‹ Œuvres illustrees d'Eugene Sue AtarGullChapitre 26 sur 27 · FENIMORE COOPER · texte numérisé non relu

FENIMORE COOPER

Me pardonnez-vous, monsieur, de répondre publiquement à la lettre si UaUeuse que vous avez bien voulu ru éerire au sujet de mon premier

ouvrage f

CeUe vanité de jeune homme impatient de mettre tout le monde dans la confidence de sa bonne fortune littéraire est sans doute blâmable; mais, sentant le besoin de douncr quelques explication» sur ce nom eau livre, j'ai pensé qu'elles acquerra ienl bien plus d'importance et dé valeur en vous étaut adressées à vous, mon» leur, qui avez créé le roman maritime d'une manière si originale et si puissante, et qui partagez avec Goethe et Scott le rare et précieux privilège d'être un des types de la littérature étrangère contemporaine.

Je suis persuadé comme vous, monsieur, que si l’esprit général de notre uatioo pouvait arriver peu à peu à comprendre tout ce qu il y a de forces, de ressources , de moyens de défense ou de conquêtes commerciales dans la mariue , b France pourrait devenir l'égale de toute puissance européenne sur l'Océan.

C'est aussi cette conviction profonde, monsieur, qui m’a donné le courage de publier quelques essais maritimes; car, venant après vous, il (allait un tel mobile pour oser entreprendre une lâche aussi périlleuse.

J'ai longtemps agité la question de savoir si je ne devais pas choisir pour sujets de romans quelques-uns de ces merveilleux faits d'armes , si nombreux dans nos annale» maritimes; mais j'ai estime qu'il était mieux de débuter modestement comme peintre de genre.

Et puis aussi que le public, plus familiarisé avec l'idiome, la bague et les habitudes de» marins par me» premières esquisses , pourrait prêter une attention moins distraite alors par l'étrangeté de ces mœurs à une fabubtion toute historique, d'une portée plu» large et d'un intérêt plus national.

Vous trouverez peut-être, monsieur, que j'ai bien abusé, dans Atar- (jult , de cette licence que vous nous accordez de commettre des meurtres flagrants et atroces pour exciter b sensibilité do lecteur ; mais ie me déballa» tu vain sou» 1a fatale influence de Idlrayaul sujet que j'avais embrassé, et, comme Macbeth de Sbakspeare, ma férvcûé n’a pas eu de bornes, parce qu'un crime était b conséquence, b déduction logique d'un autre crime.

Aussi, monsieur, j'ai une terrible crainte de passer pour un homme abominable, faisant de l’horreur à plaisir.

Et pourtant, à la faveur de cette peinture trop exacte (je le crois) de la traite des noirs,, de leur esclavage et de ses résultats, j’ai voulu, non élever une polémique bâtarde et usée sur des droits que plusieurs contestent, niais bien poser de» bit», de» chiffres, au moyen desquels chaque partie adverse pourra établir se» comptes. — L addiliou seulement reste A faire.

Maintenant, monsieur, je vais vous soumettre k plan que j’ai cru devoir suivre pour parfaire ce livre.

Pcrmettcz-moi seulement une question.

Ne vous est-il pas souvent arrivé de rencontrer par hasard, dans te monde, un homme que vous ne connaissiez pas, et que vous regardiez pourtant avec une curieuse attention, tant sa physionomie vous frappait?

La tournure originale, incisive de quelques phrases vous étonnait, et vous écoutiez avidement...— Alors, tomkml sous le charme d’une convcrcrfikm rapide, éliiicebntc, animée, n’éprouviez- vous pas je ne sais

quelle sympathie pour cet être si singulier qui, apparaissant b comme isolé au milieu de ce monde bruyant et tumultueux, semblait presque fantastique, tant il y avait d'imprévu, de charme et de mystère dans Mlle rencontre ?

Et puis, malheur, un importun vous frappait sur l’épaule, vous détourniez b tête avec humeur... cl malheur... car l'iuconnu était peutêtre Rvron, i.hateaubriand, Bonaparte.

El il avait disparu... et vous ne le revoyiez plus... plus jamais... Aussi y pensiez-vous toujours avec un aenlimenlde tristesse douce eide regrets... En un mot, celle soirée, cette heure de conversation datait dans votre vie, n’esl-cc pas '

El bissez-inoi, monsieur, citer à l'appui de ceci deux faits personnels : il ne » agit ni de Byron, ni de Cliaieauhriami, ni de Bonaparte, mais d'hommes qui ne manquaient pas de supériorité.

l'n jour, j'étais à Saint-Pierre (Martinique), et, comme notre frégate devait mettre à la voile, j'allai te soir faire mes adieux à une excellente et digne famille, dont les soin» louchants et empressés m'avaient arraché a une mort cruelle. — J'arrivai, et, après quelques moments d'une Causerie amicale, on annonça le curé de .

Figurez-vous, monsieur, un homme jeune encore, pâle, le front saillant, des yeux vifs et noirs, une parole brusque, brève, et l’air, le ton de b meilleure compagnie.

On paria poliliaue. — Je m’attendais à une discussion étroite et hargneuse, ou i un dédaigneux mutisme de b part du prêtre. — Point : le prêtre causa longtemps, et sa conversation âpre et nerveuse, ses idées claires, fortes et neuves, m'étonnerenl à un point extrême.

— On paria beaux-arts, musique, peinture : même supériorité, mémo science, toujours naïve, saine et vigoureuse... Et je me souviens qu’il nous lit, entre autres choses, une curieuse et poétique dissertation sur l'influence du polythéisme et du christianisme dans les arts, tout à l’avantage de b dernière croyance.

On parla statistique, géométrie, mécanique ; il en raisonna comme un habile praticien, et le colon chez lequel je me trouva» lui demanda même pourquoi il ne faisait pas exécuter en grand l'admirable moulin i sucre qu’il avait inventé.

Enfin, monsieur, vaincu par les sollicitations de mon hfttc, qui jouissait de ma stupéfaction, nous allâmes au presbytère. U était, je crois, minuit.

Ici le prêtre nous chanta de sa musique, nous montra de sa peinture, voulut bien nous lire un de scs livre», un manuscrit remarquable sur 1a liberté des cultes, nous expliqua ses machines à moudre les cannes, singulier une tu simplifiées -

Ouc vous dirai-je, monsieur? ce prêtre résumait en lui tous les prodiges de l'intelligence et du savoir. Simple, pauvre et bon, d'une infatigable activité d esprit, ne dormant presque pas, et passant sa vie a fouiller les racines de l’arbre de b science; en un mot, c’était presque un Faïut, à la damnation près (je le suppose du moins).

Enfin, monsieur, ces heures rapides passèrent ; je restai sous le charme jusqu'à trois heures du matin; à cinq heure* j étais en roule pour 1a Jamaïque, et je ne devais plus revoir ce prêtre singulier, je ne I ai plus revu ; peut-être a-t-il fini ses jours sous le del brübnl des tropiques, car sa santé était faible et usée par l'étude... peut-être ce génie ardent cl inconnu est enseveli sous une pierre obscure.

Une autre fois, eu Grèce, quelques jours avant le combat de Navarin,

Page 1