SCÈNE IX
L'allne du parc.
jehan lapin. — Je me frotte la moustache avec la patte, parce que mon amie va passer ; il faut que mon poil soit lustré et ma fourrure sans tache. Je n'ai jamais connu de lapine aussi petite-maîtresse.
le colimaçon. —0 charmante rose! je t'aime! Permets que je te baise à la bouche et au cœur ; tu es pleine de délices, et je me pâme rien qu'à t'approcher.
la rose. — Fi donc! pouah! pouah! Veux-tu me laisser, avec les vilains baisers pleins de bave.
satanas. — Ah! voici l'éternelle histoire du monde : la vieillesse et la laideur aux prises avec la vertu et la beauté. 11 me semble voir une jeune fille qui épouse un vieux mari.
le colimaçon. - Ma rose, ma belle rose embaumée, il est vrai que je bave, mais ma bave est d'argent, et je veux t'épouser.
la rose. — Vous n'êtes pas si laid que je le croyais d'abord, et il me semble que je vous aime déjà beaucoup.
satanas. — Par le saintsaugbreguoy ! colimaçon, mon ami, tu es un habile séducteur; tu as, en vérité, .tout ce qu'il faut pour faire le plus délicieux mari du monde : de l'argent et des cornes. Que diable veut donc ce papillon qui voltige par ici et qui bourdonne à l'oreille de la rose? Ah! je devine; c'est le galant, c'est l'ami de
cœur; aussi il faut convenir qu'il a un peu meilleure façon que l'autre.
jehan lapin. — Cet homme qui se promène dans le bois a un aspect bien singulier; ce n'est point un chasseur, il n'a pas d'armes. Qu'est-ce donc?
satanas. — Monsieur du Lapin, je n'aime pas qu'on me regarde. Qu'avez-vous à fixer sur moi vos gros yeux bleus d'un air aussi stupide qu'un professeur d'esthétique qui digère? Pourquoi remuez-vous le nez comme un parasite qui flaire un repas, et brochez-vous des babines plus vite qu'une vieille femme qui dit du mal d'une de ses voisines?
le lapin. — C'est que vous avez sur le front, écrite en caractères rouges, une inscription terrible : Je n'aimerai jamais.
satanas. — Tu as lu ton Dante, Jehan Lapin ? Et tu nous fais une assez mauvaise imitation du fameux vers :
Lasciate ogni speranza voi ch' entrate.
le lapin. — En vérité, maître, c'est écrit.
satanas. — Il a dit vrai! Je n'aimerai jamais, jamais. Ah! comme tu te venges, Adonaï! Pauvre Eloa ! j'en ai pitié; mais qu'est cela près de l'amour?... Mes ailes sont brûlées, mais, si je pouvais aimer seulement une minute, je sens que je remonterais au ciel.