HÉLÈNE
CHANTRE IY.
Le JvuiJ.
J’avais vingt ans ; je revenais d'un long voyage en Espagne et en Angleterre, entrepris sous la direction de mon précepteur, homme sage., modeste, ferme et éclairé. A mon retour à Serval, terre «Lins laque Ile mon pere s’était retiré depuis longues années, je trouvai cc dernier cravemenl malade; je n’oublierai de ma vie le spectacle qui me frappa Tors de mon arrivée.
Cc château, extrêmement retiré et dominant un chétif village, s’élevait solitairement sur la lisière d’une grande forêt; c’était un vaste et gothique édifice de briques noircies par le temps; son iutéricur se composait de grands appartements sonores, et peu éclairés par leurs longues fenêtres à petits carreaux; nos gens portaient le deuil de ma mère, que j'avais perdue pendant mon voyage ; presque tous étaient de vieux domestiques de la maison, et rien de plus lugubre que de les voir vêtus de uoir, marchant silencieusement dans ces pièces sombres et immenses, sc détacher à peine de leur fond rouge ou vert foncé, couleur de toutes les tentures de cette antique habitation.
En descendant de voiture, je fus reçu par le valet de chambre de mon père; il ne me dit pas un mot, niais ses yeux étaient baignés de bnflOt, Je le suivis; je traversai une longue galerie, la terreur de mes nuits d'enfance, comme elle en était b joie durant le jour. Je trouvai mon pere dans son cabinet : il voulut se lever pour m'embrasser; mais, ses forces lui manquant, il ne put que me tendre les bras.
Il me parut affreusement changé : je t’avais quitté encore alerte et vigoureux ; je le trouvai faible et abattu : sa grande taille s'élail voûtée, son embonpoint avait disparu; il était pâle, défait, et une sorte de sourire convulsif et nerveux, causé pur b continuité de ses douleurs, donnait à sa physionomie haute et sévère une indicible expression de souffrance habituelle.
J'avais toujours beaucoup redoute mon père. Sou esprit était vaste t sérieux, réfléchi, concentre, et çà et IA, par accès, froidement ironique; son savoir prodigieux en toutes sortes de matières, sou caractère absolu, ses habitudes graves, pensives et taciturnes, son abord glacial, ses principes d’une rare solidité, sa bonté pour moi extrême en fait, mais nullement démonstrative : aussi m'inspira it-il plutôt nue vénération profonde et craintive, une gratitude respectueuse, qu'une affection confiante et expansive, comme celle que je ressentais pour ma mère.
Ayant quitté le service de bonne heure , malgré les instances de Napoléon, qui aimait sa volonté de fer et son infatigable activité, mon père avait presque toujours vécu dans ses terres , mais, chose étrange ! sans jamais y recevoir personne. La terreur de 95 avait tellement diminué notre famille, qu’excepté une soeur de mon père, nous n’avions plus de parents, mais seulement des alliés fort éloignés, que nous ne. voyions pas.
Maintenant que l’âge et l’expérience me permettent d’apprécier cl de comparer mes souvenirs, mon jièrc reste A mes yeux le seul homme véritablement misanthrope que j'aie jamais rencontré; car il n'était pas de ccs misanthropes qui recherchent les hnmmcs pour leur dire chaque jour qu'ils les délestent et qu'ils veulent les fuir, niais un nikmihroji.; qui avait rompu absolument avec eux. Aussi, j’ai beau interroger mes souvenirs d'enfance et de jeunesse, je ne me souviens pas d'avoir vu à mon père un ami , ou même ce qu’on appelle une simple connaissance. Ma more, nia tante et ma cousine Hélène, plus jeune que moi de trots années, étaient les seules personnes qui, de temps A autre, nous vinssent visiter : cela u’estpas une exagération, ma mère me l’a dit; pendant
près de trente année* «pie mon père vécut à Serval pas nn etranger
n'v tnt,
ARTHUR
Mon père chassait beaucoup, mais seul; il aimait passionnément les chevaux et aussi la grande agriculture. Ces occupations et celles de mon éducation, qu'il lit lut-méine, jusqu'à ce qu'il in eût mis entre les mains d'un précepteur pour voyager, employaient presque tous ses instants ; puis ses biens étant considérables , et n'avaut jamais voulu d'intendant , secondé par ma mère, dont l'esprit d’ordre était extrême, il «'occupait d'administrer sa fortune lui-même; enfin la lecture, des expériences scientifiques, cl surtout de longues promenades solitaires, complétaient ses journées.
Lorsque je partis pour ce funeste voyage pendant lequel je devais la perdre, ma mère ayant eu un songe comme un pressentiment de celte fatalité , me le dic'mais nous le cai liâmes à mon père : non quelle le craignit, niais H lui avait toujours imposé beaucoup par la gravité de son esprit , ■ t elle redoutait surtout son ironie sévère, qui u'épargnait jamais les sentiments poétiques, exagérés ou romanesques.
Je ne pus donc embrasser ma mère une dernière fois : je ne parle pas de mes regrets ; c'était la seule personne au monde à laquelle j’osasse tout dire et tout confier. Ma tante et sa fille Hélène étaient venues habiter Serval depuis la mort de ma mère , et cela presque malgré mon père; car, bien que sa santé parût s'altérer de plus en plus, son besoin nnbituel de solitude et de silence avait encore augiueutc.
Je menais alors une vie bien triste et bien déchirante pour mon cœur; le matin, mon père me faisait venir auprès de son lit; son valet de chambre lui apportait uu grand coffre, où étaient renfermés les registres qui contenaient l'administration de nos biens, et chaque jour il me mettait au courant de toutes ses affaires avec une clarté froide qui me glaçait ; plus tard , il me fit lire son testament avec la même apparence d'insensibilité , les sanglots me suffoquaient, il ne semblait pas s'en apercevoir; il terminait d'ordinaire cette sorte d’initiation au gouvernement futur de la fortune qu'il me laissait , par quelques enseignements faits ' d'une voix brève et interrompue par <ic longs silences.
Ces enseignements révélaient le jugement le plus droit, le plus sûr, et aussi la connaissance La plus réelle et la plus approfondie des misères, ou plutôt de ce qu'il appelait les nécessités munies de la condition humaine; car un trait bien frappant du caractère de in»n père était une manière de voir étrangement calme et désintéressée à propos des faiblesses inhérentes à notre espèce, selon lui, puisqu’on était obligé d’admettre, comme conséquents à noire organisation morale, certains faits, certains instincts bas ou égoïstes, auxquels les nobles caractères ne pouvaient échapper il trouvait aussi inutile de cacher ou de nier celle plaie que de blâmer les hommes d'en être atteints.
