‹ Œuvres illustrees d'Eugene Sue Arthur journal d'un inconnuChapitre 7 sur 59 · CHAPITRE VIII · texte numérisé non relu

CHAPITRE VIII

Le portrait.

Il était nuit ; la himicre des bougies éclairait entièrement le portrait. Je ne sais pourquoi, malgré b joie que la décision que je venais de prendre au sujet (l’Hélène faisait rayonner en moi ; je ne sais pourquoi je me sentis soudainement attristé en contemplant l'austère figure de mon p(Te : jamais son caractère triste et sévère ne m’avait paru plus imposant... Le front vaste et dégarni était proéminent , l orbile profonde, et les yeux, abrités par des sourcils épais et gris, semblaient ni interroger avec une fixité perçante: les pommettes étaient saillantes, les joues creuses, la bouche sévère et hautaine ; enfin, b couleur sombre des vêlements sc confondant avec le fond du tableau, je ne voyais que cette pâle figure qui, seule, éclatait de lumière dans l'obscurité.

Je m'agenouillai, et je méditai longtemps.

Lorsque je relevai b tête une <J*osc bien naturelle en soi m'épouvanta

ARTHUR

si fort, que je frissonnai involontairement : il me sembla voir, ou plutôt te vis comme uuc larme brillante rouler sur les joues du portrait, puis «Ve tomba froide sur ma main, que j'appuyais au cadre...

' Je oc puis exprimer ma première épouvante, car je restai quelques minutes presque sans réflexion.

Puis, surmontant celle terreur puérile, je m’approchai, et je vis alors que l’humidité et la chaleur combinées avaient, seules, produit ce suintement sur la toile, renfermée depuis longtemps. Je souris tristement de ma frayeur; mais l'impression avait été vive et forte, et je ue pus échapper à mon ressentiment.

Plus calme, je m’assis devant ce portrait.

Peu à peu, mes longues conversations avec mon père me revinrent à la pensée, ainsi que ses maximes désolantes, ses doutes sur la vérité ou la dorée des affections. Autant j'avais senti mon cœur se dilater naguère, autant il se resserrait alors avec angoisse : le souvenir de mon indifférence. de mon oubli pour sa mémoire, m'indignait contre moi-méme: mais, voulaut sortir de oc cercle de pensées amures, je me mis pour ainsi dire & consulter mentalement mon pore sur la résolution que je venais de prendre d'épouser Uélène.

Tout en songeant à cet avenir qui me semblait riant et beau, j’attachais mes yeux sur ce pâle cl muet visage, auquel je demanda» follement d'approuver les pensées qui m'agitaient ; mais sou impassible et triste demi-sourire de dédain me glaçait...

J’aime Hélène du plus profond amour, disais-je en étendant les mains vers lui... Cette impression ne me trompe pas?.., U résolution noble et généreuse que j'ai prise doit assurer mou bonheur et relui d’Hélène. . tl’çxt-ce pas, mon père?..,

I Et, avide, j'épiais ces traits immobiles... car, je le répète, dans ce mor ment d’hallucination, il me semblait qu'ils auraient dû faire un sigue . d’adhesion.

Mais le front blanc et ridé ne sourcilla pas ; puis il me sembla entendre au fond des replis les plus cachés de mon cœur la voix brève de mon

f ère qui me répondait : — Vous m’aimiez aussi du plus profond amour; ai bit pour vous plus qu'Hélèue, ie vous ai donné la vie et la fortune... et c'est au milieu des jouissances de cette fortune que vous m'avez oublié ! Pauvre enfant !

Epouvanté , je continuai : — Mais Uélène m’aime profondément , n'est-ce pas, mon père ?

Et, regardant la ligure toujours immobile dont le silence me faisait peur, je reprenais avec angoisse : — Mais elle ne m'aime donc pas, ou bleu je roc trompe sur le sentiment que je crois éprouver pour elle, puisque vous me regardez ainsi, ô mon père !

