‹ Œuvres illustrees d'Eugene Sue Arthur journal d'un inconnuChapitre 39 sur 59 · CHAPITRE XL11I · texte numérisé non relu

CHAPITRE XL11I

Reconnoissnucc.

H n’y a rien de bien étrange dans l'incident dont je vais

parler; néanmoins ma curiosité et mon intérêt sont vivement excités.

' Quoi de plus simple, pourtant? Une frégate rus»e vient d’arriver de Constantinople: craignant un coup de vent pour celle nuit, elle relâche dans le port de khios au lieu d aller mouiller à Smyrne ou aux iks d'Ouiïacb.

Cette frégate a tiré le canon pour demander un pilote ; c’est ce qui m'explique les salves de ce malin

Quelle est celle femme qui , aussitôt après le mouillage de b frégate . malgré la violence du vent, est descendue à terre pour s'y promener?

La vue de celte simule capote de moire bleue , de ce grand châle de cachemire noir, bien long cl bleu collé aux épaules, de ce petit pied si bien chaussé, de celle petite main si bien gaulée , opère une révolution rétrograde dans mes idées sur la beauté...

Du type antique grec je reviens au type parisien.

Je donnerais maintenant toutes les Noémi, tontes les Analhasia, toutes les Daphné du monde el avec elles tous leurs fez , tous leurs yelfeks , toutes leurs ceintures brodées . clinquant maudit ! ! pour pouvoir ohrir mon bras à relie jolie étrangère : car elle est jolie, à ce que j’ai pn voir par le treillis de mon kiosque; de plus elle est grande, elle est mince, elle a surtout de beaux yeux bleus, ce qui est charmant pour une brune a peau blanche.

L'homme qui lui donne le bras est d'un âge mûr; sa figure est fiue et spirituelle. Quels sont donc ces étrangers? .

Khios, octobre 18...

Singulière rencoulre ! les événements deviennent en vérité si hirarres que co journal vaut bien b peine d'être continué.

Hier j'avais envoyé ma vieille Cypriote chercher un renégat calabrais qui remplit les fonctions de capitaine du port el fait les affaires du mar* guis Jusliniani, pour savoir de lui quels étaient les passagers de cette fi égalé. Ce bâtiment est aux ordres du duc de Fersen, ex-ambassadeur de Russie auprès de b Sublime-Forte ; il se rend à Toulon avec b princesse sa femme et plusieurs passagers de distinction. C’est M . et madame de Fersen que j’ai vus hier se promener sur la côte.

Ce malin, vers une heure, j'étais fort mollement étendu sur mon divan, près d'un gros brasero de bois d’aloès, fumant mon nargileh dont Noemi i tenait le fourneau... pendant qu'Aualhasia jetait quelques parfums dans une cassolette d'argent. Tout à coup Ira rideaux de b porte de l'appartement ericul sur leurs tringles, et je vois mirer Daphné conduisant triomphalement un groupe d étrangers parmi lesquels était madame de Fersen.

J’aurais étranglé Daphné , car j’étais furieux d’être surpris dans mon i costume oriental. J avais b barbe cl les cheveux longs , le cou uu. Je

ARTHUR

portais la longue jupe blanche dw Albanais, une veste cramoisie brodée desoie orange, des guêtres de maroquin rouge brodé d’argent, et un châle de cacnemire orange pour ceinture.

Cela pouvait être fort pittoresque à voir, mais cela me parut si terribi' meut ridicule et ressembler si fort à une mxsrarade que je rougis de bonté.... comme une jeune tille qu'on surprendrait à jouer à la puupée {la comparaison n'est peut-être pas très en harmonie avec le sujet, nuis je n'eu trouve pas d'autre).

l’ourlant, espérant être pris pour un véritable Albanais, je me résidai, comptant sur la gravité de mon maintien pour compléter l'illusiou.

Le prince, accompagné de son interprète grec, s’avança, et, par l'orpne de ce dernier, me demanda pardon de son indiscrétion , me priant d excuser la curiosité de sa femme, car die avait trouvé le palais si beau, ks jardins si enchanteurs , qu'elle avait cru pouvoir demander a les visiter pendant que b (régule attendait en rade un vent favorable pour remettre à la voile. Je repoudis nar un salut fort sérieux, à la mode des Albauais musulmans, en portant la main gauebe à mou cœur et la droite a mon front ; puis je ni inclinai respectueusement du côté de la princesse, sans quitter mon divan...

J'allais dire quelques mots de politesse à l'interprète, lorsque j'entendis une voix criarde s'exclamer sur la monstruosité de rues nains, cl eu même temps je vis arri-.er daus l'appariement.-. Qui?.... du Pluvier!!! Je restai stupéfait. L'était bien lui, toujours ridicule, toujours chamarré de chaînes et de gilets brodés, bruyant, bavard, inquiétant par sa mobilité continuelle. Le petit homme était plus rouge et plus gros que jamais. Il apparteuait sans doute à rumba>sidc de France à Constantinople. car il portait sur sou habit bleu des boutons au chiffre du roi,

Cet infernal fâcheux amenait un de mes nains par l’oreille; il s’écria eu le montrant à madame de Ferscn :

— Voilà, j’espère, princesse, un monstre joliment moyen àget...

i'uh, sur un siguc (lu prince qui lui fil comprendre que le maître de la

maison était là, du Pluvier se retourna de mon côté. Je frémis... j'étais reconnu.

Il est impossible de peindre le prodigieux étonnement de du Pluvier : ses yeux s arrondirent, ses pupilles s'écarquillerenl, il ouvrit a demi les bras, avança une jambe et s'écria :

— Comment ! vous ici, mon cher Arthur ! vous, déguisé en Marnanmucbi!... Voilà une dréle de rencontre pour moi, par exemple, qui ne vous ai pas vu depuis la première représentation du Comli Ory à l'Opéra, où vous étiez avec la marquise de Pënàfiel...

Le priuce, sa femme, l’interprète, quelques officiers russes qui accompagnaient F ex-ambassadeur cl qui entendaient parfaitement lo français, ne furent pas moins étonnés -

Madame de Ferseu, tout en me regardant avec une très-grande curiosité. ne put retenir un sourire qui me sembla siuguliércincut malin et moqueur.

Je me mordis les lèvres en maudissant de nouveau le costume albanais, l ‘a filmé, cl surtout cet insupportable du Pluvier, que je donnais au diable, et qui redoublait de protestations cordiales pendant que tous les yeux étaient fixés sur nous.

Il me fallait nier opioiitrement que je fusse moi-même, et faire passer le petit homme pour un fou, ou avouer cette ridicule mascarade.... Je pris bravement ce dernier parti. Je me levai. J'allai respectueusement saluer madame de Fers en. et, lui demandant mille fois pardon de l'avoir uu inslaut trompée, je lui avouai franchement que, surpris par sa visite •h llagranl délit d'orientalisme et de harem, j'avais préféré rester à ses yeux un Albauais sauvage que de passer pour un Français ridicule.

Elle accueillit celle excuse avec une grâce toute charmante, qui fut pouitant nuancée d'un peu de malice lorsqu'elle exprima son étonneuw'iit de retrouver un homme du monde ainsi travesti.

il est inutile de dire que madame de Fcrsen parle français comme uu Lusse, c'est-à-dire sans le moindre accent.

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