Oeuvres illustrees d'Eugene Sue La bonne aventure
Il existait, il y a quelques années, dans I une des plus vieilles et plus sombres maisons de la rue Sainte- Aivye, une devioeri-sse nommée madame Grotm anche.
Otto femme menait une vie bizarre, ne sortait presque jamais du petit appariement quelle occupait au quatrième étale; vivait abso’ument seule, et quelquefois sa porte restait longtemps fermée, nonsculemeut à la portière de sa maison, chargée de lui apporter sa quotidienne et maigre pitance, mais encore aux nombreux clients attirés par sa renommée.
La première fois que mad .nie Gro>manthc a’etait ain-i claquemurée chez elle, la portière, alirmée de i* recevoir aucune réponse , après avoir longtemps et bruyamment sonné cl frappé, crut à quelque sinistre accident cl courut faire ta déclaration cbes le commissaire; celui-ci viut, et, après plusieurs
appels inutiles, fit forcer la porte de la uücromancieunc.
On trouva madame Gro.-iuanche en proie à une sorte de profond sommeil léthargique; un jeune médecin dut voisinage, homme assez bizarre, mais dura grand savoir, le dooleur BoKâom, fut au»
sitôt mandé; il pa>.
vint, non sa.o* pe\ne, à tirer la nécr ornaitdemie ^cson rtat co~ maUu.c, ainsi qu'il di- M't; mais celle-ci , revr.mie A elle-même, témoigna d’un grand rourroux, maltraita fort sa portière et le médecin, s'écriant • qu’elle était libre de s’enfermer chez elle autant de temps qu’il lui convenait cl de tenir sa porte close à lotit le monde ; qu’elle ne voulait pas être troublée dan» son méditations; qu'une fois pour toutes , enfin , elle entendait rester, .
si cela lui convenait, deux jours, quatrejours, vingt jours, un • nv'i* cl plus, sans donner signe d'existence, notifiant à la portière quelle quitterait la maison si lou se permettait de violer cucore sou .
Ll U septième anuco vous mourrez sur
domicile. » Depuis celte époque, l’on remarqua que le docteur Bouaquel vint parfois visiter la iiécromamieuue.
Etait-ce comine médecin, comme ami ou comme client:' L'on ne , savait.
| .^recommandations de madame Grotiuaurhc au sujet de l’in- | violnbilité de son domicile, furent cependant enfreintes en deux occasions : la première fois, sa demeure avait été fermée pendant onze ou douze jours ; elle u avait reçu du dehors aucun aliment ; bien souvent la portière était allée écouler à b porte de la devineresse, le plus grand silence régnait au dedans. Enfin, soit réelle inquiétude, sou insurmontable curiosité, celle femme prit sur elle de faire de nouveau forcer le mystérieux logis; ou y entre, mais Ton ne trouva personne.
La portière jura ses grands dieux qu il ou* impossible que madame ürosmauche fût «ortie sans avoir été aperçue; on lit dans l'appartement les plus minutieuses perquiritiou*. Elles iureul vaines, et rien pourtant M prouva qu’il y edi uue double «sire. La porte de celte mystérieuse demeure venait d'étre refermée sur les investigateurs surpris et désappointé v lorsque soudain <«es’entrc-biilla, et I on entendit la voix de la devineresse qui recommandait à la portière de déposer le lendemain maliti. comme d'habitude, dans l'embrasure de la lenttre du carre , ane tasse de bit et uu morceau de pain, nourriture ordinaire de madame Grostnaitcbe.
Use seconde fois, l 'autre de U torciére fut encore violé, mais dans <bs circonstance* plu^, graves que lors de la première. Depuis plummrs jours madame Grosmanehe n'avait pas donné signe de vie. ITetait le soir, une forte odeur de brillé se répandit tout à coup dans l e>raner; évidemment celle odeur provenait de l'appartement do b devineresse: ony courut, la porte fut forcée; l'on trouva la première tneve remplie d onc fumée assez émisse, ol au milieu du sol carrelé I ou vu les débris noircis d'un nombre assez considérable de papiers récemment livres aux flammes; dans la pièce voisine, madame Grosmanche était couchée toute habillée sur son lit, lu figure cadavéïeusc, les y«ax ternes et fixes, b bouche eutr'ouverte et sans souffle, les membres roidis. On b cnit morte. Mais bientôt on vit entrer le docteur liteau net, amené b sans doute par hasard et fort à point; persoiim no I avait été prévenir. II renvoya, à leur grand regret, les voiMtos et les commères, dit qu'il se chargeait de tout, s’enferma durant toute b i,ua avec la prétendue morte; au matin, il doccudit et pria la portière de mouler chez madame Grosmuuche.
La devineresse semblait être en parfaite santé; elle se montra très- I courroucée d’étre ainsi eoniinucHement assiégée dans sa demeure; et ! comme ja nortiere lui fa observer qu'une forte odeur de brûlé, qui I provenait de son appartement, s’elant répandue dans la maisou, b plus simple prudence avait evigé que I on entrât aussitôt chez elle, madame Grosiu-mche répondit qu'elle ne savait pas ce que cela voulait dire; que depuis plusieurs jours clic n’avait ni bouge de soo lit ni allume de feu; fa portière lui montra sur h- carreau uoirci les cendres des papiers brûlés b veille. Madame Grosmauche parut d’abord stupéfaite de cet iucidem ; puis, après un moment de réflexion, elle répondu que c était bien... qu’elle savait de quoi il s’agissait.
Toutes ces singularités répétées, exagérées par les échos de ce quartier populeux, étaient môme parvenues dan- les régions habitées, corn me ou dit, par le beau inonde; la renommée de b devineresse, ainsi considérablement grandie, attirait chez elle une cuonnc I affluence de clients ou de curieux de toute sorte; mais bien souveut cueuts et curieux montaient en vain les quatre étages de madame i Grosiuanehc; en cflct, elle lie donnait scs consultations qu’en suite ! de ses retraites ou de scs «li - pai llions mystérieuses; puis elle restait 1 de nouveau pendant quelque temps sans 'recevoir personne; son dés- j Inlcrcsscmeut était d ailleurs connu; elle ne taxait pas, acceptait ce * qu on lui donnait, et encore, dés que la recette s’élevait à une somme très- modique, des que sa tirelire d'argile où l’on déposait les ! offrandes cla , 1 . 1 remplie, madame Gro-inanchc ne demandait rien à ! Ceux doses clients qui se présentaient.
Il faut bien le dire; un nombre cou-idérable de personnes, curieu- ! ses de voir se lever pour elles uu coin du voile qui cache l aveuir, ! aflUi.iii chez b devineresse par uue faibb-ssc puérile cl dans un es- j poir oiseuse. Soit; mais à celle puérile biblessc, a cet espoir insensé, combien il excellents esprits, combien de caractères fortement trotn- ; pes ont parfois succombé ? Qui ne sait, entre autres, les étranges et ! mystérieux rapport* de l'empereur Alexandre et de madame de fm* I aener . Qui ne sait les incroyables prédictions faites à l'impératrice j JOXéphme, prédictions plus incroyablement encore réalisées? Qui ne sait enfin de quelle manière a clé parfois jugée la ttécromancie par Benjamin Connaît!, l’un des esprits les plus profond-., le* plus logi- 1 ques ot les. plus vigoureux de ce siècle? Et puis encore, qui ne sait que tres-souveut les sentiments tendres, passionnés, ont chez les femmes surtout, h quelque classe qu elles appartiennent, une remarquable I tendance a b superstition ou à la fatalité?
Sera-t-on fidèlement aimée ?
Sera-t-on longtemps aimée T
Telles sont presque toujours ItfJ questions -d'avenir que les femmes
de toutes conditions, ignorantes ou éclairées, sottes ou spirituelles, laides oo jolie*, viennent poser à la eariumaueie. Bien peu -ont poussée* à consulter l’a venir par espérances cupides uu par ambitieuses visées.
Maintenant, que les prédictions les 'plus extraordinaires se soient réalisées, personne tien doute. Que d’antres prédictions, au contraire, et en bien plus grand nombre, il est vrai, aient toujours été de vaines et grossières piperics; personne non plus u’en doute. Mais lorsque les devineresses oui prédit rigoureusement juste! Est- ce hasard, ch irbtauismc ou prescience! On l’ignore. Certains phénomènes de seconde vue u’ont-il* pas acquis un tel degré d’évidence qu'il semble aussi fou de vouloir le* contester que les expliquer?
Or» T er ? I e Milieu de l’année 184., madame Grosmanche.après être restée invisible pendant assez longtemps, avait réouvert sa porte à ses clients ancien* et nouveaux; elle ne donnait jamais ses amtonces que Je nuit. Eu voici b raison : son appariement se composait d’une entrée, d’une seconde pièce formant salon, et enfin de sa chambre à Coucher, où elle douuait ses audiences: ces trois pièces se commandaient. Or, presque toujours les persouQes qui vont se faire dire la bvrnte aventure aiment à conserver leur incognito, incognito irè*-licile à garder au milieu de l’obscurité profonde qui régnait dans les deux pièces dont était précédée la chambre à coucher de b devineresse. L’on entrait chez elle introduit par la portière, qui, montant avec chaque clieut, toi ouvrait la première porte; ainsi invisibles les uns aux autres, les visiteurs attendaient au milieu de* ténèbres; chaqui’ audience terminée, la devineresse prenait sou client par la main, lui faisait traverser les deux chambres noire*, le cm luisait jusqu'à la porte de l’escalier, puis, en revenant, elle appelait par numéro d’ordre idclivré par b portière à chaque survenant) b personne qui devait remplacer le visiteur sortant.
Le* scènes suivantes se passaient au commencement du mob de juin.
Madame Grosmanehe venait de refermer sa porte sur quelqu'un qu’elle avait reconduit; elle traversa l'antichambre et rentra dan» b salon, qui, nous le répétons, était aussi complètement obscur.
— Combien y a-t-il encore de numéros? demanda madame Grosmanche d'une voix douce, jeune et vibrante. Veuillex-vous compter, je vous prie.
— Comment, madame la sorcière, dit une toîx de femme avec un accent moqueur, vous qui savez tout, vous nous demandez combien non* sommes ici?
— Veuillex-voos compter, je vous prie, répéta b devineresse saus répondre à cc sarcasme.
— Eli bien, moi, j’ai le n’ I, dit la voix qui veuait de meure eu doute la sagacité de b nécromancienne
— Moi, le u* T, dit une autre voix de femme.
— Moi... le n* 5, dit encore une voix de femme.
La devineresse, au lieu d'introduire sur-le-champ et selon sa cootuine l*ane de ces trois pcr-ouin-s. resta tout à coup immobile an milieu d'elles, comme s'il était survenu quelque bru-que incident.
Il régnait dans cette pièce autant d'obscurité que de silence. Silence si profond, que l'on pouvait entendre la respiration pour ainsi dire haletante de la devineresse, alors eu proie à uue émotion violente et soudaine.
Mais bientôt le sceptique n* 1 cleva de nouveau b voix cl dit gaicmeut :
— Ah çi, madame la sorcière, allons-nous rester ainsi longtemps dans les ténèbres?... J’ai le droit d’entrer b première, et j'ai grand'hâte de savoir ma bonne aventure.
Madame Grosmanehe rc-aa toujours silencieuse et immobile, murmurant cependant de temps à autre et à voix basse :
— C’est étrange... troi* femmes! quel est ce lien? quel est celieo?
Enfin, après quelque» instants de méditation, b devineresse dit en
ouvrant à demi la porte de sa chambre :
— VenCS le Noatao 2.
— Un instant, j’ai le noaiao 1, dit virement la voix railleuse, cl je tiens à mon raug. moi.
— C est mi, répondit madame Grosmanehe avec un accent singulier ci cil appuyant d'une manière significative sur les mots suivant* : Vousiemiû votre rang, madame... Oui, vous y tenez beaucoup à voire rang.
Le sceptique ricxéao i fut si surpris et si décontenancé par la réponse de madame GroMnanclic, qu il ne souffla pa* tuol et qu’il bissa sau* b moindre réc«iuatiun le minviio 2 suivre la devineresse dans b chambre cabalistique dont la porte sc referma atü*itùl.
LA DONNE AVENTURE
La chambre à coucher de h nécromancienne était d une propreté merveilleuse, mais d'une '•implicite Spartiate. Une lampe voilée l’éebirnit faiblement; un lit de fer, une table, quatre chai -es, une haute armoire et une commode de noyer eu composaient l‘ ameublement; les murailles, recouvertes d'un papier vert, étaient nues; l'on n’y remarquait aucun de ces emblèmes cabalistiques, tels que hibou*, crocodiles ou serpents empaillés, destinés à impressionner le vulgaire.
Le seul engin magique que possédât la devineresse était un grand vase de cristal de la forme d’un cône renversé, rempli d’une eau limpide cl placé sur la table, à côté de plusieurs jeu* de cartes Cl d’une boite renfermant plusieurs petites médailles d'or, d'argt-nl et de fer, de la grandeur d'uue pièce de cinq sous, cl sur lesquelles ou voyait gravés certains signes mystérieux.
Mad une Grasmauchc était-elle jeune ou vieille, laide ou jolie, bien ou mal faite? Scs clients l'ignoraient absolument; car elle ne donnait scs audiences que revêtue d’une sorte d ample domino noir, à camail et à cagoule, où l’on n’apercevait que deux ouvertures pour les yeux, qui du moins semblaient être beaux et bril'ants.
Le numéro 2, très-jeune et très jolie femme, semblait assez embarrassée, maigrir sa charmante petite mine friponne et éveillée. Plusieurs fois elle b.tis-a ses grand- yeux noir-, et rougit jusqu'au front eu voyant la devineresse l’examiner eu silence
Au bout de quelques instants, madame Grosmauche dit à sa cliente d'une voix douce, presque affectueuse :
— Votre main droite, je vous prie.
Puis, ‘ pendant qne la jeune femme ôtait son gant de peau de Suède, la nécroniaucictiiie se recueillit un instant cl reprit :
— Vous ne connaissez pas les deux personnes qui tout à l'heure attendaient ainsi que vous dans le salon?
— Non, madame', au milieu de l'obscurité, je ne pouvais d'ailfeurs distinguer leur figure: mais nous nous sommes dits quelques mots, et je suis presque certaine de ne pas connaître ces dames, car je n’ai jamais entendu leur voix; je suis venue avec une de mes amies qui m'attend à la porte dans ua fiacre, et j'aurais voulu seulement savoir si...
— Cela est étrange, répéta la devineresse en se parlant à soimême et interrompant le numéro 2. Quel est ee lien?
— Quel lien, madame?
— Pardon, dit madame Grrr-manclie sans répondre à la question qu'on lui faisait. Dunuez-moi votre main.
Le n* 2 livra sa main à la nécromancienne; celle-ci, relevant sa large manche, laissa voir des doigts roses et effilés terminés par des ongles polis, et, tenant la main de sa cliente entre les siennes, commença d'examiner attentivement ces lignes bizarres qui sc croisent dans la paume de nos mains.
Tout en se livrant à cette minutieuse étude, la devineresse, reportant parfois son regard de la inaiu à la figure de la jeune femme, semblait vouloir comparer les pronostics quelle tirait de l'observation «les ligues de la main avec quelques indices pbysiooomique-, et laissait souvent échapper quelques mots qui révélaient sa pensée intérieure.
— Bon cœur, disait à demi-voix madame Grosmanebe avec une expres-ion de satisfaction secrète. Excellent cœur... délicatesse rare...
— Madame, balbutia modestement le numéro 2 eu rougissant de cet éloge mérité.
— Naturel charmant, poursuivit la devineresse de plus en plus absorbée. Esprit droit, juste, mais peu cultivé.
— Oh! pour ça, c'est vrai, madame, reprit gentiment le n* 2, mis pour ainsi dire à l'aise par cette petite critique. Dame, quand on est née et élevée dans le petit commerce, l'ou n'a ni le temps ni le moyen Je devenir bien savante.
— Caractère égal et d'une gaieté folle, poursuivit la devineresse. Elle est si heureuse !
— Ah! pour le coup! vous êtes une habile daine, reprit le numéro 2. Le fait est que je suis g.iie comme ma pinson et hourcuse, oh! mais, là, heureuse comme on ne l'est pas... Aussi, je venais vous demander si...
— Femme aimante et dévouée, ajouta la devineresse.
— Tiens! vous savez doue, madame, que mon Joseph est le meilleur des hommes ? dit la jeune femme tout ébahie.
— El tendre mère, ajouta madame Grosuianclie. Oui, bien tendre mère.
— Pardi! toutes les mères le sont, dit naïvement la jcuue femme. Ce u'est pas malin à deviner, ça.
Soudain la devinere-se tressaillit, laissa brusquement retondu r sur ses genoux la main de si cliente étonnée, leva la lélc vers le « plafond comme pour se recueillir, puis, apres avoir de nouveau et ' longtemps examiné la main de la jeune femme, cllo lui dit d'uue voix légèrement altérée : >
— Vous élcsuée en 1821 ?
— Oui, madame.
— Vous avez vingt et un ans?
— Oui. madame.
— Vous vous êtes mariée le...?
— Le 21 novembre, répondit la jeune femme de plus en plus surprise du sivoir de la devineresse et de l’aeceut inquiet de sa voix. J'ai toujours remarqué que la date 21 se retrouvait souvent dans ma vie. C'est quelque chose de bien diôle, n‘c»t-ce pas, madame?
.Madame Grosiuancbe ne répondit rien, et appuya sur ses mains tremblante* son front caché par son camail ; elle semblait accablée. Quelques légers soubresauts de ses épaules faisaient supposer qu elle pleurait et qu’elle lâchait en vain de comprimer ses sanglots.
Stupéfaite de cet attendrissement, la cliente de madame Gros* manche resta d'abord immobile et muette; cependant, au bout de quelques instants, elle lui dit timidement :
— Mon Dieu! mon Dieu! on croirait que vous pleurez, madame?
— Oui, je pleure, répondit la devineresse en portant sou mouchoir aux deux ouvertures de sa cagoule, je pleure sur vous.
— Vous pleurez sur moi! s'écria le numéro 2, et pourquoi ? vous ne UlC connaissez pas.
— Jamais je ne vous ai vue, répondit la nécromancienne avec abaltcmcul je ne sais qui vous êtes.
— Mais alors, madame, quelle est la cause de votre chagrin à mon sujet?
— Quelque chose de bien sinistre, oh' de bien sinistre que i’en- Ircvnis. Opcndaut, je ne suis pas encore tout â fait certaine de ce que je redoute.
— Four moi?
— Pour vous.
— Allons, ma chère dame, reprit le numéro 2 souriante et rassurée parmi instant de réflexion, vous vous serez trompée pour *ûr; car. moi, je pourrais vous prouver clair comme 2 et 2 foi > 4 que j'ai été, et que je serai heureuse toute ma vie. Mon Dieu oui, c’est comme ça, ajouta le numéro 2 d’un petit air résolu. Je n'en doute pas, et je voulais seulement vous demander si...
— I outinuons b séance, dit b devineresse avec effort, le voulezvous?
— Je crois bien! Car, voyez-vous, je ne suis pas poltronne, et d’ailleurs je j««ic. comme on dit, sur le velours, que peut-il m'arriver?
