I.c comte Alfred de Cerna;. — race
Le nombre déjà reslreiul de « es sortes de maiMJit'', si souverainement influentes qu elles décidaient seules cl sans appel de b place de chacun dans la très-bonne compagnie, dimiuue de jour en jour.
Cela se conçoit ; il n’y a plus guère d'homme-, sur qui exercer cette omnipotence ; la vie des clubs cl des chambres représentatives, ces autres grands clubs politiques, a tout envahi. Entre le discours d'aujourd'hui ou celui de demain, cuire une partie de whist ou une revanche de deux oe trois mille louis, parmi tous les cal uls anxieux et absorbants duo
pari de course, dans laquelle on a engagé uu cheval pour une somme énorme, il reste bien peu de temps pour celte causerie douce, intime, fleurie, élégante, qui d'ailleurs n’a pas d'écho dans le pays ! comme diseut les mouomanes de la tribune, et ne vous fait ni perdre ui gagner d’argent an whist ou sur le turf(l).
Et puis cette existence du moude est gênante ; il faut faire une toilette de soirée pour aller étouffer dans uu raoul et se geler ensuite eu attendant sa voilure, taudis qu’il est si commode cl si agréable de s'étendre dans les moelleux laulcuiU d’un club, d’y faire une paisible sieste après son diner, atin de se réveiller frais et dispos pour commencer quelque whist nerveux, sans autre distraction que b fumée de sou cigare.
Mais au temps dont ie parle, il y avait encore quelques maisons bien causantes, et l'hôtel de Tënàlicl était de ce petit nombre d’exceutri-
cités.
Madame de PénàGel, parmi tous scs travers, avait celui, non du Wuestocking( 2 ), mais, ce qui est bien pis, celni de l’érudition, parlant d'ailleurs à merveille deux ou trois langues : ce qu elle possédait des sciences les plus ardues était, disait- on, incroyable. Si ces renseignements m'eussent seulement été donnés par des savauls de la force de M. de Cemay, je me serais permis de douter de toute leur exactitude ; mais le souvenir d'une circonstance bizarre vint me prouver cette singulière capacité de madame de Pëiiàliel.
Ayant été assez heureux pour reucontrer à Londres le célèbre Arthur Young, il m'avait parlé avec le plus grand enthousiasme du savoir extraordinaire d’une de nies compatriotes, très-jeune femme du plus grand monde et de b plus jolie ligure, qui, me dit-il, « lui avait fait les eloge» les mieux instruits et les plus savamment circonstanciés sur ta fameute théorie optique des interférence!, mais l'avait vivement attaqué sur la valeur tyllahique ou ditsyüabiquc qu’il préteudait appliquer aux hiéroqlyphet, au contraire du sy stème de Champollion. ■
Ce bit m'avait paru si singulier, et il acquérait une si grande autorité par l’admiration du savant reraarquabh' qui me b racontait, que j’en avais pris note sur mon journal de voyage. Ce ne fut qu’à Paris, quelque temps après avoir vu et entendu nommer madame de Fënàficl, que, me ■ appelant confusément l’anecdote d'Arthur Young, je feuilletai mon mémento, et que j’y trouvai en effet ces détails et le nom de la marquise.
Encore une fois, tout ce que je savais de madame de Pënàtiel : scs bizarreries impérieuses, sa coquetterie si arlistemcnt et si continûment élud ée, disait on, nue de chacune de scs poses elle savait toujours faire le plus charmant tableau en se posant sans cesse en délicieux portrait : >011 humeur fantasque, ses connaissances scientifiques, prétentions toujours malséantes pour la femme qui les affiche ; tout ce b était loin de m'imposer.
Les femmes dont on parle beaucoup et Ircs-différemmcul ont rarement ce pouvoir ; elles recherchent trop les spectateurs pour ne le-- pas craindre ; une femme sérieuse, digne et calme, dont on ne dit et dont on ne soi* rien, impose bien davantage.
- Et puis, d'ailleurs, un homme d'un caractère froid cl réserv é , s'il ne. peut prétendre à de grands succès, sera toujours sûr d’èlre parfaitement ■ni niveau de tout et de tous, les gens extrêmement agréables ou extrêmement ridicules étant les seuls qui se produisent absolument en dehors.
Je le rthièle, ce fut donc sans inquiétude, mais avec un sentiment prononcé de curiosité presque malveillante, que je me rendis à l'hôtel de Pénàficl, un mercredi, en sortant de l'Opéra.
La tenue ordinaire de celte maison était véritablement princière. Dans le vestibule fort élevé, orné de statues et d'immenses bassins de marbre remplis de (leurs, était une nombreuse livrée poudrée et vêtue d'habits bleus, partout galonnés d'argent et à collets orange.
Dans une vaste antichambre, ornée de très-beaux tableaux et de magnifiques vases de Faénza, aussi pleins de fleurs, était une autre livrée, mais orange, à collet bleu, et garnie sur toutes les tailles de passements de soie, brodée aux armes de Pcnàfiel. Enfin, dans un salon d’attente se tenaient les valets de chambre, qui, au lieu d’être tristement vêtus de noir, portaient des babils français de velours épinglé couleur d'azur et double» de soie orange avec de larges boutons armoriés eu émail.
