‹ Œuvres illustrees d'Eugene Sue Arthur journal d'un inconnuChapitre 10 sur 59 · CHAPITRE XII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XII

I Jtt gentlemen ridcrs.

' Faut ou vrai, tout ce que m'avait «lit M. de Ceruay excilail si vivement ma curiosité que j’avais la plus grande liàte d’arriver sur le lieu de la course.

Nous nous rendîmes donc au bois de Boulogne par une belle journée de février. Le soleil brillait; l'air vif et pur, sans être trop froid, avivait la figure des femmes qui payaient en voitures découvertes pour se rendre au rond-point, tenue de la course dont on a parlé.

Nous lions ai relâmes à la porte Dauphine pour prendre nos chevaux de selle; les miens subirent encore une sorte d'etainm de la part de .M. de Cernay, examen qui le couüuna sans doute dans la haute opinion qu'il avait déjà conçue de moi, et qui laissa, je l'avoue, ma vanité fort paisible.

Quant à ses chevaux, ils claieut, comme tout ce qu'il possédait, d’une perfection rare.

M. du Pluvier me prouva ce dont j'étais dés longtemps persuadé, c’est qu'il y a pour ainsi dire des cens organiquement voues à toute» sortes d'accidents ridicules : ainsi a peine fut-il à cheval , qu'il se laissa emporter par m monture. Nous le croyions à quelques pas derrière nous, ii i'm] ue tout à coup il nous dépassa en partant comme nn trait; nous le suivîmes assez longtemps des yeux, mais son cheval prenant tout à coup mie allée transversale, la réaction de ce brusque mouvement fut si rude que M. du Pluvier perdit son chapeau, et puis il disparut à nos yeux.

Nous arrivâmes paisiblement au rond-point avec Ismacl , en riant de relie mésaventure ; car j'ai oublié de dire que, poussant l'attention pour son li»n jusqu'à la plus gracieii-e prévenance, M . de Cernay, ayant par hasard dans son écurie un très-beau cliev.il arabe noir, avait offert à Isinacl do le monter le renégat avait accepté, et sa figure mâle, caractérisée, son coutume bizarre et éclatant, faisaient sans doute, selon les prévisions de M. de Cernay, remarquer, valoir et ressortir davantage encore l'élégance toute française de ce dernier.

Une foi» arrivé au rond-point, je descendis de cheval et me mêlai aux habitué', des remises, parmi lesquels je trouvai ptu&ieur» personnes de ma connaissance.

Ce fut alors que je vis l'effroyable obstacle qui restait à franchir, après les deux mille courus et les trois haies passées.

Qu’on sc figure un madrier élevé à cinq pieds au-dessus du sol et scellé transversalement sur deux autres poutres perpendiculaires , comme uuc barrière d'allée.

Alors, je l'avoue, les rcii-eiguctnenls que m'avait donnés .M. de Cernay sur ce défi, tout en me paraissant étranges, tout eu affirmant un fait si peu dans nos mœurs, me sembleront au moins expl quer pourquoi ces deux jeune» gMS allaient affronter uu aussi terrible danger.

Un assez grand nombre de personnes entouraient déjà cette fatale barrière, cl comme moi ne pouvaient en croire leurs yeux.

On se demandait < ommeut deux hommes riches, jeunes et du monde, risquaient ainsi témérairement leur vie. iHi s'interrogeait pour savoir si du moins l'énormité du pari j ou ail jusqu’à un certain point faire comprendre une aussi folle intrépidité ; mais il était de (leux cents louis seulement.

Lutin, après de nouvelles et vagues conjce litres, plusieurs spectateurs, au fait des bruit» du monde, arrivèrent, soit d'après leurs propres réflexions, soit qu'ils fussent mis sur la voie par quelques mots de M. de Cernay, arrivèrent, dis-je, à interpréter ce déli meurtrier ainsi que le comte l'avait déjà fait.

Celte livpolhc.se fut aussitôt généralement admise, car elle avait d’abord l'irresistible attrait de la médisant e ; puis, a l'égard des choses les plus futiles connue les plus graves, toute explication qui semble résoudre une énigme Irv.^iouipg et vainement interrogée, e»t accueillie avec empressement.

Alors j'entendis çà et là les exclamations suivantes ; Est-ce possible ? — Au (ait, maintenant tout s’explique. — Mais quelle folie ! — quelle délicatesse ! — quelle témérité ! »e conduire ainsi pour uuc femme si dédaigneuse, si coquette! - U u’y a quelle pour inspirer de semblables actions. — Diabolique marquise! c’est révoltant !! — à pe pas croire, etc., etc., etc.

Je u'avais pas eu le temps de demander à M. de Cernay des détails sur les acteurs de cet événement extraordinaire; aussi, pendant qu'on •'indignait justement sans doute contre madame de Péuâlid, avisant sir

Hem > grand sporüuan (1) doma connaissance, j’espérai pouvoir être complètement renseigné par lui.

• — Eh bien! lui dis-je. voilà une course assez nerveuse, j’espère! pourriez-* ous me dire quel est le Favori (*2)?

— Ou estieliemciit partagé, reprit-il, qu’à bien dire il n’y en a pas. Les chevaux sont tou» deux parfaitement né» : l’un, Ucterlty , est par Gusiavus et Cybèle ; l'autre, t'aptain-Morai'f, est par Carnet et Vengtrett ; tons deux ont très-brillamment chassé en Angleterre pendant deux saisons, et les gentlemen riders qni les montent, le baron oc Merteuil et le marquis de SemtdtrKi se sont acquis mfime parmi la flot fleur des habitues de Mellon (A) la plus grande réputation, car ils égalent, dit-on. en intrépidité notre fameux capitaine Bcaehcr (if. qui s'est cas-é son dernier bon membre (I avant-bras gauche) au Slocple-chasc de Safal-Albans, qui a eu lieu l'an dernier; aussi faut-il une témérité au? si folle pour affronter un pareil danger. J'ai vu bien des courses, j'ai assisté à des chasses et à des slccples-chases en Irlande, où les murs remplacent les haies : mai» au moins les murailles n'ont que trois ou quatre pieds tout ;ui plus ; en un mot, de ma vie jamais je ir ai rien vu d’aussi effrayant que celle barrière ! mo dit sir Henry en se retournant encore vers la terrible barrière.

A chaque instant de nouvelles voiture» arrivaient, et b foule des sectateurs augmentait encore. Cette foule était séparée en deux parties bien distinctes ; les uns, et c’était f innombrable majorité, entièrement étrangers aux bruits du monde et aux conditions de b course , ne voyaient dans cette lutte qu'une distraction, une manière de spectacle «lotit ils ne soupçonnaient pas le péril.

Le plus petit nombre, instruit du motif et du but caché qit’ou prêtait à ce défi, tout en acceptant ou u'acccplant pas celle interprétation, comprenait du moins l'effroyable danger auquel allaient s’exposer k*s deux gentlemen riders.

Mais il faut dire que tous les spectateurs, et principalement les lier niers dont on a parle, attendaient l'heure de la course avec une impatience que je pOritkgOail inoi-mêmc, et dont j'avais presque honte.

Mais bientôt la foule ftc porta vers le centre du rond-point.

C'étaieut MM. de Senneterre et de Merteuil qui venaient de descendre de voilure, et allaieut monter à cbeval pour se rendre à l'endroit du départ.

M. de Merteuil paraissait à peine âge de vingt-cinq ans; sa (aille élai d une élégance et d'une grâce extrême, sa figure charmante; il paraissait calme et souriant, quoique un peu pâle ; il portait une casaque de soie, moitié noire et moitié blanche, et la loque pareille ; une culotte de daim d un jaune très-clair, et des bottes à revers complétaient sou costume. Il montait Captain-Morave.

Capta tn - Morare, admirable cheval bai, était dans une si excellente condition, qu'on croyait voir circuler le sang dans ses veine» déjà gonflées sous sa peau fuie, soyeuse et brillante de mille reflets dorés ; enfin ou pouvait compter chacun de ses muscles vigoureux, tant sa chair, débarrassée de tout embonpoint superflu, paraissait nerveuse cl ferme.

.M. de Merteuil s'arrêta un instant au poteau du but pour causer avec M. de Cernay.

M de Senneterre, dont le cheval, plus froid sans doute, n'avait pas besoin du galop d'un quart de mille que M. de Merle uil allait donner ail sien en gagnant le point de départ ; M. de Senne lrm\ pour aller rejoindre Hrrrrjry, montait un charmant petit haqoe pie, tics* bizarrement marqué de noir et de blanc: sous b longue redingote de ce gentleman, on voyait sa casaque de soie pourpre , il était à peu près de la même taille que M. de Metteuil et aussi d'une figure Iris-agréable. Il s'approcha de son rival le sourire aux lèvres et lui tendit la main , celui-ci b serra avec la plus grand'- ou du moins b plu» apparente cordialité, ce qui me parut une dissimulation du meilleur goût, dans les termes où ils étaient, dit-on.

Les deux < burinants jeunes gens excitaient un intérêt pénible et général, tant (-lait grave le péril qu'ils allaient affronter avec une témérité si insouciante. En effet, a quoi que se voue l’intrépidité, elle sc fait toujours admirer. Il me parut aussi qu'un homme à cheveux blaues. d'nue physionomie remplie de dignité, s’approcha de M. de Merteuil, et lui Ht sans doute quelques observations pressantes sur le danger de celle course. Ces observations, accueillies avec la grâce la plus parfaite, demeurèrent pourtant sans effet ; car, en présence de celte foule si attentive. MM. de Merteuil et de Senneterre, quel que fût le véritable intérêt de leur défi, ne pouvaient malheureusement paraître reculer devaut le péril.

