‹ Œuvres historiques inéditesChapitre 72 sur 494 · CHAPITRE LU · texte numérisé non relu

CHAPITRE LU

S^ensuit le siège de Meluin.

N'a gaires que cy-devant je laissai le roy anglois, ensemble le duc bourgoingnon , à tout leur ost sur les champs, au partir du siège et de la prinse de Montreau, délibérés assez de faire partye de leurs plaisirs des villes et places leurs ennemies , comme de faict ils firent ; et avoient bien povoir. Or, estoit leur contendement d'avoir toute la rivière de Sayne, depuis Bourgoingne jusques en Normandie , et toute l'Isle de France , et le circuit de Paris obéissant à euk. Parquoy, pour une forte et maistresse clef, qui beaucoup leur povoit porter grand prouffit ou grand mal, ils mirent le siège devant Meluin, ville dont assez est congneue la force et la sîtuacion, et que les dauiphinois gardoieut pour et au nom de leurmaistrc, les plus valeureux aulcuns et les plus esprouvés de son party, comme : le seigneur de Barbasan, vaillant chevalier, qui estoit cliief et capitaine principal du lieu » avec luy niessire Pierre de Bourbon, seigneur des Préaulx , fils au duc Jac(jiies de la Marche , ung vaillant escuior de grand los nommé Pourgois , qui ions cnsenible avoient de

GEORGE CHASTELLAIN

neuf cens à mil combatans , vaillans hommes, sous culx, auxquels ilestoitbienbesoin;;, comme vous orez cy - après , que bonnes gens fussent et bien adurés , car moult y isouffrirent d'annuy et de povrelé , premier que en partir, qui se dira es lieux où il servira en faire mencion. Quant au regard du siège, comment il se mist et s^approcha en sa première venue, c*est chose toute notoire que ceulx de la garnison y mirent toute la deffence et empeschement qu'ils porent, et s'exposèrent aux dangiers et aux divers périls de leurs ennemis pour y mectre obstance , si leur oust pu aydcr; maisneniiil,carla puissance de eulx estoit foible , et Teffort des survenans espoventable durement. Et pourtant , quand on congnoit que les haults cuers, en tous périls destroits , cnvys se déporteroient de monstrcr haute valeur, peu , me semblés, est besoing de faire singulière récitacion de ce qui se faict en tout temps et en tout lieu, presque d'une manière, comme c'est que chacun faict son mieulx pour grever son ennemy en l'un endroit , ci en garentir et préserver son corps d'aveugle meschief et l'aultre , comme de trait et de coulevrines , qui donne les coups aveugle de mort ou d'affolures. Et avoit le roy françois, durant cestuy siège, avecq les deux reynes et son serourge , le duc Rogier de Bavière , print son repos h Ck>rbeil. Et le roy anglois, avecq ses frères de Betfort et de Clarence , tenoit et avoit mis son siège devers Gastiuois. Et le duc bourgoingnon , avec sa chevalerie , et avecq aucun nombre d*AngIois , le comte de Hantindou et autres, tenoit le costé devers Brie à l'autre lez de la ville , qui tous ensemble , et par nuict et par jour, firent maintes folles envahies sur les enclos, par bombardes, par engins vo- Uns, par force meismes et aigreurs de cops , incessamment , comme de traict. Dont on les ^iprocboit dessoubs tandis , jusques auprès de ienrs murs. Et combattoicnt souvent l'un fggtre,si près comme main à main. Si est ^rty que du costé des Bourgoingnons les as- ^tUfiés tvoient faict un fort bollevcrt , moult anttniesx pour lu ville et greveux bcaucop anCMMigenDS- Si s^esYcnuèi-enilesdicls Bourbaudcur de couraige ; et par juse hardiesse l'assaillirent

ung jour; et non refusant ne labeur ne périf ^ tant firent qu'ils y entrèrent maistres et vicî-' teurs , à peu de perte de leurs gens , maid à effusion de sang assez des gardahs qui , fuylifs et esperdus les aulcuns , se retirèrent en la ville et l'abandonnèrent ; et demoura tousjours depuis , durant le siège , en garde de ceulx qui l'avoient prins , lesquels le gardorent et deflendirent tellement que pour eulx , et en firent depuis maintes tribulacions à ceulx meismes qui l'avoient construict.

