‹ Œuvres illustrees d'Eugene Sue AtarGullChapitre 22 sur 27 · CHAPITRE PREMIER · texte numérisé non relu

CHAPITRE PREMIER

U RDS TlUCIiH.

Il y a dan* mon cœur un levain horrible de cruauté. — Je voudrait que ceux qui ont fait souffrir los autres souffrissent une fois tout ce qu'il* ont f.iil souffrir. Je voudrai» que cette impression fût déchirante, et profonde, et atroce, et irrésistible — Je voudrais qu'elle aaistt l'âme comme un fer ardent: je voudrai» quelle pénétrât dan» I» moelle de* o» comme un plomb fondu; je voudrais qu'elle enveloppât ton» les organes de la vie comme U robe dévorante du ccnlaurel

Csmilbs Koeum. — toi il Rohéms.

Enfin, mon enfant, ce bon serviteur, non content de prodiguer au vieillard le» soins ica plus touchants, le nourrissait de sou pain, ce qui vons prouve qu'on ne doit jamais rudoyer les domestsquea.

ConiH d loto, par an académicien. — Edition rare.

Figurez-vous une de ces noire* et antiques maisons du vieux Paris, située vers le milico de b rue Tlrechane ., — Neur étages, je crois, couleur brune et sale, solives saillantes, fenêtres étroites et sombres, escalier roide, obscur, véritable labyrinthe dans lequel on ne peut se guider qu'au moyen d'une grosse corde à puits, grasse et luisante de vétusté... puis une république d'industrieux prolétaires, allant, venant, courant, moulant, nichant et pullulaut dans ces cellules étagées et entassées audessus les unes des autres comme les cases d’une ruehc à miel.

Et pour pivot, pour ceo're de toutes ces existences de travail et de

brigue, une portière vieille, édentée, hargneuse, bavarde, un de tes types si admirablement mis en relief par notre Henri Mouiller.

| Il était nuit; un homme assez âgé, vêtu de noir, descendait péniblement les hautes marches de l'escalier, étreignant avec force la liicuheu- | reusc corde à puits. La portière, entendant un bruit inusité à reUe heure, où tout dormait dans la maison, ouvrit brusquement le carreau de s<«u antre, cl y passa d'abord son vilain bras jaune armé d'une chandelle fétide, puis sa figure fâcheuse et renfrognée...

• Qui descend là?... répondez donc... c’est des heures indues... — C’est moi, c'est moi... le docteur... » dit une voix de basse-taille.

Ici, le cerbcre quitta son ton aigre et criard pour une espèce de glapissement amical...

a Ab! mon Dieu, c'est vous, monsieur le docteur; mais il fallait m'apeler pour éclairer... Eh bien! comment va-t-il le vieux muet? Il est dur partir celui-là... en a-t-il encore pmir longtemps? — demanda-t-elle en sc mettant devant le docteur, afin u’oblcuir une réponse, ou de se faire, comme ou dit, passer sur le corps. — Comme ça... il va tout doucement, madame Bougnol. — C’est pourtant pas faute de soins, — dit celle-ci d’un air revêche... — c’est qu'il s'entête alors, car il a sou uegre , M. Targu, que c’est une adoration d'homme, quoi ! de voir comme il s'oublie pour son maître. — Il est vrai que c'est uu bien fidèle serviteur... il ne le quitte pas d'uu moment. — Ça u empêche pas qu’il est encore bon enfant, le nègre, de rester comme ça domestique d'uu vieux grigou qui ue lui donne rien... puisque c’est au contraire le dointMiquc qui nourrit son maître, c’est encore du propre. — C’est un vertueux domestique, madame Bougnol, et c’est uu exempte que h» autres ne suivent malheureusement pas toujours. — Et puis que ça doit tire une fameuse scie... un muet... pas le moyen de causer... mais, apres tout, il parlerait que ça «‘rail tout de même, car on dirait que son nègre a peur qu'on lui mange son maître; personne ne peut l’approcher. — C'est qu'il est apparemment jaloux de sou aficnion, » dit le médecin, fatigué de la longueur de b conversation cl cherchant à passer adroitement entre le mur et la portière.

