‹ Œuvres illustrees d'Eugene Sue Arthur journal d'un inconnuChapitre 36 sur 59 · CHAPITRE XL · texte numérisé non relu

CHAPITRE XL

Jours de soleil. — Le paliii.

Khios, pslsii Cariai, 20 jain 18 ..

Comme presque tous les palais de l'Italie moderne, le palais Canna, bâti par les Génois, lorsque File de Khios était une de leurs possessions, le palais Carioa est immense et désert : les appartements sont splendides, niais démeublés. Le musulman qui l’occupait avant moi avait fait disposer A l'orientale une des ailes de ce vaste édifice.

C'est cette partie que j'habite.

C’est IA que je me retire pendant l’ardeutc chaleur du jour ; car ses fenêtres s’ouvrent au nord, et il y règne une fraîcheur délicieuse.

Des stores d'un jonc odorant, à demi baissés, permettent à b fois de jouir de b vue extérieure, et de rester dans une douce obscurité.

Les murailles, revêtues d’nn stuc argenté qui ressemble A une tenture de satin bboc, sont rayées de larges bandes, alternativement ldas et vertes, où se lisent écrits en lettres d’or plusieurs versets du Coran.

Le plafond, richement peint, est divisé en caissons aussi lilas et verts, rehaussés d’uue légère dorure eu arabesques. Un épais lapis de Perse couvre le plancher.

A (l'extrémité de cette pièce une gerbe d’eau limpide jaillit d'un bassin revêtu de jaspe oriental, et y retombe en cascade avec, un doux murmure; de grands vases de Chine bleu et or, remplis de fleurs, sur lesquels viennent se percher délicatement quelques colombes privées, entourent celte fontaine, et les bouffées aromatiques qui émanent de ces immenses bouquets m’arrivent comme un parfum humide.

Puis, faut-il avouer cette <éiiormilé ? les sensualités du goût me sont chères, et je m'occupe délicieusement A les satisfaire ou A les prévenir.

Ainsi près de moi, sur une table recouverte d’une épaisse nappe turque, fond paille, brodée de fleurs bleues rehaussées de fils d argent. sont des sorbets A l’orange et à la merise dans leurs vases poreux qui suintent b neige... des tranches d’ananas couleur d'or, des pastèques et des melons d’eau, A la pulpe rouge et A b pulpe verte, disparaissent presque sous b glace brillante qui remplit de grandes jattes de porcelaine; sur un plat du Japon s’élève nue pyramide d’autres fruit* exquis que Ranimé la brune a entremêles de fleur*.

ARTHUR

Tout à l'heure, la folle Noérai va me verser dans une coupe de cristal les vins généreux de Chypre, de Scyros ou de Madère, sagement laissés à une tiede température dans leurs carafes de Venise aux long cols émaillés.

Si je veux chercher une douce excitation à la rêverie, alimenter ma paresse et mon far tt l'enlr, Aoatbasia la blonde m’ollrira en souriant mou nargilch rempli d'eau de iasmtu, ou ma longue pipe à bout d’ambre dont le fuurueau sera rempli par scs mains délicates du tabac parfumé de Latakec.

EtiUit si, abandonnant incs songes éveillés, je me livre esprit cl âme aux pensées des autres, j'ai là près de moi les œuvres des poêles que j'aime : >li.,hs|>earc, Goethe, Schiller, Scott, le grand, le divin Scott ! le moderne Hotncre... Ryrunl... dont je vis hier à l’horizon passer le noir vaisseau.

Quoique un peu frais, l'air est saturé de parfums. Les vapeurs de l’aloès, de la myrrhe et do baume du sérail, brûlant dans des cassolettes de vermeil, mêlent leurs vapeurs aux douces exhalaisons des (leurs; car, vivnut pour les sen*. je n'ai pas oublié l'olfaction.

Je me suis livré avec idolâtrie à mou goût pour les odeurs, goût malheureusement si dédaigné, si incompris ou si attaqué. J'ai réalisé .non rêve d'une sorte de gamme de senteurs, qui s'élèvent des pins faibles jusqu'aux plus chaudes, et dont l’aspiration cause une sorte dïvrcssc, d'extase, qui ajoute à toutes les voluptés une volupté nouvelle et enchanteresse...

El d’ailleurs comment ne pas vivre pour ainsi dire de parfums lorsqu’on habite Khios... l'ile des parfums! l’ile privilégiée des sultanes, qui seule fournit au sérail les essences de rose, de jasmin et de tubéreuse...

Khios, qui seule produit le précieux lenti&que, dont l’odalisque rêveuse et ennuyée pétrit machinalement la gomme odorante outre scs dents d’ivoire î Khios, dont le commerce même a un caractère d’élégauce charmante, car elle trafique de tissus de soie, de teintures éclatantes, de Heurs, de fruits, d’oiseaux, de miel... ht ce sont déjeunes femmes et de jeunes filles, presque toujours belles d une beauté amimie et pure, qui recueillent les trésors de celle île fortunée entre toutes les Iles de la douce et féconde Ionie.