Et pour ce que les deux osts ne se povoient joindre ensemble , pour la rivière de Saine qui estoit entre les deux princes, pourvoyant aux soudainetés des aventures, que nécessité les on pou t contraindre a bataille , ou aultrement, firent faire un très-bel et grand pont^ passable à pied et à cheval , par lequel tous les jours se joignirent et conversèrent enseni^ ble ; et estoit près en secours l'ung à l'autre hors de tout dangier. Aussi avoit le roy anglois et le duc bourgoingnon semblablement faict clore son siège par derrière luy de bons grands tranchis estancés, tout plain de bons gros estanchons , afin que ennemy nul ne le peust surprendre par derrière ne avoir entrée sur luy. Et y avoit en ladicle cloiture aucunes certaines entrées et passaiges destrois qui se fermoient à bonne forte barrière et à clef; et y faisoit-on le guet de nuict et de jour , tant que le siège y dura , qui dura bien dixhuict sepmaines en cest estât. Si me faict à doubter que maintes et dures escarmouches ne se fissent souvent, là où les rades et vaillans hommes d'ung loz et d'autre se monstroient en leur vertu, entre lesquels ung cavalier anglois, homme de bon les, nommé messire Phelippc Lys , y fut tué de Iraicl, et avec luy ung gcmilhonime de lîourgoingne de grand maison , nommé Evrart de Vienne , et beaucop d'aultrcs que je trespasse , qui ne furent point de si grand nom. Follement certes traveillorcni les assiégoans leurs ennemis enclos, et no leur souffroionl avoir repos à nul loz , puis par grosses bombardes dont ils grcvoionl Jours murs, puis par qngins volans, dont ils remploient leur ville de charongnes cl de punuisies, et cnfondroient leurs maisons par grosses pierres do niorlior, chéans d'eu haut, et tuoient les habitans aulcuns,.

(:nRO>!IQlE DU DUC PUILIPPE.

nies faisoicntmuciercn cavernes, en terre et <n caves, et ne s'osoieni trouver sur les rues. SIlcuresloitbesulDg touiesvoieselcontraincLe de eulx y Irouver , et non avoir re(;ard ù nul péril, car tousiesjours les murss'abutloicnt; et y cbéoient devant Gukpargrandsflucqueuulx auxquels il failluit meure résisUmce, elles l'emplir de foins, de bois, de terre et de tonneaux, et de toutes aulires ehoses, en quoy ils povaieot espérer aulcuae saulvetiS pour del^- ^nse, car aultrenient niaimefuis ontesfust venu prendre dedans leur Tort par assaulls. llfais pour ce que lu roy d'An;jlcterrD vêoit que par l'assault des murs il ne povoit iiisement parvenir à ses dtisiis et sans eMrônie péril, car outraj;e use ment vaillaas liooimes estoieol les assiL-gés , 11 s'avisa de faire une mine par devers luy. Kt la fit faire leliemeni qu'elle allott toute par dessoubsles fossésjusquesaui murs. Mais les endos ayant fort l'œil à toute manière de grcvuucc que leurs ennemis leur purent procurer, s'en appcrceurent assez tost, et pcosunl de y remédier par semlllable canlelle, cûnlreininêrent contre eulx :«B droicle ligne , et se lilen que toutes deux i'entrc-contrérent ensemble l'une contre l'aul- Ire, Cl fut enFondrée , là où pour commencemem fut montié maint faict d'armes de Ijaulte cbevalerie et de merveilleuses vaillances d'uny lez etd'aultre. Parquoy le royaui;lûis, pour mecire obstacle de passer , y fil faire une Larricre dedcns ; et là , luy et le duc bourgoin(;aoD , qui avoient les cuers non moindres de leur nom, se conibalirent par longue espace, main â main de coups de lances cl d'espties, contre deux de leurs ennemis, IJarbasan l'un, et Ovide Bourgoisl'aulre. Dont leur gloire n'est & taire d'avoir eu à faire h tels deux baults princes-, ne à eulx aussi d'avoir maintenu eslour contre deuLxsi baulteœeat vaillans et esprouvés hommes de leur temps , sans blasmer nul du nombre des meilleurs. Non seulement touiesvoies rcpouil l'cstrif en ladicte mine sur eulx les deulx princes , ains m y entra grand nombre qui l'un après l'autre s'acquitoient et s'espruuvoient durement bien , ISourgoin{;Qons et Angloifi. El entre les aullres y fut faict che- ~ ' Jeban de llornos, seigneur de Il;!iily, Cl D.obortj seigucurUe Mamiocs, vail-

lant chevalier, adroict, bien esprouvé depui et aulcuns aultres.

Se demoura le siège longuement en cest e tat, sans que l'une part ne se povoit vamer dé ta victoire, ne l'aullre recevoir blasme d'avoir esté lasche ; mais tous deux se contenoient sur la disposition de fortune , cuidant demeurer non recréans de toutes deux parts , combien que l'apparence du beau estoit en l'une part trop plus clèrequcraoïre.Touiesvoies, pour ce que le siège tiroil assez longue traicte temps el ne se povoit terminer si bref que ei bien volu le roy anglois, aucune fois par créacion, alla voir la roync sa femme à Corbueil, avec laquelle estoit ,1a ducesse de Clarence. femme de son frère, el nulctmes grandes dames ungloises qui la joie menèrent moull grande quand celaleur advenoîl. El afin que Barbasan et les siens, qui tant soull'roient qu'il n'est pas à dire, fusîssent plus enclins de rendre leur ville, et de prendre aulcua appoinctement lionnesie , le roy anglois d'abondance y mena le roy fi'aiiçois , son beaupère; et là, en sa prcsence lit semondre ledict, Barbasan et les siens, que au roy de^Franc^', leur naturel et souverain seigneur , lors tant devant eulx , ils voulsissem faire obéissance et rendre ce qui estoit sien. Sur quoy ils respondirent , losi conseiUiés , que au roy de France voiremciit feroient-ils ouverture volontiers en son privé estât , comme ils de^ voient; mais au roy d'Angleterre, anciei ennemi de la royalle magesté françoisc , cougnoissoient-ils rien devoir ne appartcair, et ne se rcudroient pour soulfrir mort. Si fut le roy anylois durement ayré; et leur respondit, ou au moins fist respondre : que l'heure pourrolt bien venir que ce mot leur seroit cbier vendu, et que au roy d'Angleterre , voulsissem ou non , ils seiuieul obéii sans, pourrait estre, à leur grand annuy. chose toutesvoies demoura en cesi estai pou| lors ; et s'esbabissoient aussi peu les assiégé«^| menasses du lier roy , comme lui prisoit pi leurs hauliaioes paroles.