(1) A celle heure que le goût do* chevaux, de course*, de h chasse et de tou. les exercices du «-orp* semble litaucoup s'étendre, ce mot iport na* ne pourrait il pas être aussi emprunte à la langue anglaise? en cola qu'il sipnilic l'iiocunqui réunit tous tes goûts, de meme que l'adjectif tport désigne l'ensemble de ce« goûts.

(2) On appelle ainsi le cheval qui semble réunir le plu* da chances de gagner

(3) Rend ex-sous de* plus hardis chasseurs d'Angleterre.

(4) Le capitaine ll.arher imrlagc cette réputation avec 51 le marquis de Clanncard, lord Jersey, M Olbadhton et autres honorables gçiilh-mcn.

ARTHUR

EnOn I) fallut se rendre au point du départ; un ami de H. de Cerna y y alla avec MM. de Senneterre et de Merteuil pour assister à leur pc^sage et donner le signal.

Aussi la curiosité devint d’autant plus haletante qu'elle avait l'espoir d'être bientôt satisfaite.

A ce moment, entendant une grande rumeur, je me retournai, et je vis le malheureux M. du Pluvier, qui, sans chapeau, les cheveux au vent, le corps renversé en arriéré, les jambes convulsivement tendues en avant, se raidissait de toutes scs forces, continuant d'être emporté par son cheval, qui traversa le rond-point comme une flèche et disparut bientôt dans une des allées contiguës, au milieu des huées des spectateurs.

A peine cet épisode bouffon était-il ainsi terminé, qu’un nouvel objet attira mon attention.

Je vis arriver lentement un très-beau coupé orange, au trot fier et cadencé de deux magnifiques chevaux noirs de la plus grande taille, et pourtant remplis de race et de ressort ; les armoiries et les contours d'argeut des harnais étincelaient au soleil, et sur l'ample draperie bleue du s-iége, de même couleur que les livrées à collets mange, je remarquai deux écus richement blasonués en soie de couleur, surmontés d'une couronne de marquis brodée en or. Je jetais un regard curieux dans celle voiture, lorsque M. de Cernav, passant assez vite près de moi, ine dit : — J'en étais sûr ! voilà madame de Pënâfiel ; c'est infâme!

Et, sans me donner le tcm|>s de lui rëpoudrc, il s’avança à cheval vers la porliere de celle voiture, auprès de laquelle se pressaient déjà plusieurs hommes de la connaissance de madame de Pcuâflel. Elle inc parut accueillir M. de Cernay avec une affabilité uu peu insouciante, et lui donna le bout de ses doigts à serrer, la; comte me semblait fort causant et fort gai.

Je jetai un nouveau coup d'œil dans la voilure, et je pas parfaitement voir madame de Pènàfie).

A travers le demi-voile de blonde qui tombait de sa petite capote mauve excessivement simule, j’aperçus un visage très-pàle, d’un ovale fin et régulier, et d'une blancheur uu peu imite ; ses yeux très-gnuids, bien qu’à demi fermés, étaient d'un gris changeant, presque irisé, et ses sourcils prononcés se dessinaient noblement au-dessus de leur orbite ; son front lisse, poli, assez saillant, était encadré de deux bandeaux de cheveux châtain Ires-clair, à reflets dorés, ainsi qu’on eu voit dans quelques portraits du Titien; son nez, petit et bieu fait, était peut-être trop droit ; sa bouche, un peu grande, était vermeille ; mais les levres étaient si minces et leurs coins si dédaigneusement abaissés, qu'elles donnaient à celte jolie figure une expression à b fois eunuvée, sardonique cl méprisante ; cufin b pose nonchalante de madame de Péoâtie], ail fond de sa voiture, ou elle semblait couchée, tout enveloppée dans un grand châle de cacliemire noir, complétait celle apparence de langueur et d'insouciance.

Comme j'examinais 1a physionomie de madame de Pënâfiel, qui, dans ce moment, semblait répondre à peine à ce que lui disait M. de Cernay, »e la vis tourner sa tête, d’un air distrait, du côté opposé à celui où était le comte. Alors, son pâle visage semblant s'animer uu peu, elle se pencha vers M. de Cernay, pour le prier sans doute de lui nommer quelqu'un, qu'elle lui désigna du regard avec un assez vif mouvement de curiosité.

Je suivis b direction des yeux de madame dePênàriel, et je vislsmaëi... son clteval se cabrait avec impatience, et le renégat, excellent cavalier d’ailleurs, le montait à merveille. Les longues manches de son vêtement rouge et or flottaient au vent, son turban blanc faisait ressortir sa figure brune et caractérisée ; il fronçait ses noirs sourcils en attaquant les flancs de son cbeval du tranchant de ses étriers mauresque ; en un mot, bmaël était véritablement ainsi d'une beauté sauvage et puissante.

Je retournai b tête, et je vis madame de Pcnâficl, jusque-là si nonchalante, suivre avec une sorte d’inquiétude les mouvements du renégat.

Tout à coup, le cheval de ce dernier se dressa si brusquement sur ses jarrets, qu'il faillit à ne pouvoir s’y soutenir et à se renverser.

Aussitôt madame de Pcnâficl se rejeta dans le fond de sa voilure eo mettant sa maiu sur ses yeux.

Pourtant, comme le cheval d’Israaël ne se renversa pas, les traits de madame de Pënâfiel, nn instant émus par la crainte, se rassérénèrent et elle tomba dans son insouciance apparente.

Cette scèuc De dura pas cinq minutes, et pourtant elle me frappa désagréablement ; sans doute, dans une autre circonstance, rien ne m'eût semblé plus simple que l’espèce de curiosité que madame de Pënâfiel avait d'abord témoignée eu remarquant Isoiaèl, dont le costume pittoresque et écbtanl devait attirer tous les regards sans doute rien de plus naturel aussi que b crainte qu’elle parut ressentir lorsque le cheval du renégat manqua de se renverser sur lui ; mais ce qui me paraissait étrange, inexplicable, c’était ce témoignage de sensibilité envers un homme qu'elle ne connaissait pas, et cette sécheresse de cœur qui b faisait venir assister à une lutte meurtrière dont le résultat pouvait coûter b vie à un de ces deux jeunes gens qui l'aimaient.

Une fois le cheval d’Ismaéi câliné, madame de Pënâfiel avait, je lai dit, repris au fond de «a voiture son attitude nonchabnie et ennuyée;

puis, saluant M. de Cernay d'un signe de tête, elle avait levé ses gbces, sans doute par crainte du froid, qui devenait assez piquant.

A ce moment, quelques cavaliers accoururent dans l’allée qui servait de terrain de course en s’écriant :

— Ils sont partis !

Aussitôt M. de Cernay se rendit au poteau; un murmure d’ardente curiosité circula ÉSt rassemblée ; on blut un libre espace devant b terrible barrière, qui se dressait sur un sol dur et caillouté, tandis que deux chirurgiens, mandés par précaution, se tinrent près de cette civière lugubre, uu des accessoires obligés de toute course.

Si l’on a été agité soi-même par les mille vanités de b possession, par l’amour excessif qu'on porte a son cbeval, par l’orgueil de le voir triompher, par b crainte ou par l’espoir de perdre ou de gagner un pari considérable, ou comprendra facilement l'intérêt pour aiusi dire haletant qui auaclic toujours si vivement quelques spectateurs à une course de chevaux.

Mais dans cette circonstance tous les assistants semblaient avoir un intérêt immense et saisissant, tant le danger qu’allaient affronter ces deux gentlemen préoccupait tous les esprits; je me souviens même que, par une nuance de Uct qui distingue encore et distinguera toujours b bonne compagnie, aucun pari n avait été engagé eutre les gens bien élevés qui assistaient à cette course, car son issue pouvait être si fatale, qu’on eût craint de s’intéresser à autre chose qu’au sort de ces deux intrépides jeunes gens, qui étaient conuus de tous.

On s'attendait donc à chaque instant à les voir paraître ; toutes les lorgnettes étaient braquées sur l’allée du mille, car ou ne pouvait encore rien distinguer ebirement.

Enfin un cri général annonça qu'on voyait les deux jockeys.

Ils parurent au point culminant de l’allée, courbés sur leur selle, arrivèrent sur b première haie... et b franchirent ensemble.

Puis ils parcoururent d'une vitesse égale l’espace qui séparait la seconde baie de b première.

On vit de nouveau paraître les deux têtes des chevaux au-dessus de b deuxième haie, puis les deux cavaliers b passèrent royalement... encore ensemble.

C’était une course magnifique... les bravos retentirent, pourtant on était douloureusement oppressé.

A b troisième haie, M. de Merteuil eut l’avantage d’une longueur ; mais après le saut, M. de Senneterre, regagnant sa distance, revint tête à tète, et l’ou put voir les deux jockeys s'approcher de la dernière et terrible barrière avec uue incroyable rapidité.

Je m’étais placé dans b contre-aliée, quelques pas avant le bal, afin de bien examiner les (rails des deux rivaux.

Bientôt ou enteudil sourdement résonner le sol sous le branle précipité du galop... Rapides, MM. de Senneterre et de Merteuil passèrent devant moi encore tête à tête ; à peine si b moiteur ternissait le vif reflet de b robe de leurs chevaux, qui, les naseaux ouverts et frémissants, allongés, b queue basse, les oreilles couchées, rasaient le sol avec une vitesse merveilleuse.

