LIVRE NEUVIÈME
Ainsi il détermina que le défaut de noblesse n'empêcherait pas le pourvu de jouir de <ïe canonicat : il écrivit en conséquence, en 4232, à Berthold, évêque de Strasbourg, pour faire mettre Jean en possession1. Cette lettre a été en partie insérée dans les décrétâtes de Grégoire IX *. Cependant le grand-chapitre de Strasbourg demeura ferme à maintenir le statut fait en faveur de la noblesse3, et les papes, successeurs de Grégoire IX, n y ont plus trouvé à
• tos secundùm carnem nobiles et potentes elegit , sed ignobiles et paupercs , eo « quod non est personarum accepilo apud ipsum ; et vix ad culmina dignitatum , « ne dum Prœbendas viri eminentis scientiœ valeant reperiri, exceptione* hujusraodi « non duximus admittendas. u
' Discretioni vestre mandamus , quatenùs si vobis constatent prœdictam Prœben- « dam vacasse, quanto ipsam dicte J. contulit Episcopus memoratus, ipsum ad «* eam recipi faciatis. »
* Libro tertio, tit. 5 de Prœbendis et Dignitatibu» , cap. 37, col. 1057, éditions Lugdunensi8 , an. 1613, et apud Labbeum Concil., tom. xi, part. 1, pag. 371. Guilliman rapporte aussi, de Episc. Argentin., pag. 378 et 379, une partie de cette décrétale : mais il tombe dans un anachronisme de plus de cent ans en faisant le pape Grégoire IX contemporain de l'évêque Berthold de Bucbeck qui mourut en 1353.
1 On lit dans un ouvrage de Félix Hexmerlik, chantre de la collégiale de Zurich, écrit en 1448 , et imprimé à Bas le en 1497, par Sébastien Brant, sous le titre de Varie observalionis opusrula et tractalus ad fxnem : « Contra Argenti- « nenses Canonicos Gregorius IX scripsil Décrétaient venerabilis de Prebendis ,
• super eo quod tantùm illustres et nobiles recipere voluerunt in canonicos , qui « perducentos annos et ultra non adverterunt, nec hodiè advertunt. Sed auctontate . propriâ in suis observationibus et statutis persistunt, quia tantum jus sibi com- . petere presumunt, quantum autorizando defendere nequnt. • Ce statut de haute . noblesse déplut surtout aux Italiens , qui se virent par là privés des canonicats de la cathédrale de Strasbourg, et qui s'étaient emparés dans ces siècles des meilleurs bénéfices des principales églises d'Allemagne. Ils s'en vengèrent par un conte ridicule, qui nous parait trop impertinent pour mériter d'être relevé. Us débitèrent dans le public que le chapitre de Strasbourg ne pouvant un jour s'accorder sur la nomination de ses chanoines, ils convinrent que chacun d'eux en nommerait un; et qu'après que les uns et les autres eurent choisi à cet effet des sujets indignes dans la personne de leurs neveux, ou de leurs cousins, un chanoine de la même
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redire1 . Les roturiers ne furent enfin entièrement exclus des canonicats de la cathédrale qu'au milieu du treizième siècle, en 1212. La grande écolâïrerie était encore possédée par un chanoine non noble2 : le grand camériérat était même occupé, en 1244-1247, et par un prébendier, qui avait rang parmi les chanoines dignitaires de la cathédrale '. Depuis ce temps, les canonicats furent remplis par les seigneurs des plus grandes et des plus anciennes maisons. Quoique la vertu soit personnelle, et qu'elle ne se transmette point toujours avec le sang, on est tellement prévenu pour les avantages de la naissance, qu'on ne peut voir dans l'église le descendant d'un illustre noble, sans être touché d'un respect mêlé de quelque tendresse qui rappelle la gloire des ancêtres et fait l'éloge du fils. La mémoire de - ces grands hommes , qui ont brillé dans l'Église et dans l'État , sont autant de ressorts qui conspirent à fortifier, dans ce dernier, l'heureux instinct de la nature, et les dons
cathédrale, qui était de Rome, y nomma son âne. Ce conte, cité par Desnos, in Canonico seculari et regulari , § 12, pag. 67, est rapporté par deux savants canoniales italiens, l'un du treizième siècle, Henri de Suze, cardinal d'Ostie, in Summâ aureâ, l'autre du quatorzième, Jean André, in Novellis.