Si voit* répondez oui à la question qne j’ai à vous faire, je serai contente; h vous répondez non. ch bien, je serai encore contente! Vods (l'avez pas beaucoup de pratiques comme moi. j'espère.
Madame Grnsmanche soupira et dit à la jeune femme :
— Prenez dans celte boite sept médailles de fer, sept médailles d'argcul et sept médailles d’or.
— Ti< ns! tiens, dit le numéro 2, cela fait encore le nombre 21 .
— Oui... Maintenant, gardez dans votre main quatre médailles d'or, deux médailles d'argent et une médaille de fer...
— Je lésai.
— Laissez-les tomber toutes à la fois, cl pêle-mêle, dans ce vase de cristal.
— Mon Dieu, connue c'est amusant! dit le numéro 2 avec une ccriositc d'enfant. Et il obéit à l'ordre de ta devineresse.
Lorsque lïbullilîon passagère de l’eau permit de voir dans quel ordre les médailles s'étaient superposées au fond du vase, formant, nous l'avons dit, un cône renverse, la devineresse observa que la pièce de fer était au fond, puis trois pièces d’or, puis les deux nièces d'argent, puis enfin ladernierc des quatre pièces u'or était au-aessus de tontes les autres.
— Maintenant. dit la nécromancienne, mettez dans cette boite quatre médailles d’argent, deux médailles d ur et une de fer,
La jeune femme obéit.
— Fermez cette boite, secouez-la afin de mélanger les médailles, ,
et oovrez-b. t
La boite ouverte, madame Grosmancbe observa qoe l’une des \ deux médaillés d ur était encore placée au-dessus des autres; cllo . dit alors au numéro 2, qui semblait enchanté d'exécuter tontes ccs évolutions cabalistiques :
— Prenez dans voire main les sept médailles restant, cinq de fer, une d’argcul cl une d'or.
— Bon. Je les ai.
— Fermez votre main.
— Très-bieu-, je la ferme.
— Maintenant. enlr’ouvrez un peu Ici doiiU, afin de laisser tomber mr celle laide une seule des sept médailles que vous tenez... il n'impone laquelle.
La devineresse semblait al tendre avec une profonde anxiété le résultat de celle dernière épreuve.
L'unique pièce d'or qui sc trouvait mêlée avec les autres médailles dans la main de la jeune femme tomba sur la table.
Ap r ès avoir paru calculer 1 rs rapports de différents signes gravés snr les médailles, la devineresse, paraissant tout heureuse d’un pronostic qui eouirasiail avec les sinistres appréhensions d’abord exprimées par elle, la devineresse s'écria :
— Quoi qu'il arrive, il vous aimera jusqu'à la mort.
— Eh bien? Mais c'est tout simple ceta, madame, reprit naïvement la jeune femme sans être étonnée le moins du monde de celte prédiction. Comment, il vous a tant fallu réfléchir en regardant ma main, et me faire manigancer toutes ces petites médailles pour découvrir que Joseph et moi nous nous aimerions toujours? Voilà-t-il pas une belle avance! Pardi! sans être aussi savante que vous, madame, moi, j'avais deviné cela tonie seule, et depuis longtemps, allez’ Mais ce que par curiosité je venais vous demander, c’est tout bonnement ça : Mourrais-je, oui ou non, avant mon bon Joseph? Maintenant allez votre train. Ne vous gênez pas, ne craignez pas de me faire de b peine; quoi que vous me prédisiez, je m'en arrangerai... Dame, c’est tool simple; si Joseph meurt avant moi, il u'auru pas du moins le chagrin de me voir mourir, ce qui serait bien dur, oh! bien dur pour lui : je le connais. Si c'est au contraire moi qui dois mourir la première, c’csl à min que sera épargné le grand chagrin de voir s’éteindre quelqu’un qu’on a tant aimé. C est un peu égoïste ce que je vons dis là; mais, avant tout je suis franche.
— Croyez-moi, dit la devineresse avec émotion, restez sur l'heureuse prédiction que je vous ai faite, ne m’interrogez plus.
— Mais, mon Dieu! mon Dieu! reprit la jeune femme avec impatience, que pouvez-vous donc m’apprendre de si ch.igrinanl, puisque je vous réponds, moi, que Joseph et moi noos nous aimerons toujours, et qu'il in'est égal de mourir avant ou après lui...
Alors à quoi bon m'interroger?
— Tiens! pour savoir donc! reprit le uuroéro 2 avec la plus drôle de petite' mine que l’on puisse imaginer, et puis votre hésitation à me répondre nie fait griller de curiosité.
— Je vous en prie, je vons en couiure, reprit madame Grosmanchc avec effort, ne me faites plus de questions; malgré moi j’y répondrais peut-être.
— Voyons, ma bonne chère dame, dit le numéro 2 avec un air de supériorité compatissante trcs-divertissant, je vais vous mettre joliment à votre aise. Supposons que vous ayez lu dans nn main que je mourrais toute jeune, n'est-ce pas? Eli bien, je crois. Dieu me pardonue, que, sans désirer le moins du momie cet accident, al»! pour ça non, par exemple, je trouverais encore moyeu de m'eu arranger. Savez-vous comment? en me disant que si je mourais toute jeune, du roolus mou bon Joseph garderait de moi.uu coquet et gentil petit souvenir... C'est tin peu orgueilleux ce que je vous dis là; mais, je vous le répète, je suis franche.
— Mourir jeune ! s'écria involontairement madame Grosmanclic avec une sorte de douloureuse impatience. Ab! s’il ne s’agissait que de mourir jeune!
— Comment, s'il ne s'agissait que de cela! Mais c’est pourtant déjà bien joli comme ça! Aussi, ce qne vous venez de me dire me donne pour le coup une rage de curiosité, et je ne sors pas d'ici que vous ne vous soyez expliquée.
Après quelques raoiueuls de silence, la nécromancienne dit d'une voix altérée :
— ■ Uoe dernière fois, je vous le dis, prenez garde, ceci n'est p.»s un jeu; prenez garde, ne m'interrogez pas sur votre mort. Tout à l'heure, lorsque j’ai pleuré sur vous, j'ai fermé le* yeux avec effroi devant ce quun instant j’avais entrevu. Oh! ne inc forcez pas à les rouvrir, ne me forcez pas à compléter une prédiction peut-être épouvantable! Prenez garde. Encore une fols, cec» n'csl pas un jeu.
— Vous me croyez donc bien lâche, madame! s’écria b jeune femme, émue maigre elle par l'accent de sincérité des paroles de b sorcière.
Puis, redressant sa tête charmante, où sc lisait alors une résolu- J lion éuergiqne, b jeune femme ajouta :
— Soyez tranquille, madame, s’il le falbit, j'aurais du courage comme une autre.
— Je le sais, reprit madame Grosmanche avec une profonde mé- I bncolie. Oh! oui, c'est uue boune et vaillante nature que la vôtre... aussi ai-je pitié de vous; n’insistez donc pas; vous ignorez, voyezvous, la redoutable tentation à laquelle vous m'exposez... La vérité mjoppresse... Jamais, non. jamais peut-être, les signes qui parfois m'éclairent n’ont été pour moi plus visibles, plus saisissants! Mais, ! héla»! ai certaines révélations me permettent souvent de prévoir de
grands maux, je sois impuissante à le» conjurer. Si l 'effet se dévoile a mes yeux, presque toujours la cause reste* voilce pour moi... Ainsi doue, je vous en supplie, renoncez à une curio-até stérile ci fuucstc.
— Non , non . répondit impatiemment la jeune femme dominée elle-même, malgré la gaieté de son caractère, par cette étrange cl mystérieuse situation, je veux tout savoir, je le veux !
A b réponse si décidée de b jeune femme, la nécromancienne, banuissaut tout scrupule, lui indiqua du geste plusieurs jeux 4. cartes placés sur b table, et lui dit d'une voix brève et comme si elle eût cédé à une obsession croissante :
— Il y a quatre jeux de caries; prenez au hasard un paquet de ces caries, gros, petit ou moyen... peu importe !
Le n* 2 prit un paquet moyen.
— Comptez le nombre de cartes sans les retourner, dit la nécromancienne avec anxiété.
La jeune femme compta.
— Il y en a vingt et une, dit-elle, non sans surprise.
— Toujours ce nombre!... reprit madame Grosmunche, il est fatal, fatal !
— Je l’avoue, dit b jeune femme, voilà encore un drôle de hasard.
•— Un hasard?... dit la devineresse en haussant les épaules.
Puis elle ajouta :
— Sachez d'abord la signification attribuée à ces cartes... le trèfle, c’est la mort, les chapelles sépulcrales sont éclairées par des trellcsà jours taillés dans b pierre...
— La mort, je vous l’ai dit, madame, reprit hardiment la jeune femme, b mort ne me fait pas peur. Continuez.
— Le trèfle joint au COtur, au cœur rouge comme un cœur qui saigne, c’est b mokt viullxtk, mais seulement la mort violente.
— Seulement? reprit b jeune femme. Seulement? Qu’est-ce que cela veut dire?
— Écoulez... écoutez, reprit la devineresse avec une agnation croissante : le trèfle joint au carreau... rouge comme deux triangb-s joints et teints de sang... c’est...
Et b devineresse, s'interrompant, passa sa maiu frémissante sur son capuchon, comme si son front eût été baigné de sueur.
— C’est?... répéta le n* 2 , qui semblait céder malgré lui à l’attraction vertigineuse de l'abîme. Achevez... achevez : ces carte» signifiait.**
— La mort!...
— La mort?...
— Oui, murmura b devineresse avec épouvante ; maïs u uaw «a l’écuxtacd!...
— Ali ! s’écria b jeune femme en sc reculant et sc levant vivement, cela fait peur à b fin!
Et il y eut un moment de profond et lugubre silence.
A la terreur Involontaire causée par les sinistres paroles de la devineresse, succéda chez le n" 2 une reflexion très -rassurante, sc sachant, apres tout, parfaitemeut incapable de toute homicide p**usée, elle trouvait cucore plus insensé qu'épouvantable qu'on vint lui dire que peut-être les cartes allaient pronostiquer qu'elle mourrait sur /Y* ehafaud, en d'autres termes qu’elle devait un jour commettre vu meurtre, à moius qu’elle 11c fût victime d’une sanglante erreur judir inire.
Le n* 2 , revenant donc de sa première et involontaire frayeur, reprit très gaiement et tiès-délibéréineut :
— Comme de ma vie je n’ai pu seulement voir (ordre le cou à nn poulet, 111:1 pauvre chère dame, vos cartes auraient beau dire mie jr tordrai le cou à quelqu'un, que je mes rirais comme de Coll u -Tampon. Ainsi, allez votre train, et finissez votre lourde cartes... Gomptous-les; nous allons voir s'il s’y trouve de ces fameux ûirraiU qui ont une si vilaine signification. '
—Comptons les cartes, complons-les... Ah! je le sens an tremblement qui m'agite... ma première vue ne m’avait pas trompée reprit madame Cro»matK'hc d’une voix de plus cil plus haletante, oppressée- — Trèfle et carreau... 11e l’oubliez pas : c’est l’échafaud!
El, scs mouvements devenant brusques et saccadés, presque convulsifs, elle commença de retourner les vingt et une cartes prix-s au hasard par b jeune femme cl a énumérer leur couleur
Chose étrange! les dix-huit premières cartes sc cou posaient seulement de trèfles, signe de mort ; mais aucun cœur , signe de mort violente , aucun carreau, signe d ’èchafaud, n'avait été jusqu'alors retourné.
Déjà b jeune femme, quoique nullement sapera lit icuse et u'albchanl plus qu’un sentiment de curioMlé désintérêt- ëe au résultat de celte épreuve, se sentait cependant involontairement presque satisfaite. Le sinistre pronostic n'apparaissait pas; mais soudain la oouJear
changea, et madame Grosm.mche termina ainsi rémunération des trois cartes restantes :
— Sept de carreau !
— Ali ! (U la jeune femme sans pouvoir reteuir un léger mouvement de surprise.
— Sept de carreau !
— Comment ! encore?
— El sept de carreau! ajouta madame Giosmanche eu jetaul la dernière carte sur la table. Vous voyez, vous voyez... ccs trois sept de carreau forment encore vingt et 'un, le nombre fatal ! oui, fatal ! car vous avez vécu trois fois sept ans... Vous vivrez sept nus eucore, et la septième aimée vous mourrez sur l'échafaud!
— Ab bienl eu voilà une sévère! dit la jeune femme en hau-snut les épaules, mais ne pouvant cependant pas encore revenir à sa gaieté naturelle: je suis bieu sûre que vous vous trompez, madame; mais enfin, dans le premier moineut, ou lie peut pas due que ce soit amusant à entendre.
— Et, chose incompréhensible pour moi, reprit la devineresse d'une voix de p!us en plus affaiblie, et comme si une passagère incohérence d'esprit succédait a la puissante surexcitation nerveuse sous l’empire de laquelle elle avait d'abord parlé, ces deux femmes qui sont là à attendre dans la chambre voisine... Oh ! mon Dieu! cet échafaud... Je vois... prés d'elles... Oui, redoutez la date du 21 fé- Vlicr... celle date... Oh! redoutez...
La nécromancienne n'acheva pas. se renversa sur sa chaise comme anéautie, cl demeura muette, immobile, affaissée, la tête penchée sur sa poitrine, les bras pendants; et. mus quelques tressaillements convulsifs dont elle était agitée de temps à autre, on l'aurait crue privée de tout sentiment.
Puis, au bout de quelques instants, madame Grosmanchc tressaillit comme si elle se fût reveillée eu sursaut, cl dit à la jeune femme d'une voix laible et éteinte :
— Donnez-moi, je vous prie, un flacon qui se trouve dans le tiroir de cette table ; je suis brisée, la tôle me tourne.
Le u° 2 ouvrit le tiroir et présenta In flacon à madame Gros* manche. Celle-ci le prit d’une main défaillante et aspira les sels qu'il contenait en l'introduisant sous sou camail; au bout de quelques iuslauls, elle reprit ses s eu» et dit à sa cliente d'une voix plus assurée ;
— Excuscz-moi, madame; l'exercice de certaines facultés a souvent sur ceux qui les possèdent uue réaction douloureuse, accablante; il me semble que je m'év eille d'un songe pénible.
— L’est ça Oléine, reprit la jeune femme : voilà qui explique tout; Cl j aime mieux cette explication. A la bonne heure! vous rêviez tout éveillée, u'esi-cc pas, ma pauvre chère dame, lorsque tout à 1 heure vous m'ayez conté cette prédiction affreuse qui, à la rigueur, aurait pu mu faire uu briu dressages cheveux sur la tôle?
— Une prédiction affreuse à faire dresser les cheveux sur la tôîc? reprit madame Grosmanchc cii paraissant interroger péniblement sa mémoire; il se peut; oui, je crois; omis cela est maintenant bien vague d.ius mon esprit.
— Mais alors, madame, dilcs-moi...
— 01» ! plus un mot! reprit la devineresse, en proie à une sorte d' impatience fébrile; j’ai dû vous dire tout ce que je pouvais dire; vous me tueriez maintenant que vous u'oblicndriez plus uue parole du mol.
— Cependant, madame...
# ~ Oli! laissez moi, dit la devineresse en se levant avee mie vivacité nerveuse, laissez-moi; il se fait tard, il me reste encore, je crois, deux séances à donner; peut-être n'en aurai-je pas la force : venez, je vais vous reconduire.
— Madame, vous avez parlé de la date du 21 février. A ce sujet, un mut encore.
— Pas un seul! s'écria madame Grosmauche en happant du pied avec colère; je ne sais plus rien, je ne dis plus rien.
El elle se dirigea vivement vers la porte, qu'elle entr ouvrit.
La jemite femme, reuouçaul à prolonger l'entretien, reprit en tirant de sa poché une petite bourse :
— Madame, combien est-cc que je vous dois?
— • Eh ! mon Dieu ! niellez ce que vous voudrez, là, dans celte tirelire, et sortez.
— Hais, madame, reprit la jeune femme après avoir cii vain cssavé de faire glisser son offrande à travers la Ante de la tirelire, je lie peux rien mettre là dedans, e’csl tout plein.
— Alors, gardez votre argeut ou douuez-le pour moi au premier pauvre que vous rem: outrerez, dit la deviucressc eu ouvrant fa porte de sa chambre.
Prenant alors îa main de sa cliente, elle la guida à travers les deux
pièces voisines, où régnaient, nous l'avons dit, d'épaisses ténèbres, et la conduisit jusqu'à la porte de l'escalier, qu elle referma lorsquo sa cliente fut sortie.
Lorsque madame Grosmanchc rentra dans le salon où ses deux autres clientes l'attendaient dans l’obscurité, elle dit :
— Le n 0 1 peut entrer maintenant.
— Enfin! c'est heureux ! répondit la voix moqueuse du n* 1, à qui la devineresse, uue demi-heure auparavant, avait dit d uo ton significatif, lors de sa réclamation au sujet du droit de priorité que lui donnait son numéro : « Il est vrai, madame, vous tenez beaucoup à votre rang. »
Le u' I suivit donc la nécromancienne, et fut bientôt après eu* fermée avec elle dans sa chambre.
Le u a I semblait , du moins par scs vêtements, appartenir à la classe des femmes de chambre de la bourgeoisie ; car. au lieu de porter un chapeau comme ses collègues de ee qu'on appelle les bonnes maison», clic était coiffée d’uu frais petit bonnet et portait uu tablier blanc qui ceignait sa taille, à la fois élégante, line et élevée. Du reste, sa tournure remplie de distinction, sa physionomie hautaine. Mm port de tête impérieux et allier paraissaient être eu complet désaccord avec la modestie de sa mise. Suif affectation même à donner un tour vulgaire à ses paroles et à sou acccut eût frappé toute personne douée de quelque pénétration. Aussi madame Grosmanchc lui dit* elle eu haussant les épaules :
— A quoi bon ce déguisement, madame?
— Comment! répondit le ii" I cii rougissant un peu; quel déguisement? Qurquc ça veut dire, marne la sorcière?
— Soit! ne perdons pas de temps à du vaincs paroles, répondit la devineresse d'uue voix brève. Et elle ajouta :
— Que désirez-vous savoir, madame?
— Parbleu! répondit crânement le n» 1 eu reprenant sou assurance. je veux savoir ma bouuc aventure. Est-ce qu'on vient ici pour autre chose?
— Votre main.
— La voici, marne la sorcière.
Et la prétendue soubrette mit au jour une main ravissante, véritable main de petite-maîtresse.
A la première inspection de la main de sa nouvelle cliente, la devineresse tressaillit et ne put s'empêcher de dire à demi-voix :
— Toujours ce rapport mystérieux!... toujours!
— De quel rapport mystérieux parlez- vous, ma chère?
— C'est une réflexion que je fais, répondit madame Grostuanibe d'un air pensif.
— La n'est pas prodigieusement clair pour moi, marne la sorcière, et...
— Trêve de plaisanteries, reprit impérieusement madame Grosmanche; vous venez ici par désœuvrement, par ennui; vous vous raillez «le tout, vous lie croyez à rien, (/est bou pour le vulgaire de croire à quelque chose. Allez ! vous me faites pitié, en allcndaul que voi.s m'inspiriez peut-être uu scmimcul plus pénible.