Quand on m'aunonça, il y avait chez madame de Péuâfiel cinq ou six femme» et deux ou trois hommes en prima-scra.
Madame de Pcnâfiel était vêtue de noir à propos de je ne sais plus quel deuil de cour : ses beaux cheveux bruns étaient mêlés de jais ; die me sembla charmante et d'un éclat éblouissant. Je m'abusai sans doute, mais il me parut ( ce qui peut-être me la fit trouver si jolie), il me parut que, tout en m’accueillant avec une politesse froide et cérémonieuse, dis avait impcrceptibkmenl rougi sous son rouge.
Après quelques mots que je lui adressai, la conversation, que mou arrivée avait interrompue, recommença.
Il s’agissait d'une aventure passablement scandaleuse, où l'honneur
(1) Terrain de cour*c, — dan* cette acception, — endroit où s'engagent la* paria.
(2) Rn-blen — prétention* litténirea.
ARTHUR
J une femme cl lu vie île deux hommes liaient en jeu, le lotit d'ailleurs exprimé dans les meilleurs termes, Ct avec une reserve de deuils si diaphane et une réticence de particularités si transparente que les noms propres eussent été moins signilicatils.
Ainsi que cela arrive presque toujours, par un de ces à-propos que le destin se réserve, an moment où ehacun disait son mot, sa remarque ou sa médisance sur celte aventure, Ion annouça le mari et la femme desquels il s'agissait.
vite un tel sujet de conversation, rliose en vérité assez rare.
— J'avais oublié de vous dire, madame, que le titre de ce nouvei opéra est la AVrao, nie hàtai-jc de répondre en m'adressant A madame de Pcnàliel; le sujet est, je crois, l'amour d'une prêtresse d»* Gaules.
Madame de l'éH&Ûcl, sabissaut aussitôt ce thème, le broda à ravir, ct, apres avoir déiiioutré toutes les ressources d'un sujet si dramatique, elle saisit immédiatement l'occasion de faire de l'erodil'ioo sur la religion «les druides, sur les pierres celtiques; puis je pnssenlis quelle allait sans doute bientôt arriver, par une transition tres-ualurelle. à la dis • cussiou sur la valeur n/llabigue des hiéroglyphe*, renouvelée d'Arthur Young.
M'étant, par hasard, assez occupé de ces études, parce «pie mon père, grand ami «in célèbre orientaliste M. de Guignes, avait, dans sa retraite longtemps médité ces problèmes alphabétiques, j'aurais pu faire singulièrement briller madame de l'ëuâlk'l, cl sans doute à 010-. dépens ; niais sa prétention me choqua, et je répondis bientôt à une attaque hiéroglyphique cette fois des plus directes par l’aveu le plus net de ma profonde ignorance dans ces matières, dont la seule aridité m'épouvantait
Cet aveu d’ignorance inc parut soulager d'un poids énorme les autre' hommes, car ils eussent rougi «le rester en dehors d'une telle conversation. qui prouve loujotirs des connaissances au delà d'une éducation ordinaire
U lu Pluvier. — r*tt *23.
Cette entrée conjugale, excusée cl expliquée d'ailleurs par un récent retour à Paris, qui exigeait celte première visite faite de la sorte, n'étouna que médiocrement.
l'ourlant, quoique les personnes qui remplissaient ce salon fussent habituées à ces sortes d'impromptu, il régna néanmoins une seconde <le profond silence assez embarrassé et nou moins embarrassant ; aussitôt madame de Pciiâliel, avec la plus naturelle ct la plus parfaite ai- -ance, aün de faire croire sans doute à une conversation commencée, et, s'adressant à moi, ce qui me sembla fort étrange, me dit ;
— Vous croyez donc, monsieur, que la partition de ce nouveau maestro annonce beaucoup d'avenir ?
— Un talent plein «le charme et de mélancolie, madame, repris-je sans me découcerter. Nou pas peut-être d’une très-grande vigueur, mais sa musique est empreinte uune suavité, d'une grâce inexprimables.
— El quel est ce nouvel astre musical? demauda avec une nuance de nréleulion à madame de Pënâfiel la jeune femme qui venait d’entrer, et dont ou venait de parler si légèrement.
— M. Bellini. madame... lui répondis-je en m'inclinant, afin d'éviter cette réponse à madame de Pcuàfiel.
— Et le litre de l'opéra, madame la marquise ? demanda le mari de
Je ne sais si madame de Pênâfii-I fut piquée de ma réserve, qui venait de lui faire perdre une si belle occasion de montrer son savoir, ou si clic crut mon ignorauce affectée : mais elle 11c put dissimuler un mouvement de dépit ; pourtant, avec un art et un tact infinis, elle revint aux druides ; et passant des inscriptions celtiques an costume si pittoresque des prêtresses «les Gaules, à leur robe traînante, an charmant effet que devait produire une coilïmc d-‘ branches de houx dans les cheveux noire
Les gentlemen ruiers
— rtci 27.
