‹ Œuvres illustrees d'Eugene Sue Arthur journal d'un inconnuChapitre 40 sur 59 · CHAPITRE XLIV · texte numérisé non relu

CHAPITRE XLIV

Comparai»».

Khio«, octobre 18. .

J'ai repris le costume européen, dont je m'étais si paresseusement déshabitué, et je suis allé à bord de la frégate l'Alexina rendre visite à ni.» Lime de Ferseu et à sou mari.

Madame de Ferseu est moins jeune que je ne l'avais cru d'abord, clic dut avoir de trente à trente-trois ans. Scs cheveux sont très-uoirs, ses yeux très-bleus, sa peau très-bbuclic, sa main et son pied sont charmains, sa physionomie est vive et expressive : elle m'a semblé avoir fM Mucoup d'inattendu dans l'esprit, de la malice, niais, je crois, point de méchanceté.

Ce qui m’a paru surtout pr^ominer en clic, c’est la prétention de connaître à merveille la politique de I Europe.

Il in a été imposible de juger si celle prétention était fondée, car je

suis d'une ignorance complète sur ces questions : et je l'ai très-uaivenient avoue à madame de Ferscn, qui en a beaucoup ri sans pourtant vouloir absolument y croire.

M. de Ferscn est un homme d'esprit fin, agréable et cultivé. Sans doute comme distraction à scs hautes fonctions diplomatiques , il s’est particulièrement adonné à l'élude de b petite littérature française; goût bizarre qu'il partage d'ailleurs avec le doyen des diplomates de FEurope, M . le prince de Melternich.

Je suis resté confondu de la mémoire de M. de Fersen, en l'entendant me citer, avec la fidélité d'un catalogue , les titres des vaudevilles les lus inconnus, et m'en réciter des passages et des couplets entiers ; car

avait aussi été possédé de la manie de jouer la comédie.

Je suis malheureusement aussi ignorant en vaudevilles qu'en politique; je n'ai donc pas pu apprécier le savoir de M. de Fcrseo dans celte spécialité.

U prince n’exprtraait qu’un voeu, celui d’arriver à Paris, pour pouvoir admirer les grands acteurs des petits théâtres, à la fois ses héros et scs rivaux.

M. et madame de Ferseu avaient les formes les plus parfaites, et semblaient en tout nés pour le grand état qu'ils tenaient daus le monde.

A une extrême dignité naturelle ils joiguaient celte affabilité charmante, cette gaieté cordiale et spirituelle qu’on rencontre souvent chez les personnes distinguées de b haute aristocratie russe. — Car ce serait eul-êtrc là seulement qu'ou retrouverait maintenant les traditions de élégante vivacité de l'esprit français au dix-hoilicmt* siècle

Je suis allé aujourd hui a bord de b frégate, j’y ai passé une soiréo charmante.

Nous étions peu de moude, madame de Ferscn, son mari, le capibinc de l' A ’txina, jeune officier fort remarquable, du Pluvier et moi.

Du Pluvier s'était fait attacher à l'ambassade français! 1 ! à Constantinople. Mais bientôt, ennuyé de ces fonctions, il avait demandé à revenir en Frauce, cl profilait de l'occasion de b frégate russe qui allait à Toulon.

Il y avait si longtemps que je m'étais trouvé dans le monde, que celle soirée eut pour moi tout l'aurait, tout le piquant de b nouveauté.

J'ai beaucoup étudié madame de Ferscn... elle a tracé cinq ou six portraits, entre autres celui de l'ambassadeur anglais à Constantinople, avec une verve, une malice, une sûreté de trait incroyables.

Je n’ai jamais connu l'honorable sir***; mais sa physionomie reste désormais ineffaçable dans ma mémoire. Je croyais que rien n était plus Insupportable qu’une femme qui parlait politique; je suis en partie revenu de mes préventions en écoutant madame de Ferseu. Sa politique n’est pas nuageuse, abstraite ; quelquefois die explique les événements les plus graves par le jeu des passions humaines, par !e ressort des intérêts privés, et, remontant des effets aux causes, die arrive ainsi des infiniment grands aux infiniment petits, et 0 naît de ce contraste des effets très-piquants et très-inattendus.

Ces théories sont trop de mon goût pour que je ne les juge pas sans doute avec une extrême partialité ; pourtant, je ne crois pas me tromper en considérant madame de Ferscn comme une femme d'une intelligence très-éminente.

Le prince ayant été chargé de nombreuses missions dans les divers Etals de l'Europe, cl sa femme s'ébot ainsi trouvée en relations avec les gens les plus distingués de chaque nation, rien u'ébit plus curieux que sou entretien, où elle passait en revue ces figures si variées avec une finesse charmante. Sa toilette était délicieuse, et, ce qui me ravit, d'une élégance toute française ; car madame de Fersen devait faire venir scs moues de Paris.

Aussi, fut-ce avec uu plaisir inouï que je vis les longues tresses noires et lisses de ses beaux cheveux, a demi cachées par les barbes d’un char niant bonnet de blonde , orné d’une branche de géranium rouge. Elle portail une robe bbuebe de mousseline des Indes, de la plus adorable fraîcheur, cl ses petits pieds ébient chaussés de souliers de satin noir à cothurnes...

Tout cch était presaue nouveau pour moi , et me fil trouver affreux , horribles, les ycllcks de couleurs tranchantes et les fez brodés des filles grecques, dont le clinquant me rappelait alors terriblement les danseuses de corde .

Je ne sais ri je dois me réjouir ou m’effrayer de ce que j’éprouve

C'est d’abord un soudain dégoût pour b vie que je mène ici depuis plus d'une année...

Quand Je compare mes grossiers plaisirs ou mes rêveries solibires à b conversation que je vieus d'avoir avec rette femme belle, jeune, spirituelle, à cct échange de pensées fines et gracieuses, à ce besoin de déguiser avec adresse tout ce qui pourrait choquer b délicatesse...

Quand je compare enfin ma vie de satrape indolent qui ordonne et à (lui l’on obéit, à cette charmante nécessité de plaire, à cette coquetterie, à cette recherche de langage et de manières mie vous impose toujours une femme comme madame de Fersen, lors même qu’on ne songe pas à s’occuper d'elle...

Quand je compare enfin le présent au passé... je m'étonne d’avoir pu si longtemps vivre ainsi que j r ai vécu.

J’ai pourtant vécu bien heureux â Kbios jiendanl dix-huit mois ! Si l’avenir s’offre soi» un aspect que je crois plus séduisant... il ne but pas flétrir des jours que je regretterai peut-être...

ARTHUR

Enfin, je me trouve dans une perplexité étrauge... Que faire? Si je dois rester ici avec des regrets, si la vie que je mènerai désormais à Klùos doit m'être posante, autant mu résoudre à l'instant à quitter Me... N. de Fcnen m'a fort obligeamment proposé de me prendre avec lui pour retourner en France...

Je ne sais que faire.... je verrai.... D'ailleurs, du Pluvier vient demain déjeuner avec moi ; je compte l'interroger sur madame de Fersen.

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