* « In Ecclesiâ Argenlinensi sunt Canonicatus pro illustribus et nobilibus ex - utroque parente ex oclo partibus de legitimo thoro procreatis , » dit le pape Pie II dans sa bulle de 1459.
a On lit dans une charte de 1412 : « Magister Marcus Scolasticus Argentinensis..
1 Arnoldus Prcpositus, Berlholdus Dccanus , Fridcricus Cantor, Conrad us Scolasticus , Conradus Camerarius , totumque Capitulum Majoris Ecclesie Argentinensis promirent par deux actes, de 1244 et 1247, de ne jamais aliéner l'advocatie de la ville de Strasbourg. Schokpflinus, Alsat. diplom. , tom. 1 , pag. 388 et 396. Or ce Conrad, camérier de la grande église, était prébendier de la cathédrale. Il est nommé « Conradus Prcbcndarius et quondani Camerarius Ecclesie nostre » dans un autre acte du grand-chapitre de 1256. Liber régula Sutnmi Capiiuli Argentinenm, fol. 100.
dont Dieu la comblée'. On ne peut s'empêcher, dit Saint- Bernard^ avoir un peu plus de complaisance pour la vertu, quand elle est accompagnée de la noblesse â.
Cette haute noblesse a mérité, à l'église de Strasbourg, la gloire d'être nommée par excellence la plus noble de toutes celles qui sont voisines du Rhin3. Le grand-chapitre est aujourd'hui composé de douze chanoines capitulaires et d'autant de chanoines domiciliaires. Les capitulaires ont seuls entrée et voix au chapitre : ils élisent l'évêque et ils doivent être dans les ordres sacrés pour gagner leur compétence ; ils sont tenus de résider, pendant trois mois de l'année, dans la ville ou le diocèse. Les domiciliaires succèdent aux places vacantes des capitulaires selon leur rang d'ancienneté : ils jouissent , en attendant , du quart de la compétence. Il faut, pour être reçu chanoine dans la cathédrale de Strasbourg, faire preuve de seize quartiers de haute noblesse, tant du côté paternel que du côté maternel. La qualification de haute noblesse exclut les simples gentilshommes. Les chanoines allemands doivent être, selon les anciens statuts, issus de princes ou de comtes
' Dion fait à-peu-près la même observation dans le livre xliv 'de son histoire. • Il n'est pas possible, dit-il, que la vertu ne soit héréditaire, et même innée i - ceux à qui les semences en ont été transmises par une longue suite d'ayeux. •
* Epistolâ il 3 : • Minime quidem Deus est acceptor personarum : nescio tamen « quo pacto virtus in N'obili plus placet. *
■ L'église de Coire est nommée la plus haute , parce qu'elle est située près des sources du Rhin ; Constance, la plus grande, parce que son diocèse est un des plus étendus de l'Allemagne; Basle, la plus agréable; Strasbourg, la plus noble; Spire, la plus religieuse; Woruis, la plus pauvre; Maycncc , la plus vénérable;
Trêves, la plus ancienne, et Cologne, la plus riche Bruschhs, de Episc.
Germaniœ, pag. 58; Zciler , in Itin. Germaniœ, pag. 112, et in Topogrophiâ Alsatiœ, pag. 52. Elisée RiissLix, in Descriptione mineralium Ahutiœ germanirè editâ Argentinœ an. 1595, pag. il; Jodocus Coccics , in Dagoberlo Hege , pag. 30.
