‹ Œuvres illustrees d'Eugene Sue Arthur journal d'un inconnuChapitre 35 sur 59 · CO APURE XXXIX · texte numérisé non relu

CO APURE XXXIX

Lite de Khi«*.

Je retrouve ce fragment de journal, écrit un an apres le uauliage du yacht de lord Falmuiiih sur l.i côte de Malle.

Si j’avais la moindre prétention littéraire, je n'oserais dire que ees page», tracée* sous l’impression du moment, peignent IrèsHiaïvenicnt la nature eiicbaiiteresse au milieu de l.opielle je veuais de vivre, durant une ami e. dans le plus doux fa tvrnlr do cœur.

Eu rff. t, ce paradis que je m’étais <-n*é vient de renaître, pour ainsi dire, à me» yeux, avec son luxe de beauté antique, avec son palais de marbre blanc doré par le soleil, avec son ciel d'azur, avec sa verdure d’orangers aux part nu» connut», avec ses horizon- vermeils qui encadtaicut si magnifiquement les eaux bleui*» de b côte de l’Asie d'Europe...

Cette année aura peut-être été l'année b plus heureuse de ma vie... car ses jours rapides cl fleuris ne m'ont pas causé la moindre souffrance morale.

Je u'ai pas une seule foi*., si cela re peut dire, senti mou cœur.

Mais, hcLi»! pourquoi les sens 11 ont-ils pas tué l ame dans celte lutte? pourquoi le plaisir n'a-t-d pas tué b peu-ée?

La pensée ! celle royauté de l'homme, dit-on... Véritable royauté, eu effet, car elle est fatale comme toutes les royautés!

La pensée ' celte courottue ardeute qui brûle et consume, le f. oui ou

elle rayonne! • • * • * •

Suivant mon habitude de classer mes souvenirs heureux, j avais intitulé te fragment : Jom de roleil.

Le ton insouciant, léger et moqueur qui règne parfois dans cet écrit, me semble offrir un singulier contraste avec le caractère sombre et désolant des événements dont je viens d’évoquer b mémoire.

JOllS DE SOLEIL.

Ue de Khios, 20 juin 18...

Je ue sais ce que l'avenir me réserve : mais, ainsi que je disais autrefois dans mes jours de tristesse et de désolation, « comme il faut plus se défier de soi que de sa destinée, » je veux au moins uu jour, en rclisuul ces pages, revoir les riants tableaux au milieu desquels je vis maintenant si heureux.

J’écris ceci le *2!) juin 18... dans le palais Carina, situé sur uu des eûtes de l'ile de Khios. environ uu an après la perte du yacht.

I ors de ce grand péril, ce pauvre Henri m'a sauvé b* vie. Malgré si blessure, il nageait vigoureusement ver» le rivage. Me voyant sur k poi.it de me noyer, car je pouvais a peine me servir de mou bras gauche , ralmoulb m'a saisi d’une main . et de l'autre luttant contre b houle, il m'a déposé mourant sur b grève.

Mes faces s étaient sa us doute épuisées par les émotions du combat, par uu ük'Sure. par mes efforts désespérés lors du naufrage : car je suis testé longtemps » n proie au délire d’une fièvre ardente dont jai été guéri par les soins excellents du médecin que Inlmouth m'avait I Use

J’étais si gravement malade qu'on fut obligé de me transporter a Marsa-riroco, pt lit bourg maltais voisin de b ente où avait péri i.i goélette; je restai dans ce village ju-qu’à nu parfaite convalesceuce. Loraqne le délire me quitta et que je pu» causer, te docteur m'apprit b-s circonstances dont je viens de pat 1er, et me remit une lettre de Falmouth que je joins a ce jouru.il.

« Apres lotit, j’aime eucure mieux, mon cher comte, vous avoir sauvé de b uoyade que de vous avoir logé une balle dans la tête, ou d’avoir reçu de vous uu semblable souvenir d'amitié.

« J’espère que la vigoureuse douche que vous avez reçue pendant • v naufrage sera d’uu effet salutaire pour l'avenir, et qu'elle vous aura délivré de vos accès de folie.

« Mes projets sont changé*, ou plutôt redeviennent ce qu'ils étaient d'abord : plu» que jamais je liens à me passer ma fantaisie du brûlot <ir Canaris; mais comme la mé« haoceté diabolique de ce pirate-pilote. que b potence réclame, a perdu mon pauvre yacht, j’ai frété uu bâtiment j Malle et je pars pour Hydra.

• Au revoir. Si uous nous retrouvons un jour, nous rirons fort, je I espère, de tout ceci.

« 0. Falhoctb.

« I*, S. Je vous laisse le docteur, car ou dit les médci ins maltais il - ((stables. H vous remettra une lettre de recommandation pour le loi «J gouverneur de l’flc.

