‹ Œuvres illustrees d'Eugene Sue Arthur journal d'un inconnuChapitre 38 sur 59 · CHAPITRE XL1I · texte numérisé non relu

CHAPITRE XL1I

Croyance,

lie de Kliiof, octobre IR. .

Je reprends ce journal, interrompu depuis trois mois.

Je I ai laissé à lu description du palais Carlna et de scs habitants, description si exacte qu’elle ressemblait assez à l'inventaire d'un architecte ou d'un marchand d’esclaves.

Je consulte mou thermomètre moral. Je me sens très-bien, l'esprit libre et léger.

Je crois rêver quand, relisant quelques pages d’un journal d'autrefois que j'ai apporté Je France, je vois que j'ai été triste, rêveur et mélancolique.

Septembre vient de finir ; ta pluies qui précèdent toujours ici l'équinoxe continrent à refroidir l'atmosphère. Le vent d’ouest siffle dans

ta longues galeries du palais. J'ai quitté le rez-de-cha tissée pour un logement plus clos fl plus chaud.

Je suis abasourdi...

Tout a l'heure, les aras, ta paons et ta papegeais, déployant toute la sagacité de leur instinct, ont sans doute pressenti le changement prochain de ta température, car ces pénétrants oiseaux se sont mis à pousser eu chcrur îles cris affreux... dette preuve de leur intelligence m’a d'aboid ptndigieuscinent agacé ta uerfs.

l'ouï quoi aussi la nature c&t-clJe si inégale dans scs dons / Humage éclatant, voix discordante.

de n’est pas tout : épouvantés par ce vacarme, les lévriers s'v sont joints et ont hurlé avec fureur. Alors les nains sont venus, à grand renfort de coup* de fouet et de glapissements, augmenter ce lap.ige infernal en voulant le faire cesser...

Je me suis réfugié ici... mais les damnés cris des perroquets me poursuivent encore. Sans doute tous ces charmants accessoires des tableaux qui m'entourent sont merveilleux de couleur et d'éclat... quand ils sont à leur place ; mais je n'aime décidément pas les tableaux hurlants et glapissants.

Ita bêtes passons aux humains ; la transition ne sera pas difficile, car mes belles esclaves o’ool pas l'intelligence beaucoup plus développée que les aras et les papegeais, et si parfois clics sont aussi bruyantes qu'eux, leurs cris u'out pas meme l’avantage de m'annoncer la pluie ou le beau temps.

A propos de cris, je suis fiche tic la querelle fie Noémi et de Daphné; mais l'excessive violence de ces bonnes créatures tient à leur éducation quelque peu sauvage : pourtant, malgré ma tolérance, il me semble que donner à sa compagne un coup de couteau dans le hras est un emportement blâmable; aussi ai-je sérieusement grondé No : mi.

Je soupçonne foi t Analliasi.i la blonde, avec son air enfantin et module, d'être l’objet de cette jalousie, et datoir sournoisement excité ccs deux braves fUies l’uue contre l'autre, comme deux coqs de perchoir. Il est vrai que c’est la vieille Cypriote qui tn’a fait ce méchant rapport, cl qu'elle déleste tout ce qui est jeune et beau.

Noémi devient d'ailleurs de plus en plus irascible. L’autre jour elle a largement souffleté Chloé* ma jardinière, qui a les dents si blanches et ta yeux si noirs... Elle l'a souffletée parce quelle avait apporté les fruits trop tard, et que mon dessert en avait été retardé.

Apres tout, Noémi a du bon... mais elle est diablement ombrageuse et f.: rouclic.

Une chose m’étonne, c’est que ccs fille* soient complètement insensibles aux beautés de la nature.

A l’aide de mon grec de collège, je suis parvenu à comprendre et à parler passablement le grec moderne. Vingt fois j’ai essaye de faire vibrer en elle* quelques conta poétiques : tout est resté muet.

Dieu d'ailleurs «le plus inculte, de plus barbare que leur esprit.

A l’exception de quelques chants populaires, elles sont d'une ignorance effroyable, ne sachant ni lire, ni écrire ; leurs rivalités, leurs jalousies, leurs médisances, (uniques récits exagérés des cruautés des Turcs font le texte habituel Je leur entretien.

Au demeurant, ce sont ta meilleures filles du monde.

Je me souvieus d'une scène qui peint à merveille les nuances du ca rietèrc de mes trois Grecques d'agrément, comme disait le renégat.