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d'empire, tant en ligne directe que collatérale ayant voix et séance aux diètes générales. Ces preuves sont attestées par deux princes et deux comtes d'empire1. Depuis 1687, la troisième partie des canonicats a été affectée à des seigneurs français. Nous avons peu de maisons en France, si vous en exceptez les Bourbons, les Lorraines, les Rohans et les Bouillons*, qui pourraient faire les mêmes preuves, surtout depuis que la haute noblesse n'a pas dédaigné les alliances financières. C'est ce qui a engagé le grand-chapitre de faire, le 3 juin 1713 , un nouveau statut qui fut approuvé, le 26 suivant, par M. le cardinal de Rohan, et confirmé par lettres patentes de Louis XIV du mois de juillet. En vertu de ce statut, les candidats français doivent descendre de père, grand-père, bisaïeul et trisaïeul, tous décorés du titre de princes ou de ducs. Les trois ancêtres ascendants de la mère doivent au moins sortir d'une
noblesse très-ancienne, illustre de nom et d'armes5. Leë grand-chanoines portent pour habit de chœur, tant en hiver qu'en été, sous un surplis à la Romaine à trèshautes dentelles, une longue simarre de velours rouge, à manches pendantes, et queue traînante, doublée d'un taffetas de même couleur, avec des brandebourgs tressés d'or et de soie, et une aumusse d'hermine, entremêlée de
1 II suffit aujourd'hui , pour être reçu chanoine allemand , de descendre de père, grand-père , bisaïeul et trisaïeul , princes ou comtes d'empire , et d'une mère dont le père, grand-père et le bisaïeul sont princes ou comptes d'empire, ayant tous voix et séance dans les diètes générales de l'empire. Les collatéraux du coté du père et de la mère doivent être au moins de noblesse illustre, reçue ou capable de l'être dans les autres chapitres d'Allemagne, où l'on fait preuve de noblesse.
• Lesquelles y tiennent le rang de princes étrangers , comme l'a prouvé , particulièrement pour la maison de Rohan , M. l'abbé Georgcl , dans un écrit , imprimé en 1771, en réponse à un mémoire sur les rangs et les honneurs de la cour.
s Yoye* le P. Lagdille, Histoire d' Alsace, preuves, pag. 179-483, et le nouveau Recueil des Ordonnance* d'Alsace , tom. 1 , pag. 123.
petit-gris, doublée en rouge, qu'ils mettent sur les épaules en forme de camail. Us portent aussi sur la poitrine, en vertu d'un brevet de Louis XVI du iS février 1775, une croix d'or émaillée, à buit pointes, ornée de quatre fleurs de lys, représentant d'un côté la religion sous une figure allégorique, et de l'autre l'assomption de la Sainte-Vierge, patrone de la cathédrale. Cette croix est suspendue à un large ruban bleu moiré et liséré de jaune. Les capitulaires ont de plus une plaque en broderie d'or et d'argent, de même forme que la croix , appliquée sur l'habit et le manteau. Ils reçoivent cette décoration de l'évêque, ou d'un des chanoines dignitaires qu'il a délégué , entre les mains duquel ils prêtent serment de ne la jamais quitter à quelques dignités qu'ils puissent être élevés1.
Lorsqu'on opéra la séparation des chanoines nobles avec les prébendiers, ceux-là s'attribuèrent d'abord les dignités, les personnats, les offices et les fiefs claustraux*, avec les revenus qui étaient attachés à ces prélatures. On partagea ensuite les biens qui appartenaient à l'église cathédrale. Les prébendiers, au nombre de neuf, furent d'abord appelés les messieurs du chœur5: ils obtinrent, pour leur part,
* Le roi ayanl défendu, par ses lettres-patentes du 5 février 1 780 , à tous les chanoine» de France de porter la croix, dont ils sont décorés, ailleurs que dans l'église de leur chapitre, la ville et la province, dans laquelle ils sont établis, a excepté de cette défense les seuls chanoines du grand-chapitre de Strasbourg , qui continueront de porter leurs croix à Paris et partout ailleurs.