MM. de Merteuil et de Senneterre, pâles, courbés sur l’encolure, leurs mains nues, collées ao garrot, serraient leurs chevaux entre leurs genoux nerveux avec une énergie presque convulsive Lorsqu'ils passèrent devant moi ils n’étaient pas a dix pas de b barrière; à ce moment je vis M. de Merteuil donner un vigoureux coup de cravache à son cheval, en l’attaquant en même temps de scs deux éperons, sans doute pour l’enlever plus assurément sur l'obstacle. Le brave cbeval s’élança en effet avant son rival, qu’alors U dépassa d’une demi-longueur au plus ; mais, soit que les forces lui manquassent, soit qu’il eût été imprudemment poussé à ce moment, au Heu d'avoir été un instant rassemblé, afin que son saut fût facilité par ce temps d’arrêt, Caplain-Morave chargea si aveuglément b poutre que ses pieds de devant s'y engagèrent...

Alors entendant toute celte foule pousser un seul et formidable cri, je vis le cheval et le cavalier culbuter et rouler dans l’allée au momcuL où M. de Senneterre, plus habile ou mieux monté, faisant faire un boud énorme à son cheval Beverley. franchissait l'obstacle qu'il bissa loin de lui, ne pouvant encore arrêter l'impétueux élan de sa course.

Tout le monde se précipita autour du malheureux M. de Merteuil... N’osant pas en approcher, tant je redoutais cet affreux spectacle, je jetai les yeux du côté où j’avais vu madame de Pcnâficl; sa voiture avait disparu.

Etait-ce avant ou après cet horrible accident? je ne le sas point...

Bientôt ce mot terrible : — 11 est mort ! circula dans b foule...

ARTHUR

ciiAprrnE xm.

L'Opért.

M. de Ceroay m'ayant propos de prendre une place alors vacante dans une loge qu’il avait à l’Opéra avec lord P&hnouth, l'acceptai, et j’y allai le soir même de cette malheureuse course qui avait eu lieu un vendredi.

Comme je montais l'escalier, je fus joint par un certain M. de Pninnierive, sorte de bouffon parasite de bonne compagnie âgé de cinquante à soixante ans, et l'homme le plus bavard, le plus curieux, le plus caillette, le plus menteur et le plus médisant qu'on puisse ima giuer.

— Eh bien, me dit-il en m'jliordant d’un air consterné, vous savez ? Ce malheureux M. de Merteuil est mort!! Ah ! mon Dieu, mon Dieu, quel épouvantable événement! Je viens de dîner chez le comte de ***; je ne sais pas seulement cc que j’ai mange tant j'étais bouleversé.

— C’est un événetueut affreux ! lui dis-je.

— Alleux, affreux, affreux ! Mais ce qu'il y a de plus affreux, c'est la cause du déli... Vous savez ce qu'on dit?

— Je sais ce qu'on dit, répondis-je, mais je ne sais pas ce qui est.

— C’est absolument la même chose, reprit M. de Pommerive ; mais ne trouvez-vous pas que de la part de madame de Pèuàfiel c'est le comble de 1 insolence que d'oser venir assister à celte course ? Mais parce qu'elle a une des maisons de Paris les plus recherchées, parce qu’elle a assez d’esprit pour dire les plus sanglantes épigrammes, celle hère et impérieu-c marquise se croit tout permis. C'est révoltant!... ma parole d honneur ; aussi il faut une justice ! Et parce qu’après tout ou va eliez elle, parce qu'elle vous reçoit bien, parce qu'on y dîne à merveille, il y aurait de l’indignité, il y aurait même de la bassesse, je ne crains pas de le dire, il y aurait de la bassesse à se taire sur un pareil scandale? On aurait l'air eu vérité de s’être inféodé à ses caprices; on serait de véritables ilotes ! ajouta-t-il avec indignation.

— > Vous avez bien raison, lui dis-je, voilà de l'indépendance, un noble dédain des services reçus : rien de plus courageux ! Mais est -il bien avéré que MM. de Merteuil et de Senuelerre se soient occupé; de madame de Pcnàfiel, et que cc motif que vous dites ail été celui de leur défi?

— Certainement qnc c’est avéré, puisque tout le monde le croit, puisque tout le monde le répète. Bien entendu qu’eux autres, c'est-àdire celui qui reste, Senuelerre, n’en conviendra jamais, car tantôt, en allant savoir des nouvelles de cet infortuné Merteuil qui n’a survécu que deux heures à sa chute, j al rencontré à sa porte M. de Sennetcrrc la ligure altérée. J'ai voulu le tâter sur madame de Péoàfiel; ch bien, 1 honorable, le digue jeune homme a eu a^sez d’empire sur lui-même pour avoir l air de ne pas comprendre un mot de ce que je voulais lui dire. D'ailleurs, je le crois bien, après le sot rôle que madame de Penàliel leur a fait jouer à tous doux pendant celte course... Seimctcrre ne peut plus rnainlcuant avouer le vrai motif de celle lutte sans passer pour un niais !

— Pomment donc cela? lui dis-je.

— Comment, vous ne savez pas l'excellente histoire du Turc et de la marquise? s'écria M. de Pommerive avec un élan de joie impossible à rendre.

— Comme ic n'avais pas quitté un instant Istnaèl de vue pendant la course, je lus curieux de savoir jusqu’à quel point l’histoire allait être vraie ; et je répondis à M. de Pommerive que j'iguorais ce qu’il voulait dire.

Alors cet infernal bavard commença le récit suivant, en l’accompagnant d une pantomime grotesque et de gestes boulions qu’il joignait ooiours à ses détestables médisances, afin de les rendre plus perfidie a les rendant véritablement fort comiques.

— Figurez-vous donc, mon cher monsieur, me dit M. de Pomnjeive, qu’au moment même où ces deux malheureux jeunes gens, par

excès de délicatesse, allaient ristjupr leur existence pour elle, madame de iVnàliel se prenait tout â coup de la passion la plus inconcevable et la plus désordonnée pour un Turc... oui, monsieur... pour un infernal scélérat d’une assez belle figure, il est vrai, et de qui ce diable de Cernay s'est engoué on ne sait en vérité pas pourquoi. Mais enfin se passionner aussi subitement, aussi frénétiquement pour un Turc, concevez-vous ccli? Moi, je le conçois, parce qu'ou la dit si capricieuse, si blasée, cette marquise! que rien ue ni étonne plus d'elle... mais au moins ou met du mystère I mais elle pas du tout.

— Voilà qui est fort curieux, lui dis~j c -

— La chose n'est pas douteuse, reprit-il. Ceroay, qui était juge, m’a tout raconté, car c'est à lui que madame de Pënàüel a demandé avec un empressement... en vérité plus qu’indécent, quel était ce Turc; car dès qu’elle eut remarqué cet original, elle n'a plus eu de pensée, de regards que pour son Turc. (Ici M. de Pommerive prit une voix de fausset pour imiter les exclamations supposées de madame de Pcuàficl.l a Ah ! mon Dieu, qu’il est beau ! D'où est-il? Ah! quel beau costume i « Ah ! quelle différence avec vos alfreux habits ! » ( c'est bien d’elle ! toujours si méprisante ! ) « Mon Dieu , quelle admirable figure ‘ « Quel air noble, audacieux ! Voilà qui n'est pas vulgaire ! Quel air «intrépide! Comme il monte bravement à cheval! etc.; • je supprime encore des et cæteia, ajouta M. de Pommerive eu reprenant sa voix naturelle, car il y eu aurait jusqu'à demain à vous répéter ses exclamalious aussi folles que passionnées. Mais croiriez-vous qu'elle ail poussé l'oubli des convenances les plus simples jusqu'à ordonner à ses

eus d approclier davantage sa voiture pour le voir de plus près, ce eau Turc, cccber Turc!

— Mais vous avez raison, c’était une passion subite cl d'une violence tout africaine, dis-je à M. de Pommerive, ne pouvant m'empéchcr de sourire de cc début si véridique.

— Mais vous allez voir, aioula-t-il, vous allez voir le merveilleux de l'histoire! Voilà qu'un des chevaux de la voilure de madame de lVnâficl, grâce à cette maudite curiosité, heurta la croupe du cheval du cher Turc: et le cheval de ruer, de bondir, de sauter... alors, la marquise, éperdue, épouvantée pour son Turc, se met à pousser des cris allmix et lamentables.

— Prenez garde, s’écria M. de Pommerive, eu reprenant sa voix de fausset pour imiter le cri d'effroi de madame de Penàliel, prenez garde ! saisissez son cheval! ah! ciel 1 le malheureux ! il va se tuer! M j’aurai

causé sa mort ! Sauvez4e ! au secours I ! ! Sa mort ! ah ! ce serait le

deuil de toute ina vie ! Ismaêl ! lsmaël !... Enfin, dit M. de Pommerive en revenant à sa voix naturelle, la marquise perdit tellement la tête qu’elle avait le corps à moitié passé par la portière, toujours en étendant ses bras vers son cher Turc, mais avec des cris si étouffés, mais avec des sanglots si inarticulés, qu'on la croyait folle ou en délire; joignez à cela quelle était [râle comme une morte, quelle avait les traits tout bouleversés, les yeux hors de la tête et remplis de larmes, et vous jugerez quelle drôle de scène ça a dû faire. Comme, après tout, ça pouvait passer pour de la sensibilité exagérée, ça aurait pu ne paraître qu’extraordinairement ridicule : mais pour ceux qui savaient le fond des choses, c’était pis que ridicule, c'était odieux ; car, puisque madame de Pèuàfiel avait déjà tant bravé les convenances, en venant assister à ce malheureux deli dont elle se savait l'objet, au moins aurait-elle dû ne pas te donner si indécemment en spectacle... et pour qui, bon Dieu ? pour uu diable de Turc que, cinq minutes auparavant, elle ne connaissait ni d'Eve ni d'Adam.

