CHAPITRE lit
Le récit.
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Après trois jours passes au presbytère de **\ j’avais fait assez de progrès dans b confiance du curé pour qu'il s’ouvrlt entièrement à moi ifur ce qu'il savait de l'histoire des hôtes qui m'intéressaient si singulièrement ; je lâche de rendre ici son grave et simple langage.
« Il y avait quatre ans, monsieur, me dit-il, que je desservais cette petite paroisse, lorsque l’habitation que nous avons visitée fut achetée par procuration de fn. le comte Arthur de dont vous avez vu le portrait ; quant à son nom de famille, je l'ignore ; tout ce que je puis prétmner, c’est que le comte était d’une noble et ancienne maison, à en juger, dn moins, par son titre, et le culte presque religieux quqje lui *i murent vu professer pour les antiques portraits qui garnissaient son cabinet.
Aunt que le comte Arthur (car je ne l'ai jamais entendu nommer «freinent) n'arrivât dans ce village, il y fut précédé par un homme de csoÛance, accompagné d'un architecte et de plusieurs ouvriers de Part, qui firent de La demeure commune et sans élégance qui existait la charmante habitation nue vous avez admirée. Ces travaux terminés, les «miers partirent, et 1 homme de coufiance resta seul en attendant son maître. Bien que fort éloigné, par position et par caractère, de in’inforn»er des gens qui venaient demeurer dans ce pauvre village, je ne pus empêcher certaines rumeurs, répandues sans doute par les ouvriers du dehors, d’arriver jusqu'à moi ; selon ces bruits, le comte, qui était fort riche, venait habiter parmi noos avec une femme... qui n’était pas b sienne... D’ailleurs, l’existence de ce gentilhomme avait été, disait-on, d’une immoralité si scandaleuse et si effrénée, que, sans être positivement obligé de se séquestrer du inonde, la sorte de répulsion qu'il inspirait, a cause de certaines aveutures, avait été telle qu'il s était cru obligé de vivre désormais dans la solitude.
Vous concevrez sans doute, monsienr, qtie ma première impression dot être, sinon hostile, du moins extrêmement défavorable à cet étranger, que je ne connaissais pas, il est vTai, mais qui allait, dans la supposition où ces bruits avaient quelques fondements, qui allait, dis-je, donner ici un exemple funeste, parce qu’aux yeux de nos pauvres mon-
tagnards, le rang et la fortune de ces nouveaux venus devaient sembler autoriser leur conduite coupable.
Ces pensées me mirent donc en grande défiance contre le comte, et jr me promis bien, si, par un hasard peu probable, ce dernier ino faisait quelques avances personnelles, de protester du moins, par ma sévère et inexorable froideur, coutre l’immoralité d une existence aussi condamnable.
Ce fut donc il y a deux ans passés que le comte s'établit ici, avec une jeune femme et un enfant dont vous avez vu les portraits. Quelques jours 1 après, je reçus un billet de lui, dans lequel il inc demandait la grâce d'uni moment d'entretien. Je ne pouvais refuser, elle comte se présenta chez' moi. Bien que ma résolution, mes habitudes, mou caractère, mes principes. et une sorte de façon d'envisager certaines choses et certains hommes, dussent me prévenir extrêmement contre ce dernier, je ne pus m’empêcher d’être frappé d'abord de sou extérieur remarquable, car c’est son portrait que vous avez vu, monsieur ; puis aussi de ses manières graves, polies et élevées, et surtout de l'étendue et de la noblesse de son esprit, qui se révéla dans la longue conversation que nous eûmes ensemble ce premier jour.
Il commença par me dire que, venant habiter le village de***, il considérait comme un devoir cl un plaisir pour lui de me venir visiter, et qu’il m'aurait la plus grande obligation de vouloir bien régler l'emploi d'une somme de vingt-cinq louis par mois qu’il mettait a ma disposition pour subvenir, soit à l'assistance des pauvres de celte paroisse, soit aux améliorations que je pouvais juger nécessaires, me priant aussi de m’entendre avec le médecin du village, qui souvent, ajouta-t-il, connaissait des misères et des souffrances que nous autres ministres ignorions; il me suppliait, enfin, de croire que toute demande destinée à alléger quelques peines ou à prévenir quelque malheur serait accueillie et accordée par lui avec le plus vif empressement.