ARTHUR
nu blonds , die lit très-naturellement descendre ta conversation «les hauteurs scientifiques où elle l'avait d'abord montée jusqu'aux vulgarités de la toilette du jour, et l’eutrelieu se généralisa...
J'avoue que ces diflérente? transitions furent ménagées très- habilemeut par madame de lVnàficI , et que toute autre qu'une femme d'un esprit fait, abondant, adroit et rompu au monde y edi échoué.
J’étais loin d'être étonné, car je ne m’attendais pas à trouver chez elle de la caudcur et de l'inexpérience : aussi, déjà u de ce rnux bavardage, cl sentant bien que ce ne serait ni là in à cette heure que je punirais observer à mon aise ce caractère qu on disait singulier, je me levai pour sortir inaperçu à la laveur d'uoe visite qui entrait, lorsque madame de Pèuàlicl, près de qui j'étais, me dit. au moment où Ion »|h liortait l’ume et les plateaux dans un autre petit salon : — Monsieur, ne irendrez-vous pas une tasse de thé? Je m'inclinai et je restai.
Il y avait ce soir-là uu grand bal chez un de ces étranges complaisants qui, sons la condition expresse qu’on voudra bien leur permettre de ii ster dans leurs salons pour regarder les fêles qu ils donnent, prêtent à l i bonne compagnie, qui accepte fort cavalièrement, leur hôtel, leurs gens et leur souper.
Presque Imites les visites de prima-scra de madame de l’ëuàfieJ s’y rendaient ; j 'étais assez incertain de savoir si j’irais aussi, lorsque le plus heureux hasard voulut qu'on annonçât lord F.ilmoulh.
Je ne I avais pas revu depuis son départ si brusque pour aller parler à la chambre des lords sur une question de l'Inde qui lui semblait piquante. Il y avait une si grande différence entre son esprit original et celui de l.i plupart des gens que je voyais habùucHcmeut, que je me décidai à rester plus longtemps que je n'avais d'abord voulu à P hôtel de rêuàliel.
Après le thé. nous nous trouvâmes doue seuls, madame de Pênâliel, loi d KalinontU et moi ; j'oubliais, inaperçu derrière le fauteuil de la marquise, dans uu coin écarté du salon, un jeune étranger de distinction, le baron de Slroll, qui semblait très-timide, et, par coulcnaoce, feuilletait depuis une demi-heure le même album : le jeune baron était très-rouge, avait les yeux fixes et serrait convulsivement son chapeau entre ses genoux ; lord Fahnoulli, me le montrant, me dit tout bas, de son air gravement moqueur, ce s mois si contins du vizir Maréco au sultan Sclia: baam, qui regarde des poissons rouges : « — Soyez tranquille, il en a là au moins pour une bouue heure. »
Madame de Fênàficl n'avait pas aperçu cet étranger, je le répète, placé derrière le très-haut dossier de sou fauteuil, près d'une table couverte d albums : car elle faisait trop bien les honneurs de chez elle pour l'avoir ainsi laissé esseulé.
Madame de Pëuàficl commença par adresser de très-gracieux reproches a lord Falmouih sur ce qu elle le rencontrait si peu. A quoi il répondit modestement qu’il était par malheur si outrageusement bêle et d une niaiserie si terriblement communicative, que, sur ceul personne* avec lesquelles il voulait causer, une ou deux avaient à peine l'esprit assez robuste pour résister à la contagion de sa bêtise, et ne pas devenir aussi stupides que lui au bout d'un quart d’heure d’entretien funeste influence dont il se dé*cs[»érail avec I humilité la plus comique, se reprochant d'avoir ainsi fait un nombre infini de victimes, dont il citait les noms, comme preuves vivantes de la fatalité de sou de-lin.
— Ali ! madame la marquise ! disait-il eu secouant la tête d'un air désolé, j'ai fait, comme vous voyez, bien du mal par ma bêtise !
— Sans doute, et vous êtes surtout très-blâmable de n'avoir fait le mal qu'à demi, puisque vos victimes ressuscitent en ennuyeux de toutes sortes. dit madame de Pcuàlicl : et malheureusement l'espèce en est aussi variée qu'abondante et lâcheuse. C’est qu'eu vérité je ne sais rien de plus physiquement douloureux que b présence d'un ennuyeux, reprilclie ; il y a dans la détestable influence qu'il vous (ail subir malgré vous quelque chose de pénible... de doublement attristant, comme serait le remords... d une méchante action qu’on n’anrail pas faite.
— Moi, dit lord Falmouth, je vous demande grâce pour l'épouvantable sottise de ma triviale comparaison ; mais ou u’est pas maître de ses impressions, Eb bien ! quand il m'arrive de subir un ennuyeux, j’éprouve ab-ohmienl la même sensation que si j'entendais scier un bouchon ; oui, c'est une espece de grincement sourd, ébréche, inarticulé, monotone, qui me fait parfaitement comprendre la férocité de Tibère et de Néron... Ces tyrans-là avaient surtout dû être extrêmement ennuyés par leurs courtisans.
