en vain, pour sauver l'Orient, des hommes tels que les Cyrille, les Chrysostome , les Basile et les Grégoire. Quand on est le premier d'une chose , on lui donne l'impulsion , et elle va sous ce premier coup. D'Eusèbe de Nicomédie à Photius il s'écoula cinq siècles; mais la suprématie avait été donnée à l'épiscopat courtisan sur l'épiscopat apostolique , et cette déplorable tradition n'avait besoin que de temps pour produire, comme son effet naturel, le sophisme et la mort.
Voudrait-on qu'une Église particulière ne souffrît rien d'une situation fausse qui lui est faite persévé-ramment? Il n'en peut être ainsi. Les chrétiens sont sous la loi de la liberté et sous la loi logique qui lie les principes à leurs conséquences. Tout pays où n'existent pas d'institutions sérieuses , où la dignité humaine est sur la pente de la servilité et de la corruption, n'aura jamais d'Église pure, intacte, dévouée. Bienheureuse même si elle conserve sa foi ! L'Église grecque nous en est, depuis mille ans, un témoignage authentique non moins que douloureux, et, entre tant de malheurs qui pèsent sur la mémoire de Constantin, nul n'a surpassé celui - là.
Mais si Constantin se trompait , si derrière lui l'Église grecque manquait à sa mission, la Providence ne se trompait pas , et son œuvre ne lui manquait pas non plus.
Constantin avait voulu perpétuer l'Empire, et par
lui le pouvoir absolu : la Providence voulait renverser l'Empire et fonder les nations, afin que l'humanilé, divisée en groupes naturels selon les races, les penchants et les territoires, échappât à la puissance d'un seul, et pût toujours, dans l'avenir, trouver un asile contre la persécution du droit et de la vérité. Constantin avait choisi l'Orient comme le lieu propre du luxe et de la servitude : la Providence avait élu l'Occident comme le séjour delà force, du travail et du libre arbitre exercé et maintenu par le combat. Constantin avait répudié Rome , parce que Rome avait un nom qui précédait le sien et un passé qui importunait son génie : la Providence avait accepté Rome, et elle se préparait à y placer, entre les os des martyrs et la majesté tombée des persécuteurs, le siège visible du principat religieux et la chaire inébranlable de l'apostolat. Constantin avait préféré Eusèbe à Athanase : la Providence avait réprouvé Eusèbe, prédestiné Athanase, et elle marquait de loin, tout autour de Rome, les églises où devaient enseigner les descendants et les imitateurs du grand évêque d'Alexandrie. Constantin avait fait une œuvre humaine, étroite et périssable : la Providence allait faire une œuvre divine, immense, immortelle. Constantin manquait au monde : Dieu lui restait.
Jusqu'ici j'ai peu nommé M. de Rroglie , et cependant je ne me suis pas éloigné de lui un instant. C'est son travail qui a été perpétuellement sous ma plume j autant que l'on peut en quelques pages reproduire les traits d'un écrit qui embrasse deux
volumes, et que l'on peut faire passer sous son propre style les idées et le style d'un autre. Aussi ai -je moins cherché à remplir cette tâche ingrate qu'à ouvrir au lecteur la perspective du siècle de Constantin , telle qu'elle m'est apparue en suivant le regard de mon nobb et ingénieux guide. J'ai voulu, par l'expression des sentiments qu'il m'a inspirés , des pensées qu'il m'a fait naître , donner une image, ou plutôt une ombre de ses pensées et de ses sentiments , et inviter ceux qui s'intéressent aux mystères de la Providence, comme aux destinées du monde, à lire un ouvrage où ils rencontreront, dans un grand sujet, le charme du style, la solidité de l'érudit, la raison calme et grave de l'historien, et, par-dessus toutes ces qualités naturelles , la foi aussi tendre qu'énergique d'un chrétien qui a délaissé les plaisirs du monde pour travailler à l'avènement du règne de Dieu,
M. Albert de Broglie appartiens à cette rare jeunesse en qui l'illustration du sang a servi le goût des choses élevées, et qui a cherché dans les lettres un héritage qu'on n'eût pas cru le sien. Là même, sans abdiquer ni sa foi ni la gloire, il eût pu consacrer ses heures aux spéculations d'une science profane ou purement philosophique; mais, persuadé que le christianisme fait le sort du genre humain, et que hors de lui rien de fort, de durable et d'heureux n'a l'espérance de s'établir, il a jeté dans cette voie tout le travail de son existence et tous les devoirs de son talent. Il ne nous appartient pas de l'en féliciter, puisque nous comliatlons sous les mêmes enseignes