Que vous dirai-je, monsieur! Le cointc montra une philanthropie si sage, si haute, si profondément éclairée, que malgré mes préventions je ne pus m’empêcher d'être frappé d’étonnement et presque d’admiration en voyant qu’un homme si jeune encore, et qui avait, disait-on, cruellement abusé de toutes les voluptés des riches et des heureux de la terre, eût une connaissance si triste et si vraie des douleurs et des misères obscures, et de ce qu’on devait faire ou tenter pour les soulager ou les consoler sûrement.
Mais, bêlas 1 à ta fin de celte conversation qui m’avait tenu sous uu charme inexplicable et contre lequel, je l’avoue, javais longtemps lutté, mes préventions revinrent plus fortes que jamais ; et je ne sais à celte heure si je dois m’en glorifier ou en rougir, car le comte m’avoua sans honte, comme sans jactance impie, qu'il n’était pas de nos ns Listons ; mais qu’il les respectait néanmoins trop pour s'en jouer, et que c'est à celte raison seule que je devais attribuer le motif qui l’empêchait de se rendre jamais à l'église.
Que voulait dire le comte par ces mots, qu'il n'était pas de nos misions? Je l'ignore encore. Voulait-il parler des religions d’Europe? Kutcndait-il par là qu’il n’était ni catholique, ni protestant, ni d'aucune des autres sectes dissidentes qui, divergeant du catholicisme, y tiennent toujours par une racine chrétienne? Je l’ignore encore à cette heure, bien que, hélas! j’aie vu le comte à une épouvantable épreuve!...
Mais, ainsi que je vous le disais, monsieur, cette résolution de ne jamais assister ni prendre part à nos saints mystères m’indigna ; je n’y vis d'abord qu’un dédaigneux prétexte, destiné à voiler une indifférence ou un éloignement coupable; comme aussi je ne vis plus qu'une commisération, presque sans mérite, danB la fastueuse aumône que sa brillante position de fortune le mettait à même de faire sans s’imposer do privations.
J’eus tort, car il ne s'était pas borné à me donner sèchement de l'or : il m’avait longuement entretenu des misères du pauvre, et cherché avec moi le meilleur moyen de lui être utile; mais, je vous le répète, son manque de foi à notre religion me rendit injuste... oh ! bien injuste, comme vous l’allez voir, car je lis retomber le coup de ma sainte indignation sur une personne complètement innocente.
Le dimanche qui suivit mon entretien avec le comte, je vis agenouillée dans l'église ta jeune femme qui habitait avec lui, cl qui ne portait pas, disait-on, son nom. Ceci était vrai; d'ailleurs, je l’ai su depuis. Cette liaison était coupable aux veux de Dieu et des hommes; mais, hélas! si le crime de ces infortunes fut graud, leur châtiment fut terrible!
l'ardonnez-moi si je m'attendris à ce souvenir. Je vous disais donc, reprit l'abbé en essuyant ses larmes, que je vis, un dimanche, cette dame agenouillée dans l'église ; je montai en chaire, et j’allai jusqu'à faire des allusions directes), cruelles même, dans le sermon que je prononçai, contre la détestable immoralité des grands et des riches de la terre, qui pensaient, ajoutai-je, atténuer leurs taules eu jetant aux pauvres u ue dédaigneuse aumône; j’exaltai le malheureux qui prie, croit, et partage le pain dont il a faim avec un plus misérable que lui ; et je , trouvai à peine un froid éloge à donner au riebe, pour qui la bienta:- ! sance n’est qu’une superfluité facile. Je fis plus, j’exaltai de nouveau la S paisible et vertueuse existence du pauvre qui cbcrcltc l’oubli de ses maux dans la douceur d’un lien béni par Dieu, et je ni élevai violcui-
ARTHUR
ment contre les riches qui semblent iouiei' aux pieds toute morale reçue, et trouver une sorte de méchant plaisir ii braver ainsi les devoirs qu'ils regardent, dans leur orgueil impie, comme indignes d’etix, et bous, di»cnl-ils, pour les misérables!...
