‹ Œuvres historiques inédites. 2Chapitre 22 sur 44 · HIST. DE L'ÉGLISE DE STRASBOURG. LIV. NEUVIÈME · texte numérisé non relu

HIST. DE L'ÉGLISE DE STRASBOURG. LIV. NEUVIÈME

ments imprévus et des révolutions , qui le tirèrent de son engourdissement, reçut une impulsion nouvelle : il fit des efforts extraordinaires pour saisir la lumière , dont l'éclat commençait à briller. Les mœurs devinrent plus polies, le mépris et le dégoût pour les lettres moins communs.

Plusieurs causes s'étaient réunies à entretenir l'ignorance. La perte des livres qu'avait soufferte l'Alsace dans le temps de l'irruption des Hongrois 1 , les différentes guerres de l'empire, les désordres du schisme, la corruption du clergé, l'entreprise même de la croisade, pendant laquelle les évêques quittèrent leurs diocèses et les abbés leurs monastères, contribuèrent à la barbarie. L'ignorance qui régnait alors , était si profonde qu'il était rare de voir des laïcs qui sussent lire et écrire ; l'incapacité devint même du bel air parmi plusieurs ecclésiastiques. La noblesse, qui devait avoir naturellement plus de goût et d'émulation pour tout ce qui peut élever l'âme et orner l'esprit , n'avait cependant d'autre passion que pour les armes et puur tout ce qui pouvait faire briller une bravoure aveugle. C'est ce que nous apprend l'historien Wippon , qui , connaissant les suites funestes de ces désordres , exhortait l'empereur Henri 111 , à ordonner à ses sujets , qui avaient du bien , de faire apprendre au moins à leurs enfants les premiers éléments des lettres , et de leur faire connaître les lois du pays. Cet écrivain en rappelle le détail à ce prince dans un panégyrique 9, qu'il lui présenta pendant son séjour à Strasbourg. Si les nobles du pays faisaient instruire leurs fils , ce n'était que pour leur frayer le chemin aux dignités de l'Eglise. Leur indifférence pour les sciences passa à tous ceux qui leur

' Fragmentum historicum Urstisii, tome second, livre 6, pag. 268, 302 et suiv * Wipponis Panegyricus carminé scriptus ad Henricum III imperatorem , apud

*^ HISTOIRE DE i/ÉGLISE

étaient inférieurs. Se rendre redoutable à ses voisins , se cantonner dans un château pour y exercer le pillage et le meurtre briller dans les tournois, c'était là , selon la plupart , le comble de la grandeur , la source du mérite , de la gloire et de la vraie illustration.

Les tournois , dont les Allemands attribuent l'invention a l'empereur Henri 1er *, et qu'on pourrait faire remonter jusqu'à l'an 842 », devinrent fort communs pendant l'onzieme et le douzième siècles. Ils entraînèrent avec eux tant de désordres , que saint-Bernard les traita d'inventions diaboliques et d'assemblées maudites \ Il fallut même que les papes les condamnassent dans leurs concile&généraux de Latran de U39 et 1179 \ comme ils l'avaient déjà été dans celui de Clermont de U30 Ces fêtes militaires, où les chevaliers s'assemblaient à des jours marqués pour taire preuve de leur force et de leur adresse, furent sévè-

Canisium Lectionum antiquarum, tom. 3, èdit. liasnagii, pag. 163 et 167. - U passage de Wippon, auquel Grandidier fait allusion, se compose des vers 190 à 202 du Tetralogus, qui fut, en effet, présenté à Henri III pendant son séjour à Strasbourg, en 1. Pertz. dans ses Monum., Cerm., tomexi, page 243 et suiv., remarque que c'est à lort que Canisius, le premier éditeur de cette pièce, l'intitule Panégyrique,

hune9 WiPP°" ,Ui"mÔmC' dans lc Pro,°eue. 1"» donne le titre de Tetralogus...

ne revem Tetralogum... est autem Tetralogus quatuor personarum tertno. Le* quatre» personnages qui s'adressent successivement à Henri, sont : !• le poète luira me ; 2» le chœur des muses ; 3o ja loi ; 4« la clémence (gratia) qui adoucit la rigueur de la loi (Note de V éditeur.)

1 Voyei ci-dessus, pag. 60-79.

• Qui les institua, disent-il,, en 935. Voyez Goldast, Constitut. impérial, tom. 1. m. «11, et tom. %, pag. k\,

J^ÏT, n°U8 raV°n8 f8il VOif danS ,e 8econd vo,ume d« ouvrage, liv. !>, pag. 160 et suiv.