* Ces fiefs , au nombre de quarante et un , étaient à la collation du grand-prévôt, qui les accordait à un des chanoines capitulaires, quand ils vaquaient par mort. Ceux qui en étaient pourvus, pouvaient en disposer, avant leur décès, en faveur d'un de leurs confrères, ou par testament, ou par adoption. Ces fiefs furent réunis, en 13*4, en partie à la manse du grand-prévôt, et en partie à celle du grand-chapitre.
* Ils sont nommés Domini super Chorum dans une charte de donation faite, en 1 Î46, à la fabrique de la cathédrale.
HISTOIRE DE l/ÉCIJSE
un certain nombre de biens, auxquels on donna le nom de Corps ruraux et de Revenus du réfectoire. Mais il fut statué en même temps, que les compétences de leurs prébendes seraient augmentées «Y mesure qu'on augmenterait celles des canonicats1. On établit aussi line masse particulière qui devait être commune aux deux corps. Cette masse forma les présences et les distributions manuelles pour ceux qui assistaient à l'office : elles se donnaient également et sans distinction de rang , de qualité ou de dignités, à tous les membres présents du grand-chapitre et du grand-chœur*. Les titulaires des neuf premières furent nommés Presbyteri antiquarum Prebendarum , pour les distinguer des Prébendes fondées postérieurement 5. Celles-ci
* Comme le remarque Jean d'Ochsenstein , grand-écolâtre de la cathédrale , dans un acte particulier de l'année 1323: • lnquisitionem diligentem super Prebendis « Régis Chori, Capellani Episcopi, quatuor Ebdomedariorum et trium Elemosi- « nariorura, Um in Capitulo quàm extra, et in ipsà Ecclesià Argentinensi feci
• et consuetudinem Ecclesie Argentinensis attcntiùs et cum diligentiâ ponderavi et . respexi; et inveni, inspectis regulâ et Statutis Ecclesie predicte, fiuctus Preben-
■ darum , de quibus queslio vertitur, hactenùs fuisse augmentatos , quando et quo- « ciens Prébende canonicales in ipsâ Ecclesià ex ordinatione Capituli fuerunt aug- « mentale. »
'Comme le prouve l'information du grand-chapitre, envoyée à Rome en 1417 :
• Nec non Praebendarii Chori dicUe Ecclesiœ Argentinensis ab antiqua, et prœsertim
■ à tanto tempore, cujus initii memoria non existit, similiter et cotnmuniter habue- « runt , possederunt , et habenl et possident quamplures annuos reditus et provenais
• in blado, vino, pecuniâ et diversis aliis rébus existentes, qui pro tempore distri-
• bui solcbant in choro dictœ ecclesiae Argentinensis, tàm inter Canonicos, quàm « Praebendarios prœdictos pnesentes, duntaxat in choro, et pro œqualibus portio-
■ nibus, proùt hodiè communiter et aequalitcr distribuuntur. »
* Ces neuf prébendes étaient, dans leur origine, neuf canonicats, possédés par autant de personnes non nobles. Changés en prébendes , ils prirent alors les dénominations suivantes.
1. La prébende royale, dont nous avons déjà parlé ci-dessus, dite summissairie première .
s'augmentèrent insensiblement. Portées en 12^0 à vingtcinq', en 1320 à quarante-deux -, en 1340 à cinquante-
i. La prébende épiscopale, dite animissaire première. La place du possesseur de cette prébende était stans in Churo Pratposili , stallo secundo , intitulatus ad ntnium versum , habens jus refertorii , sedens in prima tnensâ , in secundo loco.
3. La prébende hebdomadaire première, dite summissairie seconde.
i. La prébende hebdomadaire seconde, dite summissairie troisième L'évéque Berthold attacha, eu 1233, à ces deux prébendes les revenus du fief et de l'église de Meinnlsbeim.
5. La prébende hebdomadaire troisième, dite animissaire seconde.
6. La prébende hebdomadaire quatrième, dite animissaire troisième.