— Moi, j'avoue mon faible, dis-je ; j'aime beaucoup... les ennuyeux. Oui, quand vous causez avec une personne spirituelle, ce n est jamais sans regret que vous voyez arriver b lin de l'entretien... tandis que dans une Conversation avec an ennuyeux... oh ! il y a un moment rare, unique , précieux, qui vous paye bien au delà de ce qu'il a pu vous faire souffrir : c'est le moment... où la 1'rovideucc vous rôle !...
— Le fait est, dit lord Falmoutb, que, considéré connue discipline ou morlilicaliou, on en peut tirer parti... Mais n'importe, si on pouvait tous les anéantir d'un mot, d'un seul mot... auriez-vous la philanthropie de le dire, madame la marquise ?
— Les anéantir ? dit madame de Pénâtiel, le* anéantir tout à fait ? pliy -iqueciKut !
— Certes, pour les anéaulir spirituellement... il n’y faudrait pas songer... Je parie de les anéantir bel et bien, en chair, en os et en cravate, dit lord I alinoulh.
— Le fait est qu’ils ne sont guère que cela !... mais... le moyen serait violent .. D'un autre côté, si, eu disaul un ul mot... C'est bien tentant! reprit la marquise.
— Uu seul mot, lui dis-je ; en prononçant, je suppose, votre nom, madame, comme on se sert d'un uom béni pour chasser le diable.
— Mais ce serait un é(touvauiable massacre, dit-elle.
— Eh bien, madame, est-ce qu'il u’est pas reconnu, avéré, que l'ennui est de son côté naiiacnml ! dit lord Falmouth. Ainsi, pas de scrupule; et après, vous verrez comme vous respirerez â votre aise, comme vous sentirez l'atmosphère raréfiée, dégagée de ses miasmes pesants qui provoquent des bâillements si douloureux, comme vous irez partout librement et sans crainte.
— Allons, je crois que je dirais : Plus d’< nuuycux ! reprit b marquise: car. en vérité, c’est une iniquité perpétuelle ; il but toujours être à regarder où l'ou met sa conversation, et c'est une préoccupation intolérable. Mais vous tue faites songer avec ces folies à un très-singulier conte que j'ai lu dernièrement dans un vieux livre allemand, et qui pourrait servir de pierre de tom be ou de thermomètre à l’égobme humain, si chai un voulait répondre avec franchise à 1a que-dion posée (bus ce conte. Il s'agit tout uniment d'un pauvre étudiant de Lcipsick, qui, en désespoir de causa, invoque le mauvais esprit ; il lui apparaît, cl voici le singulier marché qu'il lui propose : « — Chaque vœu que tu feras sent salkfail, mais à celte condition, c'est que tu prononceras tout haut ce mot : Sathaniel; et à chaque fois que lu prononceras ce mot, uu de tes set n i labiés, un homme enliié, mourra dans un pays lointain ;
« lu n'assisteras ni à son agonie ni à sa mort, cl personne au inonde « que toi ne saura que b réalisation d un de les désirs a coûté b vie à a un de tes pareils, n — El je pourrai choisir le pays, la nation de ma victime? dit l'etudiant. — Certes. — Touchez là, maître, marché fait , dit-ti au démon. — Or, ce fut aux dépens des Turcs, qui faisaient alors le siège de Belgrade, que l'étudiant ••atistit tous ses vœux, qui ne dépassèrent pas plus de cinquante à soixante mille Turcs. Le coule est vulgaire, reprit la marquise ; mais je voudrais savoir si beaucoup d'humains, sûrs du secret, résisteraient à b mutation de piouoncer le mol fatal, s'il s'agissait de réaliser ainsi un vœu bien ardemment désiré ?
— C’est tout bonnement ce qu’on appelle, je crois, un homicide véniel, dit lord Falmouth ; et quant à moi. reprit-ii, si le désir en valait la peine, c’est-à-dire s'il s'agissait de l'impossible... par exemple d'avoir le bonheur d'être distingué par vous, madame la marquise, certes, je ne regarderais pas à l'existence de quelque obscur habitant... du Groenland. par exemple, d’un Lapon, parce que c’est plus petit, et que le péché serait sans doute moins grand...
La marquise sourit en haussant les épaules, et me dit : — Et vous, monsieur, pensez-vous que le plus grand nombre hésiterait longtemps entre son désir et le mol fatal ?
— Je crois qu'il y aurait si peu d'hésitation, madame, etméme de la part des gens les plus honorables, comme on dit, que si dans notre âge d’or le malin esprit proposait uu tel marché, dans huit jours le monde deviendrait une solitude, cl peut-être que vous-même, madame, vous, lord Falmouth et moi, nous serions immole!» bientôt à un caprice d'un de nos amis intimes, qui. au lien de se donner 1a peine d'aller penser jusqu'au Groenland, nous ferait la grâce de nous traiter en voisin.