Tout ce que venait de me «lire M. de Pommerive était sans doute d’une sottise et d une fausseté révoltantes; vingt personnes pouvaient comme moi le démentir, mais au point de déuigreiueut où on me paraissait eu être arrivé envers madame de Pèuàfiel, mus que j’en poisse encore pénétrer la raison, ces absurdités devaient trouver de l'écho même parmi les gens de la meilleure compagnie, la calomuie étant des plus accommodantes sur la pâture qu’on lui donne.

— Eh bien! qnc dites-vous? n’cst-cc pas abominable? reprit M. de Pommerive en souillant d’itwiignatiou, ou plutôt des suites de b fatigue que ses gestes mimiques cl les éclats de sa voix de tête avaient dû lui causer.

— Je vous dirai, mon cher mousieur, repris -je, que vous avez été trè>-mal renseigné, et que tout ce que vous venez de me conter là est positivement faux : je m’étonne seulement qu'un homme d’esprit et d’expérience puisse ajouter foi à de telles sottises.

— Comment cela?

— J'assistais à la course ; par hasard je me trouvais très-près de la voiture de madame de Pèuàfiel, et j'ai tout vu.

— Eh bien?

— Eh bieu ! madame de Pèuàfiel a fait ce que tout le inonde eût fait à sa place; elle a demandé indifféremment quel était uu homme dont le costume bizarre devait nécessahemcnt attirer l'attention, et !or>quc lo cheval égvplien, eu pointant, faillit à se renverser sur lui cl l’écraser, madame de Pënâliel a ressenti un mouvement de frayeur involontaire et naturel; alors, mettant sa main sur scs yeux, elle s’est rejetée dans le fond de sa voiture, sans proférer une parole : voilà tout simplement l'exacte vérité.

Ici M. de Pommerive me regarda d’un air mystérieux qu'il tâcha de rendre le plus fin qu'il lui fut possible, et me dit, eu fermant à demi ses petits yeux fauves sous ses besicles d’or :

— Allons, allons, vous êtes aussi sous le charme... vous voilà amoureux... le diable m'emporte si celle marquise en fait jamais d’autres : c’est uue véritable sirene.

Cela éta.*t xi sot, cl j'avais parlé si sérieusement, que je rougis diuipa-

ARTHUR

tlence ; mais, me contenant à cause de l'àge de M . de Pommerive, je lui dh très-sèchement :

— Monsieur, je ne vous comprends pas ; ce que je vous ni dit au sujet de madame la marquise de Pënàfiel, que je n'ai pas d’ailleurs l'Imunctir de connaître, est b vérité ; elle est, quant à cela, victime d’une médisance, vous devez nie savoir gré de vous désabuser d’uue calomnie aussi ridicule et...

A ce moment, M. de Pommerive, m'interrompant, me fit signes sur sigues, et salua, tout à coup, à plusieurs reprises, et très-profondément, quelqu'un que je ne voyais pas ; car nous causions dans uq corridor, et |avak le dos tourné à l'escalier.

Au même instant, une voix d'homiue me dit très-polimpot avec un accent étranger :

— Mille pardons, monsieur, mais madame voudrait passer.

Je me retournai vivement, c'était madame de Pënàfiel accompagnée d'une autre femme, qui allaient entrer dans leur loge, et je gênais leur passage.

Je me rangeai en saluant; II. de Pommerive d&parut, et je me tendis dao< ma loge.

J’étais extrêmement contrarié, en songeant que peut-être madame de Péuàfiel m’avait entendu, et comme, après tout, il se pouvait que 1rs autres bruits qui couraient sur elle fussent vrais, j'éprouvais malgré moi iu>e sorte de boute d’avoir paru m’être ainsi établi le défenseur d'une femme que je ne connaissais pas ; puis, prêtant aux autres mes habitudes de défiance et de calcul , il m'aurait été insupportable de penser que madame de Pënàfiel eût pu croire que, l'ayant vue venir, je n'avais ainsi parlé que pour en être entendu et me faire remarquer d’elle.

Vue fois dans ma loge, cl caché par son rideau, je cherchai dans la ] salle madame de Pcnàllcl ; je b vis bientôt dans une loge des pre- ! tnières, tendue en soie bleue; elle était assise dans mi fauteuil de bois : doré, et avait encore sur ses épaules un long maniclcf d'hermine. Une autre jeune femme était près d’elle, cl l'homme âgé qui m'avait parlé se tenait au fond de b loge.

Bientôt madame de Pënàfiel donna son rnantelct à ce dernier ; elle était vêtue d’une robe de crêpe paille, fort simple, avec un gros bouquet de violettes de Panne au corsage : un bonnet aussi garni de violettes, et très-peu élevé, laissait son beau front bien découvert, et encadrait ses cheveux châtains, séparés et retenus en bandeaux jusqu'au bas de ses tempes, d'où ils tombaient en longs et soyeux anneaux jusque sur son cou et sur ses blanches épaules : le soir, son teint pile, rehaussé par un peu de rouge, paraissait éblouissant, et ses deux grands yeux gris brillaient à demi fermés sous leurs longs cils noirs.

Caché derrière mon rideau, je regardais attentivement madame de Pëuiftcl à l’aide de ma lorgnette. L expression de sa figure me parut , ainsi que k* matin, inquiète, nerveuse, et surtout chagrine ou ennuyée ; tik tenait sa tête penchée, et cITcuiUait machinalement un très-gros bouquet de violettes qu’elle avait à b main.

La compagne de madame de Péuàfiel formait avec elle un contraste frappant ; elle semblait avoir dix-huit ans au plus, et la première fleur de b jeunesse s’épanouissait sur sou visage frais, régulier et candide; elle était vêtue de blanc, et ses cheveux, noirs comme l’aile d'un corbeau, se collaient sur ses tempes ; ses sourcils d'ébène m courbaient bien arqués, et ses yeux bleus, un peu étonnés, révébient cette sorte de joie eufauliue d'une jeune fille qui jouit avec une curiosité avide et heureuse de toutes les pompes du spectacle et «le» délices de l'harmonie.

De temps à autre, madame do Pënàfiel lui adressait b parole presque sans tourner la tête vers elle, la jeune fille semblait lui répondre avec une déférence attentive, hiea qu'un peu coulrainlc.

Quant à madame de Pénàfiel, après avoir jeté deux ou trois regarda distraits autour de b salle, elle parut demeurer complètement insensible ii b magnifique harmonie de Guillaume Tell, qu on représentait ce jour-là.

Celle jeune femme avait l’air si dédaigneux, si énervé par b satiété des plaisirs, son front pâle et son visage décoloré, malgré b jeunesse cl Iharmonieux contour île ses formes, révélait uue indifférence, un chagriu ou un ennui si profond, que je ne savais en vérité s’il ne fallait pas la plaindre.

C’était vers b fin du deuxième acte de Guillaume TeU , au moment du magnifique trio des trois Suisses ; jamais ce morceau, d’une puissance si magique, n’avait peut-être été exécuté avec plus d'ensemble, et rie causa plus d'enivrement ; la jeune fille, assise à côté de madame de Pënàffel, b tête avidement penchée vers b scène, semblait eu extase, puis son front, jusque-là baissé, se redressa tout à coup fier et résolu, comme si cette àmc douce et timide eût éprouvé involontairement b réaction entraînante de cet air d’une bravoure si sublime.

Je ne sais si madame de Pënàfiel fut jalouse de l’émotion profonde «pic ressentait sa compafpe, mais comme celle-ci avait paru répondre à fierne à une de ses questions, madame de Pénàfiel sembla lui dire quel-

ues mots, sans doute si durs, que je crus voir briller quelques larmes

àns les grands yeux de b jeune fille, dont b figure s’obscurcit tout à ^oup ; puis, quelque temps après, prenant son rnantelct de soie, dont elfe s’enveloppa à la bâte, elle sortit avec l'homme âgé qui avait accom-

pagné madame de PéuàfleL Sans doute il b conduisit jusqu’à sa voilure, car il revint bientôt seul.

Je réfléchissais à la signification de celte scène muette, dont j’avais sans doute été le seul spectateur attentif, lorsque M. de Cernay entra dans notre loge et me ait vivement : — Eli bien, est-ce vrai? madame de Pënàfiel est-elle Ici? Il parait qu elle est décidément folle de mon assassin: c'est charmant. On ne parle nue de cela ce soir : le bruit s'en est répandu avec une rapidité toute télégraphique. Mais où est-elle .' Je suis sûr qu’elle a l'air de ne pas se douter de ce qu'on dit.

— Il est impo sibie, en effet, de conserver un maintien aussi indifférent, répondis-je à M. de Cernay.

Le comte s’avança, b lorgna, et me dit :

— C'est vrai, il n’y a qu elle au monde pour braver aussi dédaigneusement le qu’eu dira-l-on ! Le soir même de la mort de ce pauvre Merleoil, après tous les propos qui courent, car c'est l'entretien de tout Paris... oser... venir eu grauae loge à l’Opéra... ça passe en vérité toutes les bornes.

