CHAPITRE V
Lamentation du jeune duc en présence de ses serrlleiin.
Or sont récitées aucunement les complaintes et doloreuses manières que tint madame Michielle. Dont pour satisfaire à la grandeur du cas en cbascun , il loyst bien aussi à conter aucuns argumens et devises que cestui jeusne prince Phelippc fist avec aucuns de ses privés, après avoir recouvert en luy vertu etparolle. Car posé que le premier assault de son deul feust ores vaincu et passé sur le cop d*ong hasart , toutesvoies le second deul qui gîsoit en longue amère mérancolie et occupoit les vives racines du cuer , cesly là certes ne povoit couler que à longue traicte et à mainte amère vuidance de parolles consemblables à sajpassion ; ou il fauldroit dire que son cuer eust esté bastard de toute vertu et sa condicion de légier pris, que non fut , car avecques deul naturel précédant de vraye vive amour logoit-il regards hoDourables qui procédoient de sens , lesquels aucunes fois parlant à luy meismes desgorgoit à ses prochains chevaliers, auxquels il se lamentoit souvent et ramenoit en devise la grand perte qu'il avoit reçeue en son feu noble père, le parement, la cremcur de France et la vraye apuie des royaulx que fortune avoit mené à si doloreuse fin et si inique par meismes son sang. Si regardoit en luy meismes et mist en termes pluiseurs argumens devant les principaulx de luy et leur dit ainsi :
« Or çà vous , seigneurs , noriture à mon très chier père deffunct en qui j*ay perdu tout mon recuevre et conseil, désormais fault-il que je soy jensnc orphelin, me retraye en vos mains et qu'en vos léalles veitus et amours je fonde et ediflie mon faict. Vous voyez comme en mon jeusne et peu expert éage fortune avec ma grand perle
me laisse en grand souchy et en dure destresse d'angoisse à tous lez, peu saige de moy meismes et mal pourveu de sens ailleurs pour en saillir; toulesvoies constraint suis de prendre le frain aux dens , et par attemprement de mon cuer , quérir aucune yssue à mon faict ; qui plus est difficille à faire que à dire beaucop , souverainement à moy qui jeusne suis, et non de la valeur de cely très corageux et fier prince mon père, lequef, avec espoventable puissance de cohortes assez pour résister à ung monde , ne s'est sceu prégarder (outesvoies d'ung nombre de gens très petit par fraulde de sa Fortune. Et moy, qui regarde la très horrible mort de luy, laquelle par juste émocion de bon sang et pour rhonneur du monde aussi il fault Tenger et pugnir à la grandeur et au poix du délict, certes, combien que délibéré y soye et conclu , se n'est-il pas que je ne considère la haultesse du cas, la grant durté du faict et la piteuse confusion de ce royaulme , tant bonnouré et amé de mes pères jadis , que constraint maintenant par mes mains , il fault que je déserte , et que infère la playe de mort à ma mère maison, à qui je voulsisse et deusse avoir esté cy devant champion de salut. Si me vient bien à contraire le très louable propos de mon feu père , lequel en tous les travaulx donnés icy et là au peuple JFirançois par guerres et gens d'armes, autresfois ne tendoit que à mectre le royaulme en sa tranquilité , d'en chasser les divisions qui y estoient et de le unir en ses parties , quoy que Dieu ne luy a permis y parattaindre. Et moy son|fils^, héritier non bastard de ses meurs , fault toutesvoies que je voise à rebours, délibérant si je puis sa perpétuelle ruyne , sa toute confuse désertion exterminée, pour vengement de mon annuy, quand ceulx meismes qui plus y ont de gloire et d'attente se sont formés partie et acteurs de ma foulle si cruelle, et encoires, qui pis est, sur moy injurié et non mcsfait vers eulx se réforment , j'entens : plus aigres et plus felles que devant, et non ahoniés de leur iniquité première , machinent encoires en la seconde du fils , dont, pour venir au parfait, meismes contendent à Taliance des Anglois leurs vieulx cmiemis coptrc moy,' pour estjc
DUC PHILIPPE
plus fors et plus puissans en ung endroit et pour m'affbiblir en Tautre , par les avoir devers eulx. Dont si fortune m'est si amye que ils n'y parviennent, et que moy meismes pour rompre ung tel cop les leur fourtraye, ne faut -il doncques que pour ma conservacion et pour la juste defTence de mon droit , je m'ayde et assocye des vieux ennemis de mes progéniteurs, des anciens tirans de ce royaulme, violeurs du réal sceptre et frescement encoires meurtriers de mes oncles, et que je, contre coraige, faingne à porter amour là où je n'aypoint de faveur, et que par ceulx que je^vouldroye avoir destruict autrui , meismes mon propre sang je confonde, non le réaulme par entencion , mais les hommes aucuns d'i* celuyà qui pitié ne me conseille espargner? Car posé que nature me meuve à vengance aujourd'huy et que fortune m'a pourchassé , c'est eur que de y veiller nécessairement; toutesvoies ne doy estre ignaire du lieu de mon bers et que je n'aye prins au plus noble giron de la terre mon estre et parement : c'est le très reluisant et glorieux throne françois, que je maintenant constraint suis de persécuter par inconvénient , et meismes qui me euyst , par ses vieulx hayneux , et que moy meismes, se autre temps fust , je deusse rebouter par puissance, sievant l'intencion de mon engendreur defiunct , trop tost sur« prins. Si n'est pas de merveilles, se avec incitacion à cruelle fureur sur mes tant mortels ennemis, je repose ung peu et arreste en compassion aussi sur le povre innocent peuple à tous lez , sur le droit soleil de mes yeulx , sur la droite splendeur de mon front dont je voy la nièble approcher de longues ténèbres, de jnaintes misères et de plours, et r'espessir et croistre sur vielle langueur fresche '.bruine , nouvelle calamité , et tout redoublement d'annuy par moy meismes; qui me desplaist, se ma fortune ne fust autre à ma nature. Car moy qui ne suis du noble préau des lis si prochain et restably par mariaige , si de près comme d'en estre fils , me doy bien réputer léal franchois , desplaisant si bien de l'aliance nécessaire à ceulx que peu i'ayme, comme de Toccoison quej'ay de grever ceulx que je hais fort. Lesquels
GEORGE CHASTELLAIN
quand j'auray persécutés, se fortune le me r vivre et morir; tu es homme de Dieu, epfTant
copsent, qui n*est pas chose legière, toutesvoies si sera-ce tousjours en mon propre détriment et aggravement du povre père deffunct et eu prolongement de son repos (qui mieulx ameroit peut esire vengance différée eu son 01s que cruelle pug^icion prinse pçur son glaive). Toutesvoîes emprendre lafault et exécuter dure , et envahir înnocens et mauvais , tout par tout de leur part. Dont la querelle, scay bien, sera tenue à forte main; mais violente force d'ennemy, îl loyst restraindre et rebouter par puissance contraire; à laquelle, soubsvostre bon ad vis, mes léaux serviteurs, toutes considér^cions misés derrière, je me délibère toutesvoîes et arreste ; et le plus tost , se Dieu plaist , que pourray , s^ns resoing de fortune , la metiray à eflect. »