Mais celle-ci, qui le guignait de l'œil et suivait tous ses mouvements, faisant toujours Tare à l'ennemi, rendit « elle tentative inutile, elconliuua.

« Monsieur, qui Ile est donc sa maladie, à ce pauvre vieux? est-ce vrai qu'il est fou?... Pendant les deux premiers mois qu'il est venu loger ici, il se portait comme uu charme, et voilà près d un an qu'il est si malingre qu'il n'est pas descendu une fois dans la rue. — El il n’y descendra peut-être plus jamais, du le docteur en secouant tristement la tête, et essayant de forcer le passage de vive force. — Ah ! Dieu du ciel, c*l-ce qu'il va mourir? — dit b portière avec inquiétude, — c’est qu’ai ors il faudrait mettre écriteau, voyez-vous, monsieur le docteur; nous approchons du terme. — Je ne vous dis pas ça... nuis il n’est pas bien du tout... »

Elle docteur, profitant d’un moment d’inattention de madame Bougnol, se cramponna vite à la corde et *c laissa glisser jusqu'en bus presque sans toucher les marches de l’escalier, avec autant de rapidité qu'un matelot qui s’affale le long d'un cordage.

« C’est égal, — se dit la portière, — je vais monter citez le vieux muet pour savou quelque chose, si c’est possible. »

Alors, fermant sa loge avec soin, elle commença son ascension, non sans faire une pause à chaque étage; eutin elle atteignit le septième et se trouva en face d'une petite porte grise.

Là elle moucha sa chandelle, s'emplit le nez de tabac, et agita liinidement un cordon de sonnette terminé par uue patte de lièvre. Un instaul après b porte s'enlr'ouvrit assez pour donner passade à une grosse tête noire et crépue, coiffée d’une casquette rouge... Celait Alar-Gull.

« Que voulez-vous, madame? — demanda-t-il d'un ton brusque. — Monsieur Targu, — dit b Bougnol en faisaul l'agréable, — je vomirais savoir des nouvelles de votre bon maitre. — Mon inuitre est soufrant, très- souffrant, — dit l'honnête serviteur avec uu soupir qui fendit le cœur de la portière... et même il essuya une larme.— Que voulez-vous, monsieur Targu, il faut bien se faire une raison ; tout le monde d'abord sait ici que vous nourrissez votre maître... et M. le inaire, qni est venu pour cet indigent de là-h ml, a dit qu'il écrirait de votre conduite au gouvernement, que tôt ou tard un bienfait trouve sa récompense... cl que... — Merci, » dit Atar-Uull en poussant brusquement sa porte au nez de la portière, qui redescendit eu grondant.

Quand Atar-Cull se fut renfermé, il s'arrêta uu moment dans la petite pièce qui donnait sur l'escalier... écouta avec attention... avant que d'entrer dans l'autre chambre, qui paraissait plus grande.

Dans celle uù il se trouvait, on voyait deux vieilles malles vides, uue chaise et une natte sur laquelle il se Vou < hait... Il poussa doucement la porte* de l'autre pièce, et eulra.

C’élait le tableau le plus complet de la misère, mais non une misère sale et repoussante, car le peu de meubles qui garnissaient cette chambre nue étaient propres et cirés, les carreaux nets et transparents ; pub on voyait en outre un fauteuil de paille, garni de deux minces coussins, placé près de la fenêtre ombragée par des feuilles vertes et les fleurs , rouges de hautes capucines, qui couraient sur un treillage de corde.

| Enfin, sur un lit, composé d'un seul matelas et d'une paillasse, niais soigneusement tiré, rangé, bordé, dormait M. Wil.