Ainsi, lui demandait-on un service, il déduisait à soi ou à son obligé les raisons qui généralement amènent l’ingratitude, puis néanmoins rendait le service avec une bienveillance toute parfaite.
En résumé, le sens moral des entretiens que j'avais avec lui, et qui de sa part se composaient de phrases courtes, concises et nerveuses, affirmait : — « que le pivot de tout étant l’on, puisque les plus beaux caractères, une fois aux prises avec le besoin, s'avilissaient quelquefois jusqu'à l'infamie, il fallait rester riche, pour être sûr de rester honnête homme; — que tout dévouement avait son arrière-pensée; — que tout homme était corruptible , mats que le taux , le moment ou la monnaie de la corruption de chacun variait selon les caractères individuels: — que toute amitié devant absolument avoir son heure négative , il était inutile de compter sur un sentiment qui, un jour, vous manquerait; — enfin je devais, selon ces terribles maximes, m’estimer heureux de n'avoir ni frère ni sœur, et d'être ainsi pur de tout fratricide véniel : l'homme étant fait de la sorte, qu’il ne voit presque toujours dans la fraternité qu'une diminution d'héritage: car, — ajoutait mon père, — bien peu, parmi les plus purs, peuvent nier avoir pensé au moins une fois danleur vie en supputant b fortune qu'ils partageaient : — Si j'étais seul! »
Je ne saurais dire combien ces axiomes, d'un sens peut-être rigoureusement vrai, mais d'une affirmation si désolante et si exagérée, ainsi froidement énoncés par mon père mourant, m’épouvantaient !
Mon précepteur , homme d'un sens droit , nuis d'un esprit médiocre , n’avait , de sa vie , soulevé devant moi aucune question philosophique. Sur ces matières, mon intelligence était demeurée jusque-là comme inerte et endormie ; mais mou esprit, heureusement préparé par une éducation féconde et par une précoce habitude de rétlexion , duc à ma vie solitaire et à l'expérience des voyages, était prêt à recevoir le germe de toutes pensées, bonnes ou fatales, que l'ardeur de mon imagination devait rapidement développer.
Aussi , ces tristes et amers enseignements demeurèrent-ils l’unique et profonde racine de tonies mes pensées! Plus tard je pus les modifier, y enter [mur ainsi dire d'autres idées: mais elles participèrent toujours de flotté de b première sève.
Après ces tristes entretiens avec mon père , qui duraient ordinairement deux heures, on l'habillait ou plutôt on l'enveloppait de couvertures chaudes et légères ; car, ses anciennes blessures s'étant rouvertes , il souffrait si crudlemenl qu’il ne pouvait rien supporter de lourd ; puis on l'asseyait dans un fauteuil roubnt , et on le promenait au soleil dans le parc.
Par une étrange singularité, mon père, qui avait toujours mis à grand hue cl à grand plaisir de tenir merveilleusement ce parc» du moment
qu’il se sentit sérieusement malade , défendit absolument d’y faire les travaux même les plus ordinaires et les plus indispensables.
Ou ne pourrait dire l’aspect désolé de ces immenses allées, qui restaient envahies par l'herbe et par les ronces , de ces charmilles autrefois symétriquement taillées, mais alors abandonnées cl poussant au hasard :*dc ces massifs de fleurs mortes de l'été, qu’on arrache à l'automne (car nous étions à b fin de cette saison), et qui étalaient partout leurs tiges noires et flétries. Je le répété, rien de plus lugubre que ce spectacle d’incurie et de ruine dans une maison habitée; car mon père avait étendu les mêmes défenses à propos des moindres réparations journalières : un volet décroché, une cheminée abattue par un ouragan restaient ainsi que le vent les avait dégradés.
Après cette promenade que mon père faisait en silence b tête baissée sur sa poitrine , ayant ordinairement à côté de lui moi , Hélène ou ma tante , on le rentrait au château , dans son cabinet , que je vois encore, éclairé par trois fenêtres qui donnaient sur le parc , encombré de ortrails de famille, de tableaux et de curiosités de prix. Une grande biliollièquc noire occupait tout un côté : au plafond , pendait un grand lustre de cristal de roche. Mais ce qui donnaiL aussi à cet appartement un caractère d'indéfinissable tristesse, c'était ce même abandon qui désolait le parc : car les tableaux, les meubles, étaient couverts de poussière; un valet de chambre ayant une fois, malgré ses ordres, épousseté un j)cu, mon père se mit dans un tel emportement que depuis on laissa 1a poussière s'accumuler et les toiles d’araignées tout envahir.
Mon père voulait rester ainsi seul pendant deux ou trois heures, après lesquelles on le revenait chercher pour uue seconde promenade, qui seule semblait le sortir uu peu de sa morne apathie.
Le but était d’aller voir dans un vaste palis des chevaux en liberté : il y en avait, je crois, sept ou huit, dont trois chevaux de chasse, que mon père avait montés de préférence pendant fort longtemps ; les autres étaient des chevaux de harnais, aussi fort vieux. Dès que mon père s'était vu dans l'impossiblilé de monter à cheval ou de sortir en voilure, il avait fait mettre ses chevaux eu liberté dans cette enceinte ; nne clause de son testament ordonnait expressément que ces animaux demeurassent là sans travailler jusqu a leur mort.
Je le répète, à cette heure seulement, mon père disait quelques rares paroles, rappelait brièvement une chasse où tel cheval avait brillé, une route parcourue par un autre avec une vitesse surprenante ; puis, ensuite de celle promenade, on le rentrait pouT dîner.
Bien que depuis longtemps il ne se soutint pins que par des substances très-légères, il voulait que sa table, à laquelle il avait toujours tenu, fût servie avec h même recherche que lorsqu'il était en santé, bien qu'il ue mangeât pas. Ma tante et Hélène prenaient part à ces repas silencieux, servis par de vieux domestiques en noir et à cheveux blancs. Mon père ne disait pas un mot, et, comme nous avions remarqué que le bruit lui était insupportable, c'est à peine si nous échangions à voix basse quelques rares paroles.
Après le dfucr, qui durait peu, nous rentrions an salon; on approchait un échiquier, et je m'y asseyais avec mon père : je rangeais les pièces, et nous commencions le simulacre d’une partie : car mon père, toujours profondément absorbé, ne jouait pas : seulement, à de longs intervalles, il poussait au hasard une des pièces sur le damier, j'en avançais une autre, pour la forme... et le silence continuait; car c’était une sorte de contenance machinale, bien plus qu'une distraction, que mon père cherchait dans cette apparence de jeu.
Durant ce temps-là, ma tante lisait, et Hélène se mettait au piano pendant environ une heure.