— Madame, s'écria le n® 1 avec une expression de hauteur et de fierté indicibles et oubliant I humilité de sou rôle, savez-vous à qui vous osez parler ainsi?
— Si je l'ignorais, reprit durement madame Grosmanchc. cet orgueil indomptable que je lis sur vos traits me dirait qui vous êtes. Mais, je vous le répète, vous ne croyez à rien ; votre seul mobile, voire seul frein est un sentiment qui pourrait avoir son côté généreux et élevé, mais qui devient mauvais et stérile par l'application que vous en faites. Du reste, il faut le dire, vous avez été ainsi sauvegardée jusqu'ici des honteuses faiblesses auxquelles devaient vou* liv rer votre mépris de toute croyance cl l'ardeur de votre sang.
— Quoique je ue comprenne pas uu mot à ce que vous me contez là, madame la sorcière, reprit le n* I après quelques moments do silence en dissimulant sa profonde surprise cl le dépit cour once qu'elle éprouvait, j'ai bieu envie, pour la rareté du fait, de vous demander si je serai aussi sauvegardée pour I avenir de toute houleuse faiblesse, puisque sauvegardée il y a.
La nécromancienne garda un moment le silence et répondit;
— Je ne peux rien vous prédire sans comparer voire main à celle de la personne qui attend dans la chambre \oisine.
— Comment? Mais quel rapport y a-t-il entre cotic femme et moi? dit le n° 1 avec hauteur. Est-ce que je sais qui elle e>l? d'ailleurs elle ne sc souciera pas d'être vue.
— Vous ne la verrez pas, et elle ne vous verra pas.
— Au moyen d'uu tour de magic ou de gobelet probablement, madame la sorcière, répondît le n® I , qui ne se décontenançait pas facilement.
31 idamc (îro-mam lie sc leva, prit sur son lit une éeharpe de gaze bleue et uu manlelet de soie noire.
— Voilez votre ligure avec ce manlelet, dit-elle au n° I. La personne qui est Ici à coté cachera >ou» celle écharpe ses traits, que je i;'yi nul besoin de connaître; je veux seulement comparer si main à ta vôtre. Consentez à ce que je vous propose, sinon la séance est terminée.
— l’as du tout! ce serait trop fâcheux, madame la sorcière, dît le n* 1 en s’efforçant de rire de tout son cœur. Cela devient trop curent pour que je refuse une si belle occasion de m'amuser.,. J'irai jusqu'au bout.
La devineresse se leva, prit l’écharpe, se rendit dans la pièce voisine, y resta durant ouelqnes instants cl revint bientôt avec le numéro lîois. Le» traits uc cette jeune personne, vêtue de grand deuil, disparaissaient entièrement mous l'écharpe de gaze bleue, formant ainsi une sorte de long voile.
b r’ 1, de son côté, avait caché son visage sous le mante- Ici de soie noire dont elle s’ctail enveloppée la tête et les épaules à peu près ainsi que le fout les E.spajuolcs de Cadix avec leur mantille, ne laissant qu'une très-petite ouverture longitudinale à lu hauteur des yeux.
La séance cabalistique commença donc entre ces trois personnes, la nécromancienne toujours grave et pensive, le n" 1 affecta ut toujours l'iiihOiic •iauce cl la moquerie, le u* o tremblant et silencieux.
Au Itout de quelques minutes de réllexioii, pendant lesquelles les regards de madame Urosmauthc s’étaient arretés sur la ligure voilée du il* 3, elle s’approcha et lui dit à mi-voix, d'uu ton de commisération | rofomle :
— Hélas' pourquoi ma science ne me donne-t-elle pas le pouvoir de faire sortir du tombeau un être si tendrement regretté?
— Grand Dieu! madame, reprit le n® 3 d'une voix émue. Vous savez met regrets? Vous savez quel espoir insensé m’amène ici, prevue malgré moi, je vous l'avoue, madame? Mais, dans la situation d'c»pri( où je inc trouve, l’on a souvent recours aux ressources les plus extrêmes, ou demande parfois onc dernière espérance à des expédients devant lesquels notre raison recule. Pardonnez-moi. madame, de vous parler ainsi.
— Ce langage doit être le vôtre, répondit doucement la devineresse. Élevée dans des principes pieux et an-acres, cette démarche \ous afflige, vous semble et doit vous sembler coudaimiahlc; cl pourtant vous vous y résignez par uu senlimcut que j'bouore. Votre main, je vous prie.
Puis, s'adressant au n° I ;
— La vôtre aussi, madame.
Les deux femmes livrèrent leurs mains à la devineresse, qui les examina longtemps avec une profonde attention; puis, ainsi que dans la précédente audience, elle parut peu à peu ressentir une sorte d’obsession intérieure. Sa respiration devenait sonore, précipitée; son sein paraissait violemment agité: de temps à autre elle étouffait uu soupir convulsif; oiiflu son agitation nerveuse devenant de plus eu plus visible, laissant retomber les maint des deux femmes et se reculant d’elles presque avec épouvanté :
— Non! non ! ce serait trop de malheurs en un jour! ce serait trop !
ht elle appuya son front entre ses deux mains comme pour se recueillir.
— Décidément, madame la sorcière, reprit le n® I en rompant le premier le silence, ça n'est pas très-gai ici! J’étais vernie pour m’amuser, c’est vrai; vous avez deviné cela, vous qui savez font; mais, avec la meilleure volonté du monde, je ne trouve pas le plus petit mol pour rire dans vos évocation» et incarnations très-peu magiques jusqu'à présent. Or, puisque vous devinez si bien le vœu secret de vos pratiques, vous devriez au moins les servir selon leur goût. Et, quant a moi, je déclare...
La devineresse saisit d’une main convulsive les jeux de caries déposés sur la table, cl, interrompant le n* I, lui dit ;
— Prenez là dedans treize caries au hasard.
— A la bonne heure, madame la sorcière ! cela commence à se dessiner un peu. Le nombre treize d'abord, nombre falidiquccl infaillible, dit la prétendue femme de chambre en renonçant tout à fait à ses affectations de vulgarité de langage.
Elle prit donc au hasard treize caries sur h table.
— Et vous, madame, dit la devineresse au n* 3, prenez aussi treize cartes. El maintenant, ajouta-t-elle eu s'adressant aux deux femmes, choisissez chacune dans celle boîte neuf médailles d'or, d'argent nu de fer, mais toutes du même métal; ne consultez pour ce choix que votre idée du moment.
— Par ma foi. reprit gaiement le uM. moi, mus hésiter, je choisis tout boonement l’or. Ou le regarde si généralement comme l'emblème du bonheur, qu'en sorcellerie il ne peut être que d’uu heureux pronostic. Maintenant, madame la sorcière, que dois-je faire de ces neuf petites pièces d’or ?
— Les disposer en triangle sur cette table, à côté des cartes choisies par vous.
— Très bien, dit le n” 1 en exécutant cette recommandation; seulement je vous avouerai dans votre intérêt, madame la sorcière, qu'il me semble que vous devriez accompagner vos exercices nécromanciens de quelques paroles cabalistiques et formidables, telles que Abniotiltibra et autres joyensolés consacrées!
La devineresse, absorbée dans la contemplation des médailles que le n" 1 venait de disjvoser en Iriaugle sur la table, ue répondit rien.
Le n* 3 semblait prendre la chose au sérieux. Plusieurs fois sa main tremblante dlleura les médailles, mais elle hésita longtemps, >c disant peut-être que chacune de ces petites pièces de métal était pour ainsi d re une des lettres dont devait sc composer la prédiction qu'elle venait demander.
Le n* 1, remarquant son indécision, lui dit gaiement :
— Suivez mon conseil, ma chère complice en sorcellerie, imitezmoi. prenez l'or : c'est vermeil et sciunlhm comme la bonne étoile d'une belle destinée.
Ln n* 5 secoua mélancoliquement la tête, et, après une nouvelle hésitation, prit neuf médailles do fer. comme si die eût espéré sc rendre le sort favorable par l'humilité de ce choix.
Alors, et à plusieurs reprises, madame Grosmauche disposa dans un ordre particulier les neuf médaille» et les treize c irles afferentes à chacune de ses deux clientes, et se plongea de nouveau dans de mystérieux calculs auxquels le n* I apportait uuc curiosité moqueuse, midis que le n*3, ému, recueilli, les mains jointes, attachait évidemment une grave importance à la décision du sort.
— Eh bien, madame la sorcière, reprit le n° I, vous êtes bien longtemps à additionner le total de toutes les miraculeuses félicites dont vous allez nous débiter l'assurance. Allons, allons, n’y regard* z pa» de si près! Faites-nous large et bonne mesure! Prédisez -nous trésors, amours et jeunesse sans fin! Il lie vous eu coûtera pas davantage, ni à nous non plus.
— Non ! non ! reprit la devineresse avec uu profond abattement, non ! Je ne me trompais pas !
El elle murmura à voix basse cl cnlre-cmipée ;
— Ah! c'est horrible, horrible! Mai%que1lc fatalité pèse donc sur Ces trois destinées ' Pourquoi eucorc cette date du ‘21 février ? QaeUe est la cause? quelle est la cause? Je ne sais... Au delà uu voile s’étend sur mon e-pril; c'est l'obscurité.
— tyslo ! celle obscurité-là est peu rassuraute pour nous, reprit le u* I ; songez doue que nous venons justement nous éclairer de vos lumières, madame la sorcière.
— Ecoulez, écoulez! s'écria la devineresse, profilez des dernières clartés qui iii'illumineot; vous avez voulu connaître l'avenir? que votre fatale curiosité soit doue satisfaite! Ob ! ce n’est plus l'heure des ménagements; la vérité m'oppresse, elle m’obsède, elle me tue. Il faut, il faut que je la dise !
— A merveille ! nous ne demandons que cria depuis une heure, reprit ironiquement le n* 1. Il est vraiment temps de nous satisfaire, ni idame la sorcière.
Mais madame Urosmanchc s’écria en portant tout à coup ses deux mains à son cœur :
— Oh ! que je souffre! la crise va venir encore: la voilà. Il faut que je parle avant que les ténèbres soient desceuducs sur mou esprit. Ecoulez-moi ! La femme qui tout à l'heure était ici. et vous deux qui m'entendez, vous êtes vouées toutes trois à un^sort épou- . va niable!
La jeune personne en deuil, saisie de stupeur, parut près de défaillir. Elle s'appuya d’uue main sur le dossier de la chaise près de laquelle elle se trouvait, taudis que riudomptable n* 1 reprenait :
— .Mais, madame la sorcière, dites- nous au moins ce que c’e-l que notre compagne en futur épouvantable sort. On aime à savoir avec qui on se trouve d.ms ces occasions- là.
— Peu ni importe le sort qui m'est, dites-vous, réservé, madame, .murmura la jeune personne en deuil avec tfforl; mais mon père, iuou perc, faut-il renoncer à uu dernier c»poir?
— Ne m'interrompez pas, s'écria la devineresse. Je vous le di-, je
tous le dis, tout s'assombrit autour de moi... C'est à peine si je me sens la force d'achever.
Puis, cedant à une espèce de transport prophétique, et s’exaltant ainsi que s'exaltait l’antique sibylle sur son trépied, la nécromancienne se leva, ne parut pas s'apercevoir de la présence des deux femmes et s’éeria :
— Oui ! oui ! les destinées de ces trois infortunées seront reliées entre elles par une communauté d'affreux malheurs. Oui! oui! la voix, la grande voix ne me l'a-l-elle pas dit? Le 21 février est une date foliote! La première de res trois femmes moulera sur l'échafaud ! Sa tète charmante tombera dans le pailler du bourreau?
— Qui, la première? s'écria le n* l avec plus d'indignation quede crainte. Allons doue, ma chère, ces plaisanteries sont stupides et atroces! Taisez-vous, et sur l'heure.
— Celle-ci, reprit la nécromancienne sans répondre, car son esprit était ailleurs, celle-ci mourra d'une de ces morts hideuses qui pi uplcol les dalles de la Morgue. Elle mourra dans des douleurs horribles... le poison! le poison ! Oh ! le 21 février! date fatale! fatale !
— Mon Dieu, mon Dieu! que dit-elle? murmura la jeune personne en deuil. Est-ce un rêve, un rêve affreux! Ah! pourquoi suis-je venue ici? Oh ! ma mère, ma pauvre mère, tu l'as voulu !
• — Ne vous alarmez donc pas, dit le n* I à sa compagne. Vous ne voyez pas qu'elle est folle, cl qu'elle se* moque des gens!
— Enfin, reprit la devineresse haletante, épuisée, la troisième ... oh! la troisième, c'est plus horrible encore! La mort, c’est uu moment; tuais I infamie, mais boire le calice du déshonneur jusqu'à la lie; mais avoir été toujours honorée, adorée, et se voir jetee dans le bagne des femmes perdues! Lire à perpétuité condamnée aux travaux des grandes ci imiuelles ! Oh! k 21 février! date fatale! fatale!
— Vous tairez-vous, misérable folle que vous êtes ! s'écria la prétendue femme de chambre eu saisissant le bras de la nécromancie une avec emportement. Vous tairez-vous. à la tlu! Je vous dis que c'e.st assez d'atroces plaisanteries. J eu rirais si j'étais seule; mais vous effravez celte pauvre créature qui peut à peine se soutenir, ajouta lu ii" I en désignant du regard l’autre cliente. qui, appuyée au dossier du fauteuil, scmhl.tit eu effet près de défaillir. Encore une fois, assez de ces soties prédiction» qui peuvent frapper des esptils faibles, mais dont le- caractères fermes se moquent comme du vos cartes et de vos médailles.
Tout à coup la devineresse, oui depuis quelques instants était agitée d’uu tremblement convulsif. pou -«a uu grand cri et tomba comme foudroyée sur le carreau en renversant par sa chute la seule lampe qui éclairait faiblement cette chambre, où l'obscurité la plus complété régna soudain.
La jeune personne en deuil, déjà défaillante, perdit complètement connaissance, H la prétendue femme de chambre, dont le courageux -aug-fruid ne s'était pas démenti, eut la force de porter à tâtons T infortunée >ur le lit de la devineresse, qu elle laissa étendue sur le carreau sans la moindre pitié; puis, sortant de la demeure cnb di-lique, le u* I descendit précipitamment l' escalier, prévint la portière que b sorcière et une de ses dieu tes se trouvaient mai cl disparut.
Environ dix-huit mois s'étaient passés depuis les différentes scènes de nécromancie que nous avons racontées.
Usant du magique pouvoir attaché à la béquille du Diable boiteux, nous ferons assister le lecteur à trois actions presque simultanées.
La première avait lieu dans uti petit apparlcmenlsiluc au troisième étage et donnant sur le quai de l'iie Saint-Louis, au Marais, quartier solitaire, d'une tranquillité proverbiale. Tout, dans cette modeste demeure, annonçait les habitudes d'une vie calme, heureuse et retirée.
Une femme âgée, à l'apparence un peu valétudinaire, mais d’une physionomie douce et Souriante, assise dans un large fauteuil, s'nccupni d'un flivrafe de tapisserie. Le bois pétillant dans le foyer pré'agen il une gelée de plus en plus piquante, car I on était au mois de février.
De l’autre cèté de la cheminée de cc salon très -confortable, une blonde jeune fille de dix-neuf ans, vêtue avec autant de simplicité que du gntil, et dont le* traits enchanteurs rappelaient la chaste suavité d'une figure de madone, travaillait à une broderie.
Uu piano ouvert, sur lequel était dépliée une partition, garnissait une des parties de ce salon. Les murs disparaissaient presque sous
uu grand nombre de très beaux devins au pastel, assez récemment i exécutés, ainsi qu'on le devinait à la fraîcheur de leur coloris. En face du piano, une bibliothèque contenait, en mure de nos classiques, les classiques anglais et iliilieu», daus leur langue originelle. Autour de celte bibliothèque mi avait suspendu une multitude de couronnes de chêne, au feuillage artificiel, orné de brindilles d’argent. Enfin, audessus du piaun, l'on remarquait le portrait d'un homme dans la maturité de I âge, d'une figure nubte et martiale; il portail Puuiforme de colonel d artillerie.
Trois heures ayant sonné à la pendule du salon, la jeune fille interrompit sou travail de broderie, alla prendre sur une élagere nue petite fiole et une cuiller d'argent, et, revenant auprès de la femme âgée, lui dit cri apprêtant une cuillerée du liquide contenu dan» la fiole :
— Mère chérie, voilà trois heures.
— Oh ! tu ne me ferais pas grâce d’une minute, loi ! répondit en souriant madame Ihival {celait son nom). Te voilà encore avec ton affreux vin de quinquina !...
— Voyons, maman, ?ois donc raisonnable, dit la jeune fille avecun accent de doux reproche en approchant la cuiller des lèvres de sa mère; lu sais que, depuis que tu prends de ce vin, tou appétit est revenu. Allons, liens...
— C'est si amer !
f — Regarde... je n’ai pas même rempli tout à fait la cuiller... Voyous, mère chérie, du courage !
— Brrrr’ que c’est mauvais! s'écria madame Driva! en fermant les yeux après avoir bu. Viens m'embrasser, Clémence, pour me faire oublier celte horrible amertume!
La jeune fille s'agenouilla gracieusement sur le tabouret mi reposaient les pieds de »a mère, cl lui lendit son front. Madame Duval écarta de ses deux mains les longues boucles de cheveux blonds qui voilaient à demi ce visage angélique, baisa tendrement Clémence au froat à plusieurs reprises, et dit gaiement :
— Il n’y a rien «le tel pour vous faire bonne bouche que d'embrasser ce frais et charmant visage.
— Ne me dis pas cela, mère chérie, reprit Clémence eu riant, je doublerais b dose pour y gagner des baisers. Mais, sérieusement, depuis que tu prends de ce vin. avoue que tu te sens bien mieux, bien pht» forte?
— Je le crois bien!. ..je mange comme un ogre!...
— Del ogre! deux moineaux a; famés le feraient houle.
— Enfin, pour moi, c'est beaucoup manger; assurément nia santé s’améliore de jour eu jour, et cela, grâce à les soins de tous les instants, chère enfant, soit dit sans calomnier le cher docteur Bonaquet, qui a uu uom si grotesque et une figure si extraordinaire!
— Le fait est, reprit Clémence sans pouvoir s'empêcher de rire, le fait est que ces têtes de bois appelées casse-noisette d' Allemagne ont quelque air de parenté avec cc pauvre docteur. Mais aussi quelle science ! quel e>prit supérieur, qm-l noble et généreux cœur!
— üü ! quaot au cœur, je ne sais pas trop, dit madame Duval en secouant la léte, ie u’ai jamais rencontré un homme si bourru, si brusque. El quaud il plaisante, il emporte la pièce.