4 « Figmenta dinbolica... maledictas illas nundinas, . dans le recueil des lettre» grand abbé, in editionis MabUUmii, tom. 1, epist. 369 et 376 , pag. 326 et

• iah!TU8 C1#0nf,7î0rMm ' t0m' 10' 999 et 1523. Baluitus, Mtscellaneorum, tom., 7, pag. 74.

rement défendues , parce que plusieurs d'entr'eux n'y périssaient que trop souvent ou des coups qu'ils avaient reçus , ou écrasés par les chevaux , ou suffoqués par la poussière. Ces défenses , souvent réitérées , n'abolirent cependant pas les tournois. La fureur pour ces spectacles guerriers , était si grande , que ni la crainte de la mort , ni l'excommunication , ni la privation de la sépulture ecclésiastique n'en purent guérir la chevalerie allemande. Les fréquents tournois , qui se tinrent à Strasbourg pendant le treizième siècle, ceux de 1230 et 1279, ou périrent les deux Landfrid de Landsberg 1 ; celui de Bàle de 1315, où le comte de Catzenellenbogen fut tué par Henri Krafft Waldner de Guebwiller \ les anathêmes prononcés par les évêques de Strasbourg contre les ecclésiastiques qui assisteraient aux tournois 5, enfin celui qui rassembla dans cette ville , en l'an 1390 , quarante-sept comtes et deux cent cinquante-deux gentilshommes 4, font voir que le goût de la noblesse alsacienne était si décidé pour ces

' Landfrid de Landsberg, le père, fui tué dans le lournoi de Strasbourg de !î30 par Egenon , comte de Fribourg, et Landfrid , son fils fut étouffé dans celui qui se tint dans cette ville en 1279, au rapport de l'Annaliste de Colmar, apud Urstitium, pag. 15.

* Comme l'écrit Albert de Strasbourg, in Chronico , p. 119. Ce tournoi de Basle fut tenu, en 1315, pour solenniser le mariage du roi Frédéric avec Isabelle, fille de Jacques , roi d'Arragon. C'est de Henri Kraffl Waldner que descendent directement les Waldner d'aujourd'hui.

* Voyez le concile de Wûrtzbourg de 1187, cap. 4, apud Hanheim, Concil. Germanict. tom. 8, pag. 7S7, dont Jean etRerthold, évèques de Strasbourg , renouvelèrent les décrets dans leurs statuts synodaux, de 1810 et 1345.

* Leurs noms sont rapportés dans Specklc , in CoHectaneis manuscriptis , t. 1 , fol. 281 et seq., et dans Senckenberg , Meditatiorie* de jure et hist. fasciculo iv, médit. 6, pag. 704-717. On compta dans ce nombre 84 chevaliers de la province d'Alsace, et 69 chevaliers habitants Strasbourg. Ce tournoi se tint , comme l'écrit Wencker, in Collecti$ Archivi, pag. 256 et teq. sur le marché aux chevaux, où est aujourd'hui la promenade du Broglie.

HISTOIRE DE i/ÉGLISE

sortes d amusements , que rien ne fut capable de l'en détourner.

Ce goût tenait à la chevalerie , dont l'empire s'étendait sur toute l'Europe , et il s'écoula plusieurs siècles , avant qu'on en fut revenu. Les tournois n'ont même cessé en Allemagne qu'après l'année 1487. La noblesse y trouvait les moyens de satisfaire à la fois son courage , sa magnificence et sa galanterie. Un gentilhomme n'était estimé qu autant qu'il s'y était distingué ; et pour faire l'éloge d un brave chevalier, on disait de lui qu'il avait fréquenté les tournois. En effet , si on n'avait pas eu à reprocher à ces jeux guerriers, les dangers, les dépenses, les querelles et les haines , qui n'en étaient que trop souvent la suite , on pourrait dire en leur faveur qu'ils étaient un exercice utile de force , d'adresse et de valeur, et même une école honneur. C'était peu pour y être admis d'avoir fait ses preuves de bravoure : il fallait encore être sans reproche, d une ancienne famille équestre , et n'avoir rien fait d'indigne de son nom et de sa naissance. Comme ces assemblées étaient alors presque la seule occasion qu'eussent les deux sexes de paraître en public, elles ont également servi a pohr les mœurs de la noblesse. L'amour et la beauté présidaient à ces fêtes galantes, et les dames y décernaient es prix aux vainqueurs. Le respect de la chevalerie pour , GtJa reIig'<>n, ses exploits héroïques qui tiennent quelquefois du prodige , son amour pour l'honneur, et sa rigoureuse délicatesse à le conserver , furent la source aune infm.té de vertus sublimes , que nous admirerions ncore si nous pouvions nous dissimuler que ces chevaiers formaient un mélange de grandeur et d'absurdité, de

InT , ndiCU,e ' dG réSerV° et t,e ,icence - de reIigion et de superstition.