(,’cUe heure de musique était, avec sa promenade au parc des chevaux, les deux seuls accidents de la journée qui parussent foire quelque impression sur mon père ; car, tout en continuant de mouvoir au hasard les échecs, il disait à Hélène, de sa voix grave et pénétrante : — Jouez tel air, je vous prie, Hélène.
Quelquefois, mais bien rarement, il lui faisait répéter deux ou trois fois le même morceau ; alors il s'accoudait sur l’échiquier, cachait sa tête dans ses deux mains, et semblait profondément recueilli...
Un jour seulement, après avoir redemandé le même chant, je via ses yeux baignés de larmes, lorsqu'il leva son visage vénérable, si cruellement creusé par les souffrances.
Les airs qu’il faisait ainsi répéter à Hélène étaient en très-petit nombre et fort anciens: il y avait entre autres Pauvre Jacques, la cavaline de Don Juan, de Mozart, une symphonie de Beethoven et deux ou trois romances de Pattiello; une surtout, intitulée la Mort d'Elvirc, mélodie simple, douce et triste, semblait l’affecter plus profondément que les autres : aussi quelquefois, poussant un profond soupir, il disait : Assez. .. Hélène... Je vous remercie, mon enfant... Aussitôt le piano se taisait, cl tout retombait dans un profond silence.
Je ue saurais dire quelle indéfinissable mélancolie éveillait en mo* celle seène qui se passait ainsi presque chaque jour, avec quelle sorte d'extase recueillie j'écoulais ces anciens airs d'uu rhylhme si naïf, chantés à demi-voix par Hélène, dont le timbre était d’une fraîcheur et d'une pureté remarquables.
Le salon où nous nous rassemblions lo soir s'appelait le talon du
Croit * , parce qu’un de nos ancêtres, portant la croix sainte, s'y trouvai! représente au-dessus d'une immense cheminée de pierre sculptée ; cette pièce était vaste, toute tendue de damas rouge sombre. Comme la vue de mon père était tres-affaiblie, on posait sur le piano deux lampes recouvertes d'abat-jour de soie verte, relevés seulement du coté du pupitre : aussi toute la pièce restait presque dans l'obscurité, tmdis qu'liélène, assise au piano, était seule vivement éclairée.
Je vois encore ses beaux cheveux blonds, si bien attachés à son joli col. qui se détachait si blanc de sa large pèlerine noire, htis, mon père, assis devant notre échiquier, la lête baissée sur la poitrine, dans I attitude de la méditation, seulement reflété, ainsi que moi, par la lueur rouge et vacillante du foyer ,
Environ sur les dix heures mon père sonnait ; ses gens le transportaient dans son appartement, où je raccompagnais, et ou le mettait au lit.
Je couchais dans une chambre voisine de la sienne, et bien souvent, la unit, inquiet et agité, me relevant pour écouter sa respiration, je m'avançais doucement jusqu'auprès de lui, mais je rencontrais toujours son regard fixe, clair et perçant, car il ne dormait jamais.
Celte épouvantable insomnie, que les médecins attribuaient aux suites de l'abus de l'opium, et qu’ils avaient vainement combattue de tous h ors movens, cette msoniuie continue était ce qui le faisait le plus souffrir ; les farmes me viennent encore aux yeux quand je me rappelle l’a< cent calme et lésiné avec lequel il me disait : Je ne dors pas, je n’ai besoin de rien... allez vous reposer, mon enfant...
J'ai quelquefois frissonné eu songeant que. pendant plus de sept mois, mon père ni pas dormi une minute! Chaque jour et chaque nuit il pensait à sa (in prochaine, qu'il voyait et sentait lentement venir. J’ai dit que son instruction était véritablement encyclopédique; aussi, sans avoir des connaissances pratiques en médecine, il en avait ruai lieu reuseincot d’assez grandes pour connaître et juger sûrement tic son état...
Huit mois avant de mourir, il stupéfia ses médecins par l'assurance raisonnée avec laquelle il leur développa les conséquences inévitablement mortelles de sa maladie, et le temps probable qu’il avait encore à vivre ! Rl pourtant, avec cette conviction terrible que chaque jour rapprochait de sa tombe, jamais un moment de faiblesse mi de regret apparent! jamais une plainte ! jamais un mol qui fit allusion à ce sort fatal !
silence, toujours du silence ! et sa vie de chaque jour, jusqu'à celui
sa mort, fut celle que j’ai retracée.
La veille de cet affreux événement, il me fil, avec une lucidité remarquable, subir pour ainsi dire uu examen approfondi sur la façon dont je devais régir ma fortune; il parut satisfait et me dit :
— J'ai doublé les biens que mon père m’avait laissés; ces amélioration ont été le but constant de ma vie, parce qu illes avaient votre nvctôt pour objet. Usez sagement de ce» biens si vous le pouvez. Rappelezvmi, mou enfant, « que tout est dans l’or : honneur et bonheur, b riche/ surtout de pouvoir vivre seul : c’est l.i grande science de la vie... Si vous trouviez une femme qui ressemblât à votre mère, épousez-b... Mais défiez-vous des adorations que vous suscitera votre fortune : eu un mot, ne croyez h aucune apparence avant d’en avoir sondé toutes les profondeurs... Puis, me montrant un vaste secrétaire, il ajouta : — Vous ferez brûler ce meuble tel qu'il est, avec tout ce qu'il contient: j'en ai retiré nos papiers de famille : le reste vous doit être nidifièrent. Adieu, mon enfant ; j'ai toujours été satisfait de vous.
Et comme, à travers mes pleurs, je lui parlais de l'éternité de mes regrets si j’avais l'affreux malheur de le perdre, il sourit faiblement, et me dit de sa voix toujours calme et posée : — Mon enfant... pourquoi me dire à moi de ccs vanités ?... Il n'y a rien d’éternel, ni même de durable dans les sentiments humains... la joie, le bonheur, ne le sont pas... la douleur et b tristesse le sont encore moins... ltappcle/-vous bien ceci, mon pauvre eufant. Vous êtes généreux et bon... vous m’aimez teinlreineat... vous êtes à cette heure affreusement navré à la seule pensée de me perdre... Voire douleur actuelle est véritablement si intense quelle semble vous voiler l’avenir d’un linceul... et pourtant cet orgasme si pénible ne peut, ne doit pas durer : plus ou moins de temps après nia mort... vous en viendrez à tue moins regretter... puis à chercwr des distractions, puis à vous consoler... puis à m'oublier !...
— Jamais, dis-je à mon père, en me jetant au pied de son lit, en inondant sa tnain de larmes...