— C’est vrai, maman, mais sur qui tombent ses sarcasmes, souvent trop acéré»? je f avoue, -ur les bassesses ou sur les me chancelé- du monde. Aussi, malgré sa rude écorce, je lui crois un bon et vaillant cœur. Que veux-tu, je suis peut-être uu peu partiale, mais il a eu pour toi tant de toiuâ délicats, assidus. pendant ta grande maladie! Il fa sauvé*; eulin.
t — Pauvre rher homme ! c'est la vérité. Aussi je suis bien loin d’être ingrate. Seulement je maintiens que, s’il n’avart pas eu unaklomédeciu comme loi pour exécuter scs ordres avec un zèle, une attention inouïs, sa cure n'eût été ni >i prompte ni si certaine.
— Tiens, mère chérie, dit Clémence en souriant, lu seras toujours iucrédule en médecine.
— 4'aimc autant avoir foi dans ta tendresse. Oui, lu as beau nie faire nue petite moue de furieuse, je vomirais bien 'avoir où j’en serais si lu n'étais pas sortie de pension pour venir nie soigner.
— Ne vas-tu pas me louer de cela mainteoaut ! Voyons, mère chérie. lorsqu il y a dix-lmit mois, tu es venue l'établir à Paris, afin de soivre les conseils «le médecins renommés, pouvais-je te laisssr seule et à la merci de soins étrangers?
— Sans doute, mon enfant, sans doute; et pourtant je regrette que lu n'aies pas achevé ta dernière année d'étude à ta pension ; tu aurais encore eu tous les premiers prix : musique, dessin, langues étrangères. que sais-je! Aussi, lorsque J'entendais ; «Mademoiselle Clémence Duval, premier prix... * étais-je flore ! élais-jc triomphante ! C'e-t comme lorsque autrefois je lisais (mes premières inquiétudes passées, bien entendu) le nom do tou pauvre père cité à l'ordre du jour d«* l'armée d Afrique.
— Hélas ! dit Clémence avec un soupir mélancolique eu tournant
ses regards vers le portrait du colonel, son intrépidité loi a coûté la tic! il est mort eu héros!... Ali ! nu mire, la gloire coûte cher aux familles!
Madame Durai, se retournant aussi pour contempler le portrait «Je son mari, reprit avec un accent de tristesse douce et résignée:
— Pauvre Julien! c'est bien sa noble et loyale figure! Courageux comme un lion!... cl pourtant si bon, si tendre pour uousdeux, qu'il adorait!
— Don père, il me gâtait taul! dit Clémence en souriant a demi. Te souviens-tu, quand il venait avec loi de sa garnison, pour inc voir à Paris, et que j'étais eu retenue à la peusion, quelle tristesse pour lui! être obligé
de s'eu retourner •
sans moi, au lieu de me ramener.
— A qui le distu! Lorsque je le voyais revenir seul, j etais bien sûre de ce qui allait arriver.
Au bout de cinq minutes, de grosses' larmes roulaieul sur ses moustaches, et il s'écriait :
« Non ! celle maîtresse de pension n'a pasdctiirailles.'
Elle sait que nous lie sommes à Paris que pour un mois, et elle a la cruauté de nie refuser ma fille! Pourquoi? Parce que sa composition d .mg ais ou d'italien a été mauvaise ! Comme si l'on ne pouvait pas faire par hasard no mauvais devoir!
Etre aussi sévère pour Clémence! elle, un ange de conduite! elle qui a presque tous les pris de sa pension !
Apres tout, je suis bien sol, ajoutai!il; elle se moque du monde, cette mai* tresse de pension!
Ma lille est à moi, peut-être! Je veux quelle sorte!... clic sortira! »
Et il courait derechef à ta pension.
— Oui, reprit Clémince, ce pauvre pcrc revenait et demandait résolùmcut ma sortie.
s Monsieur le colonel, vous éteslibre d'emmeuer CI émeuce, malgré la punition qu'elle doit subir, répnudait notre rigide maîtresse; mais nos reglements sont tels, que, si vous m'obligiez à les enfreindre, je ne pourrais, à mou grand regret, conserver ici mademoiselle votre fille, à qui je suis fort attachée. «
Alors, mère chérie, il fallait voir ci entendre ce pauvre et bon père prier, supplier, daller, cajoler, plaisant- r même, afin d’obtenir ma grâce. Je l'eulcuds encore dire à notre glaciale et iuQcxible maîtresse :
< Tenez, madame, nous sommes un peu collègues, car vous menez votre peusiou aussi sévèrement que moi mon régiment, et vous avez raisou; pourtant, lorsque j'ai mis un de mes officiers aux arrêts ou un de mes canomm-rs à la salle de police, je ne suit pas, je vous le jure, toujours inexorable. »
Tu voilà encore avec ton affreux vin do quinquina I — Pack 7.
— Mais à toutes les cajoleries de ce pauvre père, notre maltresse répondait toujours:
a Impossible, monsieur le colonel. Dimanche prochain, Clémeace sortira si elle n'a pas de puuilion. »
Alors, de guerre lasse, ce pauvre père restait avec moi pendant le temps de la récréation et me disait luul bas :
« Certes, je t'engagerai toujours à respecter la maltresse, car elle l’a élevée à merveille, mais ce qui est sûr, c'esl qu'il u’y a pas tm colonel de l atmée aussi sévère que celte diablesse de femme-là sur la cousigne. »
Ces ressouvenus, moitié larmes, moitié sourires, attendrirent et * émurent madame
Duval et sa tille; mais leur tristesse ii 'avait rien damer.
Habituées â parler chaque iour de celui qu'elles avaient perdu depuis tantôt deux ans. elles trouvaient dans ces entretiens un charme mélancolique.
Après un assez long silence, durant lequel madame Duval resta pensive, elle dit à demi-voix et comme se parlant à elle-même :
— Non... non...
je suis folle !
— Que dis-tu, maman?
— Rien... bien, tu me gronderais.
— Mais encore, mère chérie, explique-toi.
— Eh bieo . si insensé que soit l'espoir que lu sais, je ne puis pourtant me dérider à y reuuucer encore'.
— Hélas' maman, autant que loi je voudrais me livrer â celle folle espérance... mais si je >a combats, c’c-l de crainte de le laisser line illusion dont la perte serait n-tur loi un chagrin de plu*.
— Tu as raison, mou enfant, je ne suis pas sage. <>• pendant je ne puis iii < mpèciierde penser q- e si les piohabilités , les circonstances. les faits leudcut à prouver que tou pauvre |*ère est mort en héros, dans un combat
acharné, l'on n'a pas du moins la prouve matérielle qu'il ait péri.
— Hélas! maman, pourrait-il eu être aulremeut ! Reufcrmé dans ce bh'cl.liaus. avec cinquante soldats qui lui restaient; assiégé par des milliers d'Arabes; u ayant plus de vivres, plus de muuiliou*. mon père, d’accord avec scs braves soldats, a mieux aimé se faire sauter que de se rendre pour subir une mort affreuse. Les deux seuls Français échappés par miracle aux Arabes et à celle catastrophe terrible, oui dit eux -mêmes avoir vu le colonel Duval mettre le feu â la iniuc qui a fait «lu b ockhaiis un mouceau de ru'ncs. Deux aus sc sont écoulé^ depuis ce malheur : comment espérer que mon père...
La jeune fille n'acheva pas, et elle mit son mouchoir sur ses jreux afin de cacher ses larmes.
— Chère, chère enfant! dît madame Duval eu pleurant aussi et
m levant pour aller embrasser sa fille, pardinne moi! je suis folle; je sais liicu (|ite durant plus ü’uue année, on a fait eu Afrique i ouïes les recherches pos-ibles ; et cela dans les tribu?, les plus éloignées; car loti père était un de ces officiers d’élite qui inspirent à tous autant U’affecliou que de dévouement. Sa mort était une si grande porte pour l’armée, que, malgré la pre-que certitude où l’ou était de sa Gu héroïque, ou a lâebé d'en douter le plus longtemps possible. Hais, enfin, il n’a plus été possible à personne, sauf a moi peut-être, de conserver l ombrc d’un doute. Mon Dieu ! ma pauvre enfant, je l’avoue, j’ai tort, grand tort de me rattacher ainsi à un espoir insensé, c’est continuellement raviver nos chagrins. Car, lorsque je me résigne à accepter ce graud malheur comme uu fuit accompli, nos entretiens, nos souvenirs, touchant ton pauvre père, sont sans amertume; noos parlous de lui comme d'un ami absent, auquel nous serons un jour toutes deux réuuies pourl'éteruité; mais que veux-tu! mon enfant, et pardonnemoi de t aldiger encore; lu le sais, une seule frayeur vient parfois assombrir celle vie que ta tendresse, que tou caractère angélique , me rendent si heureuse.
— Allons , maman, encore ces tristes pensées ! dit Clé* mcucc les larmes aux yeux. N’est- ce pas prendre à tâche de vous tourmculer?
— Non, non. chè-
re enf.nit. je ne veux rien exagérer, mais enfin je ne suis p is d'une sauté bien vaillante; la mort de ton père in'a porté un coup cruel; je vais beaucoup mieux, grâce à tes soins si excellents, si pieux ; mais, s'il me fallait, vois-tu, le quitter pour toujours avant de l'avoir vue bien mariée. bien établie, ce serait affreux pour moi! Voilà pourquoi souvent je inc rattache involontairement au fol espoir de revoir un jour Ion père. Au moins, à défaut Je moi, lu aurais quelqu’un pour te protéger, pour assurer ton avenir , chère et pauvre enfant adorée! ajouta madame Duv.il en couvrant sa Iule de larmes et de baisers. .....
Après une tendre et longue étreinte, la jeuuc lil!c dit a sa mere en
tâchant de sourire afin de la rasséréner: .
— Je pourrais, celte fois, te gronder pour tout de bon, mere chérie, et le reprocher de t’alarmer, je dirais presque à plaisir; car, avaui-liicr encore, M. Bouaqucl, à qui je reprochais la rarele croissante de scs visites, m'a répondu avec sa brusquerie ordinaire que nous devions nous trouver encore bien licureu-es qu’il Titil lions voir, car il regardait scs visites comme de véritables visites de luxe, puisque la santé était complètement remise, et qu’il ne s'agissait pins à cette heure, pour loi. que de quelques observances de régime. cl de prendre régulièrement de l'exercice. Aussi, mere chérie, lu vas l'app rélcr pour notre promenade ordinaire du Jardin des
Alors, vous concevci de quelle indigne raclée d vous gratifierait. — Paue 1*2.
Plantes (soit dit entre parenthèses). Enfin, M. Bonaqnet assure qu’il la fin du printemps lu seras ingambe comme à quinze ans.
— Et je dois avouer, mon enfant, que je me sens de mieux en mieux. Mes forces reuaisscui; l’exercice ne me fatigue pas, je dors à merveille, et si...
— Si tu étais raisonnable, si lu ne le tourmentais pas sans motif, la santé le reviendrait plus vite encore.
— Mon Dieu! je le sais bien, mon enfant; je l'attriste parfois, et malgré moi, car, après tout, notre position ferait l'envie de tant d'autres personucs! Nous vivons l’une pour l'autre, (irûcc à loi, le tennis passe comme par cucbaiilemcul. Ma pension de veuve d'un
colonel et lo placement sur hypothèque d’une ectilaine de mille francs qui seront un jour ta dot, nous assurent plus que de l’aisance. Aussi, chère cufaul, si lu voulais seulement songer à (c marier...
— Mère chérie, reprit Clémence en souriant, jamais nous ne nous entendrons à ce sujet-là.
Bien souvent je te l'ai dit, la vie et l'avenir d’une vieil te fille ne m’effraveiil pas du tout. C'est une vie calme, libre et retirée, comme il nie la faut. Les arts et la lecture m'offriront toujours plus de distractions que je n'en pourrai désirer. Puis enfin, et surtout, quant au présent, mou cœur est plein de toi, et il n'y aurait pas la moindre petite place pour une autre affection.
— O 11 dit toujours cela à tou âge, ma p.i livre enfant, cl puis plus lard...
— Plus lard.* Non, non! crois-moi, mère chérie, je n'admets pas qu'il v ait ait momie mie créature plus hcurcii: c que moi (quand je lie le voi- pas le chagriner sans raison, bien entendu). El aussi vrai que je l’aime cl que je te vénéré , seul serment que je puisse te faire, je n'ai pas un désir, je ne l'orme pas uu vœu, pas un projet qui lende à autre chose qu’à concentrer davantage eucore, s'il est possible, uolre vie entre nous deux.
Chère enfant, je te crois, je te crois! il n’est pas au monde do
cœur meilleur ni plus sincère que le lieu.
— Va. mère chérie, aux cœurs lions et sincères Dieu réserve le bonheur. Au-si notre avenir ne m'inquiète nullement, je t assure. Et avoue, ajouta Clémence en souriant, avoue qu'il roc faut pour cela une robuste foi en nous deux, car si j’en croyais ceux qui prétendent savoir lire dans le livre du destin...
. — Comment?
— Tu ne te rappelles pas?
— Quoi donc, mon enfant?
— Ù y a euvirou dix-huit mois, lors de ta grande maladie, cette
LA DONNE AVENTURE
di -eiise de bonne aventure auprès de laquelle lu avais absolument voulu m'envoyer, pauvre mère chérie, alin que j’ililci rogeasse celle devineresse sur le soit de mon père...
— Tiens, Clémence , ne me parle jamais de cela, lu me rends honteuse. C'était absurde de ma pari, ci il a fallu ion dévouement lilial aux caprices d'une malade souffrante cl uerveuse comme je l 'étais alors, pour vaincre ta légitime répugnance à aller consulter celte folle Mon Dieu! quami j y songe! l'avoir exposée à eulendre ces prédictions» absurdes il est vrai, mais qui auraient pu cruellement frapper uu esprit moins sage que le tien.
— Oh! maman, ne tue fais pas plus brave que je ne l'ai été; j'ai eu, je te l'avoue, dans le premier moment, une peur horrible ! Ce sont moins peut-être les vague-, et sinistres prédictions de cette pauvre femme, que je crois à moitié folle, et qui, comme scs pareilles, cherche avai t tout à frapper l'imagination des personnes assez candides pour les consulter, ce sont moins scs prédictions qui m’ont effrayée que l'espèce de convulsion où je l’ai vue tomln r après nous avoir prédit ces belles choses, à moi et à une autre curieuse, une femme de chambre. Je pense; mais celle-là faisait l'esprit fort et riait de tout son errur. Peut-être l'aurais-je imitée sans mes vives inquiétudes d’alors sur ta sauté, et sans le motif grave qui, après tout, nu? conduisait chez cette devineresse, puisqu’il s'agissait de la consulter sur le sort de mou père.
L'entretien de madame Duval et de sa fille fut intc< rompu par une servante qui apportait un paquet a»ci volumineux, enveloppé de toile cirée.
— - Qo'e-l-cc que cela, Clarisse? Inï dit la veuve du colonel.
— Je ne sais pas, madame; c'csl un monsieur qui vient de l'apporter. Il a demandé si madame était < liez elle; j’ai répondu que non, parce que madame ne reçoit personne. Alors ce monsieur a lais- c ce paquet avec sa carte.
.Madame Duval prit la carte. On y lisait : Anatole Diicormier.
Et au-dessous, écrit au crayou : De la part de mademoiselle Emma Levasseur.
— Je comprends, dit vivement Démence, ce sont, j’en sus certaine. les étrcuncs que cette chcie Emma m'envoie chaque année depuis qu’elle est en Angleterre.
— Certainement, c’est cela, dit madame Duval, elle aura profité d’une occasion poi r le les faire parvenir.
— Vite, vile, Clarisse! dit Démence «avec une impatience enfantine. o ivre* vite CC paquet! Il renferme saus doute aussi uuc lettre d’Emma.
La servante ayant déballé le paquet, Clémence y trouva en effet une lettre qui accompagnait deux des splendides kcepsaKvs que les libraires de Londres font paraître chaque année.
— Uh ! les beaux livres! dit madame Duval en examinant les kcep&akes, pendant que sa fille décachetait eu bâte la lettre de son amie.
— Quel bonheur! dit vivement la jeune Dite; il y a huit grandes pages de la line écriture d'Emma Voyous seulement les dernières, ligues, alio que je sache si clic sc porte bit u. Oui, et elle termine ainsi :
« Rappelle-moi au souvenir de la chère et excellente mère; réilèrc-lui l'assurance de mou respectueux aUachcmeul. Je l'embrasse de tout cœur. Emma. »
— Mais, mou enfant, pourquoi ne lis-tu pas cette lettre tout de suite?
— Comment, mère chérie, pourquoi? Et notre promenade? nous devrions être déjà punie» depuis une demi-heure. Allons, vite, Clarisse, le manchon et le manteau de maman, car il gèle irès-fori.
rendant que la servante était allée chercher le maiiteuu, madame Duval dit à sa fille :
— - Pourvu qu Emma se plaise toujours chez lord Wilmoi ! La position d’une institutrice est toujours si délicate, et quelquefois si pénible chez certaines personnes!
— Ob' maman. Dieu merci! lord et lady Wilmot, ainsi que leur fille, sont parfaits pour celte chère Emma Elle se loue toujours de leurs excellents procédé», et si ce n otait l'ennui d'habiter eu pays étranger, Emma, d'après ses lettres, ne sc serait jamais trouvée plus heureuse.
La servante ayant apportée le manteau de madame Duv.J. Démeure, après mille précautions prises contre la rigueur du froid qui pouvait incommoder sa mère, lui donna le bras, et toutes deux se dirigèrent vers le Jardin des hautes pour y faire leur promenade accoutumée.
Eu coup de la béquille magique du Diable boiteux nous transportera dans uu quart! < r tout opposé : ail faubourg Saint-Germain,
Un magasin de mercerie, ganterie cl parfumerie, fous le nom du Garjne-Eetit, établi depuis nombre d’années dans la rue du ltar, était, à l ‘époque de ce récit, exploité par M. Joseph Pauveau et sa femme, successeurs de Ducormier, ainsi que l’enseigne de la boutique l'apprenait au public.
.A peu pi ex à la même heure où la veuve du colonel Duval avait avec sa tille l’entretien que nous avons rapporté, les scèues suivantes se passaient dans le magasin du Gagnç-Pctit.
Madame Fauveau, la parfumeuse, jeune femme de vingt-deux an», était assise à son comptoir. Il serait difficile de s'imaginer une brune plus piquante et plus avenante, des cheveux plus noirs et plus bistrés. des yeux plus brillants et plus i veillés, des joues plus rondes cl plus rose6, une taille plus fuie et plus voluptueusement cambrée.
Maria Fauveau savait qu'elle était jolie, délicieusement jolie, et que, depuis la rue du Bac jusqu'au lin fondée la rue de Grenelle, ou connaissait de réputation, mais de honuc réputation, la charmaut: parfumeuse, car chacuti pouvait venir, sous prétexte d'acquisition de gant>, bretelles, savon ou essences, admirer cette beauté Que et piquante; niais chacun s'en retournait avec son admiration. Jamais b médisance n'avait effleuré la renommée de Maria Fauveau : avciuoie et souriaute, toujours de bonne et gentille humeur, elle désespérait les galants eu accueillant leur* déclarations avec une gaiete moqueuse et d’autant plus redoutable que, ces galants écouduits, ia jolie parfumeu-e riait de tout son cœur avec son mari, qu't-lle adorait; et elle avait grand 'raison, car c'était la bonté, la franchise personnifiées, que Jo>cpli Fauveau, beau et grand garçon d'ailleurs, d’une physionomie ouverte et sympathique.