— Mais i’v songe, dit lord Falmouth ; supposez qu’en effet les caprices il les désirs de f humanité, â force de se satisfaire ainsi aux dépens d'cllc-mèmo, l’aient réduite de telle sorte qu'il ne reste plus que deux personnes sur un coin de terre : uu homme qui aimerait passionuément une femme qui le délesterait ! et que Satan, suivant son système, lui dise : n — Mon marché c-t toujours le meme : prononce le nom redouté, elle « t'aimera, mais aussi elle mourra, et lu ré)K>udras de sa mort ; » — l'homme dcvrail-il dire le mot fatal, s'il est amoureux?
— Prononcer le nom serait prouver qu'on aime bien éperdument, dis-je a lord Falmouth
— Oui, si Ton est croyant catholique, reprit madame de Pëuàfiel, parce nue l'amour serait alors acheté au prix des peines éternelles; sans cela, c est de l'égoïsme féroce.
— .Mais, madame, permettez- moi de vous faire observer que, puisqu’il s'agirait de Satan, il est évident que tout s c passerait entre catholiques.
— Monsieur a raison, reprit lord Falmouth, et sa réflexion me rappelle l'exclamation d'espoir et de bonheur de ce malheureux naufragé qui, échappé de b noyade, s’écrie en voyant une potence dressée sur b terre où il aliordc ; a Dieu soit loué I je suis au moins dans uu pavs « civilisé! • Mais, ajouta lonl Falmouth, sérieusement, u cst-ce pas à se désespérer, quand on songe qu'il y a de nos jours des gens assez heureusement, assez magnifiquement doués pour passer encore trois ou
Q uatre heures tous les matins à chercher à voir le diable!.. . à faire des vocations et des invocations!,.. J’ai dernièrement trouvé uu de ces bienhcurcux-là. rue de la Barillerte... Il est, je vous assure, pénétre de la conviction b plus profonde qu’il réussira un jour, et j'avoue que je
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lui ai envié de toute ma force cette occupa tiou-lâ, d’autant plus qu'elle ne s’use pas. Or, un désir qui, soutenu par l'espoir, dure toute la vie, sans être jamais satisfait, me parait singulièrement approcher du bonheur.
— Mais votre grand poète, dis-je à lord FaUnoulh, Bvron, n’a-t-il pas eu quelque temps, dit-on, l'enfantillage de s'occuper de ces folies?
— Byron! Alt! ne parlez pas de cet homme, s'écria la marquise avec une expression d'amertume et presque de haine.
— Ah ! prenez garde, me dit lord Falinoulh en souriant. Sans y songer, vous venez, monsieur, d'évoquer vous-même une diabolique figure, que madame la marquise va coujurer de toute b force de ses exorcismes, car elle le déleste.
Je fus fort étonné, car j'étais loin de m'attendre à trouver madame de Pënâfiel anlihyronieoue. Tout ce qu'on racontait de sou esprit fantasque et hardi me semblait au contraire fort en harmonie avec ce génie dédaigneux et paradoxal. Je restai donc très-attentif au reste de la conversation de madame de Pénâfiel, qui reprit avec uu sourire amer :
— Byron ! Byron ! si cruel et si désespérant ! cœur méchant et dur! Quand ou songe pourtant que, par une inexplicable fatalité, tout esprit jeune et riche d'un trésor d'illusions inestimables s'en va justement les prodiguer à ce démon méprisant et insatiable ! c’est à croire en vérité à la loi des contraires.
— Mais rien n'est plus évident que l'attraction des contraires, dit lord Falmouih. Je vous le demaude, le charmant papillon, par exemple, manque-t-il jamais, l’intelligent petit être aérien qu'il est, des qu’il voit quelque part une (lamine bien vive et bien rôtissante, d'accourir tout de suite avec toutes ses grâces de Ois de Zéphire et d' Aurore, alin de s y faire délicieusement griller ?
— Aussi, reprit madame de Pënàfic) avec une sorte d’exaltation qui b rendit très-belle, je ne puis penser sans amertume à tant d'àraes nobles et confiantes, à jamais «Inespérées par le génie malfaisant de Byron ! Oh ! qu'il s'est bien peint dans Manfred! tenez : le château de Manfred, si sombre et si désolé, c’est en vérité sa poésie ! c'est son terrible esprit! Sans défiance vous entrez dans ce château, dont l’aspect sauvage et élevé vous a frappé ; mais une fois entré, une fois sous le charme de son hôte impitoyable, les regrets sont vains, il vous dépouille sans merci de vos croyances les plus pures, les plus chéries; et puis, quand b dernière vous est arrachée, quand la dernière étincelle de foi est ctciule en vous, le grand seigneur vous chasse avec un sourire insultant ; et, St vous lui demandez ce qu'il vous donne au moins en échauge de ces richesses de votre âme, ainsi à jamais perdues et profanées.. .
— Eh bieu, madame ! dis-je en inc permettant d'interrompre b marquise, le seigneur Manfred répond : « Je vous ai donné le doute... le ooule ! ... b sagesse des sages. » — Mais, ajoutai-je, curieux de voir si madame de Pénâfiel partageait mes adorations comme mes autipalhies, à vous maudissez si fort Byron, madame, sa noble patrie ne vous offret-elle pas, si cela se peut dire, un antidote à ce poison si dangereux, Walter Scott?...