« Reuvoycz-moi le docteur à liydra par la première occasiou quand vous u'en aurez, plu» besoin. »

Je Miis maiiiteuaut si engourdi par le bonheur, que c'est à peiue si je. me souviens des regrets poignants que dut me laisser Cette lettre si L uuleniriit railleuse

Une fois à Malte, je vis lord P..., qui fui pour moi d'une obligeait' e parfaite. — Il fil faire les recherches les plu» active» pour découvrir le ; ■téton lu pilote. île mi-érable avait en effet appartenu à la marine anglaise, mais dci ui» deux au- il avait quitté les fonctions de pilotage de F île de Malte.

Son signalement fut envoyé dans lout l’Archipel, où on le soupçonnait d’exercer la piraterie.

Je vis chez lord P. . uu certain marquis Justiniaui, descendant de «■•dît* aiiciciiuu et illustre maison de Ju-(iui.mi de Gènes, qui donna d«-? du - à Venise et des souverains à quelque» îles de b Grèce.

e marquis i-o-sédoit d'assez grande» propriétés daus File de Khi»»-, qui vi liait d’êlre récemment ravagée par les Turc».

Il me parla dmi palais appelé b palais Carina, bâti ver» la lin du seizième siècle par le cardinal Ange Justiubni. Le marquis avait longtcinploué ce palais à un aga. l a description qu’il me fil de cet édifice et du «Tintai me séduisit. Je lui proposai de partir pour Khios, de visiter tyalutation et le p ire qui cil dépendait, et de lui louer ou de lui acheter le tout si cela se trouvait a ni » convenance.

Nous pat tint.*-.

Apres trois jours de traversée non- débarquâmes Ici.

Partout les Turcs avaient bi*sé b » Iran-.- s.i..gl mlesdt leur passage; lis tenaient garui-on dan» I.- . Itfv.i: île kliio». — Va qualité de Frauç U et I attitude terme et digne de nette marine et de uo» cor» ul» dau» fe

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ARTHUR

Levant m'assuraient une sécurité parbite dans le cas où »e me serais décidé à habiter hhios.

h visitai Je palais, il me convint; bientôt le marché fut conclu, le lendemain mou interprété me présenta un juif renégat qui me proposa d acheter une douzaine de belles esclaves grecques provenant de la dernière descente des Turcs dans les Des de Samoa et de Lesbos ; sur ces douze tilles, dont la plus Agée n’avait pas vingt ans, trois seulement étaient, disait-il, d’une nature délicate et toute dagréaicut.

Les neuf autres, grandes et robustes, quoique très-belles, pouvaient travailler soit au jardinage, soit dans l’intérieur de la maison. Il ne nie deunndwt que deux mille piastres par tête (environ 500 fr. de notre monuaiel.

sans dotltc afin de me décider à l'emplette, le renégat me confia qu’il était en marché avec un reis tunisien, pourvoyeur du sérail du bev; mais qu’aimant ù voir ses esclaves bleu traitées, il me donnait b préférence sur te reïs, sachant que ces pauvres créatures auraient fort A souffrir pendant leur traversée sur le cliebck barbai esque qui devait les conduire A Tunis.

Je voulus voir les esclaves.

Le type merveilleux de b beauté grecque s'est, depuis l’antiquité, conserve si pur dan-, ce pays privilégie, que sur ces douze femmes de conditions et de nature si diverses, non-seulement il n'y en avait pas nue qui ne Tût agréable ou jolie, mais trois d’entre elles étaient de b beauté la plus rare et b plus parfaite.

Le marebd conclu, j’achetai les douze femmes; de plus, le renégat ne céda, comme contraste, deux nains nègres d’une monstiuosité assez pittoresque, et j euvoyai le tout au palais Canna sous la direc tion de edou interprète et d’une vieille Cypriote que le juif me recommanda

comme excellente femme de charge

Cette résolution subite d'habiter l’ile de Khios et d’y vivre paresseuse* neail dans l’oubli de tout et de tous, m’a été suggérée il y a un au par k souvenir cuisant des chagrins affreux que je venais de ressentir.

Après ma rupture avec Falmouth, si indignement provoquée par moi, ■K reconnaissant incapable ou indigne de toute aiïectiou généreuse, puisque j’y cherchais toujours les arnére-pensées les plus misérables, je en» que la vie matérielle ne m’offrirait ni les mêmes craintes ni les mânes doutes...

ÿui m'avait jusqu'alors rendu si malheureux? N’était-ce pas b peur (b passer pour dupe des sentiments que j'éprouvais? la crainte d’aimer à Cm? Aussi, en concentrant à l'avenir ma vie dans l’adoration des redites, que g>ouvais-jc risquer?

La nature est si riche, si féconde, si inépuisable, que mon admira- 600 devait encore être au-dessous des merveilles que b création prodigue.

Sar quoi désormais ma défiance pouvait-elle d'ailleurs s’exercer?

Le parfum d'une belle fleur ne trompe pas, les splendeurs d’un matafique paysage ne trompent pas... la beauté exquise des formes ne trompe pas; et puis quel intérêt, quelle arrière-pensée supposer A la fleur qui embaume l'air? A l'oiseau qui chanle? au veut qui murmure dans les feuilles? à la mer qui baigne le rivage? à b nature enfin qui déploie tact de trésors, tant de couleurs, tant de mélodies et tant de parfums ?