Dison* enfin que Maria, douée de beaucoup de naturel, n’avait reçu qu’une éducation fort négligée, ayant toujours vécu dans nu milieu de petite bourgeoisie honnête et laborieuse, mais très-vulvaire. La , jeune b mme ne possédait dune pas celle réserve de paroles, cette distinction d<* m nitirs que d'autres enseignements et un autre en* tonrag - lui eussent nécessairement données; aussi mon irait-elle souvent la verve joyeuse et sans façon d’une grisetlc raftiuée par qut Iqoc éducation.
Madame Fauveau sc trouvait donc ce jour-là à son comptoir, tantôt s’occupant des écritures de son commerce, tantôt servant sa nombreuse clientèle.
La dernière pratique qui venait d'entrer dan» la boutique était uu homme de cinquante ans environ, mis avec une certaine recherche, ayant les cheveux gris, une physionomie rusée, l'œil Qu, |>éiiétrani, et des m inières fort convenables.
— Que désire monsieur ? deuiaudu Maria Fauveau en s'interrompait! d'écrire.
— Un pain de savon, madame.
— A la rose, aux amandes, monsieur?
— Gomme il vous plaira, madame.
— Dame' monsieur, c’est vous qui vous servirez de ce savon ; le choix vous regarde.
— Ch-'isi par vous, madame, il me semblera meilleur.
— Ah! monsieur, c'est trop galant, répondit en souriant la jolie ! parfumeuse. Alors prenez ce savon aux amandes amères ; il est de | plus de durée que l'autre.
— En ce cas, madame, donnez- mol l’autre, afin que j’aie plus tôt l'occasion de revenir ici.
— Usez- le donc bien vite, monsieur, et revotiez le plus souvent possible. reprit g iemcni madame Fauveau. Dieu merci! h - » savons ne uous manquent pas. Voici le petit paquet, monsieur, c’est quinze sou».
L homme aux cheveux gris lira de sa poihe uu portefeuille, le posa sur le comptoir, l'ouvrit, en tira un nombre assez considérable de billets de banque qu'il sc mit à feuilleter avec affectation, et sc dit Comme eu se parlant à S"i-mème ;
— Je croyais avoir là un billet de cinq cents fraucs, nuis non, non, ce ne sont que des billet» de mille francs.
— Comment, monsieur, changer un billet de mille francs pour payer uu pain de savon de quinze sous? dit madame Fauveau, vous n'ÿ songez pas! D'abord je u’aurais pas de quoi vous rendre, et puis nous faisons toujours crédit aux pratiques... respectables.
C' Ile épithete de respectable adressée au gabntiit suranné fut accompagnée d'un malin sourire de Maria.
— Mais j’y songe, reprit l'homme aux cheveux gris, qui d'un regard sournois ta< liait de deviner sur b physionomie de b jeune femme $• elle é ait éblouie de b somme assez considérable qu’il venait de lui montrer, mais j'y songe, j'ai de l’or.
. Et il lira do sa poche une longue bourse de soie verte, gonflée d'environ deux cents luuis, dont une grande partie, par une maladresse calculée, tomberont arec uu attrayant tintement sur le porte- „ fouille bissé sur le comptoir. J/homme aux cheveux gris, observant
toujours sournoisement Maria Fan veau, fit de nouveau bruire l'or eu fe remettant dans la bourse, moins un louis, qu'il poussa du bout du doigt eu disant :
— Ayez l'obligeance, madame, de me rendre.
La jolie parfumeur, contraignant assez difficilement sou envie de rire, causée par l'affectation de cet homme à faire montre de scs billets et de son or, lui rendit néanmoins la monnaie de son louis avec un sérieux parfait.
L'homme aux cheveux gris, au lieu de prendre cette monnaie, parut se raviser et reprit de l’air du monde le plus naturel :
— Madame, voulez-vous être assez bonne pour me rendre uu service ?
— Certainement, monsieur; lequel?
— Je vais de ce pas au Mus/e; il y a souvent dans la foule des amateurs curieux de tâter ce que les autres ont dans leurs poches: veuillez me garder ces billets cl cet or avec mon pain de savon ; je reprendrai le tout en passant dans une heure.
Quoique la proposition fût assez étrange, car le Musée n'était pas encore ouvert {circonstance ignorée d’ailleurs par Maria), celle-ci, d'abord assez surprise, mais ne supposant aucune arrière-pensée à cet homme respectable, répondit ingénument :
— Je ne vois pas d'inconvénient à faire ce que vous me demandez, monsieur, ci. puisque vous le devrez, ie garderai cet argent pendant nue heure. Vous savez combien il y a daus la bourse et dans le portefeuille, n’est-ce pas?
— Oui. madame, il y a quatorze mille fraucs en billets et deux cents louis en or.
— Total, dix-huit mille francs que je vais meure dans le tiroir de ma caisse, eu attendant votre retour, monsieur.
Et la jeune femme mil eu effet l'or et les billets dans le comptoir, ainsi que le pain de savon.
— Mille et mille remcrdmenls, madame, dit l'homme aux cheveux gris en saluant avec une extrême politesse et se dirigeant vers la porte.
— A votre service, monsieur, répondit Maria en se remettant à son livre de comptes.
L'houunc aux cheveux gris avait à demi ouvert la porte pour sortir, lorsqu'il la referma comme par réflexion, et, revenant se placer devant le comptoir, auprès duquel il s’assit sur une chaise vacante, il dit :
— Madame... un mol, s’il vous plaît:
— Tiens! reprit Maria cii le regardant avec étonnement, tou» n'allez doue plus au Musée maintenant, monsieur?
— Si fait, m. dame, j’y vais aller tout à l'heure, mais avant... je désir » 4 seulement vous adresser une question.
— Voyons la que?-iion, monsieur.
— Vous souvenez-vous, madame, il y a de cela six semaines environ, vous souveuez-vous d’avoir vendu une paire de gant- à un monsieur d'tiue tournure encore très-jeune et très- élégante, quoiqu'il soit d'un âge... mûr?
— Une paire de gants? il y a six semaines? dit Maria asw/. étonnée. tout eu cherchant à se rappeler ces particularités. Ma foi, non. monsieur, je ne in'en souviens pas ; mais est-ce que ce monsieur n en a pas été content, de ses gants ?
— Il en a été si content, madame, que le letulcmaiu il est revenu en acheter une nuire paire.
— * A la bonne heure ! voilà une fameuse pratique ! Mais je ne me rappelle pas du tout ce monsieur-là.
— .Voyons, cherchez bien, ma chère madame ; un monsieur trèsmince, d’une Cgurc encore fort agréable, et portant un nibau de plusieurs ordres à sa boutonnière, car c'est uu très-grand seigneur, un prince, cl d'ailleurs, chaque jour, en se rendant à la Chambre des pairs, car il est aussi pair de France, il passe exprès par celte rue-ci, quoique ce ne soit nullement son chemin.
— Eh bien alors, si ce n'est pas son chemin, pourquoi ce brave monsieur passe-t-il par la rue du Bac ?
— Pour s’arrêter devant votre mrgasin, ma chcrc madame Fauveau, pour avoir le bonheur de vous contempler uu instant; allons, franchement, vous avez dû le remarquer.
— Ali ! bien oui! j’ai bien autre chose à faire que de regarder les passants!
— Le prince n’en est que plus malheureux, ma chcre madame Fauveau, car il espérait être connu de vous... de vue du moins.
— Et à quoi Ça lui aurait-il servi, à ce monsieur, que je l’eusse connu de vue?
L homme aux cheveux gris reprit à demi-voix et d’un ton mystérieux et insinuant :
— Si le prince avait en le bonheur d'être remarque par vous, ma
chère madame Fauveau, vous trouveriez moins brusque peut-être la proposition... que j'ai à vous adresser... de sa pari... car... en vérité. à vous parler franchement, vous u clés pas faite pour tenir un magasin.
— Moi. monsieur? je voudrais savoir un peu ce qui me manque pour ça, par exemple!
— Au coutraire, ma chère madame Fauveau, vous avez trop...
— Comment ! trop ?
— Eh! oui, vous av»'z trop d’attraits, trop de beauté, trop de grâces pour les enterrer dans uuc mi érable boutique. Allons donc! madame, cela fait pitié! Votre véritable place. . savez-vous où elle est? Dans un charmant petit hôtel, avec voilure, loges aux spectacles, diamants, toilettez de du cl teste ; avec tout ce qui est digue enfin d’une charmante femme comme vous. Or, ma chère madame Fauveau, celte vio délicieuse, vous l'aurez quaud vous le voudrez.
— Ah bah !...
— Quand vous le vomirez' Pour cela, vous n’aurez qp'uumot à dire.
— Vraiment, iimusicur! il serait pos-ible?
— Encore une fuis, cela dépeud de vous, un oui ou un non à dire.
— Un oui, ou uu non? pas »lavantage?»iii Maria en faisant une petite mine étonnée, la plus g»mtil!e du monde. Mais écoutez doue, monsieur, savez-vous au inoius que ça mérite réflexion ce que vous me proposez là !
— Je crois bien !
— Ah çà! ce que vous me promettez là, mon digne monsieur, c’est sûr ? c’est pour île bon '*
— Vous aurez, ma chère madame Fauveau, toutes les garanties dé sirablcs.
— A la-botinc heure ! car. voyez-vous, ca ne serait pas gentil «le sc moquer du pauvre monde. Ainsi, eu disant oui. il est bien entendu qu’il dépeud «le moi d'avoir uu hôtel, un équipage, des diamants, des l"gesaux spectacles, des toilettes de duclu. s*e... et quoi encore?... je ne me rappelle plus.
— Vous aurez naturellement votre maison montée et meublée : linge, argenterie, etc., de. , mille écin» par mois pour votre dépense, et vingt-cinq mille fraucs pour votre trousseau.
— Mais savez-vous que c'est superbe, cela, mon rcspecrable monsieur! Jugez donc, mon mari et moi qui n’avons pour logement que deux petite:, pièces à l’ciure-sol ; qui ne prenons un liacrc que daus les grands jours, et qui allons au plus une fois par inuU uu spectacle, et à b galerie !
— C’est indécent, ma pauvre madame Fauveau ! Une ravissante femme comme vous, à la galerie!
— Oui, monsieur, cl à ta seconde galerie encore!
— Ab seconde galerie ! Dieu du ciel !
— Et des diamants, mon honorable monsieur, des diamants' moi qui u’ai, pour tout potage, qu'une broche et une paire de boucles d'oreilles en améthyste.
— Pauvre chcrc petit»! femme, des bijoux en améthyste! Mais c’est ignoble !
— El mille écus par mois! quand pour mon mari, ma pet te fille, moi et ma bonne, lions dépensons quinze cents francs par au, au plus.
— Juste les gages que vous donnerez à votre fennne de cbambie, ma pauvre madame Fauveau.
— J'aurai doue aussi une femme de chambre?
— Parbleu ! au moins une. Et de plus valet de pied, cocher, cuisinier.
— l'n cuisinier ! moi qui me brûle souvent les doigts à faire griller d»-s côtelettes, quand notre bonne n’est pas là.
— Ah! madame, dit l’homme aux cheveux gris avec uu accent de compassion courroucée, ces mains, ces maiti- » burinante', tou hcr à des côtelettes! Ah ! fl, fi ! qu« I indigne outrage à la beauté! cela cric vengeance !
— Le fait est que j'aime mieux faire de la crème au chocolat, f.’cst mon triomphe, et no moins on ne s«ï biûle pas les doigts. Mais ditesmoi. mon vénérable monsieur, puisque j'aurai un cuisinier, j'espère bien qu'il saura faire les omelettes au jambon?
— Parbleu !
— Je vous demande: cela, voyez -vous, parce que Joseph les adore.
— Qui, Joseph? demanda l’homme aux cheveux gris tout ébahi; quel Joseph?
— raidi, le mien! le Jo^di chéri à sa petite femme.
— Le Joseph... chéri?
— Eh ! mon mari, donc !
— Votre mari, madame? Comment! votre mari?
— Eli bien, oui.
— C’est sérieusement que vous/nc dites cela?
Ali (à! entendons-nous. V/us me demandez, n’cst-cc pas, si
c’est sérieusement que je vous dis que Joseph adore l'omelette au jambon?
Mais cou, mais non; je vous demande si vous croyez que...
que... voire mari consentirait à partager l'existence que je suis chargé de vous offrir.
— Comment ! s’il consentirait à avoir hôtel, équipage, cuisinier, femme de chambre, argenterie, etc., etc., car il y a -beaucoup d Vf cariera dans vos promesses... Il faudrait qu’il fût joliment difficile, mou Joseph chéri, pour refuser ces belles offres.
— Après to.it. se dit l'homme aux cheveux gris avec un sourire dédaigneux et sardonique, t;a s'est vu des maris comme ça. Pub il reprit tout haut : Pourtant, ma chère madame Fauveau, un mari, ce serait toujours un peu gênant, malgré toute la complaisance que pourrait avoir cet excellent M. Fauveau. Vous m'entendez bien, ma dierc madame Fauveuu, car vous avez de l’e-pril comme un lutin. Or. à propos de la gène qu'apporte toujours un mari, fili-il de la meilleure volonté du monde, le prince avait sougé à une excellente combinaison : comme il a un grand crédit chez les ministres, il s’est préeauliooné d une place de commis à cheval dans les droits réunis... à Tarbct.
— A Tarbes! mon vénérable monsieur.
— Oui, à Tarbes (Hautes-Pyrénées), à deux cents lieuesd'ici. Il serait censé que le titulaire de la place en question reprendrait, en échange, votre magasin. Tout serait à ce sujet parfaitement arrangé; on trouverait moyen d amener le brave Fauveau à accepter. Le prince vous expliquera d'ailleurs tout cela lui-même, ce soir, si vous y consentez. au hal de l'Opéra.
— Moi au bal de l'Opéra? dit gaiement la jeune femme, eu voilà bien d’une autre, à présent!
— Ecoutez moi attentivement, ma chère madame Fauveau; votre mari est de garde aiijoind'lini?
— Comment ! dit Marin, très-surprise et presque inquiète de voir CCI homme si bicu renseigné, vous savez?...
— Nous savons tout. Votre mari ne reviendra donc iti que demain matin ; vous avez à vous h nuit tout entière-, vous demeures Mule à renne-sol, ici au-dessus; votre bonne couche au cinquième étage.
— Ah! vous savez aussi que ma bonne...
— Nous savons tout. Nous avons donc la nuit à nous. Or, à une heure du matiu, rien ne vous sera plus facile que de descendre dans xolre boutique; je serai à votre porte avec un l'uct e et uu domino loin prépaie; vous l’endosserez, je vous conduirai au bal de l'Opéra; le priucc a uuc loge retenue d'avance; là, vous verrez ce digne cl cher seigneur, vous causerez avec lui, il vous dira tous ses projets; il a tout prevu, meme le cas où il n'y aurait nas moyen de faire accepter à votre mari la place de commis à cheval cl où il tiendrait :>h*oimii(Mit à garder son magasin à Paris; le priucc vous proposerait alors autre chose. Enfin, vons l’entendrez, et vous verrez que c'est le meilleur, le plus charmant et le plus généreux des princes. Sans doute d n'est plus de la première jeunesse...
— Ni de la seconde, ni de la troisième peut-être, hein! mon respectable monsieur?
— Je ne veux pas vous tromper : H a la cinquantaine : mais s! bien conservé, si soigné' Enfin vous le verrez. Vous avez d'ailleurs trop d<* bon sens, ma chère daim 1 Fauveau, pour ne pas comprendre que rattachement d'un seigneur d'un âge mûr est bien autrcmcui solide et surtout fructueux que l'amour d un las déjeunes godelureaux bous à perdre les femmes, rii-u de plue. Enfin, tout cc que je puis vous assurer, c’esi que je n'ai jamais vu le cœur et la générosité du prince se démentir, moi qui depuis vingt-cinq ans ai l'huiineur d’être à sou service comme homme de couliaticc.
— Ali! dit Maria en interrompant l'homme aux cheveux gris, il y a vingt-cinq ans, mou bien digne monsieur, que vous avez l'houncMrr de... Je vous en fais mon compliment.
Quoique assez surpris de l’expression des traits de la jeune Terninc en lui adressant cette dernière parole, l'homme aux cheveux gris continii.i :
— Allons, inaclicre madame Fauveau. c’est entendu, u'ext-ce pas? A une heure du matin, je serai à la porte «le votre magasin avec un fiacre cl uu domino. Vous voyez quelle réserve y met le prince; il aurait pu vous demander une entrevue dans sa petite maison, car il en a une délicieuse, comme les grands seigneurs d’aulrclob : vous la verrez. Mais, pour vous rassurer, il a préféré choisir uu terrain neutre ; l'Opéra, où vous pourrez convenir de tout avec lui Quant aux dix-huit mille fraucs que vous avez là, vous les garderez ; cc sera une des garanties qui vous prouveront, je l'espère, que vous devez avoir tonte confiauce dans les promesses que je vous lais au nom du prince.
I Après avoir silencieusement écouté l'ami du prince. Maria prit daus tou tiroir l’or et les billets de banque, les déposa sur h* comp-
toir et dit avec un froiJ dédain, en regardant l’h mme aux cheveux gris bien en face :
— Tenez, mon respectable et très honorable monsieur, quoique vous fassiez un bien ignoble métier pour votre âge. je ne voudrais pas, à cause de votre âge même, voir mon Joseph chéri vous appliquer la meilleure, la plus solide, la plus belle rinctc que vous ayez probablement reçue depuis vingt-cinq aus que vous avez l'honneur d'être le courtier de votre priucc dans les honnêtes marchés dont vous vous chargez pour lui.
Stupéfait de ce brusque retour, l'homme aux che-eux gris se leva brusquement et s'écria :
— Mais, madame...
— C’est comme je vous le dis là, mon digne et obligeant monsieur. Si mou mari rentrait, je trouverais très-drôle de lui raconter la chose en votre présence. Alors, vous concevez de quelle indigne rûcli f il vous gratifierait; car le Joseph chéri à sa petite femme est fort cumule un Turc, et il vous ('apprendrait, si vous ne le saviez pas, vous qui savez tout. Il est de garde, c'est vrai, mais il doit venir dîner au magasin. Voici trois heures cl demie, il ne peut maintenant beaucoup larder. Voyez si vous voulez l'aileudrc, mon vénérable
monsieur.
— Croyez-moi, ma chère madame Fauveau, reprit imperturbablement l'homme aux cheveux gris, ne cédez pas à un premier mouvement, vous le regretteriez. Suive* mon conseil, réfléchissez, et. en attendant, gardez toujours cet argent ; vous me le rendrez plus lard. Au revoir. En tout cas, je serai celle nuit à une heure à la porte de votre boutique.
Et l'ami du prince sc leva.
— Monsieur, dit vivement Maria, du moins emportez cct argent !
— Bon! il sera toujours temps de me le rendre.
Et l'homme aux cheveux gris mit la main au boulon de la porte.
— Monsieur, dit vivement la jeune femme avec inquiétude, car pour rien au monde clic n’aurait voulu conserver cc houleux depot, ch bien, écoulcz-moi.