« Ne vous ai-je pas dit de vous délier des adorations que vous susci- « ternit votre fortune, et de souder profondément les apparences? ■ Mais, Dieu du ciel ! quelle arrière-pensée peut-dlc avoir? elle, jeune fille si noble et si candide ? elle qui vous aimait comme un père, et moi comme un frère? Ne s'est-elle pas livrée confiante à mon amour, insouciante de tout le reste et absoriiée par lui ? N'a-t-cllc pas exposé indifféremment aux calomnies du inoude sa réputation, son unique trésor?

Ifélasf pardon, 6 mon père! car c’est peut-être un misérable et sordide instinct qui m’a répondu à votre place: sans doute, rougissant de ma bassesse, j’ai voulu attribuer à votre influence celte iuferaale pensée , le premier doute qui soit venu pour jamais troubler le flot riant et pur de mes croyances; pardon, mon père, eacorc une fois pardon, si dans le moment où, dévoré d’angoisse, je vous demandais « quelle arrière-pensée il pouvait y avoir à l'amour d’Hélène, » mon égoïsme brutal n>'a répondu : « Vom ronruxE, car Hlllse est rame !!!... »

Depuis ce jour fatal, incessamment sous le coup d’uue idée fixe et dévorante, incessamment torturé parle doute! cette arme à deux tranchants qui blesse aussi cruellement celui qui frappe que celui qui est frappé, j’ai opiniâtrement cherché, rt, nour mon malheur, cru trouver bien souvent les arrière-pensées les plus infâmes sous l'apparence des plus naïves inspirations, les projets les plus odieux sous les plus soudains et les plus généreux dévouements; j'ai bien souvent enfin, avec une sécheresse désolante, tué d'un mot les plus tendres et les plus suaves élans ; mais jamais, mon Dieu, jamais je n’oublierai le douloureux brisement qui me déchira, lorsque le scepticisme arracha de mou cœur cette sainte et première croyance.

De ce moment, ou eût dit qu'un crêpe funèbre enveloppait tout à mes yeux ; la figure d’Hélène si candide et si pure ne me parut ptus que fausse cl cupide... La trame la plus noire sembla se dérouler à ma vue : l’insouciance de ma tante me parut bassement calculée ; cette lettre enfin qui l'avertissait des bruits qui couraient dam le monde me semhfa supposée : alors, avec un orgueil cruel, je m'applaudis d'avoir deviné ci de pouvoir déjouer cette ligue honteuse laite contre moi, qu’on prenait pour dupe.

l'ar une inexplicable et subite réaction, tout mon amour se changea en haine et en mépris ; te* tdm tendres épanchements me parurent igno

blcmcnl simulés. 0 honte! ô misère! jusqu'au souvenir de celte affeetiou enfantine qu'llélcue m'avait dit éprouver an couvent, mon doute exécrable le flétrit; j’osai accuser en moi madame de Verteuil et sa fille d'être complices d'Ilélene et de sa mère, et d’avoir imaginé cet épisode pour m’aveugler plus sûrement.

Sans doute, la supposition d’une si liasse tromperie était odieuse et stupide ; il était au.vsi afùeux qu'incroyable de douter ainsi, à vingt-trois a us à peine... quand dans la vie rieu d amèrement expérimenté jusque-là, quand aucune déception passée n'avait pu autoriser un pareil scepticisme!...

Triste avantage, hélas! car on ne peut nier du moins que, cuirassé d'un doute si incarné, et armé d’uue défiance si sagace, on ne puisse impunément braver les faux-seiuhlanls et les tromperies du monde... Mais de même que le corselet d'acier qui vous défend de l'épée ennemie vous rend aussi impénétrable à b douce chaleur d’une main amie ; de même le scepticisme, cette armure de fer, froide et polie, vous garantit des perfidies du fourbi', mais vous rend, hélas! impénétrable à l'inefTable croyance d'une affection véritable.