Quel changement, mon Dieu ! ce n'était plus que l’ombre de loi -même; ■ I celle figure, autrefois si riante, si joyeuse, si vermeille, était maintenant

ATAR-GULL

faune, osseuse, allongée; ses cheveux, rares, étaient tout blancs, et même, pendant son sommeil, un tremblement convulsif, presque conlinoel. agitait scs sourcil.- et sa lèvre supérieure, qui, en se retroussant, bossait voir ses dents serrées... Atar-Gull, debout au pied du lit, les bras croisés, le considérait avec une inconcevable expression de joie et de Mue sati-Ciile! car il éla il enlin satisfait... sa vengeance était complète... Oui, vous saurez que le cachot le plus noir, le plus inlect, le plus horrible... eût été uu palais, un Louvre pour le colon auprès de celte chambre froide et propre...

Oui, vous saurez que les tortures les plus lentes et les plus affreuses, la mort b plus cruelle eussent été des délices india b les pour le colon auprès de b soumission humble et attentive de son esclave!

Jugez :

La somme que M. Wil avait réalisée s'était trouvée tcllemeut modique qu'elle ne put, on le sait, le faire subsister en Angleterre, et qu'il fut obligé de prendre b résolution de venir habiter Paris...

Comme il cherchait uue rue sombre, retirée, pour s'y loger à bon compte, le mailrc de 'a modeste auberge où U était descendu l'adressa rue Tiret hapc. Wil, dont la tristesse et la mélancolie s'auguieuUieul de jour en jour, insouciant et ebugrin, prit ce logement, parce que ce fut le premier qu’il vit.

Il était bien malheureux, et pourtant les soius d'Atar-Gull faisaient parfois luire une larme de bonheur dans ses yeux, et le dévouement incroyable de cet esclave le reposait un peu des horribles souvenirs de b Jamaïque. Le zeie du coir ne se démentit pas pendant les doux premiers mois du séjour de M. Wil à Paiis; seulement il usa d'une adresse prodigieuse pour éloigner toutes les personnes qui auraient pu s approcher de iOii maître, ce qui lui fut d'autant plus facile que le colon u’cuivudait pis un mot de français, et qu’Alar-GuJl ne savait de cette langue que juste ce qu'il falbil pour demander les objets de première nécessité

bientôt je ne sais quelle banqueroute dimiuua tellement b modique existence du colon que son mince revenu ne lui eût pas suffi, si Alar- Gult, en bisant dans le jour quelques commissions, en rendant de légers services aux locataires, n'eût pas augmenté un peu le bien-être de M. AV il, à la grande édification du voisinage et du quartier.

Or M. Wil n'avait d'autre distraction que quelques rares promenades qu'il faisait, appuyé sur le bras d'Atar-Gull, et le temps qu’il employait, le pauvre homme, à écrire une relation de ses malheurs, dans laquelle il ne tarissait pas d’éloges sur la belle conduite de son esclave et sur les admirables soins qu'il lui prodiguait, surtout depuis son séjour en France.

Un jour, environ deux mois après son armée à Paris, il fil sigue & Atar-Gull de s'asseoir près de son lit, et lui ût lire l'espèce de journal dont nous avons parlé, qui à chaque page portail le nom d'Atar-Gull pompeusement entouré d'épithètes flatteuses et touchantes.

Eu lin ce journal finissait par ces mots :

« Au moins, apres ma mort, mon bon serviteur gardera ce témoignage de mon attachement et de nia reconnaissance: car le ciel, m'ayant retiré- ina famille, je reste tout seul au monde, isolé sur une terre étrangère, et je ne serais pleuré par personne, si le lidelc ami qui me sert, me nourrit même du peu qu'il gagne... n'était là pour me fermer les yeux etme donner une larme... ■

Quand Atar-Gull eut lu ces pages, il les prit et les serra, d'après l'ordre du colon, dans une petite cassette dont il avait seul b clef... Mais le lendemain il se passa dans cette petite chambre triste et retirée, entre cc bon et digue homme et sou lidelc serviteur, l'horrible et incoucevahlc scène qu'on va lire.

Page 1