CHAPITRE XX
Comment novelles souvent Tenoient en cour des navires da duc que menoit te bastard.
Tout ce temps cy vindrent souvent nouvelles à court des navires du duc que menoit le bastard de Bourgoigne^ et de Texploit qu'il fit ; et fut sceu comment ils avoient esté séparés d'ensemble par fortune de mer , en grand péril tel fois , et en très mortel dangier , et en grand désespoir l'ung de l'autre. Tout enfin touttes-voies se retrouva ensemble à Marseille, par longue traite de temps ; réservé messire Anthoine de Paiage , ung chevalier de grand los , lequel atout sa nef se perd; tout seul en désespoir ^e tout le monde ; car n'estoit homme qui allast sur mer , de quelque bout du monde que ce feust , qui en sceust dire novelles. Si maintenoit-on long-temps que tout estoit noie , ly et ses gens ; et fut durement plaint , car avoit corage et honneur en ly autant qu'on en sçaqroit escrire ; et avoient esté ses œuvres si congneues en estranges terres, que la personne en faisoit bien à plaindre de le perdre ainsy. Estoit cely qui tant se fist congnoistre en Grenade et en Barbarie, par ses haulx faits , que les nacions et meismes les Infidèles en exaltoient sa famé pour ses mérites. Estoit né de Douay , jeusne chevalier soubs quarante ans , rice assez des biens , mes plus encore de vertu et de grand los. Enfin toutes-fois , au bout bien d'ung mois , se retrouva aveucques le flot à Marseille ; de quoi la joie fut grande chà et là. Et là conta de ses aventures. Pestilence se bouta en ses navires ; et commenchoient fort à morir ungs et aultres ; et n'y avoit ne terre ne mer qui les peust sauver , ce sambloit, que tous-jours mortoile ne les sievist; par quoi durement s'espoventa chascun ; et devint toute la compaignie desbarretée et esbaye. Se dessevrèrent par troppeaux, les ungs ici, les aultres là, pour trouver sauveté; entre lesquels aux ungs il prist bien , aux aultres non ; car, où que l'on soit, morir convient. Messire Symon de Lalaing yperdist deux beaux escuyers, ses enfans, qui. dommage fut , et à dur le porta ; Philippe
de Corselies , bailly de Dijon , y morut aussi ,
dont ce fut grand perte pour les biens qui y croissoient ; ung Jehan Verdeau aussy, noble homme, natif de Valenciennes , y morut à Marseille, aveucques multitude d'autres , que nobles que belles gens d'armes, jusqu'au nombre bien de cinq cents , par quoi la compaignie estoit moult aflbiblie. Et ce qui plus estoit , c'esloit le dangier des principales personnes , à qui de heure en heure il en pendoit autant au nez , et dont le damage eust esté irréparable , conune du bastard de Bourgoigne , chief de tous , de messire Symon de Lalaing , de messire Philippe de Lalaing , des bastards de Brabant , de messire Pierre Vast , et de maint autre chevalier et escuyer , qui tous estoient meus pour le divin service , et auxquels, selon la noble et haulte volenté que avoient , et en quoi ils avoient abandonné femmes et enfants, et terre et pays , il estoit povrement pris encore de leur voyage ; car avoient despendu jà temps et argent , longuement vaucré par mer en divers périls. Et ne véoient fruit nul qui pooit naistre de leur entreprise ; car approchoit l'iver sur les mains , qui ne faisoit point temps pour descendre en pays d'ennemi pour vivre ; et n'estoit apparence de nul bout du monde , que pape, ne.Venicien, ne autre nacion ne seigneurie , feissent armée ne de riens apprestance. Meismes , parce que tous les jours seutoient et véoient à l'œil , les yéniciens,^qui tant chaudement et par tant de fois avoient sollicité le duc par prières en ceste matère de la foi , les mirent hors de corage et de tout bon espoir, parce que meismes ne firent nul apprest; mes, qui pis estoit^ traitoient durement et très auslèrement infinité d'hommes , qui devers eux venoient pour avoir passage; et n'en passoient nuls, si non de qui ils pooient avoir argent. Par quoi ce ne sambloit que une mocquerie de leur fait ; et que à nulle riens aultre ne tendoient , fors pour avoir la chevance des pays de dechà. Etsambloit cela estre leur principale fin , comme plusieurs , moi présent , l'estimèrent ainsy , nobles et sages. Une chose toutesvoies y avoit bonne devers eux ; car se ils eussent livré passage à autant de monde qui venoit devers eux tous les jours atout la croix en leur poitrine , et lesquels n'avoîent point d*argent
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pour eux entretenir , il en fenst venu si grand se meist sus au prochain mars ; et ly meisines,
playc et si grand foule , tant à eux comme à autrui , et telle desrision à la crestienté , que jamès n'eust esté réparable , et s'en feussent ris les ennemis de Dieu. On les eust tués et meurdris comme Lestes ; feussent morts de faim et de povreté ; eussent fait et cuidié faire mcschief ; et tout feust redondé en eux , moult de maux et d'inconvéniens et riens de bien ; car n'eussent point eu de chief ne de prince pour à qui eux retraîre ne rallier. Et par ainsi , comme le bien se doit aussy bien alléguer et estre mis en conte comme le mal , les Véniciens , qui sages gens sont et clér voîans, firent mieux de véer le passage à tel monde de gens- inutiles , que de leur ouviîr ; car ne soufit point en tel cas d'avoir les gens , mes il convient avoir le sens et le pooîr pour faire effect. Et ne suis pas tant fort adhérent au parti de ceux qui blasment les Véniciens en leur convoitise, que je ne soie encore de la secte de ceux qui distin- (pientet discernent de leur haute et merveilleuse prudence , qui les tient et a tenus jà si longuement en règne et en gloire.