‹ Œuvres illustrees d'Eugene Sue Arthur journal d'un inconnuChapitre 33 sur 59 · CHAPITRE mVlll · texte numérisé non relu

CHAPITRE mVlll

Le pilote.

Depuis quelques moments, les mouvements de b goélette devenaient de plus eu plus durs. J’eiitrudahi au dehors un mugi-»emfnt continu ; quelquefois augmentant progressivement de violence, il finissait par tonner comme la foudre... puis à ces éclats soudains succédait un grondement sourd et lointain.

Tantôt les pas précipités des matelots faisaient résonner le pont audessus de ma tête, tantôt ce bruit re-sait brusquement, on était dominé par la voix retentissante de Williams, qui d muait des ordies.

Je ne pouvais en douter, nous étions assaillis par une tempête. Il me lut impossible de rester dans l’in idiot).

> Quoique faible, je voulus me lever. pensant que peut-être le grand air me ferait du bien. Je sonnai, et à laide de imui valet de chambre je parvins rt m'habiller.

Savais presque complètement perdu t'mage du bras gauche.

Je montai sur le pont; Ialmoulh ne s'y trouvait pas. *

Los vagues étaient furieuses.

Quoiqu'il fût à peine quatre heures, le jour était si bas qu'on se voyait à peine.

A l’horizon, la mer dessinait les sombres ondulations de sa courbe immense sur une ceinture de lumière ardente comme du bronze rouai

au feu.

Au-dessus de celte zone empourprée s'étageaient pesamment de lourdes masses de nuages noirs cl oc roux ; la voûte du firmament reflétait dans les (lots ce* ténèbres opaques, h les vagne.s petdaul leui transparence d'azur ou d’émeraude, ressemblaient à des montagnes de vase marbrée d écume.

La tempête sifflait dans les cordages par à- coups furieux et relentis- ^a»t>* Quoique impétueux, le vent «tait chaud ; les vague* qu’il fouett'w- et dont h« lourdes nappes venaient souvent déferler sur le pont du vurtil, *icinWaicnt presque ttedes.

Bientôt le médecin monta. — Vous êtes imprudent, me dit-il, de quitter ainsi votre chambre.

— J'étouffais en bas, docteur; le mouvement du navire me faisait beaucoup souffrir ; il me semble qii'Üri je .suis mieux.

— Quel horrible temps! dit le docteur; pourvu que nous puissions atterrir à Halte avant la uuit!

— >ous ne sommes donc pas éloignés de cette Ile?

— Nous eu sommes très-proches, seulement cette brume épaisse nous empêche d'apercevoir les terres. Avant uue heure, la goélette va mettre en pnuffe pour demander uu pilote... pourvu toutefois que, par un temps pareil, on puisse mlemlrc H» DOOM de canon «•! voir nos signaux.

Que heure après survint une légère éclaircie dans le ciel.

Nous aperçâmes devant nous, à l’horizon, de hautes terres encore voilées de brouillards: c'était, à ce que me dît Williams, le cap de IJarracli, pointe septentrionale de l'ile de Malte, au haut duquel s’élevait la lourde rispiuassc Servant de vigie.

W illiams mil alors la goélette «u panne, et ill tirer plusieurs coups de canon pour demander uu pilote.

la* veut est si fort, me dit le docteur, que les pilotes de llarracb (Miseront peut-être pas s’aventurer en mer.

Néanmoins, après les salves du yacht, nous vîmes plusieurs fois apparaître au sommet di s laines et disparaître dans leurs noires profondeurs une petite voile latine hardiment ma nceuvrée.

— Il tout que ccs Maltais soieut de bien intrépides marins, me dit le docteur : car ils viennent, nmlgié celte mer épouvantable, presque droit dans le vent.

Le bateau-pilote s’approchait de plus en plus; mais comme, eu s approchant, il demeurait quelquefois caché par la hauteur îles Ilots, et ne reparaissait ainsi qu’à d assez longs intervalles, à chacune de ses apparitions progressives sur la crête des lames il semblait tout à coup démesurément grandi.

Je ne sais pourquoi cet effet, fort naturel d'ailleurs, me semblait étrange

Enfin ce haïrait parut à une portée de fusil de la coclctte.

Par ordre de Williams on lui jeta uue amarre. (Je m’approchai pour mieux voir Cet tardif marins.

Ils étaient cinq : quatre occupés à la manœuvre des voiles, l’autre au gouvernail.

Apres avoir fort habilement élongé le yacht, pour recevoir le cordage qu’on lui jet;», l'homme qui était au timon profita du moment où la lame élevait le bateau qu’il montait, presque au niveau du poul de la goelelle, pour y sauter adroitement cii s'accrochant aux haubatts.

lue fois cet homme à bord du yacht , les autres matelots allèrent mettre leur embarcation à la remorque de la goélette.

Le pilote, après avoir salué Williams, commença de marcher sur le poul, malgré le brusque langage de la goélette, avec une sûreté de pied qui prouvait une lougue pratique de la navigation.

bientôt il s'arrêta, leva la tête et jeta un coup d’œil de connaisseur sur le gréement du yacht, doul il fut sans doute satisfait, car il fit uu signe d approbation muette.