Puisque maintenant j’analyse et je creuse les influences, les instincts, ou l’organisation naturelle, qui firent germer et développèrent en moi le doute, qui sera désormais le centre autour duquel graviteront toutes mes pensées, dans quelque position, apparemment indubitable, que je me trouve, je me souviens que mon père me disait parfois : « C’est avec contentement que je vous vois dcliaut de vous-même... quand on se défie de soi, on se défie des autres, et c’est là une grande sagesse. »

Puis, par un singulier et étrange contraste, ma mère, aveuglée par l'orgueil maternel, sorte d’égolsmc sublime, qui est citez les femmes ce que la personnalité est chez les hommes, ma mère, aptès avoir souvent et vainement tenté de m'exalter à mes propies yeux, me disait tristement : « Mon pauvre et cher enfant, je suis désespérée de le voir si défiant de toi : à force de ne pas croire eu loi, tu ne croiras jamais aux autres, et c’est là un terrible malheur. »

Or, je suis certain que celte défiance iiMirmontable de moi-méme fut pour beaucoup dans les doutes qui m'accablèrent; ne pensant pas inspirer les sentiments qu'on me disait éprouver pour moi, ils me semblaient alors faux et exagérés; et, n'y croyant pas, je leur cherchais nécessairement un motif d'intérêt ou de duplicité.

Ce qui me confirme assez dans cette opinion , c'est que je n'ai jamais rencontré de plus indomptables, de plus imperturbables croyevn (si ce néologisme peut s'employer) que parmi les sots et les fats .. le manque d'intelligence des sots les empêchant de pouvoir observer, réfléchir et comparer ; le suprême et excessif amour-propre des 0 ts lie leur permettant pas d’admettre le moindre doute sur leur mérit*; et les certains et prodigieux effets qu'il doit produire

Pour revenir à mes projets d'union avec Hélène, ils furent, de ce jour et de ce doute, à jamais renversés.

Je passai une longue et douloureuse nuit.

Le lendemaiu, j’eus b faiblesse d’éviter ma tante et Hélène ; je montai ;i cheval de grand matin, et j 'a liai passer ma journée dans une de tues fermes.

Le soir, je revins fort tard, et, prétextant une excessive fatigue, je nu parus pas au salon.

En rentrant chez moi, je vis sur b table de mon cabinet ces mots au crayon, écrits de b nuin d'Hélène, dans un livre qu'elle m'avait renvoyé sous enveloppe : « Ma mère m'a tout dit... Je serai demain matin à neuf

heures dans le pavillon de b pyramide Vous y viendrez Ab ! que

vous avez dû souffrir ! a

(lien que cette eutrevue me fût pénible cl odieuse daus les dispositions où je me trouvais, ne pouvant l'éviter, je m’y résolus donc.

CUAPITRB IX.

Le pavillon.

Le pavillon dans lequel je devais rencontrer Hélène était situé au fond du parc; pour y arriver, il fallait traverser de fougues cl tristes allées semées de feuilles mortes. Le hrouilbrd du matin tombait si lourd et si épais qu’à peine on voyait à dix pas, bien qu'il fût neuf heures. Les réflexions de la nuit m'avaient encore affermi dans mou doute et dans ma décision; une fois cet odieux point de départ admis, qu'Hélèue était guidée par une arriere-pensée cupide, il ne mu devenait malheureusement que trop facile d'interpréter misérablement toutes scs démarches; ainsi cette sorte d’aveu, presque involontaire, qu elle m’avait fait, ce chaste cri d’amour sorti d un cœur depuis longtemps épris peut-être, ne fut plus à me» yeux qu'une avance honteusement calculée,

ARTHUR

Que dirai-je ! en me reudaul à ce pavillon, mes idées cLttcul un affreux mé lance d'égoïsme, d'amour-propre froissé, de résolution cruelle, el aussi de regrets déchirants d'avoir déjà perdu ccttc illusion si chère, de n'avoir pas même un jour pour me consoler cl rasséréner ma pensée... lu souvenir d’un premier amour, pur et désintéressé...

l’ne chose à la fois horrible et ridicule à avouer, c’est qu’il ne me vint pas une minute à la pensée que je pouvais me tromper grossièrement ; qu’en admettant même la possibilité des apparences du mal, il fallait aussi admettre la possibilité du bien ; qu’après tout, à part même le caractère et la noblesse des sentiments que j’avais reconnus à Hélène, mille circonstances, mille particularités pouvaient faire que son amour fût candide et vrai ; cl puis enfin, ma fortune étant inhérente à moi, Hélène n’élait-clle pas obligée de m'aimer riche, puisque je me trouvais riche ?