— Que désirez vous, chère madame Fauveau?
— Puisque vous voulez absolument que je garde cet argent, j’v consens; seulement, faites-moi le plaisir d'envelopper vous-même la bourse et le portefeuille dans cc papier, et de nouer le luut avec ce ruban.
— Mais, dit l’homme aux cheveux gris d’un air soupçonneux, pourquoi faire cela?
— Commcut! reprit Maria avec un engageant sourire, voilà déjà votre complaisance à bout» vous qui promettiez des monts d’or? fct vous voulez que je vous croie ?
— J’en étais sûr, pensa l'ami du prince : elle sc ravise.
J Et. ne voyant aucun inntif pour refuser ce qu’on lui demandait, il « nveloppa l’or et les billet», pendant que la jeun ; femme, sans êirc ■ vue, tirait un cordon de sonnette placé dans un coin du comptoir ci qui communiquait à lYulre-sol.
An moment où l'ami du prince terminait de nouer le ruban qui re liait le paquet, une jeune servaule entra.
— Louise, lui dit Maria, vous savez bien où est l'église des Missions Etrangères?
— Oui. madame, ici tout près.
— Tenez, prenez cc paquet.
Et clic le retira îles mains de l'homme aux cheveux gris, qui d'a bord la regarda faire avec ébahissement.
— Vous savez qu'auprès de la porte il y a un tronc pour les pauvret?
— Oui, madame.
— Eh bien, Louise, vous y mettrez ce paquet. Ce sont quelques petites charités que ce digue monsieur veut donner aux pauvret du quartier, et...
— Diable ! un instant, dit vivement l'homme aux cheveux gris en reprenant le paquet des mains de la servaule, ou u’est point chantable à cc point:...
— Alors, mou digne monsieur, reprit .Maria eu souriant, faites vos commissions vous-même, cela vaudra mieux.
Deux pratiques, entrant pour quelques e nplcttes foirèrent l’boron e aux cheveux gris de déguerpir en emportant son argent, ce qu il 6t nou sans dire mut lias à Maria :
— Aous réfléchirez; à une heure du matin je serai à votre porte.
— Monsieur, monsieur, dit gaiement cl tout haut b jguue femme, tout eu servaut ses pratiques, votre pain de savon que vous oublie/ Si vous avez besoin d autre chose ; liro-ses à deuts, htaiicaux porr la barbe, pai fumerie, pensez à nous, s'il von» pl>it, monsieur; trous serons toujours bien con'.enis, moi et mon mari, de vous servir ca ; cuuscicucc et de notre mieux.
LA DONNE AVF.NTL'DE.
L’ami du prince sorti! assez désappointe. mais uoii rebuté. Il est dis gens complètement aveugles et obtus à Ion Iroil du desunére-scnent et de l'honneur.
Les acheteurs servis par la jeune femme la laissèrent bleui 6l seule; elle reprit son livre «le comptes, et sc dit tout en écrivant : '
— Voyous! r.tut-îl raconter cela à Jo-cph quand il va venir, et en rire avec lui comme de tant • l'autre» bêles de déclaration».' j’en ai bien envie. b'uu autre coté, il y a là une offre d’argent qui est ignoble» cl il pourrait sc chagriner en songeant seulement qu’uu a ose me la faire, celle offre. (Joe décider? Ma foi, demain je dirai tout à maman; C’est une fameuse tète, elle rue conseillera pour le mieux au sujet de ce que je dois on non dire à Joseph.
Puis la jeune femme, sc renu liant à son livre de commerce, se mit à fredonnner gaiement, tout eu écrivant, les paroles suivantes sur un air et un rliyliime impossibles, bien entendu :
— Ce n'est pas le tout d’aimer son Joseph chéri, Ut, la, la! tnt , deri, dera !
D'avoir confiance en lui, de ne lui rien cacher, de ri , (fera !
Il faut encore prendre garde de le chagriner, lu, la l tleri, dera !
Même fuir bonne intention, deri, déni!
A ce moment une vois sonore et joyeuse, qui de son côté fredonnait aussi un ira. deri, dera! sc lit entendre derrière les carreaux de la porte du magasin. Elle s’ouvrit du dehors, cl M. Joseph Fauveau, grand cl beau garçon de cinq pieds sept nom es, entra vêtu de son uniforme de garde national, rehaussé de bulflelerics d'une irréprochable Idam heur. Fai-anl alors le salut militaire, en portai»! le revers de sa main à son formidable ourson, moins noir que scs épais favoris, il s’arrêta au seuil de sa boutique en disant :
— Salut ci honneur à ma jolie petite fournie!
Telle était Maria Fan veau, U petite bourgeoise vulgaire. Vulgaiité naïve et charmante qui f.lsail un libre et joyeux essor aux plus nobles élans du cœur, aux plus vives sail ics de l'esprit; vulgarité mille fols préférable à la réserve, à 1a distinction de manières, lorsque, par ces ra tiocinent!» d’une éducation oisive, la distinction devient de la sécheresse et de la roideur, lu réserve de la dissimulation on de lu fausseté.
— Salut cl honneur à ma jolie petite femme ! avait dit Joseph - auveau en entrant dans le magasin.
La jeune femme, à la vue de son mari, frappa joyeusement dans scs petites mains, cl, coujHinl au court, légère, souple cl pétulante comme une chatte, s’élança d’un bond de son fauteuil sur lu comptoir, cl du comptoir à terre. Dans cette dernière et rapide évolution gviimastique, la robe de Maria laissa voir la naissance d’une jambe eivine, chaussée «l'un brodequin noir digne de CcnUrillon, exhibition involontaire qui arracha celte exclamation à Joseph Fauveau :
— Sapristi !
H u’eut nas le temps d'en dire davantage, car les deux jolis bras de Maria s'enlacèrent à sou cou.
— Es-tu folle, va, petit' Maria! dit Joseph après avoir répondu aux caresse» de sa femme; sauter par-dessin* ce comptoir! risquer de tomber, de te faire mal!
— (Fêtait trop long de prendre la grande route, mon chéri, reprit Maria eu riant comme une folle : j'étais pressée d'arriver. Allons, d'abord, débarrasse loi de ton bonnet à poil.
Et, sc dressant sur le bout de ses jolis pieds, Maria décoiffa Joseph du son ourson, puis po-u ensuite, pendant un instant, ledit ourson sur sa télé, ttc sorte que le joli visage de madame Fauveau di- parut presque entièrement sous la noire fourrure, et que Joseph ne vit plus que le bout du liez rose et la bouche vermeille de la rieuse, dont les petites dents blanches brillaient comme de l'émail.
Le mercier, franc rieur, partagea l'hilarité de sa jeune femme. Cet accès de gaieté calmé, il dit à Maria, qui, après avoir déposé Foursou sur une chaise, regagnait son comptoir :
— Quel Qoger Bontnnp» tu fais, va!
— Tiens ! pourquoi donc que je ne serais pas uu Roger Bonlemps, puisque, grâce à toi, je n’ai que du bon t» mps? reprit Maria ni se remettant à son livre de commerce et reprenant sa pl me; mais assez de bêtises! débarrasse- lot de tes armes, ù fameux guerrier! et tieus-loi tranquille. Je me suis douué pour tâche de liuir mes comp-
tes avant dîner. Lt à propos décomptés, tu es encore un joli garçon, toi!
— Comment?
— Un lier banquier, je m'en vante!
— Que vcnx-tu d rc?
— Pardi! tu m" crédites sur (on livre de deux cent soixante-sept franc* pour notre dépense des deux mois passés, et lu me le* as donnés il y a quinze jour», ce» deux cent soixante-sept francs.
— Pas du tout!
— Mais si fait!
— Je te dis que non!
— Mais, vilain entêté, reprit Maria en frappant le plancher de son petit pied, la preuve que lu m’as donné ces deux cent soixantc-s^pt lianes oour la dépense, c’est que les voici inscrits sur mon livre à moi. An ! ah! qu’as-lu à répondre à cela, hein?
~ Mais, madame la têtue, la preuve que lu te trompes, c’est que j’ai trouvé dans mon tiroir deux cent soixante-sept francs de plu» que mou compte.
— Eh bien, c’est que tes pièces de cent sou» auront fait des petit», voilà tout. Apre» tout, elles doivent tant s’ennuyer ensemble dan» ce tiroir, que r.i leur est bien pci mi-, de faire dos petits, ajouta Maria en sc reprenant à rire aux celais. Tout ce que je peux l’assurer, c'est que tu uc me dois rien...
— Et moi je suis sûr que, comme toujours, lu le trompe* à ton désavantage. Ah! mai* pourtant... attend» donc, dit Joseph Fauveau eu réfléchissant; attend» donc... Tua*, ma foi, raison!... Je me rappelle avoir prèle trois cents francs, il y a sis mois, à Itonaqud ; il me les a rendu», je lie les ai pas inscrit* : voilà ce qui fait la différence.
— C’est encore un joli garçon que ton affreux ami le docteur Bonaquet; je di* affreux au llguré, car c’est un Bien bon enfant, et il ferait descendre le* oiseaux de» arbre* pour l'entendre parler. Mais eufiu voilà deux mois que nous tic l'avons pas vu.
— Il c*l si occupé! il travaille tant! Et puis il a été nommé médecin de l’Opéra ...
— Tien», tiens, liens! l’Opéra est donc malade?
-—Es-tu rieuse, va!... Mai» c'est cela, l’argent que Bonaqnct m’a rendu faisait mon erreur : tu avais ra’con. ,
— Voilà pour vous apprendre à n’avoir pas pin» de tête qu'un pierrot, monsieur Fauveau. dit Maria eu donnant, du bout de sc» doigts roses, une chiquenaude sur le uez de Joseph.
Mais celui-ci saisit an vol la maiu de la donneuse de chiquenaude, et, pour se vnigcr, prit entre ses dent» le bout des petits doigt* de sa femme et le» mordilla doucement.
— Jo-epli, fini» donc ! dit vivement la jeune femme en retirant sa main. Si quelqu'un entrait !
— Eh bien! quoi? L’on verrait un mari qui bai*c la jolie petite main de sa jolie petite femme, et voilà.
— C'est gentil, monsieur !
— Je erui* bien que c'est gentil! reprit Joseph en regardant amoureusement Maria. Oh ! oui, c’est gentil ! cl c'est aussi lion que gentil, mie petite femme comme toi !
— Oh ! oui, partous-eu. Je voudrais bien savoir ce que j’ai de si merveilleux.
— b âbord, tu es intrépide au travail comme un petit lion. Tu t ; ciis nos livres de commerce mieux que ne les tiendrait un commis à dix-huit ccuts franc».
— Ali! ali! dit gaiement Maria, voüà-t-il pas une belle affaire! Est-ce que j’ai été élevée à me croiser les bras ? Est-ce que jt: uc tenais pas les livres de mon père? Que veux-tu doue que je ra»»e pendant toute la sainte journée à ce comptoir? je m’ennuierais comme une morte, puoqiic m*trc petite Jo ëphiuc ne revient de sa pension qn a cinq heures.
— Allons, bien ! dit Joseph avec émotion- Non, lu es mie femme comme tant d’autres, n 'est-ce pas? Et dan» la grande maladie de ta fdle, que Bonaqnct a sauvée, est-ce que lu n'as pas été admirable de dévouement? trente-sept nuits sans te coucher!
— Tu va* voir que j'aurais pris nue garde-malade pour veiller mou etif.inl! Ah çâ! mai* à quoi peuse*-tu donc, monsieur Fauveau? Qu’est -ce doue que tu as mangé ce malin à tou corps de garde? reprit Maria en riant, qu’esKe que lu as? voyous, dis-lc tout de suite.
— J’ai... ce que j’ai depuis que nous sommes marié», ma bonne
petite femme : uu amour et une reconnaissance qui .s’augnieulent chaque jour. *
— De r.imour, c'est permis, je vous y autorise, je vous y engage même, monsieur F.iuvcau, reprit Maria d'un ton de gravité comique: mais de la reconnaissance, c’est uue farce! et je ne veux pas que tu dises de» farce», mon chéri ! à moins que nous ne uous mettions frao-
cbemeut à beliser. car tu sais que, pour ce qui est de rire, je lie laisse pas ma part aux autres !
— Tiens, Maria, voilà encore une chose que j’admire en toi.
— Voyous la chose. Ca va être drôle l
— Tu as le caractère le plus égal, le plus gai que je connaisse, et pourtant voilà ta vie : Habiller et soigner Joséphine, descendre à la boutique à huit heures du matin, y rester jusqu’à huit heures du soir; encore une fois, voilà la vie de tous les jours, sauf uos dimanches et fêtes, où nous nous permettons quelques petites parties de spectacle ou de promenade.
— Ah ça. voyons, es-tu fou! est-ce que je n’ai pas'élé élevée à ça ? Est-ce que toutes les femmes ne sont pas comme moi ?
— Toutes! non. El voilà justement où je l’arrête.
— Je désire savoir si c'est eu ta qualité de garde national que tu m’arrêtes? demanda Maria eu étouffant de rire, alors je me rends.
— Oh ! avec les malices, tu ne m'empêcheras pas «le te rendre justice. Non, les autre* femmes ne sont pan toutes comme lui, car ce qui m'étonne, ce n’est pas la vie que lu incues, uni» la mauierc dont tu la supportes. Que di.ihlc! je sais hieo, moi, sans aller bieu loin, comme sont certaines de nos voisines «h- 1a rue. Celles-là sont toujours à se plaindre, à bâiller, à rechigner '.toujours à dire à leur mari: < Ali! quelle scie que cette boutique! Ah! «pie c’est ennuyeux d être toujours là comme un chien à l'attache, sans jamais sortir! Ah! que c'est assommant d’être aux ordres du premier venu qui vient vous acheter pour deux sous! Ah! quelle vie! u’avoir qu'un pauvre dimanche à soi par semaine! * F.t toujours à grogner ainsi du 1" janvier au 51 décembre/ Enfin, il n’y a pasjusuua ta mère... b plus brave, b meilleure des femmes, lu sais «je l'aime! qui était, lu l’avoueras, malgré son bon cœur, cinq jours sur six d'uuc humeur de dogue lorsqu’elle tenait son magasin d'épiccrics.
’ -- Eh bien, moi aussi, monsieur Joseph, je vais être comme un vrai doguin déchaîné, si lu ne liuis pas avec tes élounemeiits de ce qui est simple comme boujour!
— Ah! tu trouve» cela simple comme boajour, toi ?
— Eh! certainement! dit la jeune femme avec vivacité. Les uns naissent avec un caractère heureux, d'autres avec un caractère malheureux, voilà tout; les uns sont toujours à regimber contre leur sort; les'aiitrcs, au contraire, sc disent : « C'est comme ça? Eh bien, c'est comme ça! • Les uns cherchent tous les moyens possibles de rendre encore plus ennuyeuse, encore plus triste pour eux et pour leur entourage une existence qui n'est pas très-gaie; les autres, au contraire, lâehi'iil de rendre gai ce qui ne l'est pas. EU puis enfin, mou bon Joseph, parlons raison, ajouta la jeune femme avec oue tendre émotion. Qu'y a-t-il detounant à ce que je sois gaie, c’est-à-dire contente, henreii'-e ? Voyons, qu’est-ce qui me manque ? Mon père et ma mère m’adorent; toi et moi nous nous aimons de tout notre cœur; notre chere petite Joséphine est on tré>or de gentillesse : nous ne sommes pas de gros boutiquiers, c’est vrai, mais nous vivous dans l'aisance, nous avons une bonne pour nous servir. Tu me gâte» tellement. que, lorsque nous sortons le dimanche, je suis, ma parole d’honneur, aussi bien mise que la femme d'un baoquicr. Notre commerce, la surveillance de notre ménage nu me laissent pas une minute «le vide. Tout cela me plaît, tout cela m’intéresse, tout cela m'amuse, et tu veux que je trouve le temps do m'ennuyer ou d’êlre triste? Tu parles d'éternuements! Et si je voulais m'étonner aussi, moi. de ce que m oc me ouille* que pour tes affaires! de ce que tu lie met» pas le pied au café ! de ce que tu passes toutes tes soirée» avec moi ! Ah! bien oui ! pas du tout ? je jouis de mon bonheur rumine d’une chose toute naturelle, sans être toujours à me dire : «Ah! mon bieu, que je suis «Jonc heureuse ! Mais pourquoi doue que je suis heureuse comme ça? Voilà, sac-à-papier ! un bonheur bien extraordinaire! Est-il extraordinaire, mon Dieu! l’est-il? Non, il n’est pas de bonheur... plus citraordiuaireni.nl... extraordinaire que le micu! •
Ce» derniers mots furent prononcés par Maria d'un ion* si drôle, si gai, clic contrefit si geutimeut son mari, eu levant les yeux et les mains au ciel à chaque exclamation, que Joseph, malgré sou alleu* drUsciiienl, ne put s’empêcher de rire aux éclats de celle plaisanterie. Puis, celte hilarité « aimée, il reprit :
— Va, lu seras toujours la même! Il n’y a pas moyen «le parler sc* rieusemeut avec loi «lix minutes de suite, tu ris de tout ! Enfin, quand ie pense qu’il y ailix-liuit mois, lorsque celte vieille folle de madame Hatdou l'a mis en tête d'aller te faire «lire la bonne aventure pour nous deux, non-seulement tu as plaisanté d’une prédiction «pii aurait fait dresser les cheveux sur la télé h d autres personnes, mais tu m'as raconté cela si drôlement... si drôlement, que moi-même je n’ai pu garder mon sérieux ! Enfin, cst-ce vrai?
— Tiens ! celte bête de femme à «pii je vicus demauder...
Et Maria ic mit à chantonner ;
La bonne aventure, ô guél El elle me répond à ça, 6 gué .
Qu’on me coupera ma tête, A gu J,
Qu’on me coupera I* tête !
Ces derniers mots furent chantonnés par Maria en nasillant d'une façon si bouffonne, et elle rit de si bon cœur, que Joseph Fauveau ne put s'empêcher de sourire cl reprit :
— Au fait, lu as raison, U vaut mieux rire que de s’attrister de si sottes prédictions.
— Pardi!
— Moi, sans être devin, ma petite, je ponrrais bien te la dire, notre bonne aventure, et une fameuse encore !
— Voyous vite, chéri !
— Que nos affaires aillent seulement bien pendant une dizaine d'années, ma cliere petite feniinc, et tu seras récompensée comme ni le mérites. Je nous vois d'ici, jeunes encore, retirés du commerce, avec notre fille, loin de cet étourdissant Paris. «Luis une jolie inaismincite à la campagne, avec un jardin que je jardinerai. ileiu ! qu'est-ce que tu dis de ma bouuc uveulure?
— Et nous aurons une basse-cour où j'élèverai des poules? dit Maria en frappant «le joie dans ses main». Et j’aurai une vache?
— Tu auras une vache, oh ! mais, une fameuse laitière ! Je la ferai venir de mon pays.
— Et des pigeons?
— El «les pigeous.
— El des lapins ? *
— Eldcslapius. Ah ! ah ! madame Fauveau, cela te rond sérieuse, hein ?
— Ali ! pour ça, oui, mon bon Joseph; car, vivre à la campagne avec toi, notre fille, mon père et ma mere lil faudra bien qu'il» nous suivent l. c’est mon rêve, vois-tu, là, c'est mon rêve.
