SCÈNE vin
L'intérieur de l'église.
satakas. — Il n'y a ici que des enfants et des vieilles femmes, ceux qui ne sont pas encore et ceux qui ne sont plus; les enfants qui marchent à quatre pattes et les vieillards qui marchent à trois, voilà donc ceux qui forment ta cour, ôPère éternel ! Tout ce qui est fort, tout ce qui est grand, dédaigne comme moi de te rendre hommage. Par les boyaux du pape ! je ne suis pas en scène, et, tout en philosophant, j'oubliais de prendre de l'eau bénite.
l'eau bénite. — Qui \ient donc de tremper ses doigts dans ma conque d'ivoire ? On dirait que c'est un fer rouge; une chaleur insupportable s'est répandue dans moi ; je fume, je siffle, je monte et je bous comme si le bénitier était une chaudière.
berthe. — Derrière le Clos-Bruneau, après la messe. Prenez garde, Landry, on pourrait vous voir.
landry. — J'y serai. Ton bras est plus doux qu'un col de cygne. Je t'adore, ma belle amie.
satanas. — Je n'ai que faire là; ils sont en bon chemin et iront fort bien tout seuls.
le prêtre. — Dominus vobiscum.
l'enfant de choeur. — Et cum spiritu tuo.
satanas. — Tu tuo... Quelle cacophonie et quel latin! du vrai latin de cuisine. Le bon Dieu n'est pas difficile. Ce prêtre-là a l'air d'un buffle à qui l'on aurait scie les cornes. Si le Seigneur est avec son esprit, le Seigneur court grand risque d'être seul ou en bien mauvaise compagnie. Mais avisons à ce que l'ont nos deux péronnelles,
blancheflor. — Libéra nos à malo.
satanas. ricanant. — Délivrez-nous du mauvais. Ainsi soit-il. {A demi-voix.) 11 paraît qu'on s'occupe de moi. Que cette jeune iîlle est belle ! on la prendrait plutôt pour une dame de la cour que pour une simple bourgeoise; elle efface toutes ses compagnes.
l'orgueil de blancheflor. — Il est vrai que je ne suis pas mal, et que, si j'étais parée, peu de jeunes filles pourraient l'emporter sur moi.
satanas. — Ah ! ah ! voilà quel est ton avis ! Oh ! les femmes, les femmes ! Je crois que la plus humble a encore plus d'orgueil que moi, le diable, qui ne reconnais personne au-dessus de moi, pas même Dieu. (Haut.) Tous les hommes ont les yeux fixés sur elle, et si elle voulait pour amant ou pour mari le fils du comte, elle l'aurait très-certainement.
l'orgueil de blancheflor. —Pourquoi pas? {Elle laisse tomber son livre de messe.)
satanas. — Voilà qui marche on ne peut mieux. Essayons de l'autre maintenant.
alix. — Ma soeur est bien distraite aujourd'hui.
satanas, se logeant dans la boucle d'oreille d'Alix, et la faisant parler. — Je suis faite avec l'or le plus fin et par le meilleur orfèvre; on croirait qu'il a pris un rayon
du soleil, qu'il l'a forgé et arrondi en cercle, tant je suis luisante et polie ; aucun œil ne peut soutenir mon éclat ; je suis ornée d'une grosse émeraude du plus beau vert de mer, et, au moindre mouvement, je fais un cliquetis le plus agréable et le plus coquet du monde ; les boucles d'oreilles de Berthe ont l'air de cuivre rouge. Et puis je mords par son lobe de corail la plus charmante oreille qui se soit jamais enroulée, comme une coquille de nacre, près d'une tempe transparente et sous de beaux cheveux noirs.
l'oreille d'alix. - En vérité, je suis bien plus petite et bien mieux ourlée que l'oreille de ma sœur.
saint bonaventure, se détachant du vitrage et se projetant comme une ombre sur le col d'Alix. — Alix, Alix, prends garde !
satanas. — Ce n'est pas de jeu, Père éternel ; tu triches, cela n'est pas honnête; tu devais me laisser agir. J'aperçois aussi par là les anges gardiens des deux créatures ; s'ils ne s'en vont, je les plumerai tout vifs.
le père éternel. — Tu prends la mouche hors de propos. C'est la réfraction du soleil à travers les vitraux.
satanas. — A d'autres ! le soleil n'est pas de ce côté et les autres ombres se projettent toutes en sens inverse.
le père éternel. - Allons, Bonaventure, remonte à ta fenêtre et replace-toi dans ta chape de plomb.
azrael, au paradis, dans sa stalle. — Elle est perdue ! Elle est perdue ! Distraite pendant la messe!
magdalena. — Perdue ! et pourquoi? J'en ai bien fait d'autres, moi qui vous parle, et cependant me voilà ici :
elle se repentira après, et la confession la rendra plus
blanche que neige.
satanas, sous la figure du fils du comte. — Mademoiselle, voici votre missel qui était tombé à terre; il est tout fripé et tout taché ; daignez accepter le mien. Laissez-moi celui-ci : j'ai un enlumineur fort habile qui réparera le dommage.