que lui, mais nous pouvons nous en réjouir. L'histoire est une des branches de la science qui, en dévoilant ou en obscurcissant la trame des choses morales, peut davantage affermir ou ébranler la vérité. Il ne suffit pas, pour y servir, d'une bonne volonté sérieuse et de la connaissance matérielle des faits ; il y faut une pénétration rare, une sincérité contre soi-même, un discernement profond de la part de Dieu et delà part de l'homme, et, dans l'expression des causes saisies, de l'ordre, de la sobriété, du nerf et de l'éloquence. M. Albert de Broglie a sur son front l'aurore de ces grandes qualités. Il voit, il entend, il peint, il anime; la foi Téclaire de tout son génie , et une raison honnête le contient partout dans une mesure qui satisfait. Sa sévérité n'incline pas vers ceux qu'il condamne, et sa modération ne désarme jamais la justice. Il avait à faire revivre sous ses véritables traits l'un des hommes assurément les plus complexes qui ait paru dans l'histoire, et le plus diversement jugé. Il l'a fait avec une touche originale après tant d'écrivains, et, sans donnera celle figure une grandeur uniforme, il l'a mise à part dans un mélange qui étonne et apprend beaucoup.
« Constantin, dit- il en terminant, avait vécu soixante-trois ans deux mois et vingt-cinq jours; il avait régné trente ans neuf mois et vingt-sept jours. Dans le cours de cette vie et de ce règne , l'empire avait changé de forme et d'esprit. Si la postérité mesurait la gloire à l'importance des services rendus, la renommée de Constantin serait sans égale dans le
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monde ; car nul prince ne prit part à une plus grande et plus bienfaisante révolution. Si haute n'est pas pourtant la place que Constantin a gardée dans la mémoire des hommes : son nom est demeuré un objet de curiosité et de controverse beaucoup plus que d'admiration. Il n'a point pris rang dans le petit nombre des grands hommes dont le génie fait oublier les crimes. Instrument du triomphe d'une doctrine qui est destinée à demeurer un signe éternel de contradiction parmi les hommes, il avait été violemment haï, aimé sincèrement, bassement adulé. C'est le sort de tous ceux qui froissent ou qui flattent des passions ardentes. La reconnaissance s'est effacée, les inimitiés seules ont survécu avec la vivacité des premiers jours. 11 s'est trouvé plus d'un historien incrédule pour redire les calomnies de Zozime : nul chrétien n'oserait se compromettre jusqu'à se faire l'écho des complaisances d'Eusèbe. Si l'Église d'Orient, préludant au schisme par la servilité, n'a pas craint d'élever le césar chrétien sur ses autels, Rome, plus fîère avec les puissances de la terre, sans être moins reconnaissante, n'a jamais hésité, tout en gardant mémoire de ses services , à lui infliger les blâmes qu'il a mérités.
(c Ce jugement des âges modernes, si différent de l'admiration contemporaine , s'expUque par la différence même des points de vue. Tenir trente ans dans la paix et la soumission un empire qui sortait d'un demi -siècle d'anarchie, montrer une image d'Auguste ou de Trajan aux hommes qui n'avaient connu que des soldats de fortune aussi promptcment élevés
que détrônés, faire sentir le poids salutaire de l'autorité à une génération nourrie dans les luttes civiles, et dont les yeux, en s'ouvrant, n'avaient vu que des combats et des supplices, ce n'était point une médiocre preuve de génie. Les peuples, qui respiraient à l'ombre de cette protection inattendue, cédaient à une illusion naturelle en prenant pour une renaissance de gloire ce qui n'était qu'un temps d'arrêt sur la pente fatale de la décadence. Mais l'événement a détrompé le monde. L'abîme fermé par Constantin s'est rouvert sous les pas de ses fils mêmes. Indulgente pour l'audace heureuse de la jeunesse des peuples, la postérité n'a ni attrait ni justice pour les efforts ingrats de leur décrépitude. L'organisation impériale de Constantin, plus durable qu'illustre, faite pour traverser, non pour prévenir , des siècles de corruption sociale , pour suppléer, par un mécanisme savant, aux vertus civiles , mais non pour les raviver , n'offre rien qui parle à l'imagination des hommes. Ce peut être une nécessité, et même un bienfait, mais ce ne sera jamais un titre de gloire que d'avoir fondé le Bas- Empire.