Mais non, cette idée fixe et d’une brutalité presque féroce me dominait tellement, qoe je ne songeais pas à chercher une seule excuse en faveur de celle dont je doutais si cruellement.

De lougues années se sont passées depuis, et aujourd'hui que j'examine ma conduite d'alors avec désintéressement, j’ai du moins la triste consolalîou de m’assurer que je ne tâchais pas à m’autoriser de cette foi aveugle au mal que je supposais, afin d'éluder l'accomplissement d'un devoir; car, bien que les bruits que j’ai dits fussent de tous points calomnieux, aux yeux du monde ils avaient les dehors absolus de la réalité, et la dangereuse imprudence de ma conduite les avait malheureusement accrédités : je devais donc à Hélène la réparation que mou premier mouvement m'avait porté à lui offrir; clic était ma parente, elle avait été une seconde fille pour mon père, je lui avais reconnu les plus excellentes qualités, et j'avais eu la conviction de devenir le plus heureux des hommes en lépous^pt. Mais, je le répète, ma conduite cruelle envers die ne fut pas dictée par un de ces instincts sordides qu'on ne s'avoue pas, mais qui vous font agir presque à votre insu... Plus lard, peut-être, je me fusse ainsi trompé moi-même à dessein; mais alors jetais pour cela trop jeune, trop confiant dans mon incrédulité... et je me rappelle parfaitement que ce qui me causait l'angoisse la plus cuisante, même avant le dépit de me croire dupe, était le regret désespérant de n’avoir pn inspirer à Hélène un amour véritable.

Enfin, j'arrivai dans le pavillon. Lorsque j’y entrai, Hélène m'attendait, assise près de la porte ; elle était enveloppée dans un manteau noir et tremblait de froid. Quand elle me vit, elle se leva, et s’écria avec un indicible accent de douleur eu me tendant les mains : — Enfin, vous voilà ! Ab ! que nous avons souffert depuis deux jours !

Puis, sans doute frappée de l'expression dure et sèche de mes traits, elle ajouta : — Mon Dieu! qu’avez-vous, Arthur? vous m'effrayez!

Alors, avec *etle cruauté sotte et railleuse qui est le fait des enfants ou des gens heureux et égoïstes qui n ont jamais souffert, prenant un air insouciant et léger, et lui baisant b main, je répondis : — Comment, je vous effraye ! Ce n’est pourtant pas là l’impression que je comptais vous faire éprouver dans un aussi charmant rendez-vous !

L’air ironique avec lequel je prononçai ces mots était si éloigné de mes façons habituelles qu’liélène, ouvrant ses grands yeux étonnés, ue me comprit pas ; aussi, après uq moment de silence, elle ajouta en soupirant : — Arthur, ma mère m’a tout dit.

— Eh bien! lui répondis-je avec indifférence... Puis, fermant le collet de son manteau, j’ajoutai ; — Prenez garde, le brouillard est humide cl pénétrant... vous pourriez avoir Froid.

La pauvre enfant croyait rever : — Comment! Eh bien ! reprit-elle en joignant les mains avec stupéfaction, vous ne trouvez pas cela horrible, infâme?

— Qu'importe? puisque cela est faux, repris-je sans sourciller.

— Qu’importe!... Comment! il n’importe pas qoe ceUe qui portera votre nom soit déshonorée avant d’étre votre femme?

A ces mots d’Hélène, qui me parurent le comble de l’effronterie et b preuve flagrante de la vérité do mes soupçons, un incroyable besoin de vengeance me souleva le cœur, tous mes scrupules disparurent, et aujourd'hui je bénis le hasard qui a retenu sur mes lèvres les horribles mots qui me vinrent à l'esprit. Heureusement pour moi, je voulus être ironique, et je me contins.

— Hélène, lui dis-je, notre conversation doit être grave et sérieuse : veuillez m’écouter. Vous qui êtes b candeur, la franchise et le désintéressement personnifiés, ajoutai-je avec un accent de misérable insolence qui ne put 1a frapper, tant sa conscience b mettait an-dessus de tout soupçon, répondez-moi, je vous prie, avec une entière loyauté : notre avenir à tons deux en dépend.