J’examinai attentivement M. de Cernay ; sur son charmant visage je crus lire uue expression assez dépitée, pour ue pas dire haineuse, que j'avais déjà cru remarquer lorsqu'il pariait de madame de Pënàfiel. J’eus envie de lui répondre qu'il savait mieux que pas un que tout ce qu'on racontait d’Isinaél était faux et stupide, et que d'ailleurs, de toute façon, madame de Péuàti'-I ne pouvait guère agir autrement qu’elle n 'agissait ; car, si les bruits étaient fondés, elle devait à soi-même de les dcmculir par l'extrême et parfaite indifférence qu'elle affectait ; s’ils étaient faux, cotte indifférence dévouait toute naturelle. — Mais, n’ayant aucune raison pour me déclarer une seconde fois le défenseur de madame de l'ènâfiel, je me bornai à faire quelques questions sur elle, après avoir laissé s'exhaler la singulière indignation du comte.

— Quelle est cette jeune femme brune et fort jolie qui accompagnait tout à l'heure madame de Péuàfiel ? lui demaudai-je.

— Mademoiselle Cornélie, sans doute, sa demoiselle de compagnie ! Dieu sait b vie que menu la pauvre tille ; sa maîtresse est pour elle d'une dureté, d’une tyrannie saus égale ! et lui Cuit pyer bien cher, dit-on, le pain qu elle mange. Voilà trois ans qu’elle demeure avec madame de Pënàfiel, et elle en a une si grande frayeur, sans doute, quelle n’ose pas la quitter.

Celte interprétation me fit sourire, et je continuai.

— Et cet homme âgé... à cheveux blancs?

— C'est le chevalier don Luis de Cabrera, un parent de son mari, qui pendant la vie du marquis habitait à l'hôtel de Pénàfiel : il y habite encore, sert de chaperon à sa cousine, et surveille la tenue de sa maison et de ses équipées, bien qu’elle ait le ridicule d’avoir un écuyer, absolument comme dans l’ancico régime ; un vieux bonhomme qui ne mange pas à l'office et qu'on sert chez lui... Je vous dis que tous ses ridicules sont à ne ps les croire. — Mais, dit le comte en s'interrompant, qui entre dans sa loge? Ah! c’est madame b duchesse de X...; elle vient sans doute lui bire des grâces pour lui amener quelqu’uu à sou concert, où tout Paris voudrait être invité, car madame de Péuàfiel a ensorcelé Rossiui, qui doit teuir le piano chez elle, et y bire exécuter un grand morceau inédit... Ah! couliuua M. de Cernay, qui entre ma mlenant? C’est le gros fommerivc... Quel pique-assiette. C’est pourtant pur gueuser des diners à l'hôtel do Péuàfiel qu’il va bire mille platitudes auprès d’une femme dont il dit pis que pendre.

— U est de ses amis? demandai- je à M. de Cernay.

— Il est de ses dîners... voilà tout; car c’est bien la plus mauvaise bague qui existe au monde, perfide comme un serpent, ne ménageant personne. Mais quel dommage, n est-ce pas, reprit le comte, que madame de Pënàfiel, avec tant de charmes, une si jolie figure, beaucoup d’esprit, trop d'esprit, une fortune énorme, se lasse aussi généralement détester?... Mais avouez que quand on ose tout... c’est bien mérité.

— Mais il me semble, lui dis je, que cette visite d’une femme comme madame b duchesse de X... prouve au moins qu'on méuagc assez madame de Pënàfiel pour ne la détester que tout bas.

— Que voulez-vous... le inonde est si indulgent !... me répondit naïvement le comte.

— Pour ses plaisirs, lui dis-je, soit : mais une chose qui m’ëtonue, c’est, lion pas de voir qu'on médise généralement de madame de Pénàfiel, die me parait, à part ses débuts, bien entendu, réunir tout ce qu’il faut pour être fort enviée ; mais comment, pour se donner au moins une apparence de maintien, ne se marie-t-elle pas?

Je ne sais quelle impression ces mots causèrent à M. de Cernay, mais il rougit imperceptiblement, me partit déconcerté, et me dit assez nbisentent : — Pourquoi me demandez-vous cela, à moi?

— Mais, lui dis^je en riant, parce que n’étant que deux dans celle loge, je ne puis guère le demander à d'autres...

Le comte s’aperçut du non-sens de sa réponse, sc remit et me dit ;

— C’est que je pensais que vous me croyiez beaucoup plus de l'infimité sérieuse de madame de Pénàfiel que je n'en suis réellement. MjIs voyez donc, ajouta le comte ; voilà déjà le gros Pommerive sorti de w loge ; il est à cette heure dans celle des deux belles amies : Orestc ci

ARTHUR

Pjflade en f mm». Ah çà, qui* leur eontc-t-il donc, eu regardant madame de l'ënaliel, avec tous ces gestes ridicules? Quels rires elles fout : mon Dieu que cet homme-là est platement bouffon : à son âge, c'est révoltant...

A la pantomime de M. de l'oimncrivc, je reconnus facilement l'histoire d’Ismaél, qui allait ainsi faire le tour de la salle.

— Ah çà, me dit M. de Cerna) en souriant, bien que je ne sache pas du tout le pourquoi auli-iualiimonial de madame de l'enàliel, je suis aise* de ses amis pour vous présenter à elle si vous le devrez, et si elle

y cousent, ce dont je n'ose vous répondre elle est si fautasque ! mais

comme je vais lui faire une visite voulez- vous que je lui paile de

tous?

Songeant aussitôt à tout ce que cette demande aurait de souverainement ridicule, et du mauvais goût dont elle serait si madame de Pénàfid m’avait entendu la défendre, et craignant que M. de Ccrnay ne fit celle démarche, je lui dis très- vivement et d'un air fort sérieux :

— Pour un motif que je désire garder secret, je vous prie, je vous supplie même très-positivement de ne pas prononcer mon nom à madame de l'euàlïel.

— Vraiment ! dit le comte en me regardant attentivement, et pourquoi? quelle idée!

— Je vous prie encore une fois très-sérieusement de n'en rien faire, répétai -je en accentuant les mots de façon que M.dc Cernaj comprit que je devrais véritablement qu'il ne fût pas question de moi.

— Soit, me dit-il, mais vous avez tort, car rien que ses coquetteries sont inappréciables à voir chez elle...

Il sortit, et j'allai faire aussi quelques visites dans la salle à plusieurs femmes de ma connaissance. — Le bruit du soir, et on ne parlait que de cela, était que madame de Pënâficl avait causé la mort de M. de Merteu il, et qu’elle s'était éprise subitemeul d'Ismaél.

Aux femmes qui me racontèrent ceci avec de nombreuses variations et de grandes exclamations sur une si épouvantable sécheresse de cœur et une conduite aussi légère, je répoudis (présumant, ce qui était vrai, que ces belles indignées étaient fort assidues aux Tètes de madame de Penàlicl), je répondis d'un air nou moins éploré qu'en effet rien notait plus odieux, plus épouvantable, mais q» 'heureusement, grâce à ce haut respect que le monde conservait toujours pour sa propre dignité et |>our les convenances, cette marquise éboulée, qui s'éprenait si furieusement des Turcs, allait être bien punie de sa conduite abominable, car de ce jour sans doute aucune femme n’oserait ni ne daignerait mettre les pieds à l’hôld de Fënàfie) ; puis je saluai, cl je revins dans ma loge.

J'y trouvai M. de Ccrnay et M. du Pluvier, qui avait terminé le malin sa promenade involontaire par une chute sans danger.

— Ah! par exemple, voilà qui devient trop fort, me dit le comte.

— Encore quelque noirceur de madame de Pënàticl.

— Vousorovez rire... J'arrive dans sa loge... devinez qui madame de PénàOel me prie de lui présenter ?

— Je ne sais...

— Devinez?... Quelque chose de bizarre... d'inouï. ..d'inconcevable... de prodigieux...

— Quelque chose d'inouï... de bizarre... répéta M. du Pluvier en réfléchissant.

— Ce n'est pas vous, du Pluvier , lui dit le comte, soyez tranquille ; puis s'adressant à moi : — Voyons, devinez ?

— Je ne sais.

— Ismaël...

— Ismacl 1

— 1 ni- même.

— Oh! la belle histoire! s'écria du Pluvier; ah! je vais joliment La raconter!

J'avoue que ce que me dit le comte me suqirit tellement, qu’à mon tour je demandai à M. de Ccrnay si ce n’était pas «ne plaisanterie ; il me répondit très-sérieusement, cl même comme s'il eût été singulièrement piqué de la demande de madame de Penàlicl :

— Ah ! mon Dieu, non : clic ti'a pas fait tant de façons; elle m’a dit d’un air très-dégagé, pour cacher sans doute . et par le ton et par l’expression, l'importance qu’elle mettait à sa demande ; — Monsieur de Ccrnay, votre Turc est assez original, il faut que vous uic fameuiez...

— Elle vous a dit cela sérièusemeut?

— Très-sérieusement... je vous en donne ma parole.

Celte aflirmalion me fut faite d'une manière si grave par le comte que Le crus.

M. du Pluvier partît comme une flèche pour raconter cet autre trait de folie de madame de Pcnâfid, cl à la sortie de l’Opéra ce nouveau détail compléta de reste toute cette belle médisance.

— Dès que je pus réfléchir en sileuce, je sentis que celle journée m'avait douloureusement attristé. Je connaissais le monde ; mais cet amas de faussetés, de sottises, de médisances, ce dénigrement acharné coutie une femme qui d'ailleurs semblait l'autoriser par deux ou trois actions que je ne pouvais m'expliquer et qui décelaient du moins une inconcevable légèreté de conduite, ces hommes qui en disaient mille méchancetés odieuses et allaient à l'instant même sc confondre auprès d clle en hommages serviles, tout cela, en un mol, pour être d une turpitude vieille comme Khumanilé, n’en était pas moins misérable et repoussant.