« En affranchissant l'Éghse ou en partageant son trône avec elle, Constantin a fait une œuvre plus féconde, dont les résultats nous environnent. Il a inspiré de l'esprit chrétien ces fortes lois romaines qui servent encore de fondement à toutes nos sociétés ; il a déposé dans le sein de la civilisation mourante le germe de sa résurrection. Mais tel est pourtant le danger de l'alliance des pouvoirs humains,
que l'Église, affranchie et puissante avec Constantin, paraît souvent , à l'œil qui la contemple, moins touchante que l'Église obscure et persécutée des premiers âges : son front brille d'un éclat moins lumineux et moins pur sous le diadème impérial que sous l'auréole des martyrs. La persécution chasse du sein de l'Église tous les éléments impurs ; le crédit et la faveur les font accourir et pulluler. L'ardeur des discussions intestines, la bassesse des prélats courtisans, le mélange des passions humaines, la douloureuse intervention de la force dans les débats de la religion, ont fait demander à des chrétiens mêmes si Constantin avait rendu à sa foi un service dont on puisse se féliciter sans partage. Gardons-nous pourtant de pousser trop loin un doute pusillanime qui fait injure à l'humanité et à l'Église. Le sort de cette terre serait trop cruel si le vrai et le bien n'y pouvaient triompher , même un jour, sans perdre leur efficacité sainte; et ce serait une doctrine bien impuissante que celle qui ne pourrait gouverner les hommes sans se corrompre elle-même. Si la persécution est utile pour passer au creuset le courage et la vertu des individus, c'est le succès, au contraire, qui est l'épreuve véritable des institutions et des idées. Malgré des schismes qui n'obscurcirent jamais toute sa lumière , malgré les inévitables abus nés de la faiblesse humaine, dont on ne préserve pas TinfailUbilité doctrinale, l'Église traverse victorieusement depuis quinze siècles cette épreuve. En lui permettant de répandre par mille canaux divers les trésors de dignité , de vérité et d'amour qu'elle ren-
fermait dans son sein , Constantin hâta de quelques années le progrès du monde. C'est la plus haute récompense qui puisse être accordée aux efforts d'un homme. »
Le lecteur se demandera peut-être ici pourquoi Dieu , qui avait prédestiné Constantin à être le premier prince chrétien et à commencer la tradition de l'alliance entre la société humaine et la société divine , ne lui avait pas départi un caractère sans faiblesses et un génie sans obscurités. Il semble que cet homme, choisi pour un tel acte, eût dû ouvrir la carrière des rois nouveaux avec la majesté de Charlemagne et la perfection de saint Louis. C'est ainsi sans doute que les fidèles des premiers siècles se le fussent représenté, si, du sein des catacombes, ils avaient pu prévoir que la couronne du monde tomberait sur la tête de l'un d'eux. Un moment même, le lendemain de la bataille du pont Milvius, quand Constantin entra dans Rome orné de sa jeunesse et de sa victoire , et qu'au lieu de monter au Capitole pour y présenter les aigles , il traversa des chemins plus humbles ayant devant lui le signe de la croix; à ce moment- là, les chrétiens purent croire que la vertu même allait régner sur la terre au nom du Christ victorieux. Hélas! c'était une illusion. Dieu, qui avait élu le fils de Constance-Chlore, lui avait laissé les défauts de sa nature, et c'était à lui de les corriger sous l'effusion de la grâce qu'il avait reçue. David lui-même, l'aïeul du Christ, n'avait pas été sans tache, et, quels que soient les desseins de la Providence , la liberté humaine y conserve sa part et ses
écueils. Peut-être aussi Dieu ne voulait-il pas que le premier césar chrétien , je ne dis pas le premier roi chrétien, pût jamais passer pour avoir accompli l'œuvre dont il n'était qu'un instrument. Ses faiblesses et ses crimes, en ternissant sa gloire, ont laissé au christianisme toutela sienne, comme chaque jour encore nos fautes, en faisant voir le peu qu'est l'homme, rendent témoignage à Celui qui maintient au milieu de nous par sa vertu la voie de l'Évangile et le souffle de la rédemption.