Sans doute je resterai seul pour jouir de ces merveilles, me suis-je dit: nuis, je 1 avoue, b solitude me plaft. J’ai en moi un profond sentiment du beau matériel qui pourra suppléer peut-être A b croyance du beau moral, dont je n’at pas sans doute l’intelligence.

b vue d’une riche nature, d’un beau cheval, d'un beau chien, d’une belle fleur, d'une belle femme, d'un beau ciel, m’a toujours plongé dans ■ne sorte d'extase : et quoique b foi religieuse me manque malheureusement, à l’aspect des magnificences de la créatioo je me suis toujours ftiui des élans de gratitude incfbblc et profonde envers b puissance inconnue qui nous comble de ses trésors.

Tool en regrettant les facultés dont je suis privé, disais-je, je veux an tnotns profiler de celles qui me restent, et puisque je ne saurais être heureux par l’Ame, que je le sois au moins par les yeux et par les sens.

Et je ne me trompais pas, car je n’ai jamais joui d'une félicité plus parfaite.

Falmouth était le meilleur, le plus noble des hommes, je le sais... Je serai toujours désolé de ma conduite à son égard. Mais quand je compare ma vie, maintenant si complètement heureuse, A l’avenir studieux et politique qu’llenri me peignait sous de si brilbotes couleurs; eu vérité, puis-je regretter autre chose que l’amitié que j’ai si follement perdue par mes soupçons affreux ?

Et d’ailleurs , Henri avait raison, le désœuvrement m’était fatal ; aussi me suis-je délicieusement occupé à parfaire ici les tableaux vivants, sur lesquels je repose A chaque instant mes regards ; il m’a fallu du temps, •les soins, des études même, pour parvenir à m’entourer, ainsi que je le sois, de toutes les merveilles de la création, pour rassembler toutes les richesses éparses que j’ai concentrées dans cet Eden.

Les sages diront que ces bonheurs sont des enbnlilbges, et c’est justement pour cela que ce sont des bonheurs.

Les bonlieurs sérieux immatériels, comme ils les appellent, ont tou- : jours un leudetuain, ils sont périssables ; mais les mille petites joies que sait trouver dans ses rêveries an caractère tou jour* jeune, quoique ni- 1

j pides, légères et mobiles, sont toujours renaissantes, car l’imaginatiou qui les prodigue est inépuisable.

Et puis A cette heure que je me suis fait d’adorables habitudes d’indépendance, b vie du monde avec ses dures exigences me semble une sorte de coufrérie dont les règles me paraissent d’une observance aussi rigoureuse que celles de l’ordre des trappistes.

Car je ne sais si je n’aiiucrais pas mieux être A mon aise dans l’ampleur d’une bure grossière, qu’emprisonné dans des babils gênants; respirer l’air pur cl frais du jardin que ie cultiverais, que l’air etoufl.iul des raouts ; me tenir sur mes genoux a matines, que sur mes jambes pendant une nuit de fête; je 11e sais cofin si je ne préférerais pus le silence méditatif du cloître au caquetage des salons, et si je ne airais pas avec le même désintéressement le « Frère, il faut mourir, * de l’ordre religieux, que le « Frère, il but se divertir, » de l’ordre mondain.

Une chose seulement m’étonne, c’est d’être resté si longtemps sans savoir où se trouvait le tKmhcur véritable.

C’est d'être seul à en jouir dans celte Ile enchantée.

Quand je songe A b vie onéreuse et pourtant étroite, obscure et misérable que le plus grand nombre s'impose par routine, daus des villes infectes, sous 1111 climat pluvieux, presque sans soleil, sms fleurs, sans parfums, au milieu d’une race abâtardie, bide et chétive, lorsqu il pourrait comme moi vivre sans gêne et eu maître absolu iwrmi les opulentes délices de b création, daus un c limat merveilleux... j ai quelquefois peur que mou paradis soit tout à coup envahi.

Aussi chaque jour je me réjouis de ma détermination ; b plénitude du bonheur me déborde, mes souveuirs les plus cruels s'effacent, mon Ame est engourdie dans une félicité si cuivrante, que le passé même, autrefois si désolant, me devient indifférent.

Hélène, Marguerite, Falmouth... votre souvenir ne nf apparaît plus que pâle, lointain... voilé.

Je me demande comment j'ai pu tant souffrir pour vous et |«»r vous.

Mais qu'entend *-jo sous mes fenêtres ?... C’est le son de b lyre albanaise de Daphné qui invite Noémi et Analhasta à danser b roiuaique...

Que b description de tout ce qui m'entoure, que le riant tableau que j’ai sous les yeux peudaut que j’écris ces lignes, ici A Khios, d ois le palais farina, reste sur ces feuilles inconnues, comme l'image lidele d'une réalité charmante...

Saus doute ces détails paraîtraient puérils a tout autre qu’A moi ; mais c’est un portrait que je veux, et un portrait d'ilolbein, s'il se peut, vu et peint à la loupe avec une fidélité scrupuleuse; car si jamais je viens A regretter cet heureux temps de ma vie, chaque trait, chaque indication de ce tableau deviendra pour moi d'un prix inestimable.

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