L'histoire nous laisse ignorer les noms des nobles alsaciens, qui assistèrent aux tournois de l'onzième et du douzième siècles. Ceux qui sont rappelés dans les catalogues de Riixner de Modius , son copiste8, et de nos généalogistes modernes 5, sont autant de personnes controuvées, ainsi que les prétendus tournois*, où doit avoir assisté une grande partie de la noblesse alsacienne. On convient aujourd'hui que tous ces noms ont été forgés en 1566 par l'imposteur Riixner. qui croyait, par l'appât d'une haute antiquité , flatter les maisons alors existantes en Allemagne 5. Il serait honteux de faire usage aujourd'hui de pareilles pièces 6, dont la fausseté se prouve non-seu-

' Thurnierbuch , imprimé, en 1566 , à Francfort-sur-lc-Mein , fol. 19, 31, 38, 43, 48, 53, 53, 63, 71. 76\ 92 et 10t.

* Pandecta triumphales, tom. 2, imprimé en 1586, pag. 12, 20, 24, 27, 50, 33, 36, 40, i i, 47, 57 et 6*.

* Tels que sont llerlzog, Lnck , Bucelin, etc., et tout récemment M. François- Ignace Woog, maître d'école à Sullz, qui, dans un ouvrage imprimé à Strasbourg, en 1784, sous le titre d'Ehàssische Schaubuhne, cite et rappelle, pag. 18i, 183, 185, 216, 218, 223, 226, etc., ces prétondus tournois et les noms des nobles Alsaciens qui y assistèrent.

* Tenus à Magdebourg en 938 , a Rothenbourg en 942 , à Constance en 948 , à Mersebourg en 969 , à Brunswick en 996 , à Trêves en 1019 , à Hall en 1042 , i Augsbourg en 1080, à Gœttingen en 1119, à Zurich en 1165, à Cologne en 1179, et à Nuremberg en 1198.

1 Voyez Hundtus., inprasfat. des Beyrischen Stammbuchs, Struvius, inDisseri. de doctis impostoribus , § xlix, pag. 71, et ce que nous en avons déjà dit au tome second de cette histoire, pag. 161 , note b. Le célèbre Agidius Tschudy, le pére de l'histoire helvétique, qui vivait encore en 1550 , très-contemporain de Riixner, a réfuté fort au long cet imposteur à la tête d'un des livres de la première partie de la chronique allemande de Suisse. Il y montre l'inexistene* de tous ces tournois antérieurs au quatorzième siècle, dont Riixner a donné un prolixe catalogue. Schœpflin, Alsat. illustr., tom. 2, pag. 685 : • Ruxnerum imposlorem uostra tetascon- ■ temnit... plewquc illustriores familial in originibus suis fabulosum , vel ctiam i mirabile quid ostentant , quod sola traditione, aut falsis illis torneamentorum indi- « cibus nititur.

* « Efflctos ha«tiludionim \t\Mc** praeterimu» silentio, • dit Schœpnïn, Ahatia

lement par la propre préface de l'auteur ', mais encore par les anachronismes ridicules et singuliers , dont elles fourmillent contre la vérité de l'histoire et de l'art diplomatique. Ce n'est point dans de pareils registres, qui font remonter au dixième siècle les ancêtres de nos anciennes familles nobles de la province ; ce n'est point dans ces traditions suspectes qui font sortir les Andlau et les Rathsamhausen de l'Italie a, qui donnent une origine romaine aux Berstett3, qui mettent sur la scène un prétendu Pantaléon Andelado , sénateur de Rome , dont le frère Baltliasar , compagnon d'armes de l'empereur Charlemagne, est supposé avoir établi la maison d'Andlau *, qui parlent d'un héros, également chimérique, auteur de celle de Waldner , qui fut, en 814 , un des généraux de Louisle-Débonnaire 5 ; ce n'est point , dis-je , dans de pareilles sources, dans cet amas de fables infectes, que nous irons puiser l'origine de la noblesse alsacienne. Ce sera dans les archives des églises et des abbayes , dans les chartes du temps, que nous la découvrirons déjà florissante et illustrée vers la fin du douzième siècle, ou au commencement

illtutr., tom. î, pag. 695, qui dit autre part, pag. 476 , 609 et 619, que cm registres sont faux et fabuleux, et que leur auteur ne mérite aucune croyance.