Pourtant, par uuc contradiction étrange, malgré moi je m'intéressais à madame de Pènàfiel , par cela même qu elle gémit dans une position beaucoup trop élevée pour que tous ci s bruits odieux arrivassent jusqu'à elle. Car ce qu’il y a d'affreux daus les calomnies du monde, qui s'exercent sur les gens dont la grande existence commande le respect ou plutôt une basse flatterie , c'est qu'ils vivent au milieu des médisances les plus haineuses, c’est que l’air qu'ils respirent en est imprégné , saturé, et qu'ils ne s’en doutent pas.

Ainsi ce soir-là il était impossible, en voyant les sourires gracieux des femmes, les salutations empressées des hommes qui accueillaient madame de Pénàfie! à la sortie de l'Opéra, il était impossible qu'elle pût supposer la millième partie des odieux propos dont elle était l'objet.

Je le répète, tout cela était misérable cl me laissa dans un étal de tristesse navrante.

Je venais cependant de passer uue journée de cette vie de délices, comme on dit, de cette existence de luxe, que le plus petit nombre des gens même du monde peuvent mener, et je me trouvais toujours avec un vide effrayant dans le cœur!

Puis, suivant le cours de mes pensées, je comparai cette vie médisante, creuse, stérile et fardée, à l’existence vivifiante, épanouie, généreux-, que je menais à Serval! Pauvre vieux château paternel ! Horizon paisible cl souriant, vers lequel mou âme sc tournait toujours lorsqu'elle était chagrins ou meurtrie !

Oh ! quels remords désespérant* j'éprouvais en songeant à Hélène, que j’avais perdue par un doute ioiâme ! a celte uoble fille si adorable sous sou auréole de candeur, et si chastement bercée dans son atmosphère d’angélique pureté, que rien n'avait jamais leruie ! mais qu'un malin.... hélas!... un seul matin , son amour pour moi avait doucement décolorée!... Hélène ! Hélène! une de ces natures divines qui oaissenlel meurent, comme le cygue dans la solitude d’un Lie tranparent, ignorées cl s m - taches !

El puis , descendant de cette sphère de pensées qui rayonnaient d'un éclat si pur et si virginal, je voulais échapper aux poignants souvenirs qu’elles soulevaient eu moi ! Je cherchais quelque espoir vague et lointain d’en distraire un jour mon cœur, et je sougeai â l'intérêt involontaire que déiâ je portais à madame de lVuilîcl. Mais je sentis aussi que pour cette k-oune horriblement calomniée sans doute, mais à jamais souillée par tant d'outrages, U me serait toujours impossible d'éprourer cet amour ardent, profond et saint, dont ou est fier comme d’uue noble action 1

Le monde, en portant une atteinte fangeuse à h réputation d'une femme, ce voile irréparable, pudique et sacre, qui sc déchire d’un souffle, cette première fleur de la vie si délicate et si élhérée ; le monde, par ses accusations infâmes, flétrit nou -seulement la vertu de celte femme, mais il détruit pour toujours l'avenir de son cœur ; il la prive même désormais de h triste consolation d’iuspircr un amour dévoué, sincère et durable ! Il la livre presque malgré elle aux dégradants caprices des l'iaisous changeantes, sans respect et sans foi ! Car quel est celui uui verrait on elle, si honteusement soupçonnée, autre chose qu'une cnarmantc Ciutaisie, le désir de la veille, le plaisir du jour, et l'oubli du lendemain? Quel est celui qui, près d’elle, oserait se livrer à ces élans de passion ci de confiance entraînante, dans lesquels on dit à la seule femme digne de ces secrets les joies, les tristesses, les délires, les mystères, les ravissements de l'âme qu'elle remplit, et que Dieu seul pourrait pénétrer? Qud est celui qui ne craindrait pas, au milieu de l’ivresse de ces épanchements, d’entendre l’écho railleur et désolaofdc tant de sordides calomnies. prodiguées à cette femme aux pieds de laquelle il irait sc mettre, lui, si pieusement â genoux?

Quelle religion peut-on avoir enfin pour l’idole qu’on a vue tant de fois et si indignement oulr.igéc?

J’nUai faire uue virile d'ambassade, et je rentrai chez moi.

jle

ARTHUR

C1IAP1TRE XIV.

Un uni.

Cinq or six jours après celle soirée où j’avais vu madame de Pënàfiel à l'Ojiera, H . de Ceraay cuira cbcz moi uq matin de l’air du monde le plus rayonnant.

— Eb bien, me dit-il, elle est partie ! Elle a quitté Paris hier 1 au cœur Je l'hiver : cela vous parait singulier, n’est-ce pas? Mais il n'en pouvait être autrement; le scandale avait aussi semblé trop prodigieux. Le monde a des lois qu’on ne brave pas impunément.

— Comment cela? lui dis-je. Pourquoi madame de Pënàfiel a-t-elle ainsi quitté Paris ?

— Il est probable, reprit-il, que quelques-uns de ses parents, par respect et conv énoncé de famille, l’auront charitablement avertie qu’en attendant que la mauvaise impression causée par sa ridicule cl suinte pasnon pour I&inaël et par la mort de Merteuil fût apaisée, il serait convenable quelle allât passer quelque temps dans une de ses terres ; contre son habitude, elle aura cédé à ces conseils pour se guérir sans doute de un amour (Sans la solitude...

— Vous ne lui avez doue pas présenté Ismacl, ainsi qu'elle vous en avait prié?

— Impossible, reprit le comte, il es» sauvage comme un ours, capricieux comme une femme et têtu comme une inule, je n'ai jamais pu le dérider à m'accompagner à l'hôtel de Pénàfiel ; aussi, comme je vous le disais, je crois que c’est bien plutôt le dépit que le respect humain qui aora déridé du voyage de madame de Pënàfiel.

J'avoue que ce départ si subit, dans une pareille saison, me paraissait toot aussi étrange que la demande de madame de Pënàfiel à M. de l’ernay de lui présenter Ismacl. Aussi, voulant, tout en continuant un sujet d'entretien qui m'intéressait, couper court à des propos qui devenaient aussi incompréhensibles que révoltants, je dis au comte :

— Quel homme était-ce donc que M. le marquis de Pënàfiel ?

— Un trcs-illustre et très-puissant seigneur d’Aragon, grand d'Espa- |w et ambassadeur à Rome ; c'est b qu’il vit , pour la première fois,

'demoiselle de Rlémur, aujourd’hui madame de Pèuàficl ; elle faisait un ’oyage d'Italie, avec son oncle et sa tante.

— Et le marquis était-il jeune?

— Trente ou trente-cinq ans au plus, me dit le comte; avec cela, fort beiu, fort agréable, très-grand seigneur en toutes choses ; et, pourtant, ce ne fut pas un mariage d'inclination, mais seulement de convenance. M. de Pënàfiel avait une fortune colossale, mademoiselle de Blëiuur était aussi prodigieusement riche, orpheline et maîtresse de son choix ; pourquoi se décida-t-elle à ce mariage sans amour? On l'ignore. Le marquis avait toujours eu le désir de s’établir en France ; une fois les paroles échangées, il se rendit à Madrid pour remettre son ambassade dans les mains du roi, quitta pour jamais l'Espagne, cl vint a Paris, où il épousa inadeinubcllc de Blémur. Mais , après deux ans de mariage , il mourut d oue assez longue maladie en ie dont le nom diabolique m'est échappé.

— Et avant son mariage, que disait-on de mademoiselle de Blémur ?

— Bien qu’elle fût jolie comme les amours, clic commençait déjà à paraître insupportable à cause de sa coquetterie, de scs manières affectées, et surtout de ses prétentions à la science... dignes des femmes savantes, car clic avait forcé son oncle , qui était son tuteur cl n'avait de volonté que celle de sa nièce, de lui donner des maîtres d'astronomie, de chimie, de mathématiques, que sais-je ! Aussi, grâce à celte belle éducation, mademoiselle de blémur se crut le droit de se montrer très-méprisante et très-moqueuse envers les hommes qui ignoraient de ces savantasseries-là. Or, vous jugez des amis que ces impertinentes railleries devaient lui faire; ce qui-nc l'empêchait pas d’être adulée, entourée, flagornée, car, après tout, on supporte bien des choses delà part d'une héritière de quatre cent mille livres de rentes, qu'on sait d’un caractère à ne suivre que son goût ou son caprice pour sc marier : aussi son union avec un étranger commença-t-elle déjà à lui faire autant d'ennemis qu’il y avait d'aspirants à sa main...

— Je le conçois, tant de patience et de soupirs perdus! Mais d'ailleurs rien n'était plus patriotique que cette inimitié, repondis-je au comte en souriant, ce mariage n’eUinl d’ailleurs absolument que de 'convenance, m'avez- vous dit, bien que M. de Pénàfiel fût fort agréable.

— Ils semblaient du moins , reprit M. de Cernay, vivre très-en froid l'un avec l’autre ; seulement, lors de la maladie du marquis, madame de Pénàfiel sc montra très-assidue près de lui ; mais, entre nous, qu'est-ce que cela prouve ?

— Tout au plus qu’elle aurait été très-assidue, ou plutôt fort hypo-

crite, car, avant comme après son veuvage, ou lui a reconnu sans doute beaucoup d'adorateurs lieureux ?

