CHAPITRE XXXVII
Le duel
J’écrivis à b hâte les lignes suivantes en réponse à l’admirable lettre de Falmouth.
Je sonnai et je lui envoyai le billet.
Comme toujours, uue fois celle lettre partie, lorsque je revins à moi, lorsque je réfléchis à cet outrage infâme... je fus épouvanté.
Si je m'étais trompé ! I ! . .
J'aurais donné ma vie pour ne pas avoir écrit ces lignes terribles.
Il n'était plus temps.
Ma chamtire était séparée de celle de Falmouth par une cloison.
Dans une épouvantable anxiété, j’écoutai...
Lorsque le valet qui avait apporté ma lettre à Falmouth eut refermé la porte, il se fit un profond silence.
Puis tout à coup un mouvement impétueux renversa une chaise... Et j’entendis Falmouth se précipiter à b porte d uu pas lourd et incertain, car il pouvait à peine marcher.
Il allait venir.
Mou coeur battait à se rompre.
Scs pas approchèrent.
Je me sentis mouillé d’une sueur froide... j’eus peur.
Ma porte s’ouvrit brusquement. Il entra se traînant snr sa canne.
De ma vie... non, de ma vie je n’oublierai l'expression de colère fulgurante qui éclatait sur son visage ; ou eût dit un masque de marbre illuminé par deux veux flamboyants.
— Vos armes! s' ‘écria-t-il* d'une voix vibrante d'indignation en mo montrant b lettre qu’il tenait à b main. Vos armes ! !
Un remords affreux tue saisit, il fut si violent qu'il m'inspira une lâche rétractation de mon infamie.
— Henri ! lui dis-je eu lui montrant celte lettre d'un air désespéré, pardon.
Fardon !... Vous ne voulez donc pas vous battre? s’écria Falmouth avec rage.
Le rouge ine viut au front, b bonté de me voir soupçonné de faiblesse m’exaspéra, et je lui répondis : — Monsieur... mes armes seront les vôtres.
— Je vous bis grâce de ces délicatesses. Quelles sont vos armes ? finissons-cn... répéta-t-il durement.
J'allais éclater ; mais, me souvenant que Falmouth était chez lui, je me contins.
— Vous et moi, lui dis-je, nous sommes trop blessés, je crois, pour pouvoir nous servir de nos épées... le pistolet sera donc l’arme la plus convenable.
— C’est juste, dit Falmouth eu se bissant tomber sur un fauteuil.
n sonna.
Un de ses gens cutra.
— Friez M. Williams de descendre, dit Falmouth.
Le valet sortit.
— Williams et Geordy nous serviront de témoins, me dit impérieusement Falmouth.
Je fis un signe de consentement machinal... j’étais anéanti.
William» dm rendit
— Où sommes-nous, Williams? Quelle est la terre b plus proche?
— Le veut ayant soufflé du nord depuis ce malin, milord, il nous met en bonne roule pour Malte. S’il coutume, nous pourrons y arriver demain soir.
— Tâche donc, mon brave Williams, de nous y conduire le plus tôt possible... Mai* donne-moi ton bras pour rentrer chez moi.
Je restai seul.
Je n’ai pas besoin de dire l'amertume de mon désespoir.
Ravivée par une fièvre ardente qui se développa, ma blessure me fit de nouveau beaucoup souffrir.
Flougeanl à chaque instant dans les vagues soulevées par le veut, dout b violence augmentait d'heure en heure, b goélette recevait de rudes secousses. Ce tangage me causait un ébranlement si douloureux, que parfois je ne pouvais retenir un cri aigu.
Le docteur vint s'informer de mes nouvelles et me demander comment je me trouvais; par une sorte d'obstination puérile, je lui cachai mes souffrances.
Cet homme appartenait à Falmouth. Un scrupule exagéré m'empêchait d'accepter désormais scs soins.
Quelles heures je passai, mon Dieu! Cette crise fut épouvantable.
Les émotions que je venais de ressentir, jointes à l'ardeur de la fiè-
(I) Toute cette lettre ie trouve soigneusement raturée dsns le manuccrU. d Journal • f un Inconnu.
vre, exaltèrent à ce point nia seu-ibililé nerveuse, que, replié dans umti DU je ne pouvais supporter Perlai du jour: je cachai ma ligure dans mes nuiti'. et je pleurai amèrement
l> habitude, les larmes me soulageaient, mais celles- ri étaient irreset cubantes.
Puis, lorsque mon dé-espoir eut atteint sou paroxysme, par un triste besoin de contraste qui m'était familier, je comparai ce qui était à ce qui avait été... surtout à ce qui aurait été... si je 11 avais pas volontairement flétri, brisé, souillé tant de nom elle* chances de honneur!
Au lieu de chercher à cacher ma honte dans la solitude et dans les ténèbres, au lieu de me plonger dans les idées les plus tristes, au lien de subir cet isolimcnl que je venais de provoquer si outrageusement, je me serais senti le cœur allègre, épanoui!
Cet homme, qui alors me baissait, qui me méprisait, qui n'attendait plus que l’heure de laver son injure dans mon sang, eût, comme toujours, été là, près de moi, affectueux ci reconnaissant. <’.©* plaintes que m'arrachait la douleur physique, et que j étouffai* si iiéuiblemeut, eussent été adoucies par la louchante sollicitude d’uu frère !
El penser... mon bieu ? m'éi riai-je, que cette réalité que moi-même j'avais si souvent rêvée, en songeant à I amitié, ét-iit là près de moi?
Et penser que cette fois encore, par le plus étonnant concours de circonstances, je naval* qu'à me laisser aller au bonheur qui m'était offert !
Et penser que cette fois encore, une monomanic fatale, furieuse, m’avait lait abandonner toutes les chances de félicité possibles pour les remords les plus affreux !
Alors, me voyant si incurablement malheureux, des idées de suicide me vinrent à l'esprit. •
Je me reprochai d'être odieusement à charge à moi et aux autres. Je me demandai à quoi j’étais bon : ce qucje fai-ai- de-, avautaccsque le hasard avait accumules sur moi : jeunesse, santé, ridule, force, intelligence et courage.
Jusqu'ici a quoi avais-je employé ces dons précieux? A faire le malheur de tous ceux qui m’avaient aune !
Aussi je me résolus, dan* ce duel avec Ealmouth, d’exposer aveuglément ma vie et de respecter la sienne.
En faisant feu sur lui . j'aurai-, cru commettre un fratricide.
Par un douloureux caprice, je voulu- relire si lettre.
Inexplicable fatalité '...pour h prendre fois jeu compris toute la fraudeur... toute l'imposante gén rosiié.
Ce fut alors que je pus embrasser d'un regard désespéré la perle immense. irréparable, que je venais de faire 1 Mais, bêlas! il u était plus temps, tout était fini 1