chapitre min
Le docteur.
Bien pénible est la tâche que je me suis imposée.
Voici venir encore une des phases de ma vie que je voudrais pouvoir à jamais effacer de ma mémoire.. . un de ces moments de terrible vertige, pendant lesquels...
Mais l’heure de cette fatale révélation n’arrivera que trop tôt.
Etourdi du coup violent que j'avais reçu, je m’étais évanoui au moment où le capitaïue des pirates tombait â la mer.
Lorsque je revins à moi, je me trouvai couché dans ma chambre, la tête et l'épaule enveloppées de linges.
Le médecin de Falmouth, dont j’ai oublié de parler, homme grave et fnri instruit, était près de moi.
Ma première pensée fut pour Henri.
— Comment va lord Falmouth? dis-je au docteur.
— Milord va très-bien, monsieur ; sa blessure n'est heureusement pas dangereuse.
— N’a-t-il pas la cuisse cassée?
— Une très-forte contusion, plus douloureuse peut-être qu'une fracture, mais peu grave...
— bt les pirates ?
— Ils out pu échapper et remettre à la voile, après avoir perdu cinq des leurs dans cette attaque, mais sans doute ils cmporleut un grand nombre de blessés...
— Et nous, avons-nous perdu beaucoup de monde?
— Trois matelots et un coutre-rualtrc oui été tués... de plus, ncul de uos marins soûl blessés plus ou moins grièvement.
— Il fait jour, ce me semble? Quelle heure est-il donc, docteur?
— Onze heures, monsieur.
— Eu vérité, je crois réver... tout ceci s’est doue passé...?
— Celle nuit...
— Et mes blessures, que sont-elles?
— Une blessure à la tête et uu coup de poignard à l'épaule gauche... Ah ! monsieur, une ligne plus bas... et celle dernière atteinte était mortelle... Mais comment vous sentez-vous ce malin?
— Bien; j'éprouve uu peu de cuisson à l'épaule gauche, voilà tout; mats Falmouth, Falmouth?
— Milord ne pourra pas marcher d'ici à quelques jours, monsieur. Malgré sa blessure, il a voulu m’aider à vous donner lés premiers soins
et vous veiller celte nuit : mais, depuis une heure, scs forces l'ont abandonné, et je l'ai fait transporter chez lui : il repose maintenant. Sitôt qu'il sera réveillé, il viendra de nouveau près de vous, car il a bien hôte uc vous exprimer toute sa reconnaissance, monsieur.
— Ne fuirions pas de cela, docteur.
— Comment ne pas («rlerde cela, monsieur ? s'écria le docteur. N'avez-vous pas, au milieu de ce combat acharné, oublié votre propre sûreté pour retirer milord du plus grand péril? N avez-vous pas été blessé en accomplissant ce trait de courageuse amitié? Ah monsieur, milord ouhlicra-t-il jamais que c'est à vous qu'il doit la vie?... Et nous-mêmes, oublierons-nous jamais que c'est à vous que nous devous la conservation de ses jours?
— L'attaque a donc été bien vigoureuse, docteur?
— Partout elle a été terrible... mais nos marins, quoique inférieurs en nombre, l'ont intrépidement repoussée... Ils ont enfin rivalisé d'audace avec vous, monsieur; car votre sang-froid, votre lutte corps â corus avec le capUaiue de ces forbans out fait l’admiration de tout notre équipage.
— bt vous m’assurez que la blessure de Falmouth n'est pas dangereuse?
— Non, monsieur... mais, si vous le permettez, je vais aller voir s'il n'a pas besoin de moi.
— Allez, allez, docteur et revenez m’avertir quand je pourrai le voir.
Je restai seul.
CUAPITRE XXXIV.
L'amitié.
Henri me devait la vie.
Je ne saurais dire avec quel orgueilleux bonheur mon cœur répétait, commentait ces paroles !
Combien je béuissais le hasard qui m'avait mis à même de prouver à Falmouth que mon amitié était vive et vraie.
Jusqu'alors , tout en me livrant à l'eutrainement de cette affection , j’avais senti qu'il lui manquait la consécration solennelle de quelque grand dévouement.
Si j’attachais quelque prix à mon acte de courage, c'est qu'en m’élevant à mes yeux, c'est qu'en me montrant que j’étais capable d'une résolution généreuse, cet acte me rassurait sur la solidité de mou attachement pour Falmouü).
Or, avec mon caractère, croire en moi, c'était croire en lui ; me croire ami vrai, ardent, dévoué, c'était me croire digne d’inspirer une amitié vraie, ardente et dévouée.
Je ressentais celte confiance intrépide du soldat qui, sûr désormais de se comporter hardiment au feu, attend avec impatience et sécurité une occasion nouvelle de prouver ce qu'il vaut.