Scion cet Instinct du cœur qui trompe rarement, Hélène pressentit quelque perfidie, car elle s'écria avec angoisse : — Tenez, Arthur, il se passe eu vous quelque chose d’extraordinaire ; je ne vous ai jamais vu cet aspect glacial ci dur; vous me faites peur ! Au nom du ciel, que vous ai-je rail?

— Vous ne m’avez rien fait ; mais puisque vous porterez mon nom, puisque vous serez ma femme, et je vous sais un gré infini de celle confiance dans l'avenir, qui nous fait honneur à tous deux, continuai-je avec un sourire qui l'effrayait, 3 but que tous répondiez à mes do-

UtgdM.

— l>e quel air, mon Dieu, vous me dites cela, Arthur! Je ne comprends pas... qu'est-ce que cela signifie?... à quoi but-il que je réponde?

— Hélène, lorsque b première fois ma présence ou mon avenir vous a impressionnée, lorsqu'enfin vous m’avez aimé, quel a été votre but ?

— Mon but!... quel but? encore une fols je ne vous comprends pas. dit-elle en secouant b tête; puis clic ajouta, confondue d’étonnement : — Tenez, Arthur, vous me torturez à coups d’épingle ; au nom de votre mère, expliquez-vous franchement; que voulez-vous de moi? que signifient toutes ces questions ?

— Eli bien! tenez, je vais vous égaler en franchise, en grandeur et en pureté de vues; je vins, comme vous, me laisser aller à toute b soudaineté de mes impressions, sans b moindre arrière-pensée, sans le moindre calcul; el comme il est hors de doute que vous serez ma femme, et qu’à celte heure charmante nous pouvons, nous devons tout nous confier, je vous dirai comment et pourquoi je vous ai aimée, mais avant j'exige de vous b même confidence... Cela va être un mutuel échange d’aveux généreux et leudres dont mon pauvre cœur se fait une joie extrême, ne trouvez-vous pas? dis-je avec cet air ironique, froid et cruel nui faisait un mal horrible à b malheureuse enfant, bien qu’elle ne pût deviner les misérables allusions doul je flétrissais sou pur et noble amour.

Maintenant que je réfléchis de sang-froid à cette scène, j’ai peur songer à ce que devait souffrir Hélène en m’entendant ainsi lui parier pour b première fois; je b vois encore nàle, tremblante de froid et d'inquiétude au milieu de ce pavillon meublé de bois rustique dont les fenêtres ouvertes bissaient voir un brouilbrd épais; je rougis de bonté en songeant que c'était pour ainsi dire devant un ennemi prévenu, défiant et décidé à tout interpréter méchamment, qu’elle allait, au milieu des larmes, me dévoiler ces tendres et chastes pensées qui précédent l’aveu ; ces trésors ignorés de l’amant qui lui révèlent des joies, des terreurs, des angoisses qu’il ne soupçonne pas, et qu’il a pourtant causées.

