‹ Œuvres historiques inéditesChapitre 54 sur 100 · KIOSQUE · texte numérisé non relu

KIOSQUE

Le kiosque de Saverne est un bâtiment chinois , commencé en 1783 par M. le cardinal de Rohan , évéqueprince de Strasbourg ; et ce beau colifichet a déjà coûté à S. A. E. plus de deux cent mille francs.

Après avoir traversé la grande place de Saverne et une cour , entourée des restes du château brûlé en 1779 , on parvient au nouveau que l'on construit à neuf du côté du jardin. Celui-ci , qui n'est encore élevé que jusqu'aux premières assises de l'entablement , offre à la vérité une belle masse de bâtiment fort étendue ; mais on est peu satisfait de la forme de cet édifice , de sa position , de la distribution des parties qui le composent , et surtout de

SAVERNE

son entrée choquante et ridicule. Malgré tous ses défauts, il formera un jour un grand et bel ensemble quand il sera achevé.

On parvient ensuite sur une terrasse, où l'œil est frappé de la beauté d'un canal très-large , long d'environ une lieue. Ce canal , commencé en 1724 et achevé en 4733, est l'ouvrage du grand cardinal Armand-Gaston de Rohan , et on peut assurer qu'il n'y a dans les jardins des maisons royales de l'Europe, aucun canal qui puisse lui être comparé. Le mécanisme hydraulique ne s'y remarque pas; de simples écluses rejettent dans le lit de ce canal, pratiqué avec beaucoup d'art, les eaux de la rivière de Sorne , qui coule à gauche. Sept retenues, qui forment autant de cascades , varient très-agréablement, dans sa longueur, cette nappe d'eau , ornée de chaque côté de plusieurs belles avenues. On laisse à droite le parc et la faisanderie , et à gauche le village de Monsweiller. On distingue également à gauche l'abbaye de Saint-Jean , le village d'Eckartsweiller et plus haut, la montagne et la chapelle de Saint- Michel. A l'extrémité du canal , parait le village de Steinbourg. En y allant , on rencontre trois canaux de dérivation, qui se trouvent aux trois dernières pièces d'eau avec de doubles écluses pratiquées à l'effet de rendre ce canal navigable , malgré ces chûtes d'eau. Ces écluses , commencées en 1784, doivent être continuées en remontant jusqu'au château , pour descendre du kiosque chinois et y remonter en gondole.

Celui-ci est assis dans une île , formée au centre d'une pièce d'eau circulaire d'une étendue considérable , qu'on nomme le grand rond , et qui est à trois quarts de lieues de Saverne. Cette île , à laquelle on peut reprocher trop peu d'élévation , peut avoir cinquante toises de diamètre.

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Au milieu du terre-plain de cette île , selève un bâtiment pyramidal entièrement construit en bois et dans le genre chinois , qui paraît avoir environ quatorze toises de face sur autant au moins de hauteur. Les deux premiers étages sont de forme ovale ; le troisième, à pans coupés, est surmonté d'un belvédère couvert d'un parasol de cuivre. Trente-deux colonnes de bois , d'une hauteur régulière, forment des péristyles ouverts dans tout le pourtour du bas. Ces péristyles conduisent , par quatre grandes portes circulaires , à un beau salon à pans coupés , orné aux quatre coins de quatre cabinets , dont les entrées sont décorées chacune de deux colonnes. Ce salon , qui perce la hauteur de deux étages^ est orné de peintures et ligures chinoises. Quatre escaliers extérieurs au salon , et pratiqués dans les péristyles , ayant chacun trente-six marches, conduisent au premier étage. Ces escaliers, larges et construits en bois de chêne , sont remarquables par la hardiesse de l'invention et la longueur des rampes isolées sans limon et sans support.

Le premier étage est entièrement percé à jour, divisé en huit compartiments, également accompagné de quatre cabinets qui montent de fonds , orné de quatre péristyles et de vingt-six colonnes , avec un balcon oval , qui règne également dans tout le pourtour du grand salon et sur la terrasse extérieure.

Au milieu d'un des cabinets de ce premier étage , est pratiqué un petit escalier en éventail , qui a vingt-trois marches. Le haut de cet escalier est fermé et les marches paraissent collées contre un axe assez mince , également sans limon et sans soutien. On ne peut y monter qu'en le faisant tourner légèrement sur cet axe , et il se referme quand on est parvenu au plain-pied du second étage. La

S A VER IN E

construction de cette machine et son développement , méritent l'attention des curieux.

Le second étage consiste dans une terrasse extérieure ovale , d'une belle largeur et décorée de quatre figures chinoises , jouant chacune d'un instrument chinois. La partie intérieure , qui se trouve au-dessus du grand salon , est distribuée en six pièces, chacune de formes différentes. Quatre cabinets , ouverts aux quatre pans coupés , sont ornés de colonnes extérieures. Au milieu est un petit salon circulaire, terminé en voûte, qui occupe la hauteur de cet étage , ainsi que celle du toit , avec une ouverture également circulaire , couverte du grand parasol qui termine l'édifice. On y monte par un second escalier en éventail , de trente-sent marches , tournant également sur son axe , et semblable au précédent.

Sous ce parasol est une troisième terrasse, avec un banc circulaire qui est autour de l'ouverture. Ce belvédère est très-agréable , tant par son élévation que par les beaux points de vue qu'il présente. Saverne , les châteaux de Haut-Barr et de Geroldseck , au midi ; Steinbourg , au nord ; le parc à l'orient ; Saint- Jean et Monswiller, à l'occident , forment un aspect également riant et pittoresque au milieu de l'île et des eaux qui l'environnent. En général, ce kiosque mérite l'attention des curieux par l'ensemble des parties, par l'immensité des détails , par leur variété et leur développement. La composition est riche , le genre y est bien soutenu, le génie y est joint au goût, et rien n'y mérite des reproches, que les dépenses immenses qu'on a employées pour la construction et la perfection de cet édifice.

(Rédigé sur les lieux par l'abbé Grandidier, le 1* mars 1787.)

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