I a réaction de cette confiance fut telle qu'elle influa même sur mes sentiments passés.
Fier de ma conduite envers Falmouth, je compris alors çu’flélène, que Marguerite avaient pu m'aimer pour des qualité* que leur cœur devinait sans doute, et qui venaient ae se révéler à moi.
Pour la première fois enfin je compris, bonheur ineffable!... tout l'amour que ccs deux nobles créatures avaient eu pour moi. ....
Une More après que le docteur m’eut quitté, là porte de ma chambre s'ouvrit, et je vis entrer Falmouth, porté par deux de ses gens.
A peine sou fauteuil fut-il approché de mon 1U qu’Henri se jeta dans mes bras.
Dans ce muet embrassement. Il appuyait avec force sa tête sûr mon épaule : je sentis ses larmes couler, ses mains trembler d’émotion ; il ne put me dire que ces mots : Arthur... Arthur... mon ami !
Bien des années se sont écoulées depuis ce beau jour ; bien des noirs chagrins ont passé sur cette joie si radieuse, et rien n'en a pu altérer le souvenir , car maintenant encore mon cœur bat délicieusement à ces pensées !
II est impossible de dire avec quelle délicatesse, avec quelle effusion
Falmouth me témoigna sa reconnaissance. Les termes me mauquent pour peiudre ce que l’accent, ce que l’expression des traits, des regards, de la voix peuvent seuls traduire '
Les vents contraires durèrent plusieurs jours et nous empêchèrent d'atteindre Malte aussi tôt que nous l'avions espéré.
La blessure de Falmouth marchait rapidement vers sa guérison ; mais la mienne fut d'une cure (dus lente.
Henri, pendant celte période, me prodigua les soins du frère le plus tendre.
Avec quelle anxiété douloureuse chaque matin il épiait le regard du docteur, lorsque celui-ci levait l'appareil de ma blessure ! Que de minutieuses questions sur l'époque probable de ma guérison ! Quelles étaient enfin son impatience nu sa joie, lorsque les prévisious du docteur en éloignaient ou eu approchaient le ternie !
Parlerai-je encore de mille riens, de mille aticulion* charmantes, qui
ARTHUR
révélaient sa sollicitude exquise, et dont je me sentais profondément heureux?
Falmouth me dit toute sa vie; je ne lui cachai rien de la mienne.
Il avait douze ans de plus que moi : sa parole convaincue, éloquente, nourrie de l'expérience des hommes et des choses, prenait peu à peu sur mou esprit une autorité singulière.
Rien de plus élevé, de plus graudiose que ses convictions morales ou politiques.
Je restais confondu d étonnement et d'admiration en découvrant ainsi chaque jour de nouveaux trésors de sensibilité exquise, de hante raison et de savoir éminent, sous les dehors ironiques et froids que Falruouth affectait habituellement.
Que dirai-je? sous le masque sceptique et railleur du don Juan byron- Dien, c’était le chaleureux et vaillant cœur du Pota de Schiller, c était son ardent cl saint amour de I humanité, c'était sa foi sincère dans le bien, c’étaient ses croyances généreuses, ses magnifiques théories pour le bonheur de lotis.
Si FalmoiiUi m’avait apparu sous ce nouvel aspect, c’est que pendant nos longs jours de navigation nous avions effleuré, traité, approfondi bien des siijels d’entretien.
Ainsi, j’étais jusqu’alors resté profondément indifférent aux questions politiques; cl pourtant je sentis vibrer en moi de nouvelles cordes, lorsque Henri, encore transporté d indignation, me racontait les combats acharnés que lui, pair d'Angleterre, avait soutenus dans le parlement contre le parti ultra-tory, qu’il me peignait comme la honte de BOn pays !
Je ne pouvais rester froid devant l'émotion douloureuse, devant les regrets poignants de Falmouth, qui déplorait la vanité de ses efforts, et surtout la faiblesse coupable avec laquelle il avait abandonné la lutte, alors que la victoire n’était pas désespérée.
J’entre dans ces détails, parce qu'ils amenèrent un des événements les plus pénibles de ma vie
Depuis deux jours Pahnouth me semblait profondément absorbé.
Plusieurs fois je l'avais pressé de me couiier le sujet de ses préoccupations *. il m'avait toujours répondu, en souriant, de ne pas m’inquiéter, qu'il travaillait pour nous deux, et que bientôt je verrais le fruit de scs élucubrations.
En effet, un matin Henri entra chez moi d'un air grave, me remit une lettre cachetée et me dit avec émotion : — Usez ceci... mon ami, il s'a* git de notre avenir...
Puis il me serra b main et sortit.
Voici cette lettre...
Voici ces simples et nobles pages, où la grande âme de Falmouth se révèle tout entière.
Quelle fut ma réponse !
Ali I... ce souvenir est abominable...