CHAPITRE LVI
Comment Tantenr excuse la dissimalacion du duc des faulx personnaiges que portoient lesCroyois à rencontre de lui et de son fils.
Ne seroit à dire ne à reciter le murmure qui se feisoit par toutes les villes et pays de ce duc, des estranges personnages qui se véoient i rœil» et de quoi toutes bouces, en couvert
les aulcunes, et les autres en appert , moient sur le seigneur de Croy ; disans que , de tout cecy il estoit cause, et que le père estoit perdu par ly, et par lui donner telle crédence ; et le fils et eux tous estoient en voie de perdicion par la malvaiseté dely, non congneue.Toutefois, et combien que la malvaiseté dely ne pooit estre creue du père ne maintenue si faite comme depuis elle a eilé attainte, nientmoins toutes facultés d'honunes, nobles et non nobles, en court et dehors, tant en perçurent et tant en congnurent, qu'à peine ils n'en contempnèrent le duc , leur prince , de quoi , en multitude de tant de faulx personnages, il ne se percevoît de son malice , mes tousjours le portoit et le contretenoit aveucques ly, eu confusion mesmesde sa personne. 0 entendez icy, vous lisans, et ne convertissez point, vous prie , ceste crédence du maistre au servi* teur^ en vice ne en mollesse de sens, si comme à honune de povre effect ; mes par contraire à vertu et à haulte noblesse de corage qui ne pooit croire ne concevoir en ly, que homme de tel éage , de telle auctorité et lieu dont il estoit, aveucques norriture de quarante ans, et bienfaits sans nombre, peust jamès cheoir ne tomer en faute contre ly, ne en person* nages si énormes conune son fils lui voloir donner à entendre. Mes comme il lui sembloit que sondit fils avoit pris aulcunement pointe contre ly et argu , pour cause de la crédence à lui donnée , et de quoi ledit son fils sembloit estre moins bien content , argua, en luimesme, cpie ceste accusation movoit audit son fils de ire et de mal talent , et de malvais et senestres rappors fais à ly par les haineux. Et par ainsi , qui oncques ne s'estoit perceu en cely de Croy ne es siens que de leaulté et de preud'omie , en l'espace de quarante ans, ne pooit imaginer ne conclure que rappors si malvais, fais de eulx, comme son fils lui donna à entendre, pooient avoir vérité en eulx, quand lui-mesmes n'y pooit maintenir telle faute , pour mort ne pour bien , souverainement en cest abus. En estoit et avoit esté jusques à Bruges, là où, après la journée d'Anvers, ils convindrent ensemble par un préparatoire de ferme union ; dont arrière jusques à ceste journée de Lille , bien sept ou huit i mois entre deux^ les matières arrière entre le
CHRONIQUE DES DUCS DE BOURGOGNE.— IIP PART. 36t
père et le fils se aigrirent et enfellirent jusques à estre en pire estât que jamès , et tousjours par ce Croy demorant emprès le père son maistre qui , par sa crédence et par la confiance que le duc mettoit en ly, rompoit tout ce que le comte pooit édiOier en son contraire ; et autant trouva manière de le reculer de son père , comme il se traveilloit de l'accuser et de lui faire perdre son senrice; réservé toutefois que , quand ce vint à la prise du bastard de Reubenpré, et dequoy le comte son fils avertit son père de sa manière *et de son emprendre , le duc commença à prendre des imaginations beaucop; et ploiantung peu envers souppechon, pour Testrange nature du cas , s'en contint en couverte mérancolie sur ceulx de Croy. Et combien qu'il n'en fist pas autant de samblant comme il lui en estoit, à laventure^ se contint clos et froit envers ly, plus qu'il n'avoit appris à estre ; aveucques ce que avoit aultres causes et tiltres alors, qui tous se faisoient penser et percevoir ; ce que n^avoit pas appris ; car tous les Groys estoient nuement devenus royaulx, tous affectés et adonnés au roy par samblant, comme se de leur premier maistre et esleveur ne leur fust riens. Et estoient les deux frères et le roy comme trois testes en ung sac tousjours ensamble : et qnan que voloient les deux, le troisième faisoit ; et ce que le seul pooit appéter es aultres, les deux lui en cornplaisoient. Et pour tant je dis, que le duc y prist des ymaginations et des murmures eu dedens soy couvertement; et lui en fist-on plusieurs atoucemens bien au vif. Mes comme le temps n'estoit pas encore accompli, et que le péchié de malice et d'ingratitude n'estoit pas tout meur encore , ne assez près de sa punicion , tout se dissimula encore longucr ment. Et attaint maintenant à Lille plus avant et plus clèrement que jamès , néantmoins le vainquit encore le, seigneur de Croy depuis ce dy ; et demora emprès son maistre ; et le fils en repuise et en non-puissance de faii*e accroire à son père ce que tout le monde congnoissoit et percevoit véritable à l'œil. Et encest estatdemorèrent jusquesà Bruxelles; là où , en apparence de grand inconvénient depuis et de meschief irréparable , le viel couve-venin fut congneu, Croy dégetté et ex-
puls dehors de court , et longue non-créancé du père fust commuée en vraie congnoissance, par commune criée des grans de la maisM contre mesme le frère d'ordre. Et n'y avoit nO'évesque, ne preslat, ne chevalier, jeusne ne viel, qui tous ne criassent contre Croy ; et qui plus n'en porent toUérer la congneue malice , pour l'acquit mesmes de leur honneur, et de quoi cy-après vous orrez Tistoire»