1 Riixner prétend, fol. 1, avoir trouvé l'histoire suivie des tournois dans un ancien manuscrit de Magdebourg , écrit en langue saxonne , qu'il M traduire en allemand, par Jean Kirchberger, chapelain de l'archevêque de cette ville ; mais ce qui dévoile son imposture, c'est l'aveu qu'il fait d'avoir jeté au feu ce manuscrit original, pour en dérober la connaissance à la postérité.

• Suivant la chronTque mss. d'Alsace , écrite au milieu du quinzième siècle, par Pierre Herman d'Andlau, citée dans les mss. du généalogiste Luck.

• Hertzog, Elsassische Chronick, lih. 6, pag. 2î2.

• Tradition de la maison d'Andlau.

* Heis, Histoire de l'Empire, cité par M. de la Chenaye, Diction, de la MbUue, tom. lî, pag, gis.

du treizième, temps auquel les noms de famille commencèrent seulement à devenir stables et héréditaires. Les maisons nobles qui , par une vanité peu délicate , veulent chercher leurs ancêtres dans des siècles plus reculés , n'ajouteront rien à la vérité , ou à l'illustration de leur naissance. Celles de cette province n'ont pas besoin d'une origine chimérique : elles ont des titres d'honneur et d'ancienneté bien plus précieux que ces longues et fausses généalogies , dont on pourrait flatter leur orgueil. « O rois, « s'écrie Moreau 1 — en parlant de ceux qui voulaient " faire remonter la race capétienne à celle de Charle- « magne — il est beau de descendre de saint-Louis : mais « il est encore plus glorieux de l'imiter. » O nobles , nos compatriotes, pourrons-nous dire également : il est beau de descendre d'ayeux anciens, illustres et titrés ; mais il est encore plus beau de les imiter dans leurs vertus religieuses, militaires et civiles.

L'influence que les tournois eurent sur les mœurs des siècles que nous parcourons, se répandit particulièrement sur la musique et la poésie nationale , tant par le nombre des jongleurs ou ménétriers, qui se trouvaient à ces fêtes guerrières , que par les poésies des Minnesingers ou Trouvères allemands , qui chantaient les prouesses des vainqueurs. Nous avons déjà eu occasion de parler ci-dessus des premiers et du mépris dans lequel ils tombèrent' insensiblement9. Les Minnesingers, qui font remonter leur origine au règne de l'empereur Othon Ier, et au milieu du dixième siècle \ la doivent plus vraisemblablement aux

' Discours sur l'Histoire de France, tom. 13, pag. îl*. 1 Voyez ci-dessus, pag. 180.

3 On conserve, dans la bibliothèque publique de la ville de Strasbourg , les registres des anciens Meistersdngers de celte ville , où leur confrérie subsista jus-

croisades. Celles-ci perfectionnèrent également les lettres, les langues et les connaissances , comme nous l'avons remarqué ailleurs1. Les croisés, qui ne périrent pas dans ces saintes expéditions, respirèrent l'air de la voluptueuse Asie , et en rapportèrent des idées et des sensations jusqu'alors inconnues. Ils introduisirent un certain esprit de chevalerie , qui leur inspira le sentiment tendre et délicat de la galanterie. Ces pieux argonautes firent connaissance, pendant leur pèlérinage, avec des peuples plus cultivés. Leur commerce commença alors à polir les Allemands ; et nous trouvons que , dès la fin du douzième siècle , l'amabilité, l'art de plaire et les talents poétiques devinrent, pour la jeune noblesse, une partie aussi essentielle d'éducation , que le courage dans les combats et l'adresse dans les tournois. Les chevaliers amoureux et galants se défirent de la barbarie et de la rudesse des mœurs qui avaient caractérisé leurs ancêtres. Leur courtoisie se répandit dans tous les Etats : elle pénétra même dans les monastères , où la dévotion prit la forme d'une espèce d'amour divin , qu'adoptèrent les contemplateurs mystiques , et auquel la froide scolastique ne céda le pas

qu'à la (in de l'année 1780. Suivant ces registres, cités ,>ar Schiller, in Glonario Teulomco, pag. 88 et 89, ils obtinrent en 960. à Pavie, de l'empereur Olhon des Privilège», qui leur furent confirmées en 964 par le pape Léon VIII. Ils ajoutent ,que ce même prince leur fit présent d'une couronne d'or, qu'ils conservèrent longemps dans leur salle d'assemblée. Mais on ne peut faire un grand fond historique sur de pareils registres, qui ne furent recueillis qu'en 1597, et cela par Martin Cumpel et George Burkhart, gens de métier, dont le premier était pelletier et le second tailleur. Cyriaque Spangenberg, auteur d'un ouvrage mss. in-fol. intitulé : Von

