CHAPITRE LVII
Comment messîre Philippe Pot, seigneur de La Roche, remonstra au seigneur de Croy son desvoy et aveuglement , comme ami fait à Tanltre.
En ce tempore, et que cestes murmures se faisoient à Lille, touttes orribles comme vous oez, et que toutes villes estoient pleines des termes que tenoient ceux de Croy allencontre du comte de Gharolois, avint que ung jour me trouvai en la chambre dudit Croy, et là oii avoit plusieurs chevaliers et escuyers, gens de bien, devisans ensemble l'ung çà, l'autre là, assis sur banc et sur couche , comme de costume est en court. Si y avoit aveucques ledit de Croy^ son nepveu le seigneur de Lannoy, son nepveu aultre le seigneur de Quievrain, et messire Philippe Pot,* seigneur de la Roche *, tous quatre ensemble devisans de diverses choses, si conune on fait après disner. Lors me perceus et vis que cely de la Roche prist le seigneur de Croy par le bras; et, comme se faim eust de parler à ly en Keu privé , le mena en une galerie à part , arrière de ses deux nepveux. Et là, non sievis ne empeschiés de nullui, vis que devisèrent ensemble bien longuement. Et me perceus , si comme on pooit jugier à l'œil , que ledit de La Roche , moult aigrement parla , et de grandentente , à cely de Croy ; et par samblant tenoit manière envers ly, comme se d'aulcun grand cas l'eust volu incréper et reprendre , et lui remonstrer aulcun son desvoy et aveuglement , comme ami fait à aultre , et comme deux frères d'ordre qu'ils estoient sont tenus de secorir l'ung Taultre en sens et en bon avis, et par espécial en ce. qui touce à leur honneur et à l'utilité de la chose publicque. Si les regardai moult inten-
CEORGB GHÂSTELLilN.
tiveaiMt I et y assis tout mon œil « ymaginant en moi-mesmes ce de quoi devisoient, et comme se j'eusse esté le tiers homme aveucqueseuU deux ; car, autresfois, et assez sonvent, ledit de La Roche et moi ayions tenu largement devises du fait de cely de Groy ; par quoy je conjecturoie que eulx maintenant pooient estre en porpos semblable. Dont, comm0 j*estoie privé à cely de la Roche « et fiable, je m'attendoie bien d*en avoir par temps les devises aveucques icellui, et toutes telles comme elles avoient esté faites entre eulx deux. Si ne m'en menty pas mon espoir; (Dar la nuitie mesmes , comme je me trouvai k. son couchier, et que je lui ramenteus son long deviser solitaire aveucques cely de Groy, me dist prestement et respondit : « Hesse ! te dirai de ;mot à mot la ma-nière de nostre devise et la substance de la matère que nous avons maniée ensamble ; mes il fault qu*il n'y ait cy, que vous et moy> et que le remanant vuide dehors d'ici. »
: Lors flst vuider chascun , et n'y demora ame que moy, là où assis en banc devant le feu, entrasmes en paroUes. Et alors le chevalier, qui sage estoit, et plein de beau parler, commença sa raison en ceste forme : « Je vousay aujourd'hui , ce dist , bien regardé comment aviez les yeulx en moy tandis que je parlai à monseigneur de Groy; et imaginai bien que en vons-mesmes , fasoyez silogimes et argumens sor nostre propos, comme pour attainjdre par pensée à ce de quoi nous devisammes par efiect. Or, sommes ici en nostre privé: et comme aultrefois je me suis devisé à vous de moult de choses grandes et aultres , et entre les aultres qui ne sont point de petit eflect, du foict du seigneur de Groy qui pend et est cheu en la murmure du monde, si mevueil deviser maintenant à vous, et à vous réciter le compte de nous deux aujourd'hui , et la manière de nostre entrée, qui fuscommenceuret moveur premier de nostre porpos. Si ascoute et enten soingneux car je ne te mentirai de lettre. »
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