Ah ! monsieur, je ne puis me reprocher l’amertume de ces paroles, car elles exprimaient mon horreur contre une conduite que je trouve à r tic heure aussi criminelle qu’alors; cl pourtant, depuis, j*ai eu la fai— .Messe de m'en repentir... Eu lin ce jour-là, eu euteudaul ces mots, auxquels mon indignation prêtait une grande énergie. Ions les yeux de nos montagnards sc tournèrent aussitôt vers cette malheureuse femme, humblement agenouillée parmi eux : sa tête sc courba davantage ; elle ramena les plis de son voile sur son visage, et il me parut, à quelques mouvements saccadés de ses épaules, qu'elle pleurait beaucoup... Je triomphai, car je pensais avoir év cille le remords, peut-être eudormi jusqu alors, dans une à me coupable. Le service divin terminé, je rentrai au presbytère.
Sans rien redouter de la colère du comte, qui pouvait se croire offensé de ces allusions, j étais néanmoins préoccupe malgré moi de ce qu’il en pouvait penser. Le lendemain, il me vint voir. Quand ma sœur m'annonça sa visite, je ne pus me défendre d'une certaine émotion ; mais je tramai son accueil Mttêi bienveillant que d habitude : il ne me dit pas un mot du sermon de la veille, causa longuement avec moi des besoins de nos pauvres, et me parla d‘un projet qu'il avait d'établir une école pour les enbut» sous ma direction, me communiqua ses idées à ce sujet, établit une sage et remarquable distinction entre I éducation qu'on doit donner aux gens voués aux travaux physiques et celle que doivent recevoir les gens destinés aux professions libérales; et déployant, dans cette conversation qui me tint ae nouveau sous le charme, les vues les plus hautes et les plus étendues, il montra I csprit le plus mûr et le plus droit, puis me quitta.
Hélas! monsieur, les misères el les faiblesses de notre nature sont tellement inexplicables, que je fus presque blessé de l'indifférence apparente du comte au sujet de mon sermon, au lieu de voir djos sa conduite me-.ni ce une respectueuse soumtSMon aux devoirs que m'imposaient mes convictions et mon caractère.
Peu de temps apres, une des grandes fêtes de l'église approchait; je m’jr rendais un jour pour y entendre la confession de nos montagnards, lorsque, en allant a mon confessionnal, je vis parmi les pu y sa us cette même femme, humblement agenouillée comme eux sur la pierre humide et dure : elle attendit là longtemps, el vint à son tour au tribunal de la pénitence. J étais loin d'être indulgent pour nos paysans, mais je ne sais pourquoi je me sentis disposé à être plus sévère encore pour une personne que son rang paraissait mettre au-dessus d'eux. La voix de celle dîme était tremblante, émue, son accent timide et doux; et sans trahir ici un de nos plu-, grands, uu de nos plus sacrés mystères, puisque, hélas ! monsieur, je ne vous apprends que des faits maintenant publics el mis en évidence par un effroyable événement, je reconnus, des ce jour et dans la suite des temps, l'arm: la plus noble et la plus repentante, mais aussi la plus faible et la plus criminelle sous le rapport de son attachement coupable pour le comte... attachement qui me parut tenir d'une exaltation que j’osi rais appeler sainte et religieuse, si je ne craignais de profaner ccs mots.
Que vous dire de plus, monsieur! Au bout de six mois de séjour dans nos eonliées, le comte et celte (Lune, que nos montagnards appelèrent bientôt, dans la naïveté de leur reconnaissance, VAnue Marie (car personne ne l'entendit jamais appeler autrement que Marie) ; le comte el celte d me avaient clé si charitables que nous ne comptions plus un malheureux dans celte paroisse ; et hum plus, telle éLiil l’étrange confiance que la bienfaisance inépuisable cl éclairée de celle àme si belle avait donnée à nos montagnards, que si quelquefois je leur représentais la dangereuse témérité de leurs chasse» périlleuses, CO leur rappelant quel serait le triste avenir de leur famille s’il» venaient à périr, ils me répondaient ; Mon père, l'Ange Mari' y pourvoira! En un mol, celte dame était devenue la Providence de ce village, et l’oo y comptait comme sur colle de Dieu. Au bout d'un an, cette pci sonne si aimée, si bénie, tomba gravement malade; à celle nouvelle, je ne vous dirai pas, monsieur, les craintes, le désespoir de no» paysans, les prières, les «r-vofw qu’ils firent pour elle, la désolation qui régna dans ce village.
Craignant de compromettre La rigoureuse sévérité de mon caractère, bien que le comte fût venu presque chaque jour me voir, ie n'étais jamais allé chez lui : mais lorsque celte dame fut trcs-malade. elle me demanda, et le comte vint nie supplier de me rendre auprès d elle : je ne pus m’en dispenser. Je la trouvai presque mourante...