WirkuT h0Chber' KUH$t *tUSiCa derre" Ankmfi' Lob> Svti U"d ir ung auch une die Meistersânger , auffkommen , écrit en 1S78, qui se trouve

«mjourd hui dans la bibliothèque de l'université protestante de Strasbourg et ciU- P ' huiler, Aft. «|., pag. 89, fait descendre les thhtersànger* d'un ancien Bard. <*Hique, qu. vivait du temp, d'Abraham ' Vag. 170.

qu'avec regret. Nous en avons un exemple dans une savante Alsacienne , Herrade de Landsberg , abbesse de Hohenbourg, que nous ferons connaître plus particulièrement , dont les rimes latines sur l'amour de Dieu empruntent toutes les expressions de l'amour profane , et dont les vers nous retracent l'élocution d une femme aimable, nourrie de la fleur des belles-lettres.

La poésie provençale qui occupait dans ce siècle la plupart des troubadours français », passa bientôt dans toute FEurope. i/empereur Frédéric Barberousse, qui la cultiva lui-même », introduisit dans ses états les cours d'amour», et y attira plusieurs poètes provençaux, qui inspirèrent en Allemagne le goût de la poésie érotique. Ce goût fit ses premiers progrès en Souabe et en Alsace , dont Frédéric était duc , et où il possédait une grande partie de ses domaines. Les poètes allemands commencèrent alors à consacrer, par leurs vers, l'époque de cette révolution, qui dura près d'un siècle et demi , depuis 1170 jusque vers l'an 1330. Ces nouveaux poètes prirent le nom de Minnesingers \ c est-à-dire , chanteurs d'amour , parce que le but principal de leurs vers et de leurs chansons était l'éloge du beau sexe et de ses attraits. Habiles dans l'art dépeindre leurs sentiments, ils retraçaient, dans leurs rimes, les plaisirs et les peines, les transports et les tourments de l'amour. Cette période nous offre un grand

' Voyez l'origine des Jeux floraux, lit. 1, pag. 25 et »uiv.

* Nostradamus. Vies des plus célèbres et ancien* poètes provençaux, pag. 16, et Pasquier, Recherches de la France, liv. 7, chap. 4.

* Dom Rivel, Hist. littéraire de la France, tom. 9, pag. 177.

* Minna ou 3/«»ne est un ancien mot tndesque , rappelé dans le serment allemand du roi Charles-le-Chauve, prononcé à Strasbourg en 842, qui correspond au mot moderne d'amour. Voy .t. 2 de cet ouvrage. P. just., num. 116, P. ccxm.i Le- Français en ont tiré les termes mignon, mignard, mignardise, et le. Flamands u, minnen, aimer et de bemindet amant.

nombre de poèmes tendres et naïfs , qu'on lirait encore aujourd hm avec plaisir, si l'on pouvait se familiariser avec le langage allemand de ces siècles. Nous remarquons entr autres , dans le recueil des poésies erotiques d'Allemagnç qui se trouve à Paris, parmi les manuscrits de la b.bl,otheque du roi ', plusieurs chansons, dans lesquelles •1 règne une douceur , une délicatesse , une fleur de

nrZ,!: 1 "°US °SOnS "0US eXprimer ainsi' 1ui les presque de pa.r avec Anacréon. Mais les mœurs et la

angue ayant depuis change, il „'est pas possible d'apprêter avec une sensibilité désintéressée les grâces nïves des muses tudesques et les charmes qui p „™ m alors la.sser dans l'esprit de leurs lertenr* I? a

de leur sujet. La plupart se sont assujettis au même mo-

e s bpir tous n'offrent *• de ies - «

de fle„ H TqUe, l°US "e Parlem 1Ue du P»«»en»Ps .

H semblerait n^' ^ ^ des " . ^ « semblerait qu .1 y avait alors un cadre général dans

a«tieerr0 T£r : ,rouvr dans tout ce ^

son ae table , quoiqu'il soit constant que le

' Ce manuscrit , qui renferme Im Pl«parl élaienl nés dans les nav. , v ^ qUarantC Minn^rs , dont la

r~*i-J^,^Itr^^*r^,,,4,

dénaturé sa notice, au point d« i ' Le P' de *°ntfaucon a

—«Ht. ., f„rm, lA!"in ! a,°nS f°" P'u, particKéremcn, ce

-« ^n. -e jou™,"' "a0" différ'!n,,

MM. Breiling„r el B„72 "7 ,7M" *' — " '■"»•

«•». en „eui >,,„„,„ in.r:„r r™ • » ,"","'ère,"• - ,7" «

- '« «Te de *^ «I^Z^'"' * " 'W,Cil *«— eu DicHt, mthou,^ •«•""ngtn m, dtm Schnàbhclm Zt,,p„nc« ,