— Oh ! dit-elle en joignant les mains avec nne grâce vraiment charmante et presque naïve, que je sub heureuse, monsieur, de vous entendre parler ainsi!... M'cst-cc pas que le grand, le bon, le divin, l'adorable ScoU est bien le contre-poison de Byron ? Aussi, lorsque, l'âme toute meurtrie, vous fuyez avec désespoir le terrible château de Manfred, avec quelle reconnaissance vous vous trouvez dans b demeure riante et paisible de Scott, de ce vieilbrd si doux, si grave et si serein ! Comme il vous accueille avec tendresse ! comme sa pitié est touchante ! comme il vous apaise, comme il vous console ! comme il montre le inonde sous un jour pur et radienx en exaltant tout ce qu'il y a da noble, de bon, de généreux dans le cœur humain ! comme il vous élève eulin autant à vos propres yeux que Byron vous a dégradé ! s'il ne vous rend pas vos illusions à jamais perdues, chose, hélas ! impossible ; du moins, n’esi-ce pas, qu’il berce et endort souvent votre douleur incurable à ses récits bienfaisants?... Eli bien! dites... dites, monsieur, n'est-ce pas b une grande, une magnifique gloire, que b gloire de Waller Scott? Quel est l’homme le plus véritablement grand et puissant, celui qui désespère ou celui qui console ? Car, bêlas ! monsieur, faire croire au mal est si facile!!! ajouta la marquise avec une expression d’amertume navrante.
Quoique tout ceci, fort bien dit et pensé d’ailleurs, m’eût paru peutêtre trop phrasé pour une conversation, dans cet entretien de madame de Pénâflel, ce ne fat pas ce qui me surprit davantage.
Il est sans doute arrivé à tout le monde d’éprouver cette sensation inexplicable, d'où il résulte que, pendant an plus b durée d'une seconde, on croit avoir déjà positivement vu ou entendu ce qu'on voit et ce qu’on entend, bien qu’on ait b certitude absolue de voir le site qu'on regarde, o« d'entendre b personne qui parte, pour b première fois ; or, ce que venait de dire madame de Pénâfiel à propos du génie de Ryron ou de ScoU me fit ressentir une impression analogue. Ccb était tellement selon ma pensée intime, et en sembbit si parfaitement l'écho, que je demeurai d’abord presque stupéfait ; puis, réfléchissant bientôt qu'après tout, ce que madame de PénàUel venait de dire là n'était qu'une apprécblion fort simple et fort naturelle de deux esprits opposés, je continuai trèsfroidcmeul, sans laisser pénétrer ce que j’avais éprouvé; car madame de
Pêuâliel m’avait semblé véritablement très-émue et très-naturelle en parbnt ainsi :
— Sans doute, madame, le géuie de Byron est très-désolant, et celui de Scou tres-consolunt, et l'un me semble aussi avoir on très- grand avantage sur l'autre; mais ces désolations et ces conseillions nie paraissent un peu superflues à notre époque ; car aujourd'hui on ne » 'afflige ni on ne se console de si peu.
— Comment ceh? me demanda madame de PënAliel.
— Mais il me semble, madame, que nous n’en sommes plus au temps des malheurs et des félicités imaginaires ; on prend le sage parti de substituer le positif du bien-être matériel à toute l'idéalité rêveuse et folle de b passion ; il y a donc de nombreuses probabilités pour qu’on sc trouve beaucoup plus près du bonheur qu’on ne s'en est jamais trouvé ! Car, même pour les plus complètement doués, il n'y a rien de plus impossible à réaliser que l'idéal ; tandis qu'avec de la raison chacun peut prétendre à s’arranger un petit houheur matériel fort sortable.
— Ainsi, monsieur, nie dit madame de Pénâfiel avec impatience, vous niez b passion? vous dites que de nos jours elle n’existe plus?
— Je me trompe, madame, il en est encore une, la seule oui reste, et celle-là a concentré en elle b violente de toutes les autres. L’iullucnce de celte passion est immense : c'est la seule enfin qui, bien exploitée, pourrait réagir de nos jours sur toute la société... sur les mœurs, par exemple ? F.I, bien que uous soyons, hélas ! à mille lieues du bisscr-aJler si gracieux des grandes époques du plaisir et de b galanterie, la passion dont je vous parle, madame, pourrait presque changer chaque salon «le Paris en une assemblée de quakers ou de bourgeois américains.
— - Comment ccb ? dit madame de Pénâfiel.
— En un mot, madame, voulez-vous voir la pruderie b plus sauvage régner dans tous les entretiens? voulez-vous entendre des invocations sans fin de b part des hommes (qui ne sout pas mariés bien entendu) en faveur de b sainteté du mariage et des devoirs des femmes? voulezvous, en uu mot, voir réaliser l'utopie rêvée par les moralistes les plus sévères?
— C’est-à-dire pour moi, je voudrais bien voir ccb, une fois par hasard... en passant, s'écria lord Falmouih feignant un air épouvanté : mais voilà tout; je proteste... si cela «loit durer plus longtemps !