Un jour je montais pour la première fois un cheval «le Syrie qu'on m’avait amené. Il se défendit, fit une pointe, et sc cabra si droit qu'il sc renversa sur moi.

Noémi prit une houssiue, courut au cheval, le saisit à la bride cl le frapp;i .

Uaphnc se précipita sur moi pour me secourir.

Anatliasia resta immobile, fondit en larmes et s’évanouit

Il y a quelque temps je voulus éveiller dans l'âme de ces jeunes filles le souvenir de la patrie absente ; souvenir si doux et si précieux aux natures un peu sauvages!

Ce ne fut pas sans hésitation que je tentai cette épreuve ; j'avais comme ! un remords d’évoquer de pareils regrets, de raviver de pareilles doui leurs.

Pauvres filles ! elles vivaient en esclavage, et bien souvent leur pensée errante et mélancolique avait <M aller se reposer tristement sous ta beaux ombrages où s'était abritée leur jeunesse ! Pauvres hirondelles prisonnières, elles n’attendaient, hélas ! sans doute, que le moment de regagner eur nid à lire d'aita...

Celait donc un jeu cruel, je le sentais, que de leur donner un fol espoir; néanmoins j’assemblai ma maison féminine, cl j'annonçji aux douze esclaves que j’allais quitter l’Ile cl ta renvoyer dans leurs familles* qui à Samos, qui à Lesbos, qui à Scyros...

Je déclare avec uu certain orgueil qn alors éclatèrent des pleurs, des cris et des sanglots qui n'eussent pas été déplacés aux funérailles d’Achille ou dans la mynologic funèbre de quelque illustre chef albanais.

Daphné s'enveloppa silencieusement la tète dans son voile, s'assit par terre et resta immobile ; on eût dit la statue de ta Douleur antique.

Noémi manifesta sou désespoir en battant avec rage un des nains noirs (pii ricanait méchamment dans un coin : tandis que la blonde Analltasia, tombant à mes genoux, inc prit timidement la main quelle baisa en levant vers moi scs beaux yeux bleus baignés de larmes, et m*. dit d'une voix suave, dans le doux parier d'Ionie : — 0 seigneur! sei-

ARTHUR

gneur! après tous que deviendront, s'il vous plaît, vos pauvres tilles grecques:...

— Et vos vieux pcresî... el vos tendres mères!... et vos braves frères!... et vos beaux fiances?... — m'écriai-je, — vous n’y songez donc plus, oublieuses que vous êtes !

Comptant sur l'effet de ccs paroles magiques, je me drapai dans ma pelisse d’un air magistral.

Mais les cris, mais les sanglots redoublèrent, et tontes s'écrièrent avec une résolution qui me parut très-menaçante : — Nous ne voulons pas quitter le toit du bon Franc I! nous sommes bien à Khios; nous resterons à Khios avec le bon Franc !

Tout bon Franc que j'étais, je ne pouvais m’empêcher d’avoir une pauvre idée des sentiments naturels de ces dames lesbiennes, samiennes ou scyriotcs ; mais intérieurement je me seutais, je l'avoue, assez llatté de la préférence qu’elles m'accordaient sur le sol natal, et sur ses accessoires.

Je voulus tenter un nouvel essai, je leur annonçai que je donnerais à chacune d'elles deux mille piastres, les habits qu'elles portaient, et qu'elles pourraient s’en aller où bon leur semblerait, car je voulais quitter l’Ile.

Aux imprécations que souleva mon innocente proposition, je craignis un instant d’avoir à subir le sort d'Orphée.

Abandonnant son nain, à la grande satisfaction de ce dernier qui se frottait tristement les épaules, Noémi fondit sur moi comme une tigresse, me saisit par mon ycllek, car j'étais vêtu fort commodément à l'albanaise, el me dit les yeux étincelants de colère :

— Si lu veux l’en aller ou nous chasser d'ici, nous mettrons le feu à ton palais, nous t'enLicemns dans nos bras, et nous nous y brûlerons toutes avec toi!...

La majorité des révoltées sembla singulièrement goûter ce projet, car toutes s’écrièrent avec une fureur croissante :

— Oui, oui, enLiçons le bon Franc dans nos bras, et brûlons-nous toutes avec lui dans son palais!...

Je remarquai, comme un trait digne de l'observation de la Bruyère, que la douce Anatkasia était un des plus forcenés partisans de' l'incendie.