vin formait dès-lors une des passions favorites des Allemands Toutes ces poésies sont , il est vrai , du même ton et d'une même couleur ; nul contraste , nulle variété. Les roses, les perles, les cheveux d'or, des eaux douces, fraîches et limpides, l'ombrage , les collines, les rives, les grottes, les fontaines s'offrent presque à chaque vers. Mais malgré tous ces défauts , les Minnesingers ne laissent pas de mériter des éloges. Ils créèrent des expressions et des images ; ils déterminèrent la forme poétique de la langue allemande , ils surent même parler quelquefois le pur langage du cœur et de la passion. Ardents, mais délicats , passionnés , mais chastes, ils savent donner à leurs peintures les attraits les plus voluptueux , sans faire rougir la pudeur. Ce furent particulièrement les pays formant l'ancien duché de Souabe et d'Alsace, qui fournirent la plus grande partie de ces poètes.

Les Minnesingers jouissaient dans leur patrie des mêmes honneurs et des mêmes distinctions de la part des princes et des grands, que les troubadours en France. Ils parcouraient les châteaux : les pièces de vers qu'ils y récitaient ou qu'ils y chantaient, les faisaient recevoir avec empressement par les seigneurs , et surtout par les dames. Le

' Les Allemands ont été de tout temps de grands buveurs, et pour me servir des «pressions d'un de leurs poètes, Bruschius, iter, pag. 405 : « lllic Nobilitas œterno nom i ne digna . Exhaurire cados, siccareque pocula longa. »

On peut remonter jusqu'à Tacite, de Germania, cap. Î2, qui en parle ainsi : « Diem noctemque continuai potando nulli probrum. » Les Grecs, sous l'empereur Othon 1*. et les Italiens sous l'empereur Henri IV, n'avaient pas d'autre opin.on des Allemands, comme le prouvent les passages de Luitprand , m Légation* ad Nicephorum apud Muraton, in Scriploribus rer. italk., lom. 2, pag. *80, et du moine Donizon , in Vilo Mathildis, cap. 5, apud eundem, lom. S, pag. *70'^ empereurs de Germanie , avant leur couronnement à Rome , étaient obligés « e promettre la sobriété. Cenni, Monument, dominât, pontif., lom. *, pag.

2â8 HISTOIRE DE L'ÉGLISE

plaisir de les entendre fit naître l'idée de les imiter. Les savants s'en firent un délassement, et bientôt les hommes les plus distingués par leur naissance et leur génie , animés du môme esprit , aspirèrent à une gloire égale. On vit des rois, des princes , des ducs , des évôques et beaucoup de seigneurs de moindre rang , des moines même \ marcher sur les traces des poètes de profession et souvent les effacer. Le parnasse allemand compte , dans le nombre de *es cantadours , l'empereur Henri VI , fils de Frédéric Barberousse ; le malheureux Conrad ou Conradin , si fameux par sa fin tragique ; Wenceslas IV , roi de Bohême ; Henri, duc de Breslau ; Othon , margrave de Brandebourg ; Henri , margrave de Misnie ; Henri , duc d'Anhalt*; Jean , duc de Brabant ; Rodolphe , comte de Ncufchâtel ; Frédéric , comte de Linange 3 , etc. , tous noms fameux dans l'histoire d'Allemagne et dans les fastes du treizième siècle. L'Alsace reconnaît parmi ses Minimevngers le seigneur de Gliers \ Hesson de Reinach , Frédéric de Haus, VVachsmut de Mulnhausen , Gœslin d'Ehenheim, Walther de Brisach, Godefroi de Strasbourg et Cunon Je Rosheim 5. Mais comme leurs poésies sont postérieures à l'an 1200, nous nous réservons de les faire

« Comme Eberhard de Hohensax, de l'ordre de saint Dominique, dont on trouve les ver, dans le recueil des Minnesingen, tom,,, pag. 28, sous .e nom A, Brûler bùernart von Sax, tin bredier.

' Les poésies de ce* six premiers princes, qui commencent le recueil des Minne- »ngers,pag. 1-5, sont discutées dans un mémoire de M. le baron de Zurlauben, iu «e 9 mars 1773, dans une assemblée de l'académie des Belles-Lettres de Paris, et inséré dans le quarantième volume de ses mémoires, pag. 154 suiv. Voyez le recueil cité, pag 6, 7, 8 et U.

pllr ri?6 HiChardUS GUen rappe,é danR une ^ d'Ulrich, comte de Ferrette, de 1233. apud Hergott, Geneal. Habsbourg, Um. i, pag. 244.

