CHAPITRE XXXV
La lettre.
loüd muorrn a artiuv.
A bord du yacht la Oatrllt, 13 juin 18...
«t J’aurais pu vous dire tout ce que je vous écris, mon .ami ; mais je désire que vous conserviez celle lettre.
« Si les projets dont je vous entretiens se réalisent... un jour nous relirons ceci avec iutérêt, en songeaul que tel aura été le point de départ de b glorieuse carrière que je rêve pour nous deux.
« Si, au contraire, le sort nous sépare, ces pages vous resteront comme un récit simple cl 'rai des circonstances qui m'ont inspiré rattachement que j'ai pour vous.
« Lorsque je vous rencontrai ponr la première fois, ce fut à un déjeuner chez M. de CernaV : l'agrément de votre conversation me frappa ; puis, à quelques traits de votre esprit, je vis qu’avec tous le» dehors de la bienveillance et de la cordialité, vous deviez pourtant rester à tout jamais séparé des autres hommes par une barrière infranchissable.
« Dès lors, je m'intéressai vivement à vous.
« Je savais par expérience que les caractct es excentriques tels que le vôtre souffrent cruellement de l’isolement qu’ils s’imposent ; car ces natures litres, délicates et ombrageuses ne peuvent se fondre dans b masse du inonde... se sentant toujours meurtries ou blessantes, F ur instinct les porte à se créer une triste solitude au milieu des hommes.
« Je partis pour I* Angleterre sous l’empire de ces idées.
« A Londres, je rencontrai plusieurs personnes qui me parlèrent de vous d’une façon qui me confirma d.ms mon opinion à votre égard,
« Je vous retrouvai quelques mois après chez madame de Porta fiel, dont vous étiez très-occupé.
a Comme je partageais alors les préventions du inonde contre clic, cl que vous ne m'aviez pas encore appris tout ce qu’elle valait, je m'étonnai de vous voir, vous, cherrher le bonheur dans une I dsoii avec uuc femme d'une légèreté si reconnue; l’exquise susceptibilité que je vous supposais devant être à chaque instant cruellement froissée dans vos relations avec madame de Peuàtiel.
a Les hommes rumine vous, mon ami, sont doués d’un tart, d’une finesse, d'une sûreté extraordinaire qui les empêchent généralement de se méprendre sur les affections qu’ils choisissent : est-ce vrai ? Hélène, Marguerite, net lient-elles pas en tout dignes de votre amour? Aussi, croyez-moi, confiez-vous toujours en aveugle à vos premières impression».
« Je vous dis cela, parce que je sens combien je vous aime, et qu’il doit cire dans votre instinct de m’aimer aussi.
« Pardon de cette parenthèse ; revenons à b marquise.
« Tant qui* je vous vis heureux, vous ne m’intéressiez que par le mal que j entendais dire de vous.
« Mais bientôt le déchaînement (lu inonde contre votre tmnlieur devint si général et si acharné, les calomnies devinrent si furieuses, que je commençai à croire que madame de Pénàfid méritait votre amour, comme vous méritiez le sien. Plus tard, vous m’avez tout dit, et je reconnus ma première erreur ; puis vint cette cruelle rupture*.
b Vous avez bien douloureusement expié vos doutes!! qu'ils vous soient pardonnés.
o Lorsque vous m’avez demandé de vous aider à rendre service au mari de votre cousine Hélène, la délicatesse de vos procédés à son egard fut si touchante, que vous grandîtes de beaucoup dans ma pensée: je ressentis pour vous une estime, une admiration profonde. .. Oui, mon ami, j admirai plus encore votre désintéressement que votre manière d’agir... parce que je pénétrais que, par uuc fatale disposition de votre caractère, vous trouvi z moyen de flétrir à vos propres yeux le mérite de cotte actiou, et que vous ne seriez pas même récompense par votre conscience.
b Depuis longtemps je méditais, par désœuvrement, d'aller eu Grèce; je vous vis si malheureux, que je crus le moment favorable pour vous proposer d'entreprendre ce voyage avec moi. Je l'eut urai de mystère j our piquer votre curiosité, et, lorsque je vous vis décidé à m'accompagner, je fus bien heureux.
a Pourquoi si heureux, mon ami ? parce que, sans vous ressembler eu tout, le hasard ou les hautes exigences de mou cœur m'avaient bit jusqu'alors méconnaître les douceurs de l'amitié, et que je me sentais attiré vers vous par de grandes conformités de caractère et d’esprit ; parce que je croyais que ce voyage vous serait une utile distraction ; parce qu'ciitin je trouvais une précieuse occasion de nouer avec vous de» rapports solides cl durable».
b Je vis que j’aurais auprès de vous de grandes défiances à vaincre, des doutes bien enracinés a combattre... mais je ne inc n hul.ii pas, je me liai à b persévérance de mon attachement et à b sagacité de votre cœur ; il vous avait choisi l’amour d Hélène, de Marguerite ; il devait me choisir, moi, pour votre ami.