— El le mien donc ! C'est ce qui me donne laul «le cœur et de courace. Oui, je m<* dis : Ma petite .Maria n’est pas aussi heureuse que je le voudrais; mais patience! encore nue dizaiuc d’anuées, et je lui arrangerai un joli petit paradis sur la terre.
— Cher Joseph ! e»-lu bon! mon Dieu, es-tu bon ! dit Maria cette fois sérieuse, lies- sérieuse, car une larme d'attendrissement brilia dans ses grands veux noirs, toujours si fripon» cl si éveillés.
Le bruit «le la porte de la boutique que l'on ouvrait eu dehors iuler rompit l'entretien de Joseph cl du sa femme.
Uu facteur de la poste entra, salua, déposant une lettre sur le comptoir, et dit :
— Trois sous, madame, c’est une lettre pour Bl. Fauveau.
Pendant que le mercier lirait de sou gousset la monnaie nécessaire
au payement du facteur, q>.i sortit bientôt . la jeune femme examinait curie ii -.cuienl la lettre que l’on venait d'apporter; puis, l'approchant de son petit nez, «H enflant ses narines roses et dilatées, elle dit gaiement :
— Peste! monsieur Fauveau, quelle corrcspoudauce einbaumée tu as là ! Un cachet de cire mordorée, avec une enveloppe de pa|mr bleuâtre et épais comme je n’en ai jamais vu. Du re»lc, I adresse est d’une bieu jolie* écriture. Ali ! ah ! monsieur Fauveau, qu'cst-ce que ce joli poulci-là, s’il vous plaît ?
— Ma foi, je u’en sais rien du tout. Vois toi-même.
— ■ Je crois bien, «jue je vais voir mot-même! Plu» souvent qoe je te laisserai lire tout seul des poulets comme ceux-là!
Et Maria, décachetant la lettre, lut ce qui suit :
« Mon cher Joseph... »
— Ah ! ah! scélérat ( dît-elle en s’interrompant, mon cher Joseph, rien que cela, hein! c’est assez clair. Blais voyons un peu la signature de « elle belle aux yeux doux.
El la jeune femme lut au bas de la lettre :
. «i A.natole Ducokmier. >
— Anatole! Comment, Anatole est à Paris ! s’écria Joseph; quel bonheur !
— - Le fils du père Ducormicr dont tu as acheté le fonds «le commerce? demanda la jeune femme; ce jeune homme si savant dont te m’as tant de fois parlé? qui avait tous les prix à ta pension?
— Parbleu! il a eu le prix d’homicur. Ils se disputaient toujours les premières places, lui et Bonaquet. Nous étions les trois inséparable». Ah! quel bonheur que ce brave Anatole soit de retour! Mais lit donc vite, Blaria, lis donc vile sa lettre!
El Ij jeune femme lut ce qui suit :
«Mou bon Joseph,
« Je suis à Paris depuis deux jours; j’arrive d’Angleterre. Voili près dé six ans que nous ne nous sommes vus. J’ai le plus grand de-
;ir de le serrer la main. J'irai doue te dciuaudiT â •llticr aujourd'hui, cl nous passerons uuc bonne soirée de causerie comme autrefois.
« A loi de cœur.
c Asatoiz DuCORNIKA. i
— Bravo! t’écria Joseph Fauvcau en sc frotlaut les mains, bravo! une vraie fête ! vivat!
— C’est ça, bravo ! une vraie fêle ! vivat ! reprit la jeune femme rn contrefaisa t son mari. Ce lie sera pas le diuer qui sera une vraie fete, toujours! Nous n’avons que le pot-au-feu, un morceau de veau à la cas- e rôle et unetaladr.
— Kli bien, est- ce que ça n’est pas assez? c>t-cc que In crois qu’Anatole, fils de petits boutiquiers comme nous, quoiqu’il soit habitué à la table des grands seigneurs, des ambassadeurs, fera fi du iiot-au-feude l’amitié' Pauvre garçon, va, lu ne le connais pas! C'est bien le meilleur enfant, le moins faiseur d’embarras ! Avec ça, ne butant jamais ni vin ui liqueurs... une vraie demoiselle.
— Alors, puisque c'est une demoiselle, dit gravement Maria, je lui ferai de ces petits pot» d<* crème au chocolat dont vous êtes si gourmand, monsieur Fauveau. Il est trois heures et demie, je vais tout de mite envoyer Louise chercher du lait; j'aurai le leuips-
— E»-lu gentille, va!
— C’est pour b crème au chocolat que vous dites cela, monsieur ; Biais, un instant, il faut que tu gardes le magasin.
— Parbleu ! Ah! dis doue. Maria, si par la même occasion Louise commandait uu vol-au-vent chez le pâtissier, avec des boule tics?
— Pas du tout, monsieur le glouton ! on dîne très-bien avec le pot* an-feu, uii' morceau de veau, uue salade cl uue crème au chocolat, quand c'est moi qui l'ai faite.
— Oh! ma petite Maria, j'aime tant les boulettes ! El puis, je me le rappelle maintenant. Anatole les adore !
— Bien vrai, M. Anatole adore les boulettes ?
— Parole d'hnmu-ur!
— Ali! monsieur Fauvcau, monsieur Fauvcau! vous n'ête» guère raisonnable, et lièremcut sur votre bouche! dit .Maria en quittant le comptoir et menaçant son mari du honidu doigt. Eufiu, je sais dire à Louise de passer chez le pâtissier. Maisuu instant... à une condition.
— laquelle?
— Tu es de garde ceMe nuit?
— Tiens, ue m'eu parle pas. c’est atroce ! Coucher par ce froid au corps de garde, sur un lit de camp, auprès des voltigeurs et des grenadiers ! grelotter là toute la uuil !
— Dame! r> prit Maria d un Ion malin, puisque tu aimes à grelotter sur un lit de camp avec d aimables voltigeurs cl de ravissants grenadiers, que vcux-iu que j'y fasse, moi!
— Sapristi, non, je n’aiine pas ça, et, pour preuve, je ue retournerai pas au corps de gai de.
— Eh bieu, chéri, cest tout ce que je désire. C’était là ma condition.
— Tant pis! s’écria Joseph. Je brave le conseil de discipline ! Je dirai que j’ai eu... un étouffement.
— D'autant plus que lu auras mangé des boulettes !... C’est ça, reste, cl tu pourras passer toute la soirée avec tou ami.
— Ma foi! s’écria Joseph, ce qu'il y a de certain, c’est que je suis fièrement heureux d’être au momie, voilà tout ce que je peux le dire. Ab! sapristi!
— C’est fameux, pensait Maria; ce vieux indigne sera pendant ce lernps-là à m'attendre dans sou fiacre, à la porte de la bo nique. Je mi-, far liée de ne pa- lui avoir dit d'amener aussi son imbécile do prince, ça aurait été plus drôle.
Fuis, s'adressant à son mari d'un air solennel :
— C’e»t convenu, monsieur. Puisque vous me faites le sacrifice de passer cette nuit ici, au lieu de la passer au corps de garde... vous aurez des boulettes.
“ Tiens chérie, il faut que je le mange, en attendant le vokio- *cnt! s'écria Joseph en prenant sa femme par sa ronde et Hue taillis *11 moment ot'aclle entrait dm» l'arriere-boutique.
— Mais finis doue, Joseph, dit Maria en se retournant à demi pour douner le baiser d'adieu à son mari; finis donc, voilà quelqu'un qui entre.
Eu effet, un client ouvrait la porte. Le mercier alla au-devant de lui, cf Maria disparut dans la péuombrc de l'arrière-boutique.
Toujours grâce à la béquille magique du Diable boiteux , nous conduirons le lecteur, non pas dans un autre quartier, mais dans une rut aussi aristocratique que la rue du Üac est commerçante.
L'iiûtel de Morjebxk (appartenant au prince de Morscnnè) était l’uue des (dus magnifiques demeure* du faubourg Saint Germain.
A peu près au même moment où se passaient les scènes précédentes, citez la veuve du cohue t Ducal cl chez la jolie parfumeuse, madame Fauveau, madame la duchesse de Beauperiuis (fille du prince de il lonenne) rêvait et songeait, à demi étendue sur une causeuse placée au coiu de la chemince d'un immense salon meublé avec uue splendeur royale.
Madame de Beaupcrtuis, âgée d'environ vingt-quatre ans, représentait le tvpe accompli de ce que Saint-Simon appelait une grande dame du plus bel et du plus grand air. Sa taille svelte, élevée, son |Mirl de tête ordinairement impérieux, son nez aquilin. quelque chose de dédaigneux, de caustique dans la coupe de sa lèvre inférieure uu peu proémiuente, donnaient a ses traits fins cl réguliers uue remarquable expression d orgueil aristocratique. Aussi, lorsque Diane de Beaupcrtuis entrait dans un salon, s élue dune robe de salin traînante à long corsage, éblouissante de pierreries, redressant sa jolie tête encadrée des boucles vaporeuses de ses cheveux châtain clair et disposés à Lt Sévigné, et regardait autour d’elle avec une fierté hardie, en clignant à demi ses grands yeux d'uu brun orangé (-a vue était assez tusse), on aurait cru voir descendre majestueusement de son cadre uu des plus hautains portraits de ,Vtgnard.
Ce jour-là les traits de madone de Beaupcrtuis exprimaient l'ennui le plus morue. Nonchalamment étendue sur sa causeuse de salindamas ponceau à bois doré, sou regard fixe errait dans le vide ; accoudée a un coussin, une de ses belles mains blanches veinées d'azur pendait languissante, tandis que de l'autre elle caressait avec distraction une petite chienne microscopique de la plus pure race des k ing Charles, couchée à côté d'elle.
Un bâillement nerveux, prolongé, ayant contracté pondant quel, que» instants son joli visage. Diane de Beaupcrtuis murmura avec un accent d’une irrécusable sincérité :
— Mou Dieu! que je m'ennuie'... oh! ouille vie’... quelle vie!
Puis, s'adressant à sa petite chienne, août elle enroulait machinal rmcul autour de ses doigts effilés les longues soies noires ci par- Années:
— To es bien heureuse, toi, Préciosa; lu ue t'ennuies pas. Pourvu que tu aies chaque jour ton biscuit émietté dans de la crème et que lu fasse* la promenade, pdOtUSOéo dans mon manchou, ou couchée sur les coussins de ma voiture, ta vie «si satisfaite, et, le soir, tu dors paisible dans la niche d'édredon. Heureuse! heureuse Préciosa! tu ne sais pas ce que c'est que de réunir eu soi toutes les rond nions de bonheur possibles, rang, fortune, beauté, jeunesse, indépendance, et de traîner dans l’opulence une vie morne et glacée, non point par pruderie sauvage, mais parce que rien autour de nous ue nous plaît, et que notre or ueil de rang, noire délicatesse de nature, nos seub » vertus peut-être, se soulèvent de mépris à la seule pensée de’ chercher F inconnu dans un monde si au-dessous du nôtre. Mais que dis-je, heureuse? Non, tu n'es pas heureuse, chère petite Préciosa! De par la pureté de tou noble saug qui remonte au temps du bon roi Charles, u 'es-tu p.ts condamnée, de peur de déraper, a lie faire ta société que de bichons de ton espèce, petit* animaux d»* haut lignage. coquets, frisés, parfumes, nourris comme toi de crème cl de biscuits, «t comme toi irallaiil jamais a pied, niais qui, sauf quelques différences insignifiante* dans leurs jolis imiscaux, sont tous si absolument pareil», qu’entendre l’un d'eux japper, ou le voir faire le beau rt donner la patte, c’est avoir vu cl entendu tons les autre»? Aussi, pour toi, quelle mortelle uniformité dans ce monotone entourage. pauvre Préciosa! et combien j’approuve tou goût pour la solitude! Tu as raison, petite Préciosa. Imagine ce que serait pour loi, si hère, si distinguée, qui de ta vie n'a* quitté le salon de cet hôtel que pour m'accompagner dans d’autres hôtels, si tu allais aventurer tes pattes mignonnes et soyeuses sur la fange du pavé des rues. Ali! cltere petite Préciosa! mieux vaut encore vivre dans un morue et pesant ennui, avec les pareils eu race cl eu manières. Vende et meurs dans ton isolement, pauvre Préciosa! On vantera ht hautaine austérité, cl, un jour, le déposant sous une touffe de perce-neiges, tristes fleurs pâle» cl glacées, je te consacrerai cette épitaphe :
— Ci- glt l'incomparable Préciosa, modèle de toutes les qualités que l'on peut avoir eues malgré soi I
— A moins, pauvre petite, ajouta madame de Beaupcrtuis avec un sourire ironique et moqut-yr. à moins que, comme ta maîtresse, tu sois condamnée par la fatalité du destin à mourir de mort violente* ainsi que tue l'a prédit, il y a dix-huit mois, je crois, celte ridicule
sorcière, qui u'a pas été dupe Ue mou déguisement. U est vrai
f,A BONNE AVENTURE.
qu'elle ne s'est pas positivement expliquée, nous laissant le choix, à une autre curieuse et à moi. entre une fui tragique ou une continuation aux galères à perpétuité..'. Et quand ou songe que l’ciiiuti peut pourtant nous pousser à aller entendre de pareilles sottises!
Le soliloque pliilosopliique de la duchesse de Beauperluis Tut interrompu par la voix d'un valet de chambre qui, soulevant la portière, annonça :
— 51. le chevalier de Sainl-Merry.
Ce personnage était un homme de cinquante ans. d’une tournure distinguée, encore alerte et juvéuil; il avait les chc'fux t- in«s. les sourcils teints, les favoris teints; véritable type de l'ancien bran, ses traits assez (alignés exprimaient ordinairement une morgue hautaine, tempérée d’ailleurs pur les habitudes de la meilleure compagnie.
Les méchants disaient que M. de Sainl-Merry avait été charmant dans sa jeunesse. El. à l’appui de cette assertion, ilsprélendaient
3 n’eu tenant compte es différences qui existent entre la beauté d'un homme et la beauté d'une femme, madame de Deaupertuis ressemblait extraordinairement à M . de Sainl- Merry dans sa jeunesse. Toujours estil que le chevalier, grâce à son double privilège de parrainage et de 1 res ancien ami de la famille, embrassa familièrement (pour tic pas dire paternellement 1, embrassa sur le f> ont Ih.mc de Beaupei luis, qui, par déférence, s’était à demi levée â l’appruche du chevalier ; puis, s’asseyant à t ôle de h jeune duchesse, il lui dit d uu air aussi courroucé que consterné :
— F.li bien, ma belle filleule (c elait son expression accoutumée ) , vous ignorez sans d mte la nouvelle! — Quelle nouvelle 7 — Eue indignité!
Mais ccs mouMrnosi tés-la ne peuvent se rencontrer que •le nos jours! . . .
Voilà les suites de cette abominable Révolution de K!>!
Dans quel temps
vivons-nous, mou Dieu! dans quel temps vivons-nous! — Achevez
donc...
— Do reste, reprit M de Sain’-Merry. vous aur.-z letrenne de la nouvelle : c’est tout frais. Le fait m a été errtilié. il y a deux heures, par !a l>elle-«nère de la marquise. La pauvre femme est si outrée, si désespérée, que, pour échapper à cri opprobre de famille, elle part ce soir pour sa terre, malgré le froid et la neige.
— Mou cher parrain, je ne comprends pas nn mol à ce que vous me dites là. Et d’abord, de quelle marquise voulez-vous parler?
— Eli! mon Dieu! de la marquise de Rbinville.
— Ma cousine? Le n’est pas celle-là, j imagine, qui aura commis quelque indignité; car, avant cl depuis sou veuvage, je u'ai jamais entendu courir sur elle le moindre méchant bruit.
— C'est possible ; mais l’on n'aura rien perdu pour avoir attendu.
bl. de Sainl-Merry.
— Comment! Ion aurait quelque chose à reprocher à madame de Blaiuville ! dit la du> lusse en secouant la tète d'un air de doute. Impossible! C’est médisance, erreur ou calomnie! Ma cousine! peutêtre l i seule femme dont je répondrais!
— Vraiment! Eh bien...
— Eli bien?
— Elle a épousé hier... son médecin!...
Madame de Bcaupertuis partit d'un tel éclat de rire, que M. de Saiol-Mnry la regarda tout ébahi, pendant que la rieuse disait avec un redoublement d'hilarité qii’eulrei oupaieut ses paroles :
— La marquise de Blaiuville, mie des p us grandes dames de France... et dcsplu6 rigoureusement formalistes... Madame de Blaiuville...
épouser, ah! air ah!
épouser uneeipérr.
épouser sou médecin!... ah ! ah' ali!
un monsieur en { ' , noir... qui tâte le
! pouls... et fait tirer
fa langue... En vé- .11 * li rite, c’est à mou-
rir... de fou... rire!
surtout lorsque l'on connaît la marquise, cl que l'on se représente sa figure hautaine et sévère.
Tenez... mon cher parrain... il u’y a que vous au monde pour des imaginations semblables.
Merci, du moins, de ce bon et franc rire... Cela fait du bien... il y a si longtemps que je n’ai ri de bon cœur!. ...
Vous êtes adorable !...
— J 'étais hieo certain, chère duchesse. que vous ne voudriez pas croire à une pareille énormité. mais...
— Ce qu’il y a de charmant, c’est votre sérieux, votre saug-froid en contant celle boufTouue histoire! l’effet eu est doublement plaisant. Mais, au moius.
avez -vous inventé un nom , un bon nom, pour ce médecin? — Je n'ai rien eu du tout à inventer; ce médecin, qui a accompagné la marquise dans son voyage d'Allemagne, se nomme Bonaquet.
— Vous dites?
reprit madame de Beaupeiluis en contraignant à grandpeine uuc nouvelle
exploftiou d'hilarité. Répétez donc le nom... je vous prie... Vous dites?
— Eh! iiioii Dieu! répondit impatiemment lu chevalier, je dis le docteur Bonaquet, parce que Bonaquet c'est son nom, si cela peut s’appeler un mun !
Celle fois, M. de Sainl-Merry cnil que madame de Beau portais allait tomber en spasme, tant ses éclats de rire élaieiit violent?, convulsifs.
— Ali! ah’ ali! reprit-elle en se renversant en arrière, je me figure la marquise, avant toujours pirlé. soit de sou chef, soit de celui de son mari, un des plus grands noms de France, sefai&aul annoncer Madame... Ab! mon Dim que v m* êtes donc amusant !... se faisant aiiuoiiccr Madame la doctoresse Ho... Bona... Bonn quel!
Et la duchesse de rire à se tordre.
Digitizi
U BONNE AVENTURE
L'entrée d'une troisième personne vint interrompre l’accès de folle hilarité de madame de Bcaupcrluis.
Le valet de chambre annoi.ça :
— Madame la princesse.
Madame la princesse de Morsenne était une femme de taille moyenne, un peu replète, âgée de cinquante ans cuvi.on, mais, ainsi qu'on le dit vulgairement, bien consente. Elle avait dû autrefois être jolie.