— Mais le secret de celte passion, monsieur, dit madame «Je l’énificl, de cette passion qui peut opérer ces miracles, quel est-il ?
— L'égoïsme ou b passion du bien-être matériel, madame ; passion qui se traduit par un mot très-trivial Cl très-significatif, l'argent.
— Et comment appliquerez-vous l'amour excessif de l'argent au développement noo moins excessif de cette menaçante vertu dont vous faites un tableau si effrayant que je n'en sais pas encore bien remis? dit lord Falmouih.
— Ainsi qu’on fait dans votre pays, monsieur, en punissant d une amende exorbitante toute infraction aux devoirs. Que voulez- vous ? dans notre époque toute positive, on ne redoute plus guère que ce qui vous atteint dans votre vie de chaque jour, dans votre bien-être; et sous ce rapport l'amende appliquée au maintien des mœurs serait certainement le plus puissant levier social de l'époque. Ainsi, par exemple, supposez un moraliste profond, inexorable, décidé à rompre brutalement avec les faiblesses que le monde accepte; un homme passionnément épris du devoir... ou, si vous l’aimez mieux, figurez-vous uu bomme très-laid, trèsennuyeux, et conséquemment très-envieux de certaines fautes charmantes qu'il ne peut pas commettre, et décidé a les poursuivre à outra lire; «pic ret acharne moraliste soit législateur par-dessus le marché, et qu'un jour il vienne faire a b Chambre le tableau le plus sombre de l'état des mœurs ; enfin qu'il demande cl qu"il obtienne d'une majorité que, sans trop d efforts d’imagination, vous supposez aussi composée de gens très-laids et très-ennuyeux; qu'il obtienne, dis-je, je ne sais d'après quels considérants, (organisation d'une police socblc destinée à surveiller, à dévoiler tout attentat aux mœurs privées, et qu'cnfiu on promulgue une loi qui puuisse, je suppose, d une amende de cinquante mille franc» ce tendre délit dont les tribunaux retcnlisseul tous les jours ; «pie cette ametxic soit doublée en cas de récidive, et non pas. ainsi que chez vous, monsieur, offerte comme un dédommagement honteux pour l'offensé, qui conserverait ici tous les droits de venger son honneur ; mais employée, je suppose, à l'éducation «tes enfants trouvés, afin que le superflu alimente le nécessaire.
— El vous croyez, monsieur, s'écria la marquise, que l'ignoble crainte de paver une somme d'argent cousidérable rendrait b majorité des hommes moins attentifs, moins empressés auprès des femmes?
— Je le crois tellement, madame, que je puis vous tracer à merveille les deux aspects très-diffrérents d'un salon rempli des mêmes personnages b veille ou le lendemain du jour où une telle loi serait promulgu«ie La veille, vous verriez les hommes, comme toujours, souriants, épanouis, charma uts, prenant leur voix la plus douce et la plus tendre pour développer bien bas, avec une grâce indicible dans le regard cl dans l’accent , les principes amoureux de cette logique banale : « — Ce qui plaît est bien. — La vertu est la discrétion. — fin n'a pas consulté votre cœur quand on vous a donné votre tyran. — Il est des sentiments que b sympathie rend inévitables. — Votre âme cherche sa sœur... son au-
ARTHUR
tre moitié... prenez mon Ame (ce morceau il aine dépareillée a des moustaches ou des favoris énormes). — Arrivé à un certain degré, l’amour coupable devient un devoir sacré, etc., etc. a Car, je vous fais grâce, madame, d’une foule d’autres excellents raisonnements qui généralement ne trompent pas plus celles qui les admettent que ceux qui les font. — Mais le lendemain de notre terrible loi, mais lorsqu'il s'agirait d'amende, quelle différence ï Comme, après tout, ces jolis paradoxes de la veille pourraient bien finir par une forte somme a débourser , et que celte somme réduirait d aulaul ce luxe et ce bien-être , qui sont le nécessaire d'une vie essentiellement positive dont f amour n'est que le dernier superflu; — vous verriez les hommes, tout à coup devenus sérieux, gourmés, dignes, s'effarouchant du moindre entretien avec une fi-mroe, s’ils se trouvent nn peu trop écartés du cercle; enfin, prudes et sauvages comme des pensionnaires devant leur supérieure, vous les entendriez s'écrier tout à coup, pour qu’on les entende bien, et de leur voix la plus solennelle , de cette voix rogue qu’ils réservent pour parler politique , refuser des services , et , plus tard , gronder leurs femmes cl leurs enfants ; a — Apres tout , la société ue vil que par les moeurs. — Il faut bien s’arrêter à qoelque chose. — Il est des devoirs qu’un galant homme sait et doit respecter. — J’ai eu une mère! — Je serai père un jour.— Il n'y a de véritables joies que dans la satisfaction de la conscience, etc. * Car je vous fais encore grâce, madame , d’une foule d'autres formules plus ou moins morales, qui, dès qu'il s'agirait d'amende, pourraient trèsfidèlement et très-bnitalement se traduire par ceci : « — Mesdames, vous êtes sans doute on ne peut pas plus charmantes ; mais j'aime beaucoup aussi ma loge à l’Opéra, mon htoel, ma table, mon écurie, mon jeu, mon voyage aux eaux ou en Italie tous les ans , mes tableaux , mes objets d’art ; or, risquer un peu de tout cela pour quelques moments d’une félicité... aussi rare... quelle est enivrante ... Nos ! »
— C’est infâme, dit la marquise ; sur cent hommes il n’y en a pas un qui penserait ainsi !
