CHAPITRE XXXIV
Comment ranleur s'excuse de porter faveur à Tung plus qu'à Faultre ^ mais vérité.
Il sembleroit que je formasse mes argumens pour voloir mordre les meurs et conditions du roy, comme se le veulsisse blasmer, ce que Dieu ne voelle! et que, par déprimer ses oeuvres et propposjequerroye à eslever la gloire de ce duc jusques au ciel ; que d'aultrc costé je ne vouldroye faire, sy non en tant que vérité me conslraindroit à faire ce qui seroit de debvoir et d'équité. Mais se je voelx regarder aux mérites d'ung et d'aultres, et moy assagir et fonder sur la renommée commune des choses qui se voyent et treuvent par expérience, et de quoy les hommes loings et près, et tous, en général commun accord, font bruict et famé au ; moins jusques au jour de cest escript, en le chincqniesme mois de sa régnation, je ne voy et ne troeve chose en quoy je le puisse grandir en los, sy non en une seul le : qu'il a mis jus et remis à l'église la praîjniaii(|uesanxion que son père avoit te-
rnie. Mai§ eu touttes aultres choses, à qui que J le debvez faire puisqu'il plaisl au roy; et fe-
elles touchassent , ne an duc de Bonrgongne ne aultre, je ne suis expert encore que homme s'en soit loué, ne petit ne grand, mais multitude, et en grand nombre qui s'en sont dolus et plains , auxquels meismes il estoit tenu et de devoir. Par quoy, quand de nullui neluya cbala maintenant, ou se bien feust ou mal aveucques lui, ou s'il en povoit dire mal ou bien, noa merveilles se au duc de Bonrgongne aussi, qui lui avoit esté père et serviteur si grand , il se monstroit de condition semblable comme envers les aultres meismes ; qui est chose de grand notte. Aux serviteurs de son père et par lesquels le père avoit prospéré et flory; il estoit diu* et estrange, et ne tenoît nul compte d'eulx ; mais une bonne œuvre fist en ce pendant, car il fist la paix du comte de Sainct- Pol et du seigneur de Groy, entre les quels avoit longue rumeur envieillie et non rapaisable par nul sens, comme assez est déclaré en mon aultre livre devant cestui, et la cause pourquoy et conunent. Et est vray que dès Rains là où il fut couromié , il avoit ouvert ceste matière aux deux parties. Et meismes au comte de Gharolois, qui estoit fort et tout oultre de la partie du comte de Sainct-Pol , en avoit-il prié et parlé qu'il en souffrist faire la paix , tendant touttesvoies à venir à la paix toutte enthière du comte de Gharolois envers le seigneur de Groy, lequel il héoit durement. Dont le comte , non visantj que à bien et non empeschier bonne oevre , respondy au roy: qu'il estoit bien content que la paix se feist entre eulx deux; et que pour sa privée querelle ne quelconcque action qu'il povoit avoir allencontre dudict de Croy, il ne lui estoit beseing que aultre lui voulsist mal à sa cause , mais désiroit bien que la paix s'en feist. Doncques ce qu'à Rains fut commencbié , à Paris fut parfaict et mis à exécution. Et vint ung jour le comte de Sainct-Pol , comme sentant ceste chose approchier, devers le comte de Gharolois lui demander son plaisir sur cechy et son bon advis , comme qui par ly vouloit faire ou laissier; là où le comte lui respondy : « Beau cousin, je ne vous voel point empeschier à faire paix aveucques le sei{jn iir dé Groy ne aveucques nul aultre , ains le vous prise et loe de le faire, car vous
rez bien. Et tant qa*ii touche à ma querelle
que j'ay contre luy, je n'en ferai ne plus avant CHAPITRE XX XV
ne plus arrière. Etaffin que ne mettez doubte|en ce que je vous dich, je vous conseille que vous ne,faictes point tant seuUement paix débouche, mais que de cuei* et de vouloir vous vous y addonhiez tout oultre , et accomplissiez par œuvre ce que vous monstrercz par parolle. *>Et à tantseparly ledict duc du comte de Sainct- Pol. Et d'aventure se trouva ung jour après en une chambre , là où le roy avoit faict convenir une multitude de seigneur est de gens de conseil , et ly meismes y estoit en personne. Et de faict y fut le seigneur deCroy aussi, comme des appelés pour estre en ce conseil. Et prestement le roy voyant les deux parties estre là en ung assamblement , dont ne Tung ne Taultre ne sçavoit de son compaignon , ne de ce que le roy avoit en cuer , prist Fung par la mnia droitte et Taultre par la main senestre ; et soy boutant au milieu , prist les deux mains et les iist joindre ensemble , voulsissent ou non ; et leurs mains ainsi jointes , au dur et au regret de chascun, qui touttesvoiesn'osoient rebeller, les mena en une chambre droiclement à rentrée , où nullny n'a voit dedans. Et eux boutés là dedans entre culx deux sans plus, prist Thuys par la main et le thira à ly disant : « Or vous tenez là dedans, etfaictes paix et guerre ainsi que vous volez ; et débatez vos causes et vos questions chascun à vostre bel ; et vous donnez de pugniet se vous volez , mais de là jamais ne partirez que je ne, vous envoyé saillir bons amis et en bon accord. »Et aveucques le mot ferma l'huis ets'en alla; et ordonna à deux escuyers de garder Tbuis et de non les souffrir ouvrir jusques à tant que paix et amour sentiroient enire les enclos, qui se trouvèrent esbahis tous deux ; mais véoient bien que faire leur convenoit de nécessité vertu, et que roide rigeur et felleté vielle il convenoit amollir et vraincrc maintenant par sens et par humilité coniramcte. Dont cely qui s'y employa le plustost c'estoit le plus à loer et le plus vertueux en nature. EnHn touttesvoies ils en partirent contens l'ung de l'auUre et bras à bras comme deux frères, ryans et faisans leurs soriiès du roy qui ainsi les avoit appointiés ; et le roy s'en farsoit et rioit , comme de les avoir accordés ainsi par si faict oiistère. /
Comment le seigneur de Croy procura an comte de Sainct-Pol la benivolence de la grâce de son maislre.