Lorsqu'elle entra chez madame de Beaupcrluis, sa fille, la princesse do Morsentie tendit cordialement la main à M. de Saint-Merry.
qui se leva cl baisa avec un galant empressement cette main encore fraîche et potelée.
Se laissant alors tomber dans un fauteuil, b princesse s’écria avec uu accent d'indignation concentrée :
— Ah! quelle limite' mon hieu, quelle boute !
— Pardonnez-moi «le n’avoir pas été au-devant île vous, ma mère, dit la duchesse à madame de Morsenne ; mais, grâce à une ravissante plaisanterie de mon cher parrain, j’étais anéantie à force de rire.
— Eh bien, ma chère, cette envie de rire va vous passer. Apprenez qu’au tournent où je vous parle, la famille de votre père est déshonorée !
— Déshonorée?
reprit madame de Beaupertuis stupéfaite; qu’est-ce que cela signifie ?
— Cela signifie
Î ue notre cousine e filaiu ville.. .
— Comme ut ! reprit b duchesse près de céder à une nouvelle explosion d'hilarité, vous aussi, ma mère? Ah çà ! mais vous vous êtes donc entendue avec M de Saint-Merry pour ce duo bouffe, daus le goût d 'Il matrimonio ugreto?
— Quel duo bouffe? dit b princesse impatientée. Voyons, Diane, êtes-vous folle?
— Je viens d’apprendre à m.i belle filleule, chère princesse. 1a dégradation de b marquise «l«: Hlainville. dont je ne vous savais pas instruite, reprit M. de Saint-Merry; j’ai eu beau répéter à votre fille que je parlais sérieusement, elle ne m’a point voulu croire, et s’est mise à rire de tout son cœur, pensant que, pour plaisanter, j’imag’inais cette énormité.
— Une plaisanterie? s'écria madame de Morsenne avec amertume. Crovez-vous donc le chevalier capable de plaisanter avec la honte de notre famille L
Lorsqu’il entra ebex sa fille, M. «le Uorsenne tenait k la main une h tire ouverte. — P*oz 18.
Madame de Reaupertuis comprit enfin que sa mère et son parrain disaient vrai. D'abord son hilarité fil place à une sorte de stupeur, et comme si elle n'eût pu croire encore à ce qu elle veuait d’eiitendre, elle dit à madame de Mor>euue :
— Non, non, encore une fins, c’est impossible! Madame de Blainville n’a pas pu se dégrader à ce poiut! Que ce bruit ait pris quelque consiMauce, soit? mais...
— Mai- l'on vous dit que c'est une chose conclue! reprit impatiemment la princesse. Le doute n’est plus permis.
— Je t eus le fait de b belle-mere de b marquise, ajouta M. de Saiiu-3U.Tr y,
Diane de Beaupcrluis ressentit alors une indignation profonde;
elle rougit jusqu'au front; scs narines se dilatèrent; le courroux, b révolte de l'orgueil de race brillèrent dans scs grands yeux étincelants, et elle s'écria d’une voix légèrement altérée :
— Oh! c’est indigne! pour nous et pour cette femme!
quelle ignominie!
qu. l opprobre! Puis elle ajouta: Mais elle «M tomliée en enfance! Allons dune!
un pareil mariage n’est pas valable?
— Hein ! qu'en pense/ -vous, chevalier? ajouta b princesse, non moins ingénument que sa fille. Vous savea peut-être si ce monstrueux accouplement (car ce n'est pas là un mariage) est valable ? Qu'en pensez-vous , vous qui pour vos procès avez si souvent parlé avec des procureurs?
— Eh, mon Dieu!
madame, reprit le chevalier eu haussant les épaules, malheureusement ce mariage est valable, très-valable!
— Et l'on a nu trouver un ecclésiastique assez éhotité pour consacrer une tell«- turpitude au nom de la religion! s’écria madame de Morsenne.
Puis elle ajouta avec une sorte d’épouvante :
—Mais, mon Dieu, où en sommes- nous, chevalier? Mais où allons-nous !
— Eh! chère princesse, reprit M. de Saint-Merry non moins consterné, je n'en sais, nia foi, rien du tout, où nous allons; mais évidemment, nous roulons à des abîmes... au cba«i- ' Toutes ces éuor-’ mités «pii sc succèdent depuis h Révolution de 89 «.ont autant de priuio-t < s (-(Trayants. Tenez encore, cet été, n'y a-t-il pas eu un autre scandale horrible' Cette ma'heureusc petite comtesse de Surval n'a-t-ellc pas fini par sc faire enlever (et je vous demande un peu pourquoi, puisque depuis des années Surval prenait, après tout, les choses en galant homme), n'a-t-elle pas fini par se faire enlever, et par qui? par un artiste!... un monsieur qui peint des tableaux pour vivre!
— Et pourtant, reprit la princesse. Dieu sait si jusqu’alors, dans le monde, on avait été parfait pour b comtesse. Elle avait beau se compromettre de la façon la plus étrange, changer d amants comme
«ua — 1 If kuai ,i Z
de robes, l’on fermoir le? yeux, parce que cela du moins se passait entre gens de mémo sorte. Mais voilà nue pour clore dignement celte belle vie. elle s’imagine de se faire enlever, par qui? par une espece de l'autre inonde, cl de s’en aller vivre mariudcnienl avec ce monsieur dans je M sais quel coin de province. Bn vérité. j>- ne sais si ce n’est pas au moins aussi hideux que la conduite de celle effrontée marquise !
— Ma foi ! reprit amèrement Diane de Beaupertuis, ces deux imlimilét se valent : coïts* rver >oii nom et son titre pour les tr.*in* r dans la fange d’un pareil ménage, ou bien avoir la ba sos&e d'abdique sa position et son rang pour pot ier, ou plutôt pour supporter le uum d’un homme qui va visiter uv* malades pour ue l’argent, il n’y a que le choix entre les deux hontes.
De nouveaux personnages vinrent prendre pari à cette scène.
Le valet de chambre auuouça successivement :
— Madame la baronne de Robersac.
Puis:
— Le prince.
Madame de Robersac était une femme de quarante-cinq ans environ. très-brune, très-mince, au regard pénétrait, au sourire doucereux. à la physionomie remplie de (inesse et de charme; du rc-le, femme supérieure ci remarquable à un certain point de vue. NoniCÛ reparlerons et fort.au long; car madame de Kobeiaac était un type contemporain.
M. le prince de Morsenne, père de madame de Beaiipcrtuis (en cela du moins qu'il était le mari de madame de Morsenne). âgé de cinquante ci quelques années, avait été chargé de plusieurs grandes ambassades. Il réunissait, sinon tous les mérites, du moins tous les dehors du diplomate homme d'Etat, toutes les grâces insidieuses du grand seigneur accompli ; physionomie charmante, brillaut caquetage, dignité prévenante, aflabi.ité exquise, courtoisie parfois comiette, mais jamais banale, car il ménageait, il tarirait, pour ainsi dire, sa bonne grâce selon la position de chacuu, et avait vingt manières de donner la main, de rendre uu salut ou de souhaiter le bonjour; d’une dévotion sinon outrée, du moins fort votante (cela depuis peu d’auné> s seulement), il ne manquait pas une occasiou sérieuse de faire montre à la tribune de la Chambre des pairs d une inflexible rigidité de principes à l'endroit de la morale, de la religion et de la famille, bases immuables de toute société.
Lorsqu'il entra chez sa lille, M. de Morscuue tenait â la main une lettre ouverte.
Madame de Robersac, allant droit à madame de Morsenne, assise auprès de la jeune duehesse, lui dit affectueusement, après avoir salue d’un signe amical le chevalier de Saint-Merry et serré la maiu de Diane de Beaupertuis :
— J’ai appris là-haut, par l'institutrice de Berthe. que vous étiez ici, chère princesse. Comme je descendais, j’ai rencontré M. de Morsenne; il m a offert son bras, cl nous venons nous désoler avec vous du malheur inouï qui frappe voire famille.
— Vous savez donc aussi celle déplorable histoire, ma chère? dit madame de Morsenne â madame de Robersac.
Celle-ci répondit d'un ton pénétré :
— Ce ch« r prince vieut de me tout couler; je suis encore toute tremblante de suqvur et d 'indignai ion. Qui pouvait donc, mon Dieu! s’attendre à cela! Une femme que l’on ai ail crue jusqu'ici d'un caractère si honorable, d un commerce si --ûr, d’une solidité si éprouvée. d’une vin si irréprochable, d'une piété si exemplaire! En vérité, c’est du vertige !
— C’est ce que j’ai pensé tout de suite, reprit la jeune duchesse. Il y a évidemment dans ce mariage, ou plutôt, comme le dit ma mère, dans ce monstrueux accouplement, un motif suffisant pour le faire déclarer nul.
— Eh. mon Dieu! oui ! Autrefois il en eût été ainsi, dit le chevalier de Saiul-Mcrry. car alors on prenait du moins quelque souci de I houneur et de la dignité dns familles; mais depuis cette abominable révolution... Et, haussant les épaiilocn s’adressant au prince, le chevalier ajouta en gémissant : Ah ! mon pauvre fleclor!... dis... dans quel temps vivons-nous!
— Ah! mon cher Adhémar, reprit M. de Morsenne.
— Il ri’yapas bien longtemps, lu le sais, que je l’ai dit à la Chambre des pairs ; La révolution ri’est pas seulement dans la politique; la révolution s’est infiltrée dans les moeurs, dans la famille, elle ébranle la société jusque dans ses fondements! Chaque jour amené son indignité, et ces indignités dont nous MMMMt revoit* s se Commettent maintenant avec un sang-froid effrayaui. C’est la réflexion dans la démoralisation. Ainsi cette indigne marquise a si parfaitement bien l.i tête à elle, ajouta M. de Morsetuic avec un courroux concentré, que, tout â l'heure, en rentrant chez moi, voici ce que j’ai trouvé.
— Qu’esl-ce que cela, mou père? demanda Diane de Reauportuis.
— • Une lettre de faire part, répondit le prince en se croisant les
bras et en jetant circuknrt-meul son regard sur les acteurs de cette scène, comme pour le» prendre â témoin de cette nouvelle énormité, et il répéta ;
— Oui, une lettre de faire part de ce honteux mariage !
— Quelle impudence! dit la princesse .
— Quelle audace ! ajouta madame de Robersac.
— El ce n'est pas tout, reprit M. de Morsenne, ce n’est pas fout!
— Comment ! dit M. de Saiut-Merry, il y a autre chose encore?
— Il v a. reprit le prince en te contenant â peine, il y a que celle lettre de' faire part il est pa> imprimée, mais écrite à la main, par la marquise, ainsi que chez nous cela se pratique par égard eutre parents. Or. c cd déclarer positivement, effrontément, que l’on revendique ces relations de parenté, que l'on se prépare à les continuer. C’est menacer madame de Murseune, et moi, et ma fille, et le duc mou gendre, de l'insolente visite de madame et de M. Bonaquet.
— C’est par trop exorbitant! s’écria madame de Morsenne. Elle ne peut pas être Colle â ce point, celle femme!
— Je vous dis, ma chere reprit le prince, que c'est nous prévenir officiellement qu’un jour ou l'autre elle nous amènera ici son médecin.
— Et moi, s’écria la princesse, je vous déclare qt» dès aujourd'hui, dès celle heure, ma porte est à jamais fermée â votre cousine. Je tous demande uu peu quel abominable exemple pour ma fille Berthe, une en faut de quinze ans ! Risquer de se rencontrer avec uue créature perdue!
— Si elle avait l’audace de se présenter chez moi, ajouta la jeune duehesse. je lui ferais dire par mes gros que je suis chez moi pour tout le monde, excepté pour elle.
— Ilenreuvemeni, reprit madame de Robersac, ce va être un soulèvement général dans la société contre ce déplorable scandale : toutes les portes seront fermées, et rudement fermées à cette marquise sans cœur et saus vergogne !
— Pour l'amour de Dieu! ne l’appelez doue point marriuisc, ma chère! s'écria la priucesse; grâce au ciel, elle ue l’est plus, marquise!!
— Tenez, ma mère, reprit la jeune duchesse en se levant avec vivacité, je me charge d'envoyer a tout le monde des lettre» de faire part aussi, mais écrite» au nom de notre maisou.
— Des lettres de faire part ! demauda-l-ou tout d’uue voix à Diane de Beaupertuis. comment cela?
— Oui, reprit la jeune duchesse, des lettres de faire part atosi conçues î
• Non» avons l'honneur de voui faire part de la perle douloureuse et dégradante que notre famille vient d'éprouver par tuile du mariage de madame la marquise de Blainville {née de Morsenne) avec une personne indigne d'appartenir d notre maison. *
— El je signe la première, ajouta résolument Diane de Beaupcrtnis ; et pSB un de no? parents ne mannuera de m’imiter.
— Excellente idée! s'écria le chevalier de Saint-Merry. Je suis prêt â signer, moi, comme le plus ancien ami de 1a famdle.
— - Il n'y a vraimeut que celte chère Disse pour avoir des idées pareilles! dit madame de Robersac avec admiration. Kl elle ajouta avec uue nuance imperceptible d'ironie, eu regardant la mère de h jeuue duchesse comme par hasard : Tout le noble «mg des Morsenne se révolte en elle. Homme elle est bien digue d’avoir pour aïeule cette (1ère et farouche Diane... dame de Morsi-iiue, qui, au quatorzième siècle, eut le terrible courage de tuer de sa propre main sa 0 lie, qui avait, dit-ou, forfait à l'honneur!
La princesse rougit légèrement, et le chevalier de Saint-Merry reprit vivement :
— Ma chère filleule a raison. Son idée est excellente. Oui, voilà ce qu'on devrait faire plus souvent, pour rappeler les gens â la dignité de leur tu un!
— Comment! ce que l’on devrait faire! dit vivement la princesse; mais l’espère bien qu'au le fera!
— Et, s’adressant à son mari d’un air interrogatif :
— N’êlo-vous pas de mon avis?
— Certainement, répondit le prince d’un ton solennel, et, comme chef de ma maison, je me charge d'écrire moi-même ces lettres, de ma main.
Le valet de chambre entrant de nouveau interrompit l'entretien.
Le valet de chambre s’étant approché du prince, lui présenta une carte déposée sur uu petit plateau d argoui, cl lui dit :
— Prince, c’est la carte d’une personne qui désire vous parler.
— boiteau n'e?t pas de retour? dit M. de Morsenne à demi -vois
en pn-naut la carte. *
— Non, prince, je n'ai pas vu M. Loi seau rentrer, répondit la
valet de chambre, taudis que sou maître, s'approchant d une fc nôtre, lisait à l'aide d’un lorgnon d'écaillo le nom écrit sur la carte.
Ce nom était celui A’ Anatole Ducormier.
— Qu'est-ce que c’est que ce monsieur? reprit le prim o en inlerrogeant le valet de chambre, je ne connais pas ce nom-là.
— Prim e, ce monsieur dit qu'il vient pour affaires très-pressées... — Pour affaires? Alors eondui>ez-U* à mou intendant, si c’est pour affaire»! Je m: sais pas ce que c’est que M. Ducormier, moi !
Puis, an moment où le valet de chambre allait s’éloigner, le prince lui dit de nouveau à d* mi-voix :
— Vous me préviendrez dès que Loiseau sera rentré.
— Oui, prince.
Et le valet de chambre sortit.
>1. de Morscnne alors »c rapprocha du groupe, dont il s’était un moment éloigné.
- — Mon père, c’est entendu, dit la duchesse de Bcaupnrlui*. ce soir méflW il faut écrire ces lettre;» .. d e faire part... ce sera d'uu bon enseignement pour les femmes qui désormais pourraient souger à d'ignobles mésallia urc*.
— Ce soir même je les écrirai, dit M. de Morscnne.
— Venez chez moi un peu plus tôt que de coutume, cher prince, reprit madame de Rober>ar eu s'adressant à M. de MurMumo. Amenez Diane, nous vous aiderons à écrire ces lettre»; puis, apres cette digne et courageuse action, et eu manière de récompense... nous ferons tous trots... une petite débauche... dont j'ai le projet.
— Vue voulez* vous dire? reprit le prince en regardant madame de Robcrsac avec surprise. Quelle petite débauche?
— Tout le monde répète que celle année les hais de l'Opéra sont charmants et tout à fait de bonne compagnie, ajouta madame de Ro> bersac eu regardant fixement M. de Morscnne, qui parut un instant surpris et troublé. Je meurs d’envie d'y aller, je suis certaine que Diane ne demandera pas mieux que de m'accompagner, et j’ai résolu que vous nous y conduiriez, cher prince.
— Le bal de l'Opéra? c'est une excellente idée! dit madame de Reaupertuis. Je m'y suis ennuyée l'anuce passée comme une morte; niais c'est égal, si mou père veut nous y conduire, je suis des vôtres, ma chère madame de Robcrsac.
— Bravo! Ilector. Lo bal de l'Opéra, cela nous rajeunit de vingt ans! J'irai l'y rejoindre, dit en riant >1. de Saiut-Mcrry en s'adressant au prince.
Lelui-ci, malgré son habitude de dissimulation, ne put complète* nient cacher sou embarras, encore augmenté par le regard fixe et
S éuéirant de madame de Kober>ac, et il répoudit 4 M. de Sainllerry :
— Ah çà! moucher Adliémar, tu es fou?
— Comment I — Moi. au bal de l'Opéra !
— N'y sommes- noos pas allé» cent fois ensemble?
— Oui, autrefois, mais franchement notre place n'est plus là maintenant. Songes-y donc, à nos âges!... Et puis enfin, quand on est dans une certaine position politique.
— Allons donc! Hector! Est-ce que. l’an passé je n’y ai pas vn le duc de Mi recourt, l’ancien président du conseil? il est cependant de no* âfjrs, comme lu dis. El le marquis de Juvisy, vice- president de la Chambre des pairs, autre jeune homme à peu pré* de vos âges, nV»l*U pas un des plus intrépides amateurs du bal de l'Opéra, un des habitués (lu fameux Coffre?
— Il est vrai, mais...
— Gommer it ! mon cher, vous hésiteriez? dit madame de Morsenno à son mari ; vous assure que, si je ne craignais que je masque et la chaleur ne nie causent une migraine affreuse, je serais de lu partie. car voilà trois ou quatre ans que je ne suis allée au bal de l*Opéra.
— Sans doute, répondit le prince en reprenant sou assurance, je serai toujours mille fois heureux de me meure en toute occa-ion aux ordres de madame de Robcrsac cl de ma fille : niais, en vérité, par les raison» que je vous ai dites, et surtout apres le malheur qui vient de frapper notre maison, ne serait-ce pas uue grave inconvenance d'aller me montrer ce soir même au bal de l'Opéra, où je ifai pas mis les pieds depuis dix année»?
— Et moi, je pense, au coutraire, cher prince, reprit madame de Robcrsac, qu’il serait d'uu très-bon effet de témoigner par votre présence dans un lieu de plaisir que vous ne ressentez aucune honte d’une indignité doul vous n'éti^s rti rien solidaire.
— Pourtant, ma chère madame de Rubersac, reprit le priuce, vous me permettrez de vous faire observer...
— Je dirai plus, reprit la baronne en interrompant M. do Murtenue, comme un graud nombre des hommes de notre société se trouveront, selon leur habitude, au bal