‹ Œuvres illustrees d'Eugene Sue Arthur journal d'un inconnuChapitre 28 sur 59 · CHAPITRE XXXII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXXII

Le cooib.it.

Je remontai sur le peut.

J'avais, pris une carabine à deux coups Cl une pesante hache turque

ARTHUR

damasquinée, jadis achetée couimc objet de curiosité, et qui, dans cette circonstance, devenait une arme excellente, car, en outre de son lourd tranchant, elle sc terminait par un Ter de lance très-aigu.

Je tâchai de découvrir le myslic ; mais, soit que ce bâtiment eût éteint son feu, soit qu'il eût beaucoup prolongé sa bordée, je ne le revis plus.

L'équipage du yacht avait été promptement armé.

A la lueur des mèches de quelques boute-feu, fichés par leur pointe l ferrée dans des seaux remplis d'eau, ou voyait les marins chargé» du service de l'artillerie, debout auprès des caronades : d'autres matelots, places de chaque bord de la gocleUe, chargeaient leurs armes, tandis

u'un vieux contre'maitre à cheveux gris vint prendre le gouvernail

es mains d’un de ses camarades beaucoup plus jeune, et duut l'expérience n’étrit pas sans doute assez consommée pour remplir ce poste important pendant le combat.

Tout ceci se passait dans le plus profond silence, on n'entendait que le bruit sourd des baguettes sur les bourres ou le retentissement des crosses de fusil sur le pont.

'Williams à l'arriére, debout sur son bauc de quart, donnait les derniers ordres. Geurdy, chargé de la direction de l'artillerie, surveillait cette partie du service.

Fahnoulh monta sur le pont. Il avait repris son masque d’insouciance habituelle.

— .Milord, tout est prêt, lui dit Williams, Votre Grâce veut-elle combattre ce pirate à la voile ou à l'abordage?

— Qu 'est-ce que vous aimez le mieux, du combat à l'abordage ou du combat sous voile? me demanda Falmouth, comme s'il se lût agi de choisir cuire du vin de bordeaux ou du vin de Madère.

— Gela m'est absolument indifférent . lui dis-je en souriant; agissons mus cérémonie : confiez-vous au goût de Williams, c'est le plus sûr.

— Que penses-tu, Williams? demanda Fahnoulh.

— Que, nous tenant sous voile, avec l'artillerie du yacht de Votre Grâce, nous pouvons écraser ce mysüc sans qu'il nous puisse approcher... ui nous faire grand mal ; car je ne suppose pas qu’il ait embarqué d'artillerie...

Et l'abordage? demanda Falmouth.

— Je crois, milord, assez connaître l'équipage du yacht pour être certain qu'apres une bonne mêlée, les pirates serout repoussés, ou peut-être même que leur myslic restera en notre pouvoir. Mais, s'écria tout à coup Williams en indiquant un point blanc au bout de sa longuevue. le myslic a viré de bord : voici qu'il revient sur nous, milord.

Lu eOel, je vis bienlûl apparaître dans l'obscurité les voiles blanches du myslic, qui s'approchait rapidement.

J'armai ma carabine, je mis ma hache près de moi, et j'attendis. .

Je tue rappelle parfaitement ce que ie vis dans mon rayon d'action, n'avant pas eu, je l'avoue, le courage de m'isoler assez de mes préoccupations personnelles pour embrasser l'ensemble de cette scène meurtrière.

J’étais debout à l'arriéré et à bâbord du yacht.

A quelques pas devant moi, au pied du mât d’artimon, me tournant le dos, un vieux matelot manœuvrait le gouvernail. Williams, sur son bauc de quart, donnait quelques ordres à un contre-maître qui l'écoutait le chapeau à la main. Falmouth, moulé sur un canon, tenant d'une main les hauban», de l’autre son fusil, regardait dans la direction du myslic.

Le plus profond silence régnait à bord du yacht : ce fut un moment d'attente grave el solennel...

Quant à moi, ce que j'éprouvai me rappela beaucoup, qu'on excuse celle comparaison puérile, l'émotion inquiète que je ressentais daus iiioii enfance lors* pie je m'attendais de minute en minute à ce qu'un coup de fusil fût tiré dans le courant d une pièce de spectacle.