Ce fut un moment terrible : jamais sa piété ne se révéla plus fervente et phfi profonde à mon àme attendrie. Je b consolai, je l'exhortai; pendant huit jours elle donna les plus cruelles inquiétudes ; enfin sa jeunesse b sauva.
Je ne vous parle pas non plus, monsieur, de l’affreuse anxiété du comte pendant cette maladie. Une nuit surtout, qu'on désespérait de cette (Lune, il m'épouvanta... car, par quelques root» qui lui échappèrent... je compris que celle mort qu'il redoutait aurait pu le précipiter de neuve») de b sphère des plus généreux sentiments... (Luis l’abime de la plus grande perversité, el dans ce moment je crus à la réalité de ton- le» bruit» avaient couru sur le comte.
Eiiiiii, l'Auge Marie revint à la santé ; peu à peu b beauté reflorit sur ce noble et charmant visage, où luttaient sans cesse le remords d'une grande faute el b conscience d’un bonheur assez grand pour lutter incessammcul contre ce remords... Uébs ! monsieur, j’avais pris L» résolution de ne pas retourner dans cette maison, craiguanl. je vous l ai dit, d'- compromettre b gravité de mon caractère ; et pourtant j'v retournai. Sans doute, je fus coupable, mais peut-être trouverai-je une excuse aux yeux de Dieu, car celle femme et le comte élaieul si charitables aux malheureux ! GrtCO à lui, grâce à elle, je pouvais secourir tant de misères, que Dieu me pardonner:», je l'espere, de n'avoir pas repoussé b main qui répandait ses aumônes avec tant de discernement et de bluté!... Kl puis encore, moi, pauvre prêtre, j'aimais b science, l'étude, et il n’y avait personne dans ce village avec qui je pus»e m'entretenir, tandis que je trouvais dans le comte une des plus hautes intelligences que j'aie, je ut' dirai pas connues, car j’ai bien peu expérimenté les hommes et b vie, mais que j'aie, si cela se peut dire, rencontrées dans les livres. Ses connaissances étaient vastes, profondes, presque universelles: il paraissait avoir beaucoup vu et voyagé, et ne pas être demeuré étranger aux affaires publiques, car il résumait les rares questions politiques que le hasard amenait dans nos conversations avec une puissante el énergique concision ; son jugement était clair, perçant, allant droit au fondées choses, mais étrange et singulier en cela, qu'il paraissait dégagé, soit par réflexion, soit par indifférence, soit par mépris, de tout préjugé, de toute sympathie de cause ou de caste : cela était quelquefois bien effrayant d'impartialité, ie vous Cassure, monsieur... Mais ce qui m'épouvantait toujours pour le comte, c'est que jamais je ne lui entendis prononcer un seul mot qui annonçât b moindre foi religieuse. Bien qu'il fût comme tacitement convenu entre nous de ne jamais aborder ces formidables questions, si dans le cours de l'entretien il lui échappait quelques paroles a ce sujet, elle» semblaient si fro idemenl dési n l éressées que j’eusse peut-être préféré, pour sou salut, une attaque ou une négation à propos de ces éternelles vérités: car sa conversion à des principes religieux m’eût peut-être semblé possible un jour, tandis que cette iudiflérvuce de glace semblait ne bisser aucun espoir.
Et pourtant sa conduite pratique était b plus ample et b plus magnifique application des principes du christianisme; c’en- était l 'esprit sans b lettre. Jamais non plus je u'enteodis entre lui et l' Ange Marie aiicuue conversation religieuse, bien que leur enfaut fût pieusement élevé par sa mère dans notre croyance. Souvent, néanmoins, j’ai vu le comte les yeux mouillés de larmes, lorsque celle qu'il aimait, joignant les mains de ce petit ange, lui faisait prier Dieu: mais le comte était, je pense, monsieur, plus touché de Li délicieuse figure de cet enfant, et (les accents ingénus de sa voix, que des pensées religieu-.es qu’elle exprimait.