Il appuya tendrement sa maiu déjà froide sur mon front, et continua : — l'auvre cher enfant! pourquoi nier l’évidence.,, pourquoi vouloir échapper à l'inexorable loi de notre espèce?... Il n’y a, voyez-vous, dan» ce refroidissement successif des regrets qui se termine par l’oubli, rien d’odieux ni de méchant... Rien de plus naturel, rien de pli» humain... Rien plu», un jour, en jouissant des biens que je vous aurai lais- •es, vous n’éprouverez aucune tristesse; vous penserez, j** le veux, çà et là, quelquefois à moi, mais rarement... et sans angoisse... Mon souvenir lie sera jamais compté dans vos joies, dans vos plaisirs, dans vos projets <le chaque jour ; enfin je tie paraîtrai pas plus dans votre vie florissaule et vivace que la poussière de l’arbre qui a vécu sou temps et sert d’engrais h scs rejetons... Rien de plus simple, de plus humain, «le plus naturel, je vous le répète.
— Ah! ne croyez pas cela, m’écriai-je épouvanté... ces biens me seront odieux... ma douleur sera inconsolable... Mais mon pèie ajouta:
— Encore une promesse Toile, mon enfant; quatre-vingt mille livres
«le rentes n«' sont jamais odieuses et la plus àprê douleur se console toujours. Pie le sais-je pas par nioi-n>éiiic ? u’ ai-je pas éprouvé ainsi à la mort de mon père ; n’éprouverez -vous pas ainsi après moi ?... El si vous avez «m fils, n'épronvcra-t-il pas de même après vous? Croyez-moi, mon enfant, la véritable sagesse consiste, je crois, à pouvoir envisager ainsi la réalité inexorable de l'espèce, et a ne se point abuser «le vaincs espérances, line fois là... une fois que le vrai a uis-opé !<s fan lûmes «lu faux... on n’en vient pas à haïr pour cela les hommes... parce qu'on se sent homme comme eux ; mais on l«*s plaint prol indûment, on en a pitié, on les soulage, parce qu'un se sent souvent soi-ménii bien mailu ureux ! s’ils sont ingrats .. hélas! on cherche bien en -«u, «‘l souvent on I Jouve une ingratitude à se reprocher qui vous fait excuser la leur... Car, voyez-vous , mon pauvre enfant, tout |iai«lnuncr, c'est tout comprendre. Enfin il vient un âge, un moment, ou le tableau de leurs misères, qu'ils ignorent ou qu'ils fardent, vous émeut si douloureusement ou vous répugne h fort qu'on fait comme j’ai fait... «m les quille, «*t on vil seul... Alors, mou entant, au lieu d'avoir sous les yeux b: continuel et navrant spectacle des infirmités morales du monde, ou n’a que les siennes propres... et encore les splendides conU -ntplatiuus «le la nature, les méditations de l'esprit, les iuépubablos et maternelles douceurs de l'étude, peuvent souvent nous ravir à notre incomplète et pauvre humanité. ..... . . ...
Le lendemain de cette conversation, mou père n'était plus...
Cil A TITRE V.
Hélène.
Je n’ai d’autre but. en rappelant ces souvenirs d'autrefois, «pie «le me considérer inexorablement de dehors en dedans, si cela se peut dire: d’assister, <*n spectateur froid et désintéressé, aux scènes de nu imnséo intime, ainsi qu’à la lutte «le mes instincts, lions ou mauvais, et de n’en répudier aucun, tel bas et misérable qu'il -oit.
Je crois u’ètrc ni meilleur ni plus mauvais que le commun des autres hommes; et ce qui me donuc l'espèce de courage de tout m’avouer a moi-même, est la conviction où je suis que, -i le plus grand nombre se posaient les mêmes question* que je me suis posées, et y répondaient franchement, leurs solutions seraient très-souvent les miennes.
Je reviens à la moit de m«in père : ma douleur fut profonde, mais Ce sentiment ne fut pas celui qui prédomina eu moi : ce fut d'uliord une terreur stupéfiante «le ine voir, à vingt- leux ans, absolument libre, et ntaitre d'une fortune considérable, fuis j’éprouvai aussi un sentiment d'angoisse inexprimable en songeant que je restais «le ormais sans aucun appui naturel ; erreur ou sagesse, vice ou vertu, gloire ou obscurité, nia vie ne devait plus émouvoir personne ; d ailleurs, l'existence rxerntrhpic de mon pore l'avait depuis si longtemps isolé «k. toute société, que j’avais même à entrer presque en étranger dans le monde, que nui position m'appelait à voir ; l’avenir inc pointait alors un déport immense, sillonné de mille sentiers divers: nwH aucun souvenir, aucun intérêt, aucun palrnuage de famille ou de caste ne me désignait ma roule.
Gomme toujours, grâce à la marche <hi temps, cette impression «levait se modifier, puis se contrarier radicalement ; niai» b iruneilinn fut longue.
Mus tard, celle sorte de terreur se mêla d’uue nuance d’orgueil, alors que je songeai que les grands domaines «le notre famille m'appartenaient ; et, si le fardeau de les régir me paraissait lourd, cet embarras avait en lui-même sa compensation.
Très-jeune, j’avais déjà machinaient nt l'habitude «le tue regarder pour ainsi dire penser; aussi, lorsque je vis ma sombre douleur et mon profond abattement se colorer de ces premières lueurs de personnalité, je frémis et je me rappelai ces mots terribles de mon père mourant : • Vous ■ êtes généreux et bon, vous m aimez tendrement, et rc|M*iidaiit, plu» « ou moins de temps après ma mort, vous en viendrez à me moins root gretter, puis à vous consoler absolument, et à m’oublier tout à bit. »
Ou raconte plusieurs exemples de gens auxquels on avait pré lit une fin tragique et prématurée, et qui, poussés par une inexplicable fatalité, se chargeaient eux-mômes de réaliser ces fatales prédictions. Il en est, je crois, de même «le certaines idées que vous pressentez quoiqu’elles vous soient odieuses, contre lesquelles vous vous débattez en vain, et auxquelles vous finissez pourtant par obéir; il en fut ainsi delà prédiction de mon père : je la combattis longtemps *’l j'y cédai.