« Pourtant, m'apercevant de 1a lenteur de nies progrès dans votre affection, je craignis quelquefois que vous ne vous fussiez mépris aux dehors de froideur cl d’insouciance que j'affectais habituellement. Pourtant, peu à peu la confiance vous vint, et, quelques jours après notre départ de France, nous étions frères...
n Le développement rapide de notre amitié ne inc surprit pas ; il y avait entre nous, je crois, uue telle aflini'é, nos deux âmes étaient pour ainsi dire si vivement aimantret par la sympathie, qu'au premier coulaol elles devaient sc lier à tout jamais.
« Une fois certain de votre affection , j'examinai mon trésor à loisir a Je fis comme ces antiquaires qui, maîtres enfin de la rareté qu'ils convoitaient, sc délectent dans l'examen, dans l'admiration de scs beautés. Ce lut ainsi que j'appréciai votre savoir, votre sens profond... Ce fut alors que je cherchai à éveiller les grands instincts que je croyais exister en vous.
a Je ne m’étais pas trompé... depuis ces découvertes, vous ne fûtes plus à mes veux uu pauvre enfant nerveux cl irritable que Ion aime parce qu’il est faible et parce qu'il souffre, mais un jeune homme lier et hardi, à b forte pensée, à la vaste intelligence, à l'esprit flexible , qui avait tous les défauts de scs qualités éminentes.
b Le mystic sarde nous attaqua : j’eus un horrible pressentiment.... je voulais éviter le combat. Cola fut impossible, et je remercie maintenant le destin... car vous êtes presque guéri, et je vous dois b vie.
b Oui, Arthur, je vous dois b vie du corps , car j’existe ; je vous dois 1a vie de l’àme, car vous êtes mon ami.
b Savez -vous que si je dc* connaissais pas b puissance de ma gratitude, je serais effrayé?
b Depuis longtemps je cherchais le moyeu de faire aussi, moi, quelque chose pour votre bonheur, à vous qui avez tant fait pour le mien.
« Ma lâche était difficile vous aviez tout : jeunesse, intelligence.
I nom. fortune, généreux et noble caractère... Mais je m’aperçus qu’une fatale tendance annihilait dc si rares avantages!
! a Là était b source de vos malheurs. C’est à cette source que je vou- 1 lu» remonter pour b détourner. Que je le délivre à binais de ses doute
ARTHUR
affreux, me dis-je... ne me devra-t-il pas le» avau loges donl ce doute ( l'cmpéche de jouir?
« Vous m’avez souvent dit que votaccès de défiance et de misanthro- I pic chagrine sont les seuls véritables malheurs de votre vie... Mais savon* ! 'ons te qui les cause, ces accès?... linrormilfon morale dans laquellê vous vital
« Votre imagination est vive, ardente ; n’ayant pas d'aliment, elle vous prend pour victime!
« l*c cette réaction continuelle de votre esprit sur voire cœur, de ce besoin insatiable d’occuper votre potée, naît cette funeste habitude d'analyse qui vous pousse a de si horribles éludes, qui vous conduit à de si désolantes découvertes chez vous et chez les autres!
« Croyez-moi. mon ami ; car pendant bien des nuits j'ai profondément réfléchi aux conditions de votre caractère, et je crois dire vrai; croyez-moi, du moment où vous aurez dounu une glorieuse pâture à l’activité dévorante qui vous obsède, ce sera avec délices, ce sera avec une confiance ineffable que vous vous indurerez dans l'impression des sentimunis tendres. Vous y croirez aveuglement, car vous n’aurez plus le ! temps de douter.
■ Avant de savoir ce que vous valiez, ce voyatc de Grèce m'avait semblé pour vous une occupation suffisante ; mais maintenant que je vous connais mieux, je le sens, ce voyage n'est plus en proportion avec la puissance de conception que j'ai reconnue en vuus. Maintenant, enfin, que je compte sur vous comme je compte sur moi, de nouveaux horizons sc sont ouverts à ma vue. Ce il’esi plus à des entreprises stériles que je voudrais employer notre courage et notre Intelligence... J'ai un plus noble but... peut-être le regarderez-vous comme une chimère; mais réfléchissez, et vous reconnaîtrez qu'il a de nombreuses chances de succès.
« l.e problème que j’avais à résoudre était donc celui-ci ; vous rendre heureux sans inc nuire, e’est-à dire sans vous quitter; occuper assez magnifiquement votre esprit pour qu'il ne me disputât plus votre amitié ; appliquer enfin à quelque grand intérêt toutes vos précieuses qualités, qui , laissées sans emploi, se déuatiirenl et deviennent fatales, comme ces substances généreuses que ta fermentation rend délétères.