— On lui en suppose beaucoup du moins , cl il est clair qu’on ne se trompe pas, dit le comte ; mais elle est si line, si adroite ! n’ecrivant jamais que des billets du malin très-insignifiants. Quant à îsinael , c'est une folie incompréhensible qui sort de ses habitudes cl qui ne s'explique que par la violence d'un caprice insurmontable ; on parle aussi de déguisements, d’une petite maison qu'elle aurait dans je ne sais quel quartier |M?rdu. En un mot, il est bien évident pour tous les gens sensés que, si madame de Pênàfiél il'avait qu’une seule et honorable affection, elle ne la cacherait pas; tandis qu'au contraire, à l'abri de ces mille bruits contradictoires qui promènent de l’un à l'antre les soupçons du monde, il est hors de doute qu’elle se livre sourdement à toutes ses fantaisies. Et puis enfin pourquoi est-elle si coquette? pourquoi chercher autant à plaire? Si vous allez chez elle, vous le verrez. Or, quand on a un tel besoin , une telle rage de paraître charmante , on ne se cootcute pas d’admirations désintéressées.

— Mais, dis-je à M. de Cernay , le vainqueur de cctlc lutte , qui par son retentissement a dû déranger fort les habitudes mystérieuses de madame de Pénàfiel, M. de Senncterre, que devient-il?

— Oh ! dit le comte, Senncterre est sacrifié, indignement sacrifié ; car, à pari sa folle passion pour Ismacl, par esprit de contradiction, madame de Pénàfiel est capable de pleurer le mort et de détester le survivant ; ce qui le prouve du reste, c'est que maintenant Senncterre a le bon goût et le lad de soutenir qu’il ne s'est jamais occupé de madame de Pèuàlicl , et quelle est absolument étrangère à ce défi ; oui, il répète maintenant à qui veut l’euteudre qu'il n'a engagé ce, malheureux pari avec Merteuil que par entrainement d'amour-propre. Ils avaient, dit Senncterre, tous deux déjeuné chez lord *“, et en sortant de chez lui chacun se prit à vanter les rares qualités de son cheval : l'exaltation s’en nu-la , et enfin ce fatal défi fut b conclusion de leur entretien, la; lendemain, étant plus de sangfroid, dit-il encore, ils reconnurent le danger; mais alors ils craignirent de paraître reculer devant le péril , et par la bravade maintinrent leur pari... Tout cela est bd et bon ; mais, outre que ce n'est pas vrai, pour moi du moins , qui ai su la véritable cause de ce défi , vous m’avouerez que ce n’est guère probable. Après tout , Senncterre, instruit des bruits fâcheux qui courent sur madame de Pënàfiel , agit en galant homme en niant tout à cette heure.

Bien des années ont passé sur ces souvenirs, et je me demande comment dépareilles puérilités ont pu inc rester aussi présente» à la mémoire. C est que, tout eu se rattachant à un cruel événement de ma vie, elles m'avaient aussi frappé par leur pauvreté meme , comme le type le plus exact et le plus vrai d'un certain ordre de sujets de conversation , d'examen, de discussion, de louanges, d'attaques et de médisances, qni lonr à tour occupent absolument et très-sérieusement les oisifs du monde. Que , si cette affirmation semble exagérée, qu'on se rappelle l'entretien d'hier ou celui d'aujourd’hui, et on reconnaîtra la vérité de ce que j’avance.

Mais , pour revenir à M. de Cernay , comme après tout il y avait dans les propos absurdes dont il se taisait le bruit et l'écho une apparence de logique plus que sufiisante pour mettre en paix la conscience de la calomnie, je ne tentai pas de défendre mad.uiie de Pëuàfiel auprès du comte. D ailleurs je croyais pénétrer le bnt et la cause de son dénigrement si acharné coutré elle ; car ces bruits , qui tenaient en émoi la bonne compagnie de Paris depuis cinq ou six jours, n’avaient pas évidemment d autre auteur que lui.

Quant à ce Douxel et long entretien sur les antécédents et le caractère de madame de Pënàfiel, je ne le répète que parce qu'il cadrait parfaitement avec tout ce que j’en avais entendu dire , et qu'il résumait à merveille ce que le monde pensait de cette femme singulière .

— fl faut espérer, dis-je au |comte , que Paris ne sera pas longtemps privé d’une femme aussi précieuse pour les sujets de conversation que semble l'être madame de Pénàfiel; car, depuis cinq ou six jours, ou doit au moins lui rendre cette justice quelle en a fait elle seule tous les frais 1

— Vous désirez son retour, je parie? me dit M. de Cernay en m'interrogeant d’un regard curieux et pénétrant.

— Sans le désirer très-vixemcnl, je ne vous cache pas que madame de l’énâfiei inspire, sinon l'intérêt, du moins la curiosité.

— Allons, de la curiosité à ( intérêt il n’y a qu'un pas, de l’intérêt à l’amour un autre pas ; en un mot , je suis sûr que vous Berez amoureux fou de madame de rénàficl. Mais prenez bien garde ! me dit le comte.

— Malgré tous les dangers qu’il peut y avoir, je désirerais vivement , lui dis-je, réaliser votre prédiction , car je ne «us rien de plus heureux au monde qu’un homme amoureux, même lorsqu il aime sans espoir.

— C’est justement pour cela que j’ai voulu vous mettre bien au courant du véritable caractère de madame de Pënàfiel, afin que vous sachiez au moins à quoi vous en tenir si vous lui étiez présenté : vrai, je ne voudrais pas vous voir rendu malheureux par elle, me dit le comte avec une expression de si parfaite bonhomie que je ne sais en vérité si elle était feinte ou réelle. — Entre gentilshommes, ajouta-t-il, ce sont de oes services qu'on se doit rendre; mais, tenez, franchement, il faut l'intérêt inexplicable que vous m'inspirez, U faut tout ic désir que j’ai <*- vous être utile

ARTHUR

pour vous avoir prévenu ; car on vérité... cl le comte hésita un moment, puis il reprit d'un air presque solennel, où H paraissait se joindre une nuance d'intérêt affectueux : — Tenez, voulez-vous savoir toute ma pensée?

— Sans doute, dis-je fort surpris de cctlc brusque transition.

— Eh bien, vous savez qu'entre hommes il n’y a rien de plus sot que les compliments: pourtant je ne puis vous cacher qu’il y a en vous quelque chose qui attire au premier abord ; mais bientôt on reconnaît dans votre manière d’être je ue sais quoi de contraiut , de froid , de réservé , qui glace ; vous êtes jeune, et s ous u’avet ni l’entrain ni la confiance de notre âge. Il y a surtout en vous un contraste que je ne pub parvenir à m’expliquer. Quand vous prenez part à une conversation déjeunes gens, conversation folle, joyeuse, étourdie, souvent votre ligure s’anime, vous dites alors des choses beaucoup plus folles, beaucoup plus gaies que les plus gais et les plus fous, et puis, la dernière parole prononcée, vos traits reprennent aussitôt uûe expression indéfinissable, ou plutôt définissable, de froideur et de fatigue ; vous avez l’air de vous ennuyer à la mort, de façon qu’on ne sait que penser d’une gaieté qui se trouve si voisine d’une tristesse si morne. Aussi je vous jure qu’il est diablement difficile de se mettre en confiance avec vous , quelque envie qn’on en puisse avoir...

Il est bien évident que je ne cms pas un mot de ce que me dit le comte au sujet de ma puissance attractive; et, sans pouvoir encore démêler Je but de celte flatterie, qui ne me parut que ridicule et grossière , je voulus me montrer à lui sous un tel jour qu’il m’épargnât désormais de telles confidences.

— Vous avez raison, dis-je au comte, je sais qn’fl ne doit pas être facile de se mettre en confiance avec moi , car étant par nature extrêmement dissimulé , cl comptant peu sur les autres parce qu’ils pourraient fort peu compter sur moi, il doit m’être aussi difficile qu il m’est indifférent d’inspirer le moindre sentiment d'attraction.

I.e comte me regarda d'abord d'un air tri»- sérieusement étonné, puis il me dit d’uu air assez piqué :

— Ceue dissimulation n’est du moins pas dangereuse , puisque vous l'avouez.

— Mais je n’ai jamais songé à être dangereux , lui dis-je en souriant.

— Ah çA, reprit-il, et où donc croyez-vous trouver des amis avec de pareils aveux?

— Des amis? demandai-je à M. de Cemay, et pourquoi faire?

Il y eut sans doute dans l’expression de incs traits, dans l’accent de nia voix, une apparence de vérité telle, que le comte me regarda avec surprise.

— Parlez-vous sérieusement? me dit-il.

— Très-sérieusement, je vous jure ; qu’y a-l-il d étonnant dans ce que je vous dis IA ?

— Et vous ne craignez pas d'avouer une aussi complété indifférence?

— Pourquoi craindra is— je ?

— Pourquoi? reprit-il d'un air de plus en plus stupéfait. Puis bientôt il me dit : Allons, c’est un paradoxe que vous vous amusez A soutenir ; c’est fort original, sans doute ; mais au fond je suis sûr que vous ne pensez pas un mot de cela.

— Soit, parlons d’autre chose, dis-je au comte.

— Mais voyous, sérietisemcul, reprit-il, pouvez-vous demander : A quoi bon les amis ?

— Sérieusement, lui dis-je, à quoi vous sni<— je bon? A quoi m'êtes* vous bon ? Une demain nous 11c nous voyions plus, qu’y perdriez-vous? qu’y perdrais-je? Vous n’avez pot plot betOU de moi que je n’ai besoin de vous ; et en disant vous et moi, je (tersonuifle, je généralise, quant à moi du moins, ces banales affections du monde auxquelles on donne le nom d’amitié.

— Je vous acc orde qu’on puisse se passer de ces relations-là, ou plutôt qu’elles soient « faciles à reucontrer, que. sûr de le* trouver toujours, on ne s'inquiète guère de les chercher, me dit M. de Cernay ; mais l’amitié vraie, profonde, dévouée?