Mais celte lutte fut certainement on de* plus douloureux instant* de
ARTHUR
ma vie ; reconnaître |>eti à peu l’cffrovable vanité de nos regrets, se cruellement convaincre de celte formidable vulgarité : — que les sentiments les plu.vWofoodcment enracinés dans le ctrur par la nature s'éteignent, se néiBSÿeut. meurent et s'effacent «ms le souille glacé du temps : — de, telles pensées enfln ne doivent-elles pas déchirer l'âme ? aussi je maudissais, mais en vain, mon ingratitude
C’était pendait M mois de janvier, car j’avais passé l'hiver à Serval avec ma tante et TOlcnfe. Tous les matins je montais à cheval, et j'allais me promener dans «fefforêl pendant trois ou quatre heures , ce temps gris, sombre cl brumeux me plaisait; ces immenses allées, couvertes de neige ou semées de feuilles mortes que le vent enlevait en tourbillons rapides, avaient un aspècl triste qui cadrait avec mes pensées. Laissant flotter les rênes Sur lê cou de mon cheval, j'allais ainsi machinalement, songeant à peine à l’avenir, 5 la direction que ic voulais suivre, ne faisant aucun projet, car j’étais encore trop étourdi de la position où je me trouvais. J 'avals si longtemps vécusousTeutière dépendance de mon père, n’ayant de volonté qiffc la sienne; en voyage mène, celte volonté, représentée par celle dtr mon précepteur, m’avait toujours si incessamment suivi, que l'absolue et entière liberté où je me trouvais, m'accablait, je le répète, et m’effrayait â la fois.
L'homme i U boite — nu 4.
Après' mes longues promenades, je rentrais, je trouvais flélènc et sa mère qui m’attendaient ; nous causions de mon père, et ma tante m'engageait à surmonter la répugnance que j'avais à m'occuper de mes affaires; mais ces détails me rappelaient trop cruellement les entretiens que j’avais et» avec mou père à ce sujet : je ne pire m'y résoudre encore, et je rhargoAi mon précepteur de cos soins.
Trois mois apres, mes angoisses avaient beaucoup perdu de leur amertume : je commençai pour ainsi dire à me reconnaître et à regarder autour de moi;' mes idées devinrent plus nettes, plus arretées sur la ma-
nière dont je devais user de ma liberté. Cette liberté m’inqu.était encore, mais ne m’épouvantait plus.
La direction de la pensée n’échappe pas toujours aux influences extérieures et purement physiques ; je l'éprouvai alors. Le printemps approchait. clou eût dit qu'avec le noir hiver devait passer b première âcreté de ma douleur, et que mes vagues projets, mes douces espérances d'avenir, devaient naître avec la riante feuilbisou de mai.
Nous étions vers le milieu d’avril ; depuis b monde mon père, je n'avais pu me résoudre à aller au cimetière du village, ou s’élevait le inonumeul funéraire de notre famille, tant je redoutais la cruelle impression que je devais ressentir . un jour je maudissais ma faiblesse, lorsque Hélène me dit : — Ayez donc plus de courage, Arthur ; venez, je vous ac- • compagnerai.
La mère d'Hélène, étant souffrante, ne put venir avec nous ; nous y allâmes seuls.
Mon émotion était si violente, que je trembla» : ie pouvais à peine me soutenir. Uëleue, peut-être aussi émue que moi, le paraissait moins; aussi, en arrivant sous le péristyle du tombeau, je m'évanouis...
Quand je repris mes sens, je vis Uélëne agenouillée près de moi ; je sentis ses fermes m'inonder les joues ; car de ses deux mains elle soutenait ma tète. Pour b première fois enfin, chose étrange ! malgré U sainteté du lieu, malgré les déchirantes pensées qui me devaient accabler, pour la première fois je fus frappe de la beauté d’ilélenc... Puis celte sensation passa rapide comme un songe : je revins à des idées d'une profonde tristesse, je pleurai beaucoup, cl nous revînmes au château.
Depuis, j'albis avec Hélène presque chaque jour au cimetière; au lieu d’une douleur âcre et aiguë, je ressentis peu à peu une mélancolie douce qui n'était pas sans une sorte de charme... Je me reconnus d’abord avec joie une ineffable gratitude pour la mémoire de mon père, et je le bénissais pieusement et avec admiration de m’avoir pu toujours témoigner une affection aussi profonde, et surtout aussi prévoyante, malgré les terribles convictions qu’il avait sur l’oubli où on laissait ceux qui nclaieul plus.
Sortant de ma première stupeur, je commençai enfin à apprécier h grande position qu'il m’avait faite : c’était pour lui en avoir sans doute une éternelle reconnaissance ; mais, enfin. en comprenant celle position dans toute sa splendeur, je frémissais quelquefois, tremblant qu’au fond de ce vif sentiment il n’y eût de ma part une affreuse réaction de satisfaction égoïste.
J’ai dit que j’étais demeuré longtemps sans remarquer la beauté d’Hélène : bien que cela doive sembler singulier, on le concevra, en songeant nue jusqu'à ce moment elle avait été pour moi une sœur ; lorsque je la quittai pour voyager, elle était au couvent, et presque enfant ; puis, peuuaul les derniers mois de b vie de mon père, j’avais été si cruellement préoccupé de scs douleurs, et Hélène s'élait montrée pour lui d'une affection si dévouée, si filble, que celte espece de sentiment tout fraternel n'avait pu changer.
Hélène avait trois ans de moins que moi : clic était blonde et pâle : son abord était bienveillant, mais froid, et scs grands yeux bleus, et son liez aqiiilin, son large et beau front, souvent penché, lui donnaient à b fois un air iui|K»ani et mélancolique ; enfant, clic avait toujours été pensive : c'était un caractère silencieux et conccutré, indifférent aux joies et aux pl aisirs de son âge, toujours Ires-sédentaire, très-nonchalante ; elle riait fort peu et rêvait souvent; scs sourcils, d'un blond cendré plus foncé que scs magnifiques cheveux, étaient abondants et peut-être trop accusés ; son pied charmant, et sa main un peu longue, d'une beauté antique ; sa taille élevée, souple et mince, était d'une perfection remarquable ; mais elle se tenait très-mal, et par indolence courbait presque toujours scs blanches et rondes épaules, malgré les continuelles remontrances de sa mère.
Quant à son esprit, il ne m'avait jusqu'alors jamais frappé ; elle s’était montrée remplie de prévenances et de délicatesse dans l'affection qu elle avait lérnoiguée ;'t mon père, cl, je l’ai dit, elle demeurait avec moi sur un pied tout fraternel.