Gestui mal-talent avoit duré par l'espasse bien de dix ans entre le comte de Sainct-Pol et le seigneur de Croy. Dont, à cause de l'estrif et d'aulcunes dépendances qui en naissoient , le duc meismes avoit fort contre cuer ledict de Sainct-Pol, et le héoit durement pour cause de son orgoel envers ly contre raison ; comme autrefois luy avoit faict dire et remonstrer fellement à Nivelle, là où il vint à saulf-conduit devers luy aveucques aulcunsdu parlement pour parer sa cause; et comme tout au loing a esté réciité en son lieu , là où le temps l'a requis , en l'auUre livre devant cestui. Or, maintenant, quand Taccord a esté faict entre le seigneur de Croy et luy, et que ledict de Croy désiroit bien pareillement que bien peust estre aveucques son maistre le duc, ledict de Sainct-Pol, pour tant plus nœr et conformer leurs amours durables, certes ledict de Croy procura pour celluy de Sainct-Pol grâce et amour envers son maistre ; et luy feyst oublyer et laissier touttes vielles rancunes passées, et luy e^largir sa faveur, bonne chière et amiables devises , jusques en brief jour après baignier aveucques luy en une meisme cuve. Si en estoient joyeux beaucoup de gens de bien , quand virent que le duc l'avoit repris en grâce, et que ledict de Croy et luy estoient pacififyés ensemble et resjoings en amour ; car la question y avoit esté mal séant et n'avoit donnet guaires de fruict ne à l'ung ne à Taultre , mais dommage beaucop et péril et desparement à la maison de Bourgongne, là où ledict de Sainct - Pol, quand il y estoit, estoit ung bel parement de seigneur et qui avoit pooir de servir et de faire grand faict ; car estoit puissant de terres et seignories plus que nul de France , resei-vé les royaulx et les prinches , estoit belle personne , fort et radde , moult à redoubler, avoit sens grand et aguc parolle et mondanité, cointe abillement , grand siculte des nobles , vaillant par oultre passe ; mais oncques en
GEORGE CHASTELLAIN
loattes cestes grâces ethanlx biens qae Diea luy donna , ne acqoisi ne grâce ne fiaveor ne aultorité , ne montance en lieo où se Irouvast oncqaes, ains reboutement et mesTolance.
Meismes et du roy, là où il s*estoit trakt; et alyé aTeocqnes le comte du Maine pour soy grandir allencontre du duc , qui tonttesToies estait scm seigneur naturel et souTerain,oncqnes n*y trouTa bien ne gouvernement ne entretenance , fors que avisement de paroiles sans effect, pour le nourrir en vain espoir non déclinant envers Bourgongne. Et par ainsi, non bien de Bourgongne et non fortifié de France, vesqnit longs ans neultre , sans sçavoir desquels il se voloit tenir; car craignoit Tune partie et Tanlire , et si sçavoit bien que de nulle des deux il n'estoit bien ferme, ji-soit ce que , quand se feust tout décliné eovers France, si estoit il deffaict et destmict du oosté de Bourgongne , comme qui avoit tout son bel desoubs le duc. Si furent aulcuns qui voloient scrutiner le fsûct de ce comte de Sainct-Fol et jugier les causes pourquoy auk trement ne se trouva advancbié nulle part^ qui tant estoit bel charlet , tant de hault et grand ostel, tant riche et puissant, et tant homme de grand mise en tout, certes qui dirent que rien n estoit cause de cechy que son péchié , souverainement oi^goel et luxure , car il estoit orguilleux oultre bord. et allencontre de ses meilleurs, et estoit le plus extrêmement dissolu sur femmes par multitude que nul à pâme son pareil. £t vouloà on dire que par ces deux causes Dieu, le vouloit humilier et non souffnr prospérer sy avant que sa personne valloit bien , se aultrement se feust conduite.