Cette dame avait aussi une instruction solide et varié*', un esprit remarquable, el surtout une sorte d'ineffable indulgence qui s'étendait à tons. Si le comte, avec sa parole souvent acerbe et mord. m le, attaquait quelque caractère ou quelque fait historique ou contemporain... elle cherchait toujours à trouver dans le caractère le plus noir, dans le fait le plus triste, un bon instinct ou un sentiment généreux qui les excusât un peu... Alors les larmes me venaient aux yeux, en songeant que c’était sans doute un cruel retour sur elle-même, un remords incessant, qui rendait cette pauvre femme si bienveillante à tous, comme si elle cul, hélas ! senti qu'étant bien coupable elle-même, il ne lui était permis d’accuser personne...
Et le comte, monsieur, si vous saviei avec quelle profonde et presque respectueuse tendresse il lui parlait ! comme il l'écoutait! avec quelle délicate fierté U savait apprécier et faire ressortir tout ce qu'il y avait de noble et de grand dans l'esprit et dans le cœur de celle qu'il aimait tant ! combien son visage dev enait radieux en b conlcmpl.ml ! (Juc do fois je l'ai vu 1a regarder ainsi longtemps en silence, et pub tout à coup, comme si les mots lui eussent manque pour peindre ce qu'il ressentait, le veilles yeux au ciel en joignant les mains avec un geste, avec une expression de bonheur et d'admiration impossible à rendre.
Ab! monsieur, que de longues et douces soirées j'ai ainsi passées dans l’intimité de ces deux personnes à b ibis si coupables cl si vertueuses I Que de fois ce fatal cl bizarre contraste a confondu ma raison ! Que de fois, l'été, le soir, en les quittant, au lieu de rentrer au presbytère, j'allai me promener sur nos montagnes, pour méditer phis en silence, plus sous l’œil de Dieu, si cela se peut dire ! 0 Seigneur ..... m’écriais-je, les vues sont impénétrables !... Celte femme est adultère el criminelle; elle a la conscicuce de sa faute, puisqu'elle pleure iucessammeut s i faute . die est bien coupable sans doute à les yeux et à ceux des hommes ! el pourtant quelle vie plus exemplaire, plu» bienLiisante , plus pratiquement touchante et vertueuse que b sienne ? Combien de fois aussi l'ai-je entendue chanter des hymnes en Ion nom ! sa voix annonçait une foi si profonde et si religieuse que celte foi ne pouvait être feinte!... O mon Dieu ! qu’est-ce doue que le vice et le crime, quand ils revêlcul ce» dangereuses apparences t Faut-il les liair davantage ? faut-il les plaindre ? faut-il plutôt leur pardonner? Kl lui, cet homme étrange, qui, dit-il, n’est pas de nos religion t! quel! • est donc la sienne, a lui? quelle est donc celle religion ignorée qui lui impose une vie si généreuse el si bienfaisante? qui le rend si bon, qui le Tait chérir el bénir de tons? A quelle source inconnue a-t-il donc puisé ce» principes d une charité xi intelligente cl si élevée? Et pourtant ou dit qu il n’a rien respecté de ce
ARTHUR
qui était saint et sacré aux yeux des hommes, qu'il l’a foulé aux pieds cl méprisé... I.l cela est... car son amour (l'aujourd'hui est criminel... et autrefois il a été bien plus terriblement coupable encore, je le crois ; car de même que la lueur de la foudre fait quelquefois entrevoir toute l'immensité d'un abîme, de même aussi, à ce moment terrible où il tremblait de perdre cette femme... j'ai un instant pu pénétrer les profondeurs de son àme, et j’ai pâli de terreur. Kt pourtant la noblesse oe ses semimenu ne s "est jamais démentie. 0 mou Dieu! que 1rs vues sont impénétrables! répétais-je plus indécis que jamais, en mhumiliaut toujours de* vant les mystérieux desseins de b Divinité, car bientôt ic devais avoir une terrible preuve que sa formidable justice sait aiieinqcc inexorablement les coupables.
Hélas! monsieur, mon récit approche de sa fin, et cette lin est épouvantable. C'était, il y a trois mots, un soir; je causais avec ma soeur d un lait qui me semblait très-inquiétant : deux paysans assuraient avoir vu un vieillard à cheveux blancs et à sourcils noirs, au teint cuivré mais d’aoc vigueur rare pour son Age, escalader le mur du parc de la maison do comte ; puis, que peu de temps après ils avaient cutendu deux coups de feu. Je me déposai:, à aller m'informcT moi-inéine de ce qui Cl était, lorsqu'on vint me chercher à la Iule pour me rendre chez le comte. Ali! monsieur, jugez de ma terreur... je trouvai lui et elle, chacun percé d'une balle... tîn des deux coups de feu avait aussi atteint leur pauvre petit enfant, qui était mort et paraissait endormi dans son berceau.