Des fenêtre* de l'appartement que j'occupe, situé dans une des ailes de celte immense habitation, j'aperçois uu admirable tableau...

Que ce souveuir me soit un remords étemel, si jamais je quitte celte adorable retraite pour quelque ville bruyante et sombre, aux horizons de murailles, au sol fangeux, à I air épais!

A gauche, c’est la façade du palais, dont les portiques découpés à jour, les arcades et les immenses cscaliets de marbre blanc fuient à perte de vue.

Depuis sa base incrustée de porphyre jusqu'à sa corniche à balustrades, ornée de statues et de grands vases remplis de myrtes cl de lauriers-roses, tout l'édifice est inondé par le soleil, et dcssiuc sa silhouette chaude et dorée comme du marbre jaune antique sur un ciel de cc bleu de saphir particulier à l’Orient.

Au loin, l’azur de la mer se joindrait à l'azur du ciel, sans une ligne montueuse d'un pourpre violacé. Cc sont les montagnes de la l'omanic, dont les cimes hardies sont baignées d une vapeur flamboyante.

A ma droite, en opposition merveilleuse avec celte masse éblouissante de marbre et de lumière, je vois, séparé do la façade par une pelouse de trèfle tendre que paissent plusieurs gros moulons de Syrie, à la queue «rainante, et quelques gazelles au pelage argenté, je vois s'étendre, parallèlement au palais, un bois profond, humide et ombreux.

Les têtes gigantesques des chênes, des cèdres et des platanes séculaires forment un océan de sombre verdure; le soleil commence à décliner, et cuivre ces flots de feuillage de scs ardents rcilcts.

Sur cc rideau mouvant, d'an vert opaque et foncé, se déi. client mille autres nuances de vert, nui deviennent de plus en pins tendres et transparentes à mesure qu'elles se rapprochent des Iraichcs rives du fleuve flelophano, qui, s'élargissant en face du pabis, y forme une sorte de grand canal.

Ses bonis sont plantés de baguenaudiers, de pins en parasol au tronc rougeâtre, de peupliers à feuilles satinées, d’arbousiers, d'abternes vernissés, sur lesquels vient parfois étinceler un rayon de soleil, qui ?c glisse furtivement sous ces dômes de verdure lorsque la brise de mer agite leurs rameaux...

Tout prés de la rive je vois encore des lataniers en éventail, dont le tronc disparaît sous de grosses touffes de sabiub-is à campanules orange, et d vpornéas, dont les fleurs roses en corymbe sont à l’intérieur du pourpre le plus vif.

Cc sont encore d immenses allées à la voûte impénétrable au jour, tapissée* de gazon, qui aboutissent à un hémicycle de verdure assez rapproché du palais.

Ces allées sont si touffues, si longues, si obscures, qu'oo ne petit en apercevoir la fin à travers b vapeur bleuâtre dont leur perspective indécise est voilée.

Enfin, au premier plan de ce tableau, et de pbin-pied avec ma fenêtre, est une terrasse de marbre blanc à lourds balustres, aussi ornée do vases et de statues, d’où l'on descend par nn large escalier circulaire «squ’aux bords du canal.

Abritée par b palais, une moitié de cet escalier est dans l'ombre;

l’autre est inondée de soleil. — Sur une des premières marches, un nain noir, que j’ai bit bizarrement habiller d'un pour] oint écarlate â b vénitienne, est courbé près de deux grands lévriers de b plus liante taille et de b plus belle forme.

I ar un caprice de b lumière, le nain, chaudement éclairé, se trouve dans b zone d'éblouissante clarté, uni semble couvrir chaque marche d'une poussière d'or, taudis que les lévriers sont dans l'ombre, qui se découpe inégalement sur les degiés, et jette ses tons gris, bleuâtres et traiiopareuls sur le pelage blanc des chiens accroupis.

Un peu plus loin, eu plein soleil, un paon, perché sur la rampe de l'escalier, bit miroiter son plumage étincelant... On dirait une pluie de rubis, de topazes et d'émeraudes qui ruisselle sur un fond d'ontre-mrr tacheté de uoir velouté.

Des cygnes nagent doucement dans les eaux du canal, et semblent traîner après eux mille rubans argentés ; de grands flamands roses se promènent gravement sur scs rives verdoyantes en lustrant leur plumage; tandis que, plus loin, deux aras au corps cramoisi gbcé de vermeil, se disputant les fruits des lataniers. entr ouvrent leurs ailes blcuturquiu, cl bissent voir le dessous de leurs longues pennes nuaucées de pourpre-mordoré.

Enfin, se balançant sur une touffe d'amaryllis, un beau papegeai d’un jaune soufre, dont le col reflète les nuances prismatiques de l’o)>alr. déploie sa longue queue blanche pendant que des hirondelles et des martins-pêcheurs effleurent l'eau du canal d'une aile agile

Je viens de relire ces pages, qui traduisent pour ainsi dire mol à mot le merveilleux spectacle que j’ai sous les yeux. C’est tout, et ce n’csl rien ; c’est à b réalité cc que peut être la nomenclature aride du naturaliste aux magnificences de la création

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