CHAPITRE LXXIL
Quelle noblesse le comte de Charolois atoit en sa corn* paigaie, et de lafeste que ton père lui fistà Liste.
Le comte de Gharolois avoit en sa compaignie alors sept ou huit cents chevaliers et escuyers ; avoit tous les enfans du comte de Sainct-Pol aveucques ly , le comte de Marie , le comte de Brienne, le seigneur de Roussy , le seigneur de Fiennes, messire Jehan de Lucembourg, son frère, le fils du prince d'Orenge , seigneur de Ghasteau-Gnyon , multitude de grans barons . de Hainaut et de Flandres , qui tous Taccompaignoient et voloient porter dur et mol aveucques ly; et donnoient bien à congnoistre aux gens, qu'en ly avoit vertu et corage , et magnificence de hault prince ; mes la mélancolie qu'il prist en Groy, et, en ce que par ly lui vint et estoit procuré, celui sambloit, devers le roy et ailleurs , lui rabbattit la chière tel fois fust ; tel fois aussy qu'il n'en fit samblant ne pois , car ce ne lui estoit gaires. Leduc lui fit bonne chière toujours tant qu'il estoit à Lisle ; de jour à aultre soupoit en bancquet aveucques ly et aveucques la ducesse de Bourbon son ante. Là avoit aussi le duc de Bourbon et le duc de Guéries , dont la suite estoit tant plus grande ; et deux ou trois fois le comte disna aveucques son père , seul à seul assis ; et en quoi tout homme prenoit grand plesir , pour cause que long(iement avoient esté en discord ensemble, souverainement pour la cause ou
SM
GEORGE CHASTEELAIN.
malére du comte de Nevcre el de ceux de Croy, qui ennemis lui estoient autour de son père. Si s'en esloit perceu maintenant plus clèremenL que jamès par avant , quoiqu'il en dissimuloit. £t pourunt fit cbière ix son fils de bon cuer , et s'esjoyssoit en sa veue , et desirdil bien qu'il se tenist aveucques ly tout quoy i mes craingnoit qu'en longue résitteace il ne voulsist tout mettre â sa disposition el appréhender à Jy 1ë gouvernement des pays eide son estât i car uinsy l'avoient informé les Croyois , qui gouvernoient , que aiasy en avenroit; et pourianL le douta le duc, qui le congnoissoit fier etde hault corage; et n'eust jamès volu vivre en tutelle de son fils, pour souflrir mort. Mes touttes-fols, tanly avoit de sens au lits et grand vertu, et t;int porta boimeur à son père et à sa haute glorieuse renommée , qu'il n'eust f'aicl , ne vulu l'aire, ne machiner, ne riens volu emprendre touchant gouvernement sur le père , non plus que sur sa mort ; mes seulement désiroii et lenduit à ce que son père congneust la bonté et l'innoceuce de ly encontre ses ennemis accuseurs, et qu'il congneust lu malice et lu perversité de ceuls aussi qui entour de ly estoient et qui le gouvernoient, et pendoieol sa maison et sa personne en branle de perdicion et de mille dangiers irréparables. Cecy estuit le gouvernement seul qu'il qiiéroil eu court. Et pour ce que jamès o'avoit esté receu en ceci , mais toujours débouté et démenti , ce avoit esié hi cause de son esionge. Tempremeat toutefois, après ce que les ambassadeurs du ruy estaient partis de Lille, le duc le fit venir en son oratoire, là où , après la messe, devisèrent ensemble par l'espasse près de deu\ heures, entre euK deux tant seulemeni en conclave. Et là donna le comte à entendre à son père plusieurs grans secrets, lui desliant tout le sac de son amertume ; et toutes les causes de ses doléances et plaintes mist devant les yeulx , par vérité approuvée ; mena le père à compassion et ù fréeur en l'esperit des choses oyes. Ly-meismes , en pité de son propre cas , fît sa relauion en larmes, et fil tourner le cuer du père aussi en larmes. La responce du père fut en miligeant toujours la douleur du lils: et le contendement du fils n'estoît que d'imprimer vivement au cuer du père
lu cause de sa mélancolie. Le père en conccul beaucoup et logea tout en cuer ; mes s'esmerveilloit durement et s'cspoentoil cjuusi en son admiration ; varioit en croire aulcunc fois ou en non croire; là oii créance meltuit, lui dressoicnt les cheveux j et là où varioit , ne sçavoit taire ne dire; envis créoit, dont oncques n'avoit eu expérience ; et à dur aussi mescréoit son fils , dont l'angoisse du cuer portuil son témoignage. Enfin et sur le tout lui dist : •■ Charles, vous seul m'cstes fils et moi vostre père ; si ni le coeur envers vous comme doit avoir père envers soa fils. Quiconques aultres me servent et sont à l'eniour de moy, ils ne me sont pas comme vousj ils me sont serviteurs ^ ils me sont cslranges -, et vous ma chair et ma subsiancc. Si ne me peut le cuer mentir envers vous ne qu'envers moîmesnies. Si tels ou tels vous grièvent el coniiarifot, s'ils vous hécnl ou s'ils vous craignent, et qu'en cely legard ils machinent en aultrui vostre grief, et se mésusent, c« poise moi , et me tuuce au cuer comme mon propre, elne l'oublierai point. Mes considérant ta variation des divers temps qui rendent diverses estraugetés, considérant aussi l'iucliualion des hommes à diverses fins, aveucques la muableté de fortune qui perturbe les princes ou les royaulmes soubs escarcelé de venu , Ion fait , me sanible , en tous haulx cas et dilficiles aller ù |)ois et à petit pas, sans soi esmovoir en légèreté. Pacience en grand homme U maîne à désirée Hu, et dissimulation portée cautement lui procure glorieuse vengeance. Je suis aujourd'hui sur mos vieux jours; j'ai pris uog ploy en moy que je gariie dès oncques ; j'ai volontiers nurri paix en ma maison, enchassié division où j'ai peu, rompu beudes et cumpleu ti deux lez. Se meschief y uvoit occuil aucun (onchaiU boo— ncur, sauf qu'il ne touriiast en mon corps, je l'ai Toluntiers eslaint ; je n'ai soullert e,schindrir nuUuy ne débouter tie son service , ne preste légière oreille sur gous de Lien ; el se j'y ai congneu on perceu mal , ni m'en suis-je dissimulèpour mieulx faire. Se \ou<iroie,ClMf<les. qu'ensi en feUsiez pour l'amour de moy et pour le bien que je regarde qui vous ea avenra . Ue mon pooir et de mon devoir aussi je vous porietoi; vuï ennemis suul les miens ;
[tM«] CHRONIQUE DES DUCS DB et né 66 |>ora riens faire contre tous que je ne m'en deule. Mis en la présente matère en quoi le roy s'est boulé , et que aullre l'y a aurait , il y faut aller k sens et i longue traite ; et enfin sans que je face grand esclandre de riens, tout venra à congnoi»* tance. Les malvais toujours s'ubattent de leur cop , et les bons se font congnoisire par leur prudence. Je tous ai of à pité , niès| je vous croy & regret , parce que amer m'est percevoir et maintenir fautte là où oocqueg ne la pensoie. Et ne feust rinlégrité qui doit estre de vous i moy et de moy à vous , à peine y poroie-je adjouster foi. Toutefois vous estes mon fils , et emprès vous tout le monde ne m'est riens. Se vous me volez eore et demorerbonfils.je vous serai boa père, et du surplus je ferai bien. ■