Puis, but-il avouer une autre pauvreté de mou caractère? jamais je n'avais affronté aucun péril sans m'en être â l’instant représenté toutes les chances funestes. Ainsi, dans le duel dont j'ai parié, duel qui fut ; acharné... bien acharné, je songeai», ttou pas â la mort, mais aux mutilations hideuse» qui suivent une blessure : au moment de cet abordage, j'avais les mêmes préoccupations... Je me voyais avec horreur, privé d'un bras ou d'uoc jamlic, devenir aiusi pour tous un objet de pitié répulsive.

Un léger coup sur l'épaule me lira de ces réflexions.

Je me retournai : Falmouth, «ans interrompre le RulU Briiannia qui i sifllail entre scs dents, me montra du bout de son fusil quelque chose de blanc à l'horizon, qui s’approchait de plu» eu plus...

Je commençai à distinguer parfaitement le myslic.

Tout à coup je fus ébloui par une uappc de lumière oui un moment éclaira l'horizou, la mer et tout ce que je voyais du yacht... Kn même temps j'entendis la détonation successive de plusieurs armes à feu cl le gémissement des balles qui passèrent pré» de moi.

Au bruit sec, â l’espèce de pétillement dont la détonation fut suivie, à quelques éclats de bois qui tombèrent â mes pied», je m'aperçu» que le» halles s'étalent logées soit dans la mâture, soit dans ta muraille du navire.

Mou premier mouvement avait été de me reculer, mon second fut d’ajuster cl de tirer daus la direction du myslic... mais la réücxiou me : retint.

Mon impatience, ma curiosité devinrent alors extrêmes : Je dis rurio- $ité, parce que ce mol seul me semble bien exprimer l'impatience avide qui m'agitait.

Je seutais mes artères battre violemment, le sang m'ainuer au cœur et mon front rougir.

A peine La détonation avait-elle longuement retenti... que le myslic sortit d'un épais nuage de fumée, ayant une de scs voiles à detni-carguée.

C'était un spectacle étrange

A l'incertaine clarté de la lune, le corps de ce navire et ses cordages sc dessinaient en noir sur le nuage blanchâtre que le vent poussait vers nous.

lin instant après, le mysüc prolongea la goélette de l'arrière à l'avant, presque i la toucher.

Kclairé par le fanal, l’homme au capuchon noir tenait toujours le gouvernail ; d'une main il manœuvrait le limon, de l'autre il montrait le yacht, el je l'entendis crier en italien aux pirates qui se pressaient tumultueusement â sou bord : — Ne lirez plus... à l'abordage! â l'abordage !

D'après la manœuvre des pirates, l'abordage devant sans doute avoir lieu à droite, tout l'équipage du yacht se précipita de ce bord.

Les canouuicrs saisirent les cordes qui répondaient aux batteries des caronades.

J’ajustai l’homme au capuchon noir que j'avais parfaitement bien au bout de ma carabine.

Au moment où je pressais la détente, Williams c’écria : — Feu partout !

Je Ürai, mais je ne pus voir l'effet do ma balle.

Une forte explosion ébranla le yacht. C’étaient les quatre caronades de tribord chargées à mitraille qui venaient de faire feu presque à bout portant sur le mystie pirate, au moment sans doute où il abordait le yacht, car celui-ci reçut un choc si violent que je fus presque reuversé.

Plusieurs balles sifücrcut autour de ma tête.

Un corps lourd tomba derrière moi, et j'entendis Falmouth me dire d'une voix affaiblie :

— Prenez garde â vous !

Je inc retournai vers lui avec inquiétude, lorsqu’un homme portant le bonnet catalan sauta sur le pont, me prit d’une main â ma cravate et de l’autre me tira un coup de pistolet de si prés que l'amorce me brûla les cheveux el la barbe.

Un mouvement brusque que je fis en me rejetant en arrière dérangea le coup, qui partit par-dessus mon épaule. Je tenais ma carabine a la main, encore chargée d'un coup ; au moment où le pirate, vovanf qu'il m avait manqué, me frappait à la tête avec la crosse de sou pistolet, je lui appliquai le canon de ma carabine en pleine poitrine, et je tirai.

La commotion fut si forte que j’en eus le bras engourdi.

Le pirate tourna violemment sur lui-même, trébucha sur moi et tomba sur le dos en faisant quelques bonds convulsifs.

Je me reculai, et je marchai sur quelqu'un ; c’était sur Falmouth, qui gisait au pied du grand mât.

— Vous ê’tes blessé? m'écriai-je en me précipitant sur lui.

— Je croîs que i ai quelque chose connue la cuisse cassée; mais ne vous occupez pas de moi, sccria-t-il. Prenez garde! voilà un autre de ces brigands qui monte, je vois sa tête. Faites-lui face, ou vous été» perdu.