Enfin, Hélène, surmontant son agitation, me dit : — Arthur, je ne conçois rien à ce qui se passe en vous ; vous voulez que je vous dise comment je vous ai aimé, ajouta-t-elle les yeux baignés de brmes... cela est bien simple... Mon Dieu! étant enfant, j’entendais ma mère sans cesse parler do vous, de b solitude dans laquelle votre père vous faisait vivre, loin des distractions de votre âge, sans amis, presque tous les jours occupé d’études sérieuses, et presque privé des distractions et des plaisirs de votre Age. La première impression que j’éprouvai, en songeant à vous, fut donc de vous croire malheureux, et de vous plaindre ... car je jugeais de ce qui devait vous manquer par ce que je possédais : j’avais des compagnes que j’aimais; ma mère, toujours bonne et tendre, allait au-devant de mes joies enfantines. Enfin, sans savoir pourquoi, j'avais quelquefois honte dp me trouver si heureuse tandis que vous meniez une vie qui me paraissait si malheureuse et si isolée ; c’est de là, je crois, que naquit chez moi une espèce d'éloignement pour les jeux de mon enfance ; je me les reprochais, jiarce que je vous en savais privé; en un mot, je vous le répète, Arthur, c’est parce que vous me semblicz très à plaindre qu enfant je m’intéressais autant à vous. Plus lard, quand vous partîtes pour vos premiers voyages, ce furent vos dangers, que je m’exagérais saus doute, oui, me faisant trembler pour vous, redoublèrent mon affecliou... Ce Tut alors, comme Sophie vous l’a dit, qu’au couvent j’avais l’enfanlilbgc de fêler votre fête, et que chaque jour je priais Dieu pour votre sûreté... Plus lard encore, lorsque votre pauvre mère mourut... il me sembla que les derniers liens qui restassent à serrer entre nous le fussent par cette horrible perte ; car de ce moment vous me parûtes entièrement isolé, malheureux, et privé de b seule personne en qui vous eussiez jamais eu confiance... Ce lut à cette éfioquc que nous vînmes ici... habiter avec votre père. Ma mère médisait souvent : « que bien que très-bon pour vous... votre pere était froid et sévère...» En effet, il me paraissait si grave, si triste, vous me semblicz toujours si craintif en sa présence et si chagrin, si sombre après les conversations que vous aviez avec lui le matin, que je vous plaignais pins amèrement encore, el que mon amour pour vous s’augmentait de toutes les amères souffrances que je vous supposais. Pourtant, tout en redoutant beaucoup votre père, je ne pouvais m’empêcher de l’aimer ; il souffrait tant !... el puis, en me montrant toujours attentive et prévenante pour lui, je pensais encore vous prouver mon amour... Enfin, Arthur, quand vous avez eu b douleur de le perdre, vous voyant seul an monde, il m'a semblé que désormais mon sort était lié au vôtre, que le destin de toute ma vie avait été el devrait être de vous aimer, de vous rendre heureux, que vous n’aviez plus d’asile enfin que dans mon ctrnr. Vous ne m’aviez jamais dit que vous m'aimiez, mais il me semblait que ceb devait être... que cela ne pouvait être autrement, que ma vocation était de vous consacrer ma vie ; aussi. . . chaque jour j'attendais, confiante, un aveu de votre part; et lorsque, désespérée de ne pas entendre cet aveu, je vous dis malgré moi : « Allez, vous u’aimez rien.. . vous ne serez jamais heureux !... » c’est qu’U me semblait en effet que vous deviez cire toujours malheureux... si vous ne m’aimiez pas.. .moi qui voua aimais tant! moi qui me croyais si utile à votre bonheur!,.. Depuis ce jour, vous m’avez avoué que vous m’aimiez; j’en ai été bien heureuse... bien profondément heureuse : niais ceb ne m’a pas étonnée. Hier, ma mère m’a causé un violent chagrin en me disant toutes ces affreuses calomnies. Ne vous voyant pas, j'ai cru que vous partagiez ma pviuu à

ARTHUR

Voilà tout ce que j’avais à vous dire, Arthur, voilà comme je vous ai aimé, voilà comme je vous aime ; mais, par pitié, ne me tournent» pas ainsi, redevenez ce que vous étiez pour moi!. .. Pourquoi ce changement? encore une fois, que vous ai-je fait?

Pendant qu'llélène s'exprimait avec une simplicité si naive, et sans duale si vraie, ie ne l’avais pas quittée du regard ; au üeu d'être tendrement ému, je l'observais avec la méchante et attentive déGaucc d'un juge hostile et prévenu ; pourtant, quand elle soulevait ses beaux veux doux et limpides sous leurs longues paupières, elle les attachait sur les miens avec une assurance si candide et 6i sereine, qu'il me fallait être aussi aveuglé que je l'étais, pour n'y pas lire l'amour le plus noble et le [dus profond.