Or resloit là cestuy siège , comme vous ay dict , le roy de Fi-ance logîé en ses tentes , sous le gouvernement de son beau KIs qui n'y estoit point , comme jadis il avoit esté , alors quand les nobles princes de sou sang le soulolcat

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GEORGE CHASTELLAIN

servir et accompagner , et que meismes luy , ou aulcuns du royal sang en son nom , souloit mener les puissances et redoutables cohortes de gens, comme en Flandres et ailleurs , qui maintenant, las ! par variableté de fortunes luy estoient csloingnées et toUues , l'ung par mort , Tautre par prison et par ruyne en bataille à Azincourt, et par cely meismes qui maintenant comme beau fils le menoit a son plaisir , là où son estât et baulte majesté estoit piteuse à veoir au regard de son portement. Car jà soit que le nom et titre de roy de France luy demourast tout son vivant , toutcsvoies n'y avoit - il que gloire sans fruit. Auctorité de faire et de laisser, et d'ordonner et de rompre, luy estoit soustraicte ; et Tavoit tout applicquié à luy le roy anglois qui se gi'andissoit en orgueil sur les François, fussent-ils avec luy, fussent-ils contre luy. Sa corne s'élevoit sur eulx, parce qu'il avoit ainsi empoingnié leur pasteur, sous semblance de amitié et de révérence , qui plus estoit digne de reputer faulse dissimulacion de tvran, favorisé par force. Et monstra bien ce que je dis de fbict , car tous les soirs devant ses tentes fit sonner par grand beubant, trompettes et clairons grand quantité, et fit retentir les prés et les bois de leur son , si fièrement qu'il sembloit que toute la terre , tant fust elle grande , estoit à luy. Etd'abbondance, il fil venir en fier appareil la royne sa femme ; et luy fit faire, en lieu hors de péril, maisonnement propre pour elle et pour son estât, là où du povre roy françois n'en estoit mémoire , ne que s*il n'y enst esté, Toutes\'oies le duc Phelippe de Boui^ingne , tirant à la haulte nature de son sang, visita souvent, et avec deues ivvérences, comme tousjours avoit faict p;)r avant. Condoloit assez et avoit pitié de ce qu'il vcoît ; mais counuge vindicatif de sa honte luy fit tenir pié ferme par constrainte, là où il avoit mis. Maïs ne chailloit au dict rt^y anglois qui oust doul ne qui eust joye do SiUi rogiuv puis quîl se votait avoir main au dessus, et qu'il ostoit parvenu partie à ce qu il desirv^ît. et que au romanant. qui encoires n^sloit à parfaire , il luy semMoii bien qu'il y p;irvionilnMt. Pour la.juellooauso seulement ce jeune duc b^mr^oin^uon. qui estoit i que elles luy seroienl bien séantes. El regar-

prince le plus puissant du royaulme et avoit terres et seigneuries puissantes par lesquelles il povoit ou grandement ayder ou grandement contrarier, et se le congnoissoil fier merveilleusement et vaillant', pour ceste causé luy seul entretenoit , et en faisoit grand estime , car sans luy ne povoit , et pair luy diminuer povoit , et faillir à son entreprinsé. Si que, avec l'ombre de luy et son assistance, cestuy fier roy anglois continua tousjours son siège , et diligenta tous les jours plus et plus pour en venir à son dessus.

Si advint que Pierre de Luxembourg, comte de Conversan et seigneur d'Anguyen , partant pour aulcunes causes nécessaires dudict siège de Meluin , pour soy en aller ^en sa comté de Brienne en Champaigne, accompagné tant seulement de quarante hommes de cheval, gentils et aultres, là où Pierre Luppol capitaine de Meanlx en Brie » ensemble cculx de sa garnison, se trouvèrent sur le chemin dudict comte de Conversan, ne sçay se ce fust ou d'aventure ou d':h guet, touiesvoies, comme puissant trop plus que ledict comte surprins , qui par armes ne par deflences , ne poursieute , ne se povoit saulver, prindrcnt ledict comte ; et se rendit, ensemble toute sa compaignie la plusparc, et joyeuse de leur bonne adventure , les menèrent à Meaulx dont estoient partis , auquel lieu il demoura jusques à tant que le roy anglois les retrouva, par siège qu'il misl depuis devant ladicte ville de Meaulx, qui ne feut pas si tost après, comme vous orrez cy-aprés, là où sa délivrance sei*a à raconter.

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