« fS2, et tom. 2, pag. 95, m et 207.

connaître dans leur temps. C'est aussi aux Minnesingers qu'on doit le théâtre allemand '. 11 paraît que , dès la fin du douzième siècle , on jouait des comédies profanes : Henri, évoque de Strasbourg, dans un discours qu'il adressa , en 1188 , aux seigneurs de l'empire , assemblés par l'empereur Frédéric dans sa ville épiscopale8, leur reproche l'attention qu'ils portaient plutôt aux jeux d'un bouffon ou aux représentations d'une fable théâtrale, qu'à la parole de Dieu 3. Il y avait cependant dès-lors en Allemagne des drames sur des sujets de piété. Dom Pez 4 assure en avoir trouvé plusieurs de cette espèce , du douzième siècle. 11 n'a cependant jugé à propos d'en publier qu'une seule *, et celle-ci ne fait pas regretter le silence qu'il a porté sur les autres*.

Les poésies des Minnesingers se chantaient: c'est ce qui contribua à dénaturer la musique d'église qui , dès-lors , commença à devenir un chant efféminé. Saint-Bernard 6 se plaint que la gravité de l'ancienne musique avait dégénéré, à force d'art, en une mollesse plus propre à exciter des sensations agréables , par des sons flatteurs qu'à élever les âmes à Dieu et à nourrir la piété. Dans le même temps, les chimistes étaient accusés d'user de certains jus

' Comme le remarque feu M. Riccoboni , dans l\4rf du théâtre, imprimé en

* Il est inséré dans les Lectiones antiquœ de Canisius, tom. S, part, i, p. i0 î (dit. Basnag,

* « Vestrum ulique auditum mimus aliquis, seu fabula theatralis demulcendo alli- • ccret, et verba Dci vobis non sapiunt. •

' Anecdotorum, tom. 2, Dissert., pag. 53. s Ibidem, tom. 2, part. 3 , pag. 186-197.

» Magnin, dan* ses importants travaux sur THist. du théâtre, a démontré que c'est à tort que l'on a cru jusqu'ici qu'entre le vf et le !Uf siècles de notre ère, toute représentation scénique aurait été abolie. Il prouve au contraire que chaque siècle de cette période vient déposer de l'incessante activité du génie scénique. (iV. de l'ed.)

* Epistola 398, tom 1, edit. Mabill. 357.

pour adoucir la voix , en la rendant plus aiguë et plus flexible

Le plain- chant, ce reste bien défiguré, mais bien précieux , de l'ancienne musique grecque 2, dont il nous a conservé quelques débris que nous possédons sans le savoir, était alors usité dans l'Eglise sous le nom de chant romain ou grégorien. Particulièrement cultivé dans la célèbre abbaye de S. Gai \ il passa de là dans le reste de l'Allemagne et dans presque toute l'Europe 4. Le chant grégorien fit également des progrès en Alsace, lorsque Victor, religieux de S. Gai, fut placé, sur la fin du dixième siècle, à la tête des écoles de Strasbourg5. Les poètes allemands du douzième et du treizième siècles composaient les airs de leurs chansons sur le ton du même chant : souvent même ils ne faisaient que parodier les hymnes d'église.

L'onzième siècle fut particulièrement celui où la musique fut le plus cultivée. Le traité, que Boëce fit dans ce genre 6, est compté dans le nombre des manuscrits que Werinhaire I>r, évêque de Strasbourg, légua à la bibliothèque

>oyez Martenne, Anecdol., tom. 5, pag. 1586. On trouve dans les Scriptoret eccestastict de Musica , publiés par dom Gerbert, tom. i,pag. 278, entre les fragments que Gerland , chanoine et écolâtre de Saint-Paul de Besançon , au douzième s.ècle, donna sur la musique, de, recettes d'apozème et d'électuaire ad vocem clartficandam.

' Comme le remarque J.-J. Rousseau , dan, son Diction, de musique, art Plaincnant. - Il est aujourd'hui acquis, que les plus anciens monuments de la musique IHurg,que dérivent de l'ancienne musique des Crées. Consultez les travaux de Vincent c msl.lut dans la revue archéologique et le mémoire de Beaulicu sur ce qui reste de la mus.que de l'ancienne Grèce dans les premiers chants de l'Eglise. (Note de l'èd.)

>oy dom Gerbert, de Cantu et Musica sacra, tom. /, lib. t, part. 1, cap. /, pag. z/4 et teq.

Acta^sTs u U" Pa88agC d" m0i"P Ekkehard' '« W« beati Sotkeri inter

^ . tsouandiana, tom. 1. Aprilis, pag. 582.

Voyez ci-dessus, pag. 13 du tome 1«.