C'était enfin une affectueuse et tendre nature, charitable et bienveillante à tous, mais devenant d’une fierté ombrageuse et d'une susceptibilité extrême dès qu'elle pouvait soupçonner qu'on pensait à faire la moindre allusion à sa pauvreté
Je me souviens toujours qu[avaut la mort de mon père, Uélètie m’avait bien longtemps et très-séricu'-euienl bondé, parce que j’avais étourdiment cl sottement dit devant elle : que les jeunes personnes sans fortune étaient presque toujours malheureusement dévolues dès leur naissance à de vieux goutteux qui, lasdu monde, cherchaient une pauvre jeune fille bien née qui voulût se résigner à partager leur hargneuse solitude
La mère d'Hélène, sœur de mon père, était une femme faible, insouciante, mais parfaitement bonne, spirituelle et remarquablement distinguée. — Son mari, longtemps chai gé de hautes fonclinus diplomatiques, très-prodigue, très-joueur, aimant le faste, le grand luxe, représentant i a cour le plus noblement et le plus somptueusement du monde, avait presque entièrement dissipé sa fortune et celle de sa femme ; aussi cette «leruierc demeurait -elle, sinon sans biens, du moins dans une aisance honorable, mais médiocre.
ARTHUR
Le père d'Arthur. — p*cf. 10.
Jla tante avait une femme de ms amies, veuve aussi, et mère d'une Ile de l’âge d'Hélène, qui lui donnait les plus cruelles inquiétudes, sa poilnuc étant gravement attaquée. J’entendis ma tante parler de celte amie , et, devinant par instinct qu’il est plus facile de s’isoler au milieu du monde que dans la solitude, j'engageai ma tante ifpricr cette amie ■le venir avec sa fille habiter quelque temps à Serval, dont l'air était d'uoe excellente pureté ; ma tante accepta avec joie, et bientôt madame de Vcrteuil cl sa Clic, pauvre enfant de dix-huit ans, peu jolie, niais avant tin air de souffrance si résignée quelle intéressait profondément, arrivèrent au château.
CQAPTTRB VI.
L'»vcu.
Deux mois après l'arrivée de madame de Vcrteuil à Serval, le triste
aspect île celte antique demeure me semblait entièrement changé : tout à mes yeux était épanoui, frais, rayonnant... J’aimais Hélène !
i'Iusit-urs de nos voisins de terres, jusqu'alors repoussés par la sombre misanthropie de mon père, (cillèrent quelques avances auprès de moi . je me sentais si heureux, qu’avec celle facilité bienveillante que donne le liouhetir, et ijiii n'est que de. l'indifférence pour tout cç qui n'est pas notre amour, j acceptai ces relations de voisinage ; et bientôt Serval, sans être très-bruyant, fut du moins beaucoup plus animé qu'il ne l'avait été depuis bien longtemps.
J'étais tellement absorbé par mon amour, que je ne réfléchissais que rarement, et presque maigre moi, au changement qui s'étail opéré dans ma douleur. H y avait environ ueuf mois que j'avais perdu mon père, et pourtant ce souvenir , d'abord d'une amertume si incessante , s'affaiblissait peu à peu : j’avais commencé par aller t hauue matin au cimetière, puis j’y allai moins ; plus tard enfin , je remplaçai celte triste et pieuse visite par quelques heures passées chaque jour à méditer devant le portrait de mon père.
J'avais fait mettre ce portrait dans un cadre fermé par deux battants, pensant que c’est profcmcr l'image de ceux qui nous sont chers que de les laisser exposés aux yeux des insouciants, et aussi , qu'une telle contemplation. à laquelle on v ient demander de hautes ci sérieuses pensées, devait être préméditée, et non due au hasard qui pouvait y porter nos regards: le cadre qui contenait ce portrait était donc pour moi une sorte de tabernacle, que je n'ouvrais jamais qu'avec un douloureux et saint recueillement.
De ma vie je u’avais songé à la disproportion de fortune qui existait entre Hélène et moi : lorsque sa beauté me frappa, je n’y |»ensai pas davaelage. car je crois qu'un des traits saillants de la jeunesse, qui se trouve riche sans labeur, est de colorer pour ainsi dire tout et Ions des reflets de sou prisme d'or.
Du moment où j’avais remarqué qu'llélène était belle, sans me rendre compte des sentiments que j’éprouvais peut-être déjà à mou insu, je devins tout autre : j’abrégeai mes promenades à cheval, je mis plus de recherche dans ma toilette, et je fus souvent honteux en me rappelant mes négligés trop fraternels d'autrefois.
U portrait. —
Mais, hélas! ces méditations, d’abord journalières, devinrent aussi moins fréquentes, et par cela même que nies yruvQuc se pouvaient habituer à voir avec indifférence celle image sacrée, que je contemplais de plus en plus raremect, je ne saurais dire mou impression presque craintive quand j'ouvrais ce cadre : le cœur me battait horriblement en regardant la sévère cl pile ligure do mon père, qui semblait sor**r 4e la
ARTHUR
toile avec, son imposant caractère île calme cl de tristesse, et venir troi— demeul constater mon ingratitude et mon oubli de sa mémoire, qu'il m'avait, hélas! prédits.
Murs, épouvanté, je fermais brusquement le cadre , et je pleurais, maudissant mon indifférence; mais ces regrets déchirants duraient peu, et je sentais une indicible angoi-so, en me disant : J'éprouve à celle lieure une sensation cruelle, et pourtant, demain , ce soir peut-être, je l'aurai oubliée, cl je serai souriant et heureux auprès d'I'éléne !...
Non ! rien ne pourrait exprimer le pénible ressentiment de celte pensée, qui, venant insulter à ma douleur, in’cn démontrait la vanité prochaine, au milieu même du désespoir le plus navrant et le plus vrai.
Enfin, je l’avoue à ma honte, étant demeuré près d’un mois sans ouvrir le cadre, j’eus l'incroyable lâcheté de ne plus oser v jeter les yeux, tant je craignais celte sorte d'apparition redoutée... ce fut plus tard que je la bravai... et on verra combien ce fait insignifiant en soi réagit sur ma destinée tout entière.
Ces impressions, qui me frappent maintenant que je les analyse à froid, m'agitaient sans doute plu* coufuremcnt alors; niais, bien qu'absorbé dans l'enivrement d'un premier amour, je sentais néanmoins leur réaction sourde et cruelle.
J’ai dit que j'aimais Hélène; les phases de cet amour furent bien étranges, et me révélèrent de misérables instincts d’égoismo, d'orgueil et d’incrédulité jusque-là endormis en moi.
Jamais, hélas ! je n'oserai blâmer mon père de m’avoir donné les terribles enseignements que j'ai dits : mon fionhcur était son accu b: plus ardent; mais de même que certaines plantes sauvages et vigoureuses, transportées dans un sol trop faible pour les nourrir, le dévorent vile, cl s'étiolent sans fleurs cl sans fruits, évidemment ma nature morale n'était pas assez forte pour profiler d'aussi formidables préceptes ; chez mon père, ces rudes et sombres convictions s'épanouissaient au moins en bienveillance et en pardon pour tous : chez moi celle sève généreuse et puissante manquant, la tige devait demeurer dans toute la triste nudité de sa noire écorce, et ne lleurir jamais.