blancheflor. — Monseigneur, vous êtes bien bon... (Elle ouvre le livre.) Ah ! mon Dieu ! qu'il est beau ! que ces figures sont bien peintes ! quelles couleurs éclatantes ! Le ciel n'a pas d'azur plus limpide que celui-ci. Comme cet or brille ! comme ces fleurons sont délicatement entrelacés ! que ces marges sont ornées avec goût! C'est un livre trés-précieux. Voyons les images. (Elle feuillette le livre.) Quel est donc ce sujet? je ne le connais pas. Un jeune homme et une jeune fille qui se promènent seuls dans un beau jardin en fleurs ; leurs yeux brillent d'un éclat extraordinaire, leurs lèvres s'épanouissent comme des roses. Le jeune homme a un bras autour de la jeune fille; on dirait qu'ils vont s'embrasser. C'est étrange, mais je n'ai jamais vu de pareilles vignettes dans un livre de messe. Comme ils ont l'air heureux !... Je suis toute troublée, et il me vient des pensées qui ne m'étaient pas encore venues... Ah ! que vois-je encore? un autre couple : la femme est à moitié nue, ses cheveux inondent ses blanches épaules, ses bras diaphanes sont noués au cou d'un beau cavalier; les lèvres de la femme sont collées aux siennes, elle a l'air de boire son haleine, apparemment c'est la parabole de l'enfant prodigue quand il est chez les courtisanes. (Elle tourne encore quelques feuillets; les images deviennent de plus en plus liceu-
cicuses.) Je me sens la figure tout en feu ; je ne voudrais pas voir et je regarde. Que tout cela est singulier I
satanas. — Si cette vertu -là était seule dans une chambre, le premier vice un peu bien vêtu qui se présenterait en aurait bon marché. Sa gorge palpite comme une eau pendant l'orage, ses joues sont plus rouges que des cerises, ses yeux sont humides. Comme l'idée du plaisir agit sur ces jeunes tètes ! Ces trois pauvres petites vertus théologales ne sont réellement pas de force à lutter contre sept gros gaillards de péchés capitaux!
blancheflor. — Il me semble qu'il serait bien agréable d'être embrassée ainsi par le page Yalentin ; il a les dents si blanches et les lèvres si roses! Voyons encore cette image ; je n'en regarderai plus après.
satanas. — Tu les regarderas jusqu'à la dernière, ou je veux m'emporter moi-même.
mizael, Va-haut. — Mais c'est qu'elle y prend goût. Aurait-on cru cela? l'eussiez-vous cru, Desdemona?
desdemona. — Je ne le croyais pas ; mais ma suivante Emilia n'était pas de mon avis, et prétendait que la chose était commune.
mizael. — Fiez-vous donc à ces petites prudes qui s'en vont l'œil baissé et les mains croisées sur la modestie.
magdalena. — Je vous avais bien dit qu'il n'y avait rien de si chanceux que d'aimer des honnêtes femmes; il y a toujours là-dessous quelque déception.
EfcsDEMONA. — Comme vous y allez, Magdalena, parce que vous avez mené une conduite pour le moins équivoque, il ne faut pas...
maodall.na. — Allez donc , madame l'amoureuse de
nègres, qui vous êtes sauvée de nuit de chez votre père,
le digne Brabantio !
desdemona. — C'était avec mon mari ; il faut suivre son mari, et je me moque de ce que...
magdalena. — Je veux bien croire que les soupçons du moricaud sur Cassio fussent injustes ; il y avait un motif qui vous empêchait de prendre un amant : les enfants que vous auriez faits avec lui auraient été blancs, et cela vous aurait vendue.
desdemoîna. — Peut-on dire de pareilles horreurs? J'en ai les larmes aux yeux.
chmstos. — Paix, Magdeleine ! respectez un peu la plus belle fille de mon poëte Shakspeare.
blajjcheflor. — Si j'avais un amant qui ressemblât au jeune seigneur peint sur cette miniature, je serais bien heureuse.
le prêtre. — O salularis lioslia.
satanas, se sauvant. — Je brûle ! je brûle !
blancheflok. — Est-ce que j'ai dormi et rêvé? Où est donc le livre que je tenais tout à l'heure?
alix. — Tu cherches ton livre ? le voilà. (Elle lui donne son véritable livre de messe.)
blancheflor. — Mon Dieu ! pardonnez-moi la coupable distraction que j'ai eue pendant votre sainte messe; il s'est passé en moi quelque chose qui n'est pas naturel : l'air que je respirais m'enivrait comme du vin; mon souffle me brûlait les lèvres, les oreilles me tintaient, mes tempes battaient, des images impures dansaient devant mes yeux. Je ne me suis jamais sentie ainsi.
le père éternel. — Pauvre enfant! je le crois bien. Mizaël, descends lui dire que je lui pardonne.
mizael, blancheflor, Dieu vous pardonne.
blancheflor. — Je me sens plus tranquille.
engoulevent. — Comme l'or rit et babille à travers les mailles de cette bourse ! Elle ne tient qu'à un fil; si je le coupais?
satanas; à son oreille. — Coupe-le, personne ne te voit.
engoulevent. — Au fait, ce vieux ladre est riche, et je ne lui ferai pas grand tort.
satanas. —Au voleur! au voleur! Cet homme vient de happer une bourse. (On le saisit.)
engoulevent. — Malheur à moi! 0 mes pauvres enfants !
satanas. — Tu vas être pendu; tu es en péché mortel, ton âme me revient. Ce n'est pas grand'chose, mais cela fait toujours nombre; et puis, tes enfants sans pain deviendront des voleurs comme toi; ils seront pendus comme toi, et ils iront en enfer comme toi. Je n'ai pas perdu tout à fait mon temps.
le prêtre. — Ite, missa est.
alix. — Allons-nous-en, ma sœur.
blancheflor. — Donne-moi le bras ; je suis si étourdie que je ne puis me soutenir. [Exeunt.)
satanas. — Enfin, les voici dehors; j'espère que mes tentations auront un meilleur «uccès dans un autre endroit.