A l’aspect de Falmouth étendu sur le pont, j’eus le cœur brisé.

Je ne songeai pas un moment au danger que je pouvais courir ; je voulus avant tout arracher Henri â une mort certaine, car, se trouvant ainsi sans défense, il devait être infailliblement massacré.

Heureusement j’avisai le panneau de l’arrière, qui n’avait pas été refermé ( c'était une ouverture de trois pieds carrés qui communiquait dans le salon commun). Je pris aussitôt Falmouth par-dessous les bras, et je le traînai jusqu’à celle ouverture malgré sa résistance, car il sc déballait en criant ;

— Voilà ce brigand monté. Il va sauter sur vous !

Sans répondre a Falmouth, et usant de ma force, je l'assis sur le bord du panneau, ses jambes pendantes dans l'intérieur, cl je lui dûs Maintenant laissez-vous glisser, vous serez du moins en sûreté.

— Le voilà ! il est trop tard. Vous vous perdez en me sauvant ! s’écria Falmouth avec un accent déchirant.

Comme il disait ces mots, je le fis, par un dernier efTort, glisser «Lins I intérieur de la chambre, où il n'avait plus rien à craindre.

Tout ceci s était passé en moins de temps qu’il n’en faut pour l’écrire.

J'étais encore baissé, un genou à terre, lorsqu'une main de fer me saisit au cou, un genou vigoureux s'appuya sur mes reins, cl en même temps ou ine porta un coup violent à l'épaule. L'c coup fut suivi d’une fraîcheur aigue.

Ma hache était sur le pont, à ma portée ; je la saisis, cl, tout en lai • saut un cliort désespéré pour me relever, je lançai derrière moi. et au hasard, un coup furieux qui atteignit sans doute mon adversaire, car ma hache » arrêta sur un corps dur, et la main qui m'étreignait me lâcha tout â coup.

Je pus alors me redresser.

A |H*ine étais-je debout que I homme au capuchon uoir, qui m'avait

ARTHUR

attaqué pendant que je descendais flenri dans la chambre du yacht, se précipita sur moi.

4 étais sans armes. Ayant laissé tomber ma hache, nous nous primes corps à corps.

lue lutte acharnée commença.

Son caban à capuchon rabattu l'enveloppait presque entièrement, et cachait son visage. Il enlaça une de ses ja mites nerveuses autour des miennes pour me faire perdre 1 équilibre ; puis, nie serrant â m’étouffer, il voulut m’enlever du pont et me jeter par-dessus le bord de la goélette.

S'il était vigoureux, je ue l’étais pas moins.

Le désir ardent de venger F.dmuuth, la colère, et, dirai-je cette puérilité, le dégoût de sentir le souille de ce brigand sur ma joue, me don- j Démit de nouvelles forces.

Dégageant une de mes mains de ses mains nerveuses, je pus heureusement prendre le pirate à la gorge. J'y sentis le cordon d'un scapulaire, je le tordis autour de mon poing, él je donnai brusquement deux ou trois tours.

Je commençais probablement à étrangler mou adversaire, car je m’aperçus que son étreinte faiblissait.

Par un hasard heureux, un mouvement du bâtiment nous fit trébucher tous deux .

Déjà épuisé, le pirate tomba les reins cambrés sur le plat-bord du yacht ; un dernier effort, et je le jetais à la mer. J’allais y parvenir eu me précipitant sur lui de tout mou poids, lorsqu'il me mordit au visage avec fureur.

Quoique plusieurs coups de feu projetassent à ce moment une vive lueur, cl que le capuchon du pirate fût à moitié relevé, je ne pus distinguer ses traits, car sa Ogurc était toute couverte de sang.

Seulement, en me jetant rn arriére, je remarquai que ses deuls étaient singulièrement blanches, aiguës et séparées.

M'étant de nouveau rue sur lui, je parvins à l’enlever du pont, à le mettre presque en long sur le plat-bord, cl enfui à le précipiter par-dessus la h-.se du yacht.

liais, lorsqu il se vit ainsi suspendu au-dessus de la mer, le pirate fit un dernier effort, s’accrocha d’uue main â mon collet, de l’autre à mes cheveux, et me tint saisi de la sorte, lui eu dehors du bâtiment, moi en dedans.

Je cherchais à me dégager lorsque je reçus un coup violent sur la tète.

Les mains de l'homme au capuchon s'ouvrirent, et s e m'évanouis.

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