Revenons à Hélène, bien qu'à celte heure quelques-uns de ces souvenirs me fassent encore rougir de honte.
f''ctait mon premier amour de cœur, et, comme tout premier amour, il fut d'abord naïf, imprévoyant, étourdi, se laissant aller en aveugle au Ilot riant et pur de la passion , se berçant aux premières harmonies du cœur qui s'éveille, cl cela, selon le vieil emblème mythologique, les yeux fermés pour ne pas voir I horhon.
Ces trois mois d'insouciance de tout avenir furent néanmoins délicieux, et j’ai toujours plaisir à me rappeler les moindres détails de ces heureux moments.
Peu de temps après l’arrivée de madame de Verteuil cl de sa fille à Sei val, je demandai un jour a Hélène de monter à cheval , comme son amie, qui, pour sa santé, te livrait à cet exercice. J’avais fait venir d'Angleterre deux poneys fort doux, car Hélène était extrêmement peureuse. Avant que de la décider à tenter avec mademoiselle de Verteuil et mol quelques excursions hors du jiarc , il me fallut, pour habituer ma cousine a vaincre ses premières frayeurs , la promener longuement au pas, moi à pied auprès a elle .
Rien de plus charmant que ces petits effrois de chaque minute qui venaient colorer la douce pâleur de son lteau visage, dont la (tarlic supérieure, abritée du .soleil par un large chapeau de paille, demeurait dans le clair-obscur le plus transparent et le plus doré, tandis que sa bouche purpurine et son joli menton brillaient vivement éclairés, hile était toujours vêtue de robes blanches, avec de larges ceintures de moire grise, qui marquaient sa taille si flexible et si mince, qu elle ondulait courbée, comme un roseau sous la brise, à charpie pas de sou poney d'Ecosse tout noir, dont la longue crinière et b longue queue flottaient au vent.
■le tenais la bride, et Hélène, au moindre mouvement du petit Ubk, se hâtait d'appuyer avec craiulo sa main sur mon épaule : terreur qui excitait les naïves railleries de mademoiselle de Verteuil, qui, bcaiteoup plus iutrépide que son amie, bous bissait souvent seuls , en parlant rapidement pour encourager Hélène.
Ces promenades se faisaient habituelle ment dans une immense allée de chênes touffus et partout gazomtéc, Tant que mademoiselle de Ver- Icuil restait avec nous, j’étais gai, causant, et Hélène, toujours rêveuse, semblait néanmoins s’animer un peu; mais des que Sophie nous almndonnajt, nous tombions dans d'interminables silences «ont j’avais bien honte, et qui pourtant me semblaient délicieux.
Depuis quelque temps j’avais écrit à Londres à un de mes amis de m'envoyer des chevaux choisis , quelques gens d'attelage cl plusieurs voilures, mon deuil étant près de finir.
L’arrivée de ces équipages fil une sorte de petite fête à Serval : je l'avais tenue secrète, et je me souviens de la joie enfantine et naïve d'Hélène , lorsqu'un beau soir d'août , ayant désiré sc promener dans b forêt, au lieu ae voir arriver devant le |n*rron une de nos voitures ordinaires, elle vil une charmante calèche à quatre chevaux noirs, menée en d’Aumont par deux petits postillons anglais, vêtus de vestes de slofgris perlé.
Llle y monta avec sa mère cl son .voie. Je les accompagnai à cheval
dans cette magnifique forêt, et nous revînmes au pas au château par un lteau clair de lune, qui rayonnait de b manière la piu> pittoresque dans les sombres et immenses allées de nos grands bois.
A propos de cette promenade, je dirai que je n’ai jamais rencontré de femme à qui le luxe allât mieux qu'à Hélène, ou plutôt qui donnât meilletir air au luxe: il y avait en clic tint* grandeur, une grâce si involontaire et si enchanteresse, qu’il était impossible de ne pas se b représenter toujours entourée des miracles du goût le plus pur et le plus parbit.
Aussi, sans être remarquablement belle, Hélène eût été sans doute de ce très-petit nombre de femmes dont on ne songe jamais â admirer b toilette, b voilure ou l'hôtel, de quelque exquise et suprême élégance que tout cela soit : leur seule présence harmonisant et s'assimilant , pour ainsi dire, toutes tes merveilles. Tant de gens sont les enseignes, les accessoires ou les contrastes de leur luxe ! et si peu savent lui donner ce rare qt adorable reflet, peut-être comparable aux rayons du Soleil, qui seul peut embellir encore les plus hautes magnificences !
Un jour, au retour de cette promenade et en attendant le thé, Hélène demanda de rester dans le salon sans lumière et de faire ouvrir les fenêtres, afin que la lune pût y jeter sa douce clarté; sa mère y consentit.
Rien n'était plu*» mélancolique que celte vaste pièce ainsi éclairée ; aussi la conversation, d’abord assez animée, tomba peu à pr-u.
Ma taule avait parlé de mon père ; ce souvenir nous attrista tout différemment : â elle , il rappela un frère aimé ; à madame de Verteuil , le sort funeste qui peut-être menaçait sa fille ; et â moi , de nouveau, mon coupable oubli.
Bientôt nous gardâmes tous le silence , j’étais assis à côté d'Hélène, ma tête dans mes mains. Je ne sais pourquoi je me reprochai presque ce luxe que je déploya» déjà; j’éprouvais un remords puéril eu songeant qu'au lieu de faire notre promenade habituelle dans b voilure sombre et ancienne qui avait appartenu à mou père, et menée par des gens qui avaient été â lui, je m’étais servi d’une voilure leste, élégante, conduite jrar des domestique* étrangers. Encore une fois, rien de plus puéril sans doute ; aussi, jette comprends pas pourquoi cela m'affecta péuibleniciit.
Après quelque temps de réfiexious, je laissai retomber ma main sur l'appui de mon fauteuil : j'y ir< nvai la main d'Hélèue, je rougis beaucoup, et mon cœur se séria étrangement; lorsque Hélène sentit ma main, b sienne devint froide presque subitement, comme si tout son sang eût reflué vers son cœur ; je u 'osais ni retirer ma main, ni presser la sienne; aussi je b sentis peu â peu se réchauffer, et bientôt devenir brûlante.... Aux tressaillements nerveux de son bras charmant i'aurais pu compter les lialtcmenls précipités de son sein... Je me scuta» faillie, et j’éprouvais une impression à b fois ineffable et triste.