Quoique la fin dont me menaçaient ces dames sentit fort son Sardanajialc, el eût assez bon air, je jugeai à propos de m’en abstenir ; désormais bien convaincu de l'affection que j'inspirais ici, bien certain, comme on dit, d’être adoré dans mon intérieur, j’annonçai que j’abandonnais mes projets de départ.

Ma modestie m'empêche de dire avec quelle effusion, avec quels transports frénétiques celle nouvelle fut accueillie par ces bonnes filles.

Toutes les douze sc prirent par la main et formèrent une ronde.

Noémi improvisa en manière de théorie antique ccs paroles plus que naïves, que scs compagnes répétèrent en chœur sur l'air naLiooal de la chauson des hirondelles :

A Khios nom restons,

Dansons, mes soeurs, dansons;

A Khios nous restons,

Nous restons avec lo bon Franc.

H ne nous bat jamais, et U nous garde.

\ Dansons, mes sœurs, dansons.

Nous aurons toujours de beaux [et,

De beaux ycllrks brodés,

De belles ceintura de soie ;

Nous aurons du tendre chevreau rùli,

Des perdrix grasses et des cailles,

Du miel de l'ilymette, du bon vin de Scyrae.

Dansons, mas sœurs, dansons;

Le bon Franc nous garde.

Dansons, mes sœurs, dansons;

Nous ne labourerons plus la terre,

Nous n'irons plus caillouter les chemins.

Dansons, nies sœurs, dansons.

Nous nous baignerons sous les tTconiora, Nous ne ferons rien que de cueillir Des fruits et des ficurs pour lui.

Dansons, mes sœurs, dansons;

Le bon Franc nous garde.

Si j’avais été aveuglé par un ridicule amour-propre, je me serais sans doute piqué de voir que le chevreau rôti, les perdrix grasses, le vin de Scyros , les beaux habits et la paresse , entrassent pour beaucoup dans la somme d’alfcction que ces naïves jeunes filles ressentaient pour moi. Mais, Dieu merci, je suis plus sage , à cette heure que ie considère les choses sous un point de vue essentiellement raisonnable. Autrefois je doutais de mes qualités , et j’avais probablement raison ; mais aujour-

d'hui, comment pourrais-je ne pas croire absolument aux charmes dont je suis doué el qui m'attachent irrésistiblement mes esclaves?

Ces charmes ne sont-ils pas évidents? Ce sont les chevreaux rôtis, les perdrix grasses, les ceiutures de soie, les ycllcks brodés.

Or, avenir mchantcur ! ! .. . tant qu'il y aura des pourvoyeurs, des brodeurs et des tisseuses de soie dans Elle de khios, me voiià sûr et convaincu de plaire !

Moi qui jusqu'ici n’ai jamais cru à auctiu sentimeut, sans lui chercher une arrière-pensée, je suis bien obligé de croire aveuglement à l'affection que j'inspire.

Eu effet, quel intérêt ont-elles, ces véridiques créatures, à me dire qu'elles aimeut beaucoup à être élégamment vêtues, à être délicatement nourries et à ne pas être battues? M'est-il donc si difficile de croire qu’elles trouvent agréable de ne rien faire autre chose que de me cueillir do fleur;, ou des fruits, ou do se baigner à l’ombre des platanes, dans des bassins de marbre?

• Pour que je doute d’elles... m'onl-elles dit qu’elles préféreraient abandonner la vie paresseuse et sensuelle qu'elles mènent ici pour aller s’occuper des soins grossiers du ménage? Mont-elles dit nue ce serait avec ivresse qu’elles retourneraient labourer la terre ou caillouter les roules; fonctions viriles, dont les femmes épirolcs et albanaises entre autres s'occupent, il faut l'avouer, avec le plus honorable succès? Non, elles m'ont naïvement offert de se brûler avec moi, dans mon nalais. à la ^eole proposition que je leur ai faite de quitter la soie pour la hure , le far nieute pour le travail, la folle joie pour Ira devoirs de famille. Elles ont énergiquement déclaré qu’elles voulaient rester avec le bon Franc , et ie les crois...

D'après les raisons qu'elles ont pour y rester, qui ne les croirait pas?

Celte fois, l'égoïsme est si évident, est si naïf, que je u’ai pas à souffrir du tourment de le soupçonner.

Mais qu’rntcnds-je !... Le canon... qu'cst-cc que cela?

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