— Perroetlez-moi , madame , d’élre d’un avis absolument opposé ; je crois , de nos jours . les hommes impitoyablement attachés an bien-être confortable et matériel , et pouvant , et sachant, et voulant lui sacrifier tout , et , bien plus que tout le reste , ce qu'on appelle une passion de cm ur.
— Vous pensez ccb? me dit madame de Pënâfiel avec un étonnement profond. Vous pensez cela? Kl quel Age avez-vous donc, monsieur?
Cette ouest ion me parut si étrange, si peu convenable, et il était d'ailleurs si difficile d’y répondre sans être extrêmement ridicule, que, m'inclinant respectueusement , je dis à tout hasard ;
— Mon étoile m’a assez favorisé, madame la marquise, pour me faire naître la veille du jour de votre naissance...
Madame de Pënâfiel fit un mouvement de hauteur impatiente, et me ék d’un très-grand air : — Je vous parle sérieusement, monsieur !
— Kt c’est aussi très-sérieusement, madame, que j'ai l'honneur de vous répondre; la question que vous avez daigné m'adresser m’est une preuve d'intérêt trop hautement flatteur pour que je n’y réponde pas comme je dois.
— Mais comment savez-vous mon âge ? me demanda madame de Pënâficl avec une sorte de curiosité trcs-etonnéc.
— D'ici à bien des années, madame , lui dis-je en souriaut, ce secret ne devra pas vous inquiéter, et j'ose espérer vivre assez longtemps dan-, vos bonnes grâces pour l'avoir oublié lorsqu’il devra l’être...
A ce moment, un éternumenl d'autant plus sonore qu'il avait été puissamment comprimé, éclata dans b région du jeune étranger, qui, selon b prédiction de lord Falmoulh, n'avait pas cessé de feuilleter depuis une lu tire le même album dans le plus profond silence. Ce bruit lit faire un bond de surprise à madame de IVnâfiel, qui détourna vivement b tête, et fut toute confuse d'apercevoir là M. de Stroll.
Mais elle lui fit des excuses si gracieuses sur l'oubli où die avait paru le bisser, que le jeune baron trouva sa conduite toute naturelle , et parut même se savoir assez bon gré d’avoir éternué aussi fort.
Il était lard, je me relirai
J'attendais ma voilure dans un des premiers salons, quand lord Falmoulh cl M. de Stroll vinrent aussi demander leurs geus.
— Eh bien? me dit lord Falmoulh , que pensez-vous de madame de Pënâfiel?
Soit fausse honte de sembler être déjà sous le charme, soit dissimulation, je lui répondis en souriant : « Mais madame de Pënâfiel me semble avoir une extrême simplicité de manières, un esprit candide et dénué de toute prétention, un naturel enchanteur, et dire enfin tout naïvement ce qu’elle pense.
— Eh bien ! sur ma parole, me répondit lord Falmoulh avec son ironie grave , vous avez bien jugé , aussi vrai que nous sommes eu plein midi , au milieu d'une épaisse forêt , à entendre le ramage des oiseaux. Puis il ajouta sérieusement : — Ce qu'il y a d'infernal chez elle,
c’est b fausseté Je sois sûr qu’elle ne pense pas un mut de tout ce
quelle nous a dit à propos de Byron et de Scott... car elle a du cœur. .. comme ceb , ajouta-t-il eu frappant du bout de sa canne la base d'un colossal vase du Japon plein de fleurs situé près de lui, ou bien encore, touez , dit-il eu prenant daus le vase un beau camélia pourpre qu'il me
montra , elle ressemble encore à ceci : couleur et éclat , rien de plus ; pas plus d'âme que cette fleur n’a de parfum. Après tout , quand elle, veut, elle cause a ravir. Mais où fl faut l'entendre, dit-on , c'est quand quelqu'un sort de chez elle,... comme elle le met en pièces! Un de rcs jours nous forons celle partie-là ; vous sortirez, je resterai, et je vous dirai ce qu elle aura dit de vous, à charge de revanche...
A cc moment nos voitures avancèrent, lord Falmoulh allait commencer sa nuit au salon ; après avoir hésité un instant à l'y accompagner, je rentrai chez moi.
Malgré le jucemcnt de lord Falmoulh et cc que je lui avais dit moimêuie sur madame de Pënâfiel , je l'avais trouvée fort naturelle , et sa façon de voir sur Byron m’avait surtout beaucoup et profondément frappé ; car il m'avait semblé pénétrer sons ce langage de sourds ébns du cœur , quelques cris de douleur morale comprimés, qui me firent beaucoup réfléchir, parce qu’ils me parurent vrais, et absolument opposés au caractère qu’on prêtait à madame de Pënâfiel.