0 sérénité candide des premières émotions , qui vous remplacera jamais ! 0 source si pure à sa naissance ! que sa fraîcheur est délicieuse, lorsqu'elle murmure paisible, craintive et ignorée, sous quelques touffes de verdure ; mais, hélas ! combien clic perd de son c-harinc le plus attrayant alors qu'elle baigne et reflété indifféremment toutes les rives, dont les débris souillent à jamais le courant de scs eaux troublées ! . .
J'aimais Hélène avec passion, avec idolâtrie, et pourtant je n’avais pas encore osé lui faire l'aveu de ma tendresse.
Un jour, nous nous promenions avec mademoiselle de Verteuil, qui avait été au couvent avec llélèuc. Je ne sais à quel propos on vint à parler de fêles et d'anniversaires ; tout â coup mademoiselle Sophie de Verteuil se mit â dire étourdiment à son amie, en me regardant : — -Te souviens- tu, Hélène, de uos transes de petites filles quand tu fêtais sa fête ?
Hélène rougit beaucoup, fit un mouvement de dépit, et répondit brusquement à son amie : Je ne vous comprends pas. — La pauvre eiibul sc tut, et nous rentrâmes tous trois fort tristes.
Le lendemain , rencontrant mademoiselle de Verteuil dans b bibliothèque. je voulus savoir d’elle le sens do ces mots qui, la veille, avaient parti faire tant d'impression sur Hélène. Après de longues hésitations, elle finit par m'avouer qu’au couvent, chaque année, Hélène célébrait ma fête avec une solennité enfantine ; les préparatifs se bornaient â acheter un gros bouquet de fleurs qu elle nouait avec un beau ruban, sur lequel elle avait mystérieusement brodé les initiales de mon nom; et puis elle allait poser ee bouquet sur un vase de marbre qui gisait mutilé dans uo coin retiré du jardin du couvent, et passait scs heures de réeréalious en prières devant ce bouquet, demandant â Dieu un heureux voyage pour moi.
Mademoisrlle de Verteuil ne tarissait pas sur les terreurs d’Hélène, alors qu'elle craignait d’être surprise on brodant le ruban, et de ses mille tentatives souvent inutiles pour se procurer un beau bouquet.
Que sais-je? tous ces enfantillages me furent contés si naïvement par mademoiselle de Verteuil, que je fus ému de surprise et touché jusqu'aux larmes : car avant départir pour mon voyage, pendant quelques séjours qu'llélcoc était venue faire à Servait je ne l'avais jamais considérée que comme un eu tint.
Depuis le soir où j'avais par hasard rencontré sa main sous b miorw, Hélène semblait m’éviter; sa taciturnilé habituelle augmentait;
ARTHUR
son caractère, jusque-là doux et égal, devenait brusque : elle restait souvent des heures enfermée chez elle, ses volets fermés, dans l’obscurité la plus complète.
; Je souffrais moi-même beaucoup; j'étais inquiet, préoccupé; il nie aflnbfei! qu’un aveu de ma part aurait dil rendre llclène au calme et att.Jtonbeur ; mais une invincible timidité retenait cet aveu sur mes
livres.
Un soir pourtant, qu’Héiène était moins abattue et moins triste que de coutume, je l'accompagnai dans sa promenade à cheval; je me promût d’avoir le courage de lui avouer mon amour, mais seulement lorsque nous serions dans l'immense allée de chênes dont j'ai parle..... Nous y arrivâmes Mon cœur battait horriblement...., mais je n'osai
Honteux et dépite, je pris une résolution nouvelle, et je me désign.ii à moi-même un temple de marbre qui divisait l'allée, comme le point où je devais tenter un nouvel effort. Arrivé là, ma vue se troubla, mon cœur se serra, je uc sus que dire d'une voix étouffée : Hélène!... puis je restai muet.
EHe tourna vers moi scs grands yeux humides et brillants à la fois : elle me parut 'plus pâle que d’habitude ; son sein était agité; elle semblait m’interroger de son regard pénétrant, et vouloir lire au fond de mon cœur...
— O llclène! repris-je encore, et je ne sais quel stupide et insurmontable timidité m'empêcha de dire un mot de plus...
Alors die, avec une expression de douleur et presque de désespoir te je n’oublierai de ma vie, s’écria : — Allez! vous n’aimerez jamais ... Vous serez toujours malheureux !...
Pois, comme épouvantée de ces paroles, donnaut un coup de hous- Sine à sou poney, elle partit au galop. Immobile, je la regardais s’en aller, lorsque je m’aperçus qu’elle arrivait avec rapidité sur une
ière qui fermait l’entrée de l'allée : je frémis; mais elle, si peureuse
ordinairement, laissa franchir cet obstacle à son cheval, et jo la perdis bientôt de vue dans la profondeur des bois.
Resté seul, ces mots d llélènc, dits avec tant d’amertume : — Allez! vous n’aimerez jamais rien. Yons serez toujours malheureux! me causèrent une sensation étrange ; je compris que c'était presque un aveu que mon silence.
Puis enfin, pensant à son trouble, à ses réticences, je ne doutai plus qu elle ne m'aimât; et cette espèce d'aveu de sa part me ravit si profondément, que je restai longtemps hre de joie à me promener çi et là comme un insensé, sans pensées fixes, sans projets, mais heureux — oh! profondément... heureux d’un bonheur ineffable mêlé d’un radieux orgueil.
Enfin, La nuit venue, je retournai au château. En entrant dans le salai, j’y vis Hélène : son teint était animé, ses yeux brillaient d'un singulier éclat; assise au piano, elle jouait lentement, et de b manière b phi expressive, b dernière peusée de Weber, cette phrase musicale a une mélodie si suave et si mélancolique.
Lorsque Hélène me vit, elle me dit Avouez que je vous ai fait bien peur, n'cst-ce pas? Et, sans attendre ma réponse, quittant le morceau qu'elle jouait, comme s’il avait dû trahir la tristesse aes pensées de son ccpur, elle sc mit â exécuter une valse très-rapide et très-gaie qu’elle accompagna çà et là de sa voix, qui me parut vibrer d'une bçoo extraordinaire...
Sa mère et mademoiselle de Verteuil se regardèrent et semblaient aussi stupéfaites que moi de ce brusque accès de gaieté, si opposée au caractère habituel d’Hélène, qui continuait déjouer valse sur valse avec b joie d'un enfant.
Je ne sais pourquoi cette allégresse si peu naturelle me fit mal, tant elle paraissait nerveuse et folle. En effet, au bout d’une demi-heure de celle sorte de spasme, Hélène pàlii tout à coup et s’évanouit.
Huit jours après celte scène, Hélène savait mon amour et m’avait avoué le sien.