* *»<ica Boëcii. Voy. Hist. d'Als., /. 1. piècc8 ju8t. Ut. 866> ccu, ^ *

de son église *. Il y avait alors, dit dom Rivet *, presque autant de déshonneur, parmi les gens de lettres, à ignorer la musique , qu'il y en aurait aujourd'hui , parmi les personnes de quelque naissance, à ne savoir ni lire, ni écrire. On l'enseignait dans toutes les écoles, et tous les savants l'étudiaient. Plusieurs même s'y rendirent habiles. Tel fut l'Alsacien Brunon, élevé, en i 048, sur le siège de Rome, sous le nom de Léon IX , dont nous avons déjà fait connaître les talents pour la musique 3, et qui ont fait dire , à un auteur moderne 4, qu'il éclipsa, dans cet art, tous ses contemporains. Tels furent encore S. Guillaume, qui fut élu abbé de Hirsauge en 1069, et le bienheureux Théotger, évéque de Metz, son disciple, tous deux auteurs de traités sur la musique , qui doivent le jour aux soins du savant abbé-prince de S. Biaise 8. Les historiens contemporains 6 vantent les connaissances particulières que Guillaume avait acquises dans la musique et les découvertes qu'il y fit. Son ouvrage , écrit en forme de dialogue 7, a cela de particulier, dans l'explication des douze tropes , qu'elle paraît ajouter quatre nouveaux tons aux huit usités de son temps, et qui restent encore aujourd'hui dans le plain-

' Wimphelingius, de Episc. Argent., pag. 4P.

* Histoire littéraire de la France, tom. 7, pag. 143.

* A la page 54 de ce tome h.

* M. de La Borde , Essai sur la musique ancienne et moderne , lom. 3 , pag.

* Dans son recueil, imprimé en 178i , en trois volumes m-i». sous le litre de Seriptores ecclesiastit i de Mimca.

* Bertholdus Constantiensis , apud Vrsthium ,lom.\,p. 364, et Heymo. in Vtta s. Wilhelmi, apud Mabillonem, in Actis SS. saculi 5, part. 2, pag. 1M.

1 Dom Gerbe, t l'a publié, lom. 2, pag. 154-182 , d'après un très-beau manuscrit du douzième siècle, qui avait passé de l'abbaye de Saint-George de V.llingcn dan» celle de Saint-Blaisc , et qui périt, en 1768 , dans l'incendie de cette dernière.

232 niSTOIRE DE l'église

chant «. Théotger, fils de Folmar III , comte de Metz*, fit ses premières études en Alsace, auprès du fameux Manegold , dont nous allons parler incessamment. II embrassa ensuite 1 état religieux dans l'abbaye de Hirsauge , où l'abbé Guillaume le chargea de corriger les fautes, que la négligence des copistes avait laissées dans le texte des livres de l'Ancien et du Nouveau-Testament 3. Placé , en 1088, sur le siège abbatial de S. George, dans la Forêt- Noire , il rétablit et réforma plusieurs monastères du diocèse de Strasbourg*. Elu évôque de Metz, en 1117, il finit ses jours à Cluni, le 29 avril 1120 s.

Comme nous aurons lieu de parler ailleurs plus amplement de Théotger, de ses vertus et des liens particuliers, qui attachent l'histoire de ce saint prélat à celle de l'Alsace, nous nous contenterons d'observer que Trithème" lui attribue divers ouvrages , entr'autres des Commentaires sur les psaumes, plusieurs lettres spirituelles, et des conférences ou homélies pour l'instruction des religieux. Mais aucun ne nous est parvenu , à l'exception de son traité de musique7, où il parle avec délicatesse, au rapport de

' Explication qui parait avoir donne lieu au livre que Henri Glaréan publia sous le titra de dodécaeorde ; du moins il suit le sytèmc de Cuillaume de Hirsauge, dont il avait vu le manuscrit dans l'abbaye de Saint-Georgc.

* Trilhème, Annal. Hirsaug., tom. 1 , pag. 282, dit que Théotger était d'une basse extraction; ce qui est contraire au témoignage de Meurisse, Histoire de$ vequet de Met*, liv. 3, pag. 390, et de l'auteur contemporain de la vie de ce prélat, «té par dom Mabi.lon , Annal. Benedict., tom. 5 , lib. 7, num. 114, pag. Î77, qu, assurent qu'il était frère de Folmar, comte de Metz. Trithemius, tom. et pag. cit.

4 Entr'autres ceux de Saint-Marc près de Rouffach, de Craufllhal, de Honcourt et de Gegenbach, comme nous l'écrirons autre part.

' Trithemius, pag. 287, et Mabi||on> ,ow ff m ^ ^ ^ ^

Page 1