Majgre la tempête et les dangers que la goélette pouvait courir, car la nuit avançait et la violence du veut ne diminuai! pas, eet homme avait une apparence de sécurité telle que la physionomie de l'équipage, jusqu'alors quelque peu assombrie, se rasséréna tout à coup... On eût dit que le pilote apportait avec lui cette confiance subite qu inspire souvent (arrivée d’un médecin impatiemment attendu par une fam lie inquiété.

M'étant tenu près du couronnement où je in appuyai-, alin de ne [vas élrcj-cnversé par les secousse* du navire, je n’avais cueore pu bien voir le pilote ; mais bientôt il s'approcha près de moi.

Cet homme pouvait avoir quarante ans. H était d'une stature élevée, maigre, osseux : ses traits étaient basanés , scs j' mes creuses, ses yeux verts, ses sourcils noirs, épais et rudes, Il portait un bonnet de laine a carreaux écossais rouges et bleus, qui lui cachait exactement le froul jusqu'aux orbites. Lu gros capot de drap brun, ruisselant d’eau de mer et cachant le haut de ses graudes boite» de pécheur, complétait sou costume.

Je ne sais pourquoi il me sembla que cet homme ne m'était pas inconnu J'avais uu souvenir vague de sa pliyVnm unie sinistre, qu ûqii'il me fût impossible de me rap|ieler les circonstances de celte i encontre ; néanmoins je ressentais une impression désagréable que j’attribuais au malaise et à la fièvre.

— Courrons - nous mouiller à Malle ce soir, pilote? lui demauda Williams.

Apres s’être approché des boussoles et avoir assez longtetn;* interroge l’état du ciel, de la mer et du vent , le pilote répondit en très-bon anglais : — Nous pourrons peut-être aborder dam* l’ile ce soir... mais non pas dans le port de Malle, monsieur.

— Non !... s'écria Williams, et pourquoi?

— Parce que ça n’c-t pas possible, dit le pilote avec fcnnocfancé.

— Mais, reprit Williams, quoique le veut soit très-fort et qu’il souffle du nord, il n’est pas assez violent pour nous jeter à la côte, l a goélette manœuvre à merveille, elle saura bien s'élever...

— Li saura-t-elle résister à la rapidité des courants qni filent de sept à huit nœuds a l'heure, mon-iciir , et qui , comme le vent , portent eu pleine « ôte ?

— Je vousdis, pilote, reprit Williams, qn'il v a deux ans je suis entré à Malte par un lemp» encore plus forcé que cefui-là...

ARTHUR

— Mais noo pas plus force que celui qui menace pour celle nuil, dit le pilote.

— Pour celte nuit? reprit Williams d'un air incrédule.

— Tour celle nuit, reprit le pilote avec formulé.

— Quels indices certains avez-vous du temps qu'il fera cette nuit, pilote ?

— La pointe Tarnea et les précipices de Kamicli sont à coge heure

submerges et c'est toujours le signe précurseur d'une grande tem-

pête.

— Ce sont là des terreurs et des superstitions de bonne femme ! s’écria Williams.

Le pilote attacha sur lui ses yeux verts et perçauls , haussa légèrement tes épaules et sourit.

■ Lorsque cet homme se prit à sourire, je me crus sous l'obsession d'un rêve; il me sembla reconnaître les dents blanches, séparées, aiguës du

Ê irate avec lequel j’avais lutté corps à corps lors de l'attaque de la goè- :ltc.

La capitaine du yacht. — nei 67

Mon étonnement fut si grand, que je fis tout à coup deux pas en avant en attachant sur le pilote des yeux stupéfaits; mais cclui-ri supporta mon regard avec In plus parfaite' impassibilité, et, je l'avoue, je fus oblige de baisser b tête devant son coup d'oeil câline cl indifférent.

Williams, impatient du silcuce du pilote, lui dit sans s'apercevoir de ma préoccupation : Mais enfin, que proposez-vous?

— Si le temps devient trop forcé, comme je n'en doute pas, monsieur, au lieu de risquer de voir le yacht jeté à la côte par la tempête et par les courants, avant qu'il n'ait pu atteindre l'entrée du port de Malte, mon avis est de doubler b poiule de llarrach, et, au l eu déborder du côté nord de l'ile, d'aborder à la côte sud... au petit |mrt «le Marsa- Siroco, où vous trouverez un très-bon mouillage. Si, comme vous le dites, voire goélette s'élève bien au vent, alors rien ne gênera sa manœuvre une Ibis sous le vent de l'ile... mais au moins, en cas de tempête, eue ne roquera pas d'être jetée à la côte, pui-qu'ellc aur a derrière elle, pour fuir devant le temps, les cent lieues qui séparent l'ile de Malte de la côte nord d'Afrique.

— Celle pro|H»Mtion seul trop la timidité, pilote ! s’écria Williams ; une ourque Ibmaiide aurait plus de hardiesse. D’ailleurs , milord veut absolument mouiller ce soir d.«ns le port do Malle, cl moi je maintiens la chose praticable.