Le comte n'avait pas deux minutes à vivre ; ses derniers mois furent ceox-ci : « Marie vous dira tout... Donnez-lui vos soins...» Puis, il se retourna vers elle cl dit : « Adieu... Marie!... bêlas! .. c’est pour toujours!... Ali ! c’est ma faute! si je yods avais ceux... MMTABtÎ! ! » lût il
mourut.
JPIc lui survécut à peine d’un quart d’heure ; et avant d’expirer elle me coulia le serre! de celle terrible aventure, afin d'éclairer la justice et d’empêcher d’accuser ou d'iuquiétcr des innocents.
En un mol, ainsi que vous l'avez peut-être déjà pénétré, monsieur, le vieillard était le mari de celte infortunée : usant du terrible droit que lui donne la loi, trouvant sa femme et le comte assis près du berceau de leur fils, il les avait tirés tous deux à bout portant ; une balle avait du même coup tué la mère cl le malheureux enfant...
1 — Mais ce vieillard, qu'est-U devenu? demandai-je au curé, dont la •ntion m’avait si douloureusement impressionné.
Je l'ignore, monsieur; tout ce que j’ai sa, c'est qu’un petit bâtiment génois, mouillé depuis huit jours proche de la côte, à une lieue d’ici, avait, le soir même de ce triple meurtre, mis à la voile. . . » ^ On conçoit l’intérêt que fil naître en moi cette narration, et on cora- " prendra peut-être aussi qu’instruit de ce terrible événement, je ne pus Murêsouarc à acquérir celle demeure, où devaient toujours vivre d’aussi Hjjpx souvenirs, et qni alors me sembla maudite.
h restai au presbytère jusqu’au moment où, le délai de la vente à l’a- ■fable étant passé, cette habitation fatale fut adjugée à un négociant retiré, qui, trouvant le mobilier gothique, le vendit a l’encan.
/ Pour souvenir de celle triste aventure, j’achetai à cette vente la harpe *de Marie, un meuble en marqueterie, provenant du cabinet du comte, et quelques objets de peu de valeur, que je priai le' curé d’accepter: car. selon la volonté du comte, qu'on trouva consignée dans son testament, à l'exception <le tous les portraits, qui fureut brûlés , le prix de ta maison et de ses dépendances devait appartenir à la commune de ’** et être .employé à secourir les pauvres.
Je quittai ce village, bien préoccupé de ce récit ; j'avais envoyé chez moi le meuble de marqueterie que j'avais acheté à **' .
On jour que je l'examinais avec une triste curiosité, j’y découvris un double fond; dans ce secret, je trouvai un assez volumiueux manuscrit : c’était le journal da comte.;.
Ces fragment» m’ont paru remarquables par leur esprit d’analyse et par une succession d’aventures d'une donnée fort simple, fort naturelle, et digne peut-être d’intérêt et d'étude, en cela quelles retracent des hits communs à la vie de presque tous les hommes.
Ce sont ces fragments qui vont suivre et que je donne dans tonte la naïveté de l'étrange scepticisme qu’ils dévoilent.
Ces sortes de mémoires embrassent nue période de douze années.
Ken qu’ils racontent b vie de cet inconnu depuis l’âge de vingt ans. et qu'ils semblent par b date se continuer jusqu'au jour qui précédA sa fui, on voit par une note que le récit des sept premières aimées fut écrit par le comte, seulement environ cinq ans avant sa mort, tandis que les cinq dernières années sont an contraire écrites comme un journal, presque jour par jour, et selon les événements.
L’écriture de ce journal était fine, correcte, souvent courante et hâtée, comme si la main et b pensée eussent été souvent emportées par l’eatralncment des souvenirs. D’autres fois elle était pour ainsi dire calme et acérée, comme si une main de fer l'eût tracée. Sur les marges de ce manuscrit ou voyait une latinité de portraits, de silhouettes, esquissés à b plume avec autant de facilité nue de grâce, et oui devaient être d'une tvtMiublaace frappante; enfin, intercalées dans le récit, on trouve çà
cl la nu assez grand nombre de lettres d’écritures différentes qui étaicul pour ainsi dire les pièces justificatives de ce singulier manuscrit.