— N bus et Euryale, Castor et Poüox ? lui dis-je.

— - Oui; direz-vous encore : Pourquoi faire, A propos de ccs amitiéslà, si vous étiez assez heureux poor les rencontrer?

— Je dirais certainement: Pourquoi faire? toujours quant A moi... Car, si je trouva» un Ni sus, je ne me sens véritablement pas la force généreuse d’être Euryale. et je suis trop honnête Immme pour accepter ce que je ue puis pas rendre . Enfin celle amitié si vive, si profonde que vous «fîtes, alors même que je la trouverais, me serait fort inutile et même très-pesante au moment du bonheur, car je hais les confidences heureuses ; elle ne pourrait donc m’être utile qu’au jour du malheur. Or il est matériellement et mathématiquement impossible que je sois jamais malheureux.

— Comment cela ? dit le comte de plus en plus ébahi.

— Par une raison fort simple. Ma santé est parfaite, mon nom et mes relations me mettent au niveau de tous, ma fortune est en terres, j'ai

toujours deux années éto revenus d'avance, je ne suis ni joueur ni préteur : comment voulez-vous donc que je sois jamais malheureux ?

— Mais alors U n'y a donc pas A vos yeux d’autres malheurs que les douleurs physiques ou les embarras matériels?... El les peines de cœur ? me dit le comte d'un air véritablement affligé.

A cela je répondis par un éclat de rire si franc, que M. de Cernay en demeura tout étourdi ; puis il reprit :

— Avec une telle façon de voir, Il est évident qu'on n’a jamais besoin de personne... et tout ce que je puis vous dire, c'est que je vous plains fort. Mais pourtant, ajouta-t-il presque impatiemment, avouez que si demain je venais vous demander un service vous ne me le refuseriez pas, quand ça ne serait que par respect humain ; eh bien, le monde u’eu veut pas davantage !

— Mais, en adnicttant que je vous rende un service, que prouverait cela ? que vous auriez eu besoin de moi, mais non pas que moi j'aurais eu besoin de vous.

— Ainsi vous vous croyez sûr de n’avoir jamais besoin de per-

I sonne?

— Oui, c’est mon principal luxe, et j’y tiens.

— Soit, votre fortune est en terres, eDe est sûre. Votre position est égale à celle de tous, vous ne croyez pas aux peines du cœur ou vous les souffrez seul ; mais, par exemple, ayez un duel, il vous faudra bien aller demander A quelqu'un du monde de vous servir de témoin ; voilà une grave obligation. Vous pouvez donc avoir besoin des autres dans le monde.

— Quand j'ai un duei, je m’en vais A la première caserne venue, je prends les deux premiers sous-officiers ou soldats qui me tombent sous

[ la main, et voilà des témoins excellents et qu'aucun homme d'honneur ne peut récuser.

— Quel diable d’homme vous faîtes ! me dit le comte; mais, si vous I êtes blessé, qui viendra vous voir ?

— Personne, Dieu merci ! Dans les souffrances physiques je suis un peu comme les bêtes fauves, H me faut une solitude et une nuit profonde.

— Mais enfin dans le monde, pour causer, pour vivre, en un mot, de la vie du monde, il vous faut les autres.

— Oh ! les autres pour cela ne peuvent jamais me manquer, pas plus que je ne leur manquerai; c’est un concert où les plus misérables musiciens sont admis sur le même pied que les meilleurs artistes, et où chacun fait sa note obligée; mais ces relations-là ne sont plus de l'amitié; oes liaisons-là sont comme ccs plantes robustes et vivaces qui n’ont ni doux parfum ni couleur éclatante, mais qui sont vertes en tout temps, et qu’on ne craint jama» de froisser ; la preuve de ceci, c’est qu'apres tout ce que nous venons de dire là nous resterons dans les mêmes et excellents termes où nous sommes ; demain nous nous serrerons la main dans le monde, nous causerons des adorateurs de madame de Pêuàfirl ou de tout ce que vous voudrez : cl dans six mois nous nous dirons mon cher ; mais dans six mois cl un jour, vous ou moi disparaîtrions de cette bieuheureuse terre, que vous ou moi serions parfaitement indifférents à celle disparition. Bt c'est tout simple, pourquoi en serait-il autrement ? De quel droit exigerais-je un autre sentiment de vous? de quel droit revigoriez- voua de moi?

— Mais ce que vous dites là est exceptionnel, (oui le monde ne pense pas comme vous.

— Je l'espère bien pour tout le monde ; car je crois ne ressembler à personne, par cela même que je ressemble à tous.

— Et saus doute avec ces principes-là vous méprisez aussi singulièrement les hommes et les femmes ? me dit le comte.

— D'abord je ne méprise pas les hommes, lui dis-je, par une raison très-simple, c’est que moi, qui ne suis ni pire ni meilleur qu'un autre, je me suis mis souvent par la pensée aux prises avec qiiidqu'unc de ccs questions qui décident à tout jamais si on est un honnête homme ou un misérable.

— Eh bien? fit le comte.

— Eh bien! comme j'ai toujours été très-franc avec moi-même, j'ai souvent beaucoup plus douté de moi que je n'ai encore douté des autres ; je ne puis donc mépriser les hommes. Quant aux femmes, comme je oc les connais pas plus que vous ne les connaissez, il m'est aussi impossible d’en parler dune manière absolue.

— Comment, pas plus que moi ? me dit le comte de Cernay d’un air évidemment choqué. Je ne connais pas les femmes?

— Je crois que ni vous ni personne ne connaissez les femmes d'une manière absolue, lui dlsric en souriant. Quel est l'homme au monde qui se connaît? Quel est celui qui pourrait répondre affirmativement de soi dans toute condition possible ? A plus forte raison qui peut se piquer de connaître, non pas les femmes, mais une seule femme, lors même qu'elle serait sa mère, sa maîtresse ou sa sœur ? Il est évident qtic je lie parle pas de ccs notions A tous venants, sorte de catéchisme banal et traditionnel, aussi faux que Mnpidc, cl qui est d'une application tout ans^i raisonnable que le serait le secours d’uu manuel du beau langage pour répondre à tout» les questions supposable*.

arthur.

— Sous ce rapport vous avez raison, me dît le comte ; mais tenez, je suis ravi do vous mettre dans votre tort et eu contradiction avec vous- Dème , parce qu’il s'agit d’une espèce de service que je puis vous rendre : vous desirez connaître madame de réuAficI ; il faut donc que vms deviez à moi ou A quelque autre votre présentation chez elle, j

— 11 est impossible d'être plus aimable, dis-je au comte: et, tel pauvre que je sois eu amitié, je trouverais certainement de quoi payer votre offre si gracieuse ; madame de Pénâlicl est charmante : je crois à tous Ici merveilleux récits que vous m’en avez faits; je sais que son salon est Je» plus recherchés et des plus comptés . mais, tres-fram hemeut et trèssérieusement, je vous supplie, comme je supplierais tout autre , de ne taire pour moi auprès d’elle aucune demande de présentation.

— Et pourquoi cela ?

— Parce que le plaisir que je trouverais sans doute à connaître madame de Pénàliel ne eom|>ciiseraU jamais l'humiliante impression que me causerait un refus de sa part.

— Quel enfantillage ! me dit le comte. Encore tout dernièrement, f’alnwoth a voulu lui présenter le jeune duc de ***, allié de la famille royale <f Angleterre. Kh bien! madame de Pénàfîd a refusé uel.

— Vous avez trop de monde, mon cher comte, pour ne pas comprendre que ma position ne me mettant ni au-dessus ni au-dessous d'un certain niveau social, je ne dois, ni ne veux, ni ne puis m’exposer à un rcfns. C’est fort ridicule, soit, mais cela est ainsi, n’en parlons plus.

— fii mot encore, me dit le comte; voulez-vous pourtant parier avec moi deux rems louis qnc , lors de son retour , vous serez présenté et admis chez madame la marquise de Pénàlicl, au plus tard un mois après son arrivée ?

— D’après ma demande?

— Non sans doute, au contraire.

— Comment, au contraire? dis-je au comte.

-- Certainement, je vous parie que madame de Pênidel vous rencontrant nécessa ircment dans le monde, et sachant que vous ne voulez faire aucun» frais pour lui être présenté , s'arrangera , par esprit de contradiction, de fa^on que cela soit pourtant, et presque malgré vous.

— Ce serait sans doute un fort grand triomphe dont je serais on ne peut plus Ger, répondis-je au comte : mais je n’y crois pas; et j’y crois si peu que je liens votre pari, à savoir qu’apres un mois, à dater de son retour, je n’aurai pas été présenté à madame de l'énAüel.

— Hais, dit M. de Ceroay, U est bien entendu que si la proposition vous est faite de sa part... vous ne refuserez pas., et que...

— Il est bien entendu, dis-je au comte en l'interrompant, que je n'ac- (uctllerai jamais une prévenance toujours honorable et flatteuse par une grossièreté ; ainsi, je le répète, je liens votre pari.

— Vos deux COU louis sont à moi, me dit le comte en me quittant ; tenez, ajouta-t-il en me tendant la main, merci de votre francise.

— De quelle franchise?

— Oui, de ce que vous m’avez dit si crûment... ce que vous pensiez au sujet de l’amitié ; c’est uuc probité rare.

— Avec la discrétion, ou plutôt la dissimulation, ce sont mes deux seules et uniques qualités, dis -je au comte en lui serrant aussi cordialement la main.

Et nous noos séparâmes.

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