— Alors, il faut l'exécuter vous-même, monsieur, reprit le pilote d'un air impassible ; puis, allant à I arrière, il dit en anglais aux matelots qui restaient dans sa chaloupe : Holà !... préparez-vous à larguer l'amarre, nous allons retourner à llarrach...

Celle fois encore, en C.iteudatil la voix claire cl perçante du pilote, saul la dillcrcnce d'idiome, il me sembla reconnaître I accent de l'homme au capuchon noir, qui, uu moment avant l'abordage du yacht, avait crié à ses pirates : Ne tirez pas ! à l'ahoidagc !

Williams, voyant que le pilote s'apprêtait sérieusement à partir, loi dit d'attendre un instant, qu'il allait prendre les derniers ordres du lord, et il di-parut en ef.et.

Je restai sur le pont dans une perplexité de plus en plus grande.

Il est vrai que j’étais bien certain de reconnaître la voix et la bizarre disposition de douta de cet homme . mais ceci ne pouvait-il pas être un jeu du hasard? Quelle apparence qu'uu homme blessé et jeté à la mer, il y avait huit jours, fût ce même pilote maltais que je retrouvais vigoureux ét dispos?

Je i egardais toujours fixement le pilote; il ne détournait pas la vue. Sans doute fatigué de celte muette observation, il s’avança vers moi, et me dit résolûmenl : — Que me voulez-vous donc, monsieur ?

— Vous êtes depuis longtemps pilote à Malte? lui demandai-je.

— Depuis sept ans, monsieur. Lt il inc montra une brge plaque d’argent qu'une longue chaîne du même giclai tenait attachée sons son capot.

Sur celte plaque je vis, d’un côté, les armes d’Angleterre et, de l’sotre. le nom de Joseph Bclmont, pilote royal, n° 48.

Mais vous èleif Français? lui demandai-je en français.

— Oui, monsieur, me répondit il.

— Mon étonnement était à son comble.

Williams reparut sur le pont, cl s'adressant au pilote ;

— Allons, laites comme vous l' entendrez... milord y consent.

— La mer devient si grosse, dit le pilote à Williams, que je vais donner l'ordre à mes matelots de quitter leur amarre et de nous suivre à peu de distance.

En effet, I embarcation , abandonnant le cordage qui b remorquait, navigua de conserve avec le yacht.

La nuit vint...

Selon l'usage, Williams remit au pilote le porte-voix, insigne dn commandement.

Les prédictions de cet homme au sujet du temps se réalisèrent bientôt : car, quoique celte nouvelle direction nous eût mis en quelques bmdées sous le vent de l’ile, et conséquemment nous eût beaucoup aorilés, b tempête augmentait de violence.

Le pilote, de! out près du gouvernail, donnait scs ordres avec an calme parfait, cl, au aire de Williams, il manœuvrait avec uue sagesse et une habileté rares.

Kn attendant le lever de b lune , qui devait faciliter notre mouilbge, nous louvoyions alors parallèlement à b côte méridionale de l'ile de Malte.

La nuil était profonde.

Les lampes des boussoles, renfermées dans leurs boites de cuivre, formaient une pale au[éolc au pied du grand mât. Cette lumière éclairait seulement le timonier et le pilote, taudis que le reste du yacht et de l'équipage demeurait plongé dan* une obscurité que le contraste de la lumière faisais paraître plus épaisse encore.

Ainsi reflétés en dessous par cette clarté, à peu près comme le sont les acteurs par la rampe de la scène d'un théâtre, les traits du pilote me parurent avoir uu caractère étrange d'audace , de ruse et de médtaiicelé.

Quoique le temps fût affreux, quoique la proue du yacht fût à chaque instant couverte p r les bines furieuses, de temps à autre ic vis le pUole sc frotter les mains avec une sorte de satisfaction farouche en souriant d'un riic*singiilicr qui montrait ses dents blanches, aiguës et séparées.

Etait-ce uii sentiment tout contraire , je ne sais... mais dans ce moment il me semblait parfaitement reconnaître le pirate contre lequel j’avais lutté, (.'elle piéocctipalion devint telle que. malgré ma résolution de me taire à ce sujet, je ne pus m’empêcher de demander à Williams s'il était bien sùr de cet homme.

— Aussi sûr qu’on peut l’être ! Notre conseil de marine du port de Malle n'accorde jamais de commissions de pilotes qu’à des gens cptOOvës... Celui-ci m'a montré sa patente ; elle est fort en règle. Tout en loi révéle, d'ailleurs, un excellent marin... et je commence à croire qull avait raison. Quoique nous soyons abrités par b terre, vous le voyez, nous ressentons encore si rudement la violence du vent, que cette tempête, renforcée des courants tres-rapides qui portent à b côte, aurait bien pu y jeter notre yacht.

— Vous allez trouver mon idée bien étrange, dis-je en hésilafft à Williams, mais quelquefois il me semble reconnaître dans ce pilote...

— Qui donc, n.on -i' ur? •

— Le capitaine des pirates contre lequel je tne suis battu et que j©

croyais tombé à ia mer. (

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