Mais, hélas ! quand on est possédé par un doute opiniâtre, tout ce qui tend à le détruire dans votre esprit vous irrite, comme dicté par la perfidie et la fausseté: vous persistez d'autant plus dans votre conviction, que vous vous croiriez dupe eu l'abandonnant : les plus incurables vérités vous semblent alors d'adroits mensonges, et les plus nobles et plus soudaines inspirations autant de pièges froidement tendus. J’agis ainsi, et continuai le triste rôle que je m’étais imposé.

— Cela «I parfaitement et très-adroitement calculé, répondis-jc ; les causes et les effets s'enchaînent et se déduisent à merveille... la fable est même fort vraisemblable... et un plus sot s'y bisserait prendre.

— La fable'.... quelle fable? dit Délaie , qui ne pouvait concevoir mes soupçons.

Mais, sans lui répondre, je continuai : — Puisque vous raisonnez si sagement, comment n'avez- vous pas réfléchi qu'en me permettant de tous témoigner une préférence aussi assidue, vous vous compromettiez ppitti?

— Je n'ai songé à rien, je n'ai réfléchi à rien, puisque je vous aimais ; et pouvais-je d'ailleurs penser que ce que vous faisiez fût mal , puisque j'étars sûre de votre affection?

— Ainsi, vous songiez dès lors à m'épouser?

fBcoe ue parut pas m'avoir entendu, et reprit : — Que dites-vous, Arthur?

— Ainsi , repris-je avec impatience, vous vous croyiez alors assurée que je vous épouserais?

— Mais , roc répondit Hélène de plus en plus étonnée, je ne conçuU pas les questions que vous me faites, Arthur... Réfléchissez doue à ce que vous me dites là.... Dieu du ciel! après nos aveux ! notre amour. .. ai-je donc pu douter de vous... de...? Puis, s'interrompant, elle s'écria :

— Ah! ne vous calomniez pas ainsi!

Cette assurance en elle , ou plutôt cette confiance excessive dans ma loyauté, choqua tellement mon stupide orgueil que j'eus I bnrrible counge d'ajouter, il est vrai lentement et avec uuc angoisse si doulourew, que mes lèvres devinrent sèches cl aiuères en prononçant ces Ml:

— Et dans ces beaux projets d'union, qui ne seront probablement que des projets... vous n'aviez sans doute jamais songé à ma foutoux?

Quand ces terribles paroles furent dites... j’aurais donné ma vie pour les étouffer ; car tant que je les avais seulement pensées, elles n'avaient pas retenti à mon esprit dans toute leur ignoble signification : mais lorsque je m'entendis répondre ainsi tout haut à ces aveux si ingénus, si nobles et si touchants , qu'llélène venait de me faire, elle qui, tout enfin! , ne m'avait aimé que oarec qu elle me croyait malheureux... mais lorsque je pensai à b profonde et incurable blessure que je venais de faire à celte Ame généreuse, d’une fierté si farouche et si outrée, je fus saisi d'un épouvantable et vain remords.

Hélas ! j’eus tout loisir de savourer l'amcrtumc. de mes regrets désespérés, car Hélène fut longtemps à me comprendre... et longtemps à revenir de sa stupeur quanu elle m'eut compris.

Ibis, lorsque je vis poindre sur ce beau visage l'expression de douleur, d'indignation et de mépris écrasant , qui le rendit d un caractère Majestueux et presque meuaçant, je ressentis au cœur un choc si violent que, joignant les mains, je tombai aux genuux d'Hélène eu lui criant :

— Pardon !

Mais elle, toujours assise, les joues empourprées, les yeux étincelants, se pencha vers moi, puis, tenant incs deux mains qu’elle secoua presque avec violence . et attachant sur moi un regard dont je n'oublierai jamais l'implacable dédain, elle répéta lentement :

— J'aurais songé à votre fortune. ,. moi ! ! ! moi Hêi.ese ! ! !

Il y eut dans ces deux mots : uni llxuxz ! un accent de noblesse et de fierté si éclatant qu'éperdu de honte je courbai la tête eu sanglotant.

Alors elle, sans ajouter lin mot, se leva brusquement, et sortit du pavillon d'un pas ferme et sûr.

Je restai anéanti.

Il me sembla que désormais ma destinée était irréparablement vouée m mal et au malheur.

Pourtant je résolus de revoir Hélène.

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