« Quand je vous ai parlé de l’Angleterre, de son avenir, de la part que je prenais dans les luttes où se débattaient des destinées, je vous ai vu attentif, curieux, ému. .. de nobles, d'éloquentes paroles vous sont échappées: vous avez émis, avec toute la naïveté de linspiraiion, des idées neuves, hardies. J'ai bien étudié vos mouvements, vos traits, votre accent; tout m'a convaincu que si vous le voulez, mou ami, vous serez appelé à agir puissamment sur les hommes. Votre savoir est vaste, vos études sont profondes, votre caractère est ardent et fier, votre position indépendante, votre nom recommandable... écoutez mon projet.
• Nous allons d’abord à Malte, pour laisser arriver le terme de votre guérison, et prendre le repos dont vous avez besoin. Nous renonçons au brûlot de Canaris, et nous retournons en Angleterre.
« Lors de vos voyages dans mon pays, vous ne vous êtes guère occupé d'éludcs sérieuses; cette fois, guidé par moi, qui partage vos travaux, vous étudierez le mécanisme du gouvernement anglais, ses intérêts, son économie, etc. ; puis nous allons demander les mêmes renseignements à l'Allemagne, à la Russie, aux Etat-Unis, afin de compléter votre éducation politique.
« Si x ne savais la maturité précoce de votre esprit, mon ami. je vous dirais de ne pas trop vous eflr.iyer de ce grave iiiuérairc. Tous deux jeunes, riches, g.iis, intelligents', forts et hardis, comme le sont deux frères qui comptent l'un sur l'autre, nous marchons à notre but en nous reposant de l'elude dans les plaisirs, et des plaisirs dans l'étude.
a Notre position dans le monde et l'espèce même de nos éludes, nous obligeant à parcourir tous les degrés de l'échelle sociale, nous mettent dans chaque pays en rapport avec toutes les supériorités de nom, d'iutelligencc ou dé fortune. Savez-vous, enfin, quel est l’horizon lointain de cette existence si brillaute. de celle ambition qui met eu jeu toutes nos facultés, des plus futiles jusqu'aux plus élevées? Savez-vous, enfin, quelle est pour vous 1a récompense de ces occupations attachantes, mêlées des j nies du moude et partagées par l'amitié la plus constante? le savez-vous?... Peut-être les soins de la destinée d’un grand peuple, car vous pouvez an jour devenir ministre... premier ministre.
« Quant aux moyens à employer pour atteindre ce terme, qui va vous paraître incommensurable, noos en causerons, et vous verrez que votre savoir, que votre nom, que votre fortune, que vos longues éludes politiques, que l'expérience des hommes et des choses que nous aurons acquise pendant nos voyages vous ouvriront les portes du pouvoir, soit que vous vous présentiez à la Cbarobrc des députés, soit que vous entriez dans b carrière diplomatique par quelque emploi important.
« En tout cas , mon ami , votre direction devient la mienne : si vous restez à Paris comme membre du gouvernement, j'accepte près de la cour de France une mission que j’ai louglemps refusée ; si vous êtes envoyé près de quelque cabinet étranger, je puis assez compter sur mon influence pour être sûr d’aller vous rejoindre.
a Sans doute, notre position est telle «pie ni vous ni moi n’avons besoin de ces places pour nous retrouver, et continuer les rapports dont nous sommes si heureux : mais, je vous l’ai dit, il nous faut avant tout combattre votre ennemi mortel. .. le dxsokuyrkxkxt, et le combattre d'une manière grande, élevée, en tout digne de votre intelligence. Or, mon
ami, nurons-tious jamais une plus noble ambition? nous occuper de la destinée de nos deux pays I voir notre amitié servir de lien à leurs intérêts, les unir, les confondre comme clic a uni et confondu nos
cœurs !
« Et ne me dites pas que ceci soit un rêve, une chimère... Des gens d un talent médiocre sont arrivés au terme que je vous propose. Et d'ailleurs, lors même que le succès du voyage serait incertain , b roule n'est-elle pas admirable? De quelle fécondité pour l'avenir ne seront pas nos tentatives, en admettant même qu'elles soient folles?
• Allons, allons, Arthur, du courage ; usez fièrement, grandement des dons que le destin vous a piodigués, et .surtout, num ami, échappez à cette inaction si funeste à votre repos cl A votre cœur.
«Oh! éehappcz-hii . car, je vous l’avoue, maintenant votre amitié m'est si chère , votre bonheur m’est si précieux , que je ferais tout au monde pour les voir l'un et l’autre abrites par quelque noble cl légitime ambition.
« Voilâmes projets.... voici mes espérances.... Qu’en pensez-vous, mon ami? Je vous ai écrit tout ceci, parce que, malgré moi, j'ai craint qu'en vous parlant une raillerie, un doute de votre part ne vint glacer mon éloquence; et comme, avant toute chose, je teuais à vous convaincre, j’ai pris le parti de parler seul.
■ Afin de pousser la bizarrerie jusqu'au bout, je vous demande une réponse écrite.
« Selon que vous accepterez ou lion ces offres d'une amitié sincère, votre lettre datera un des jours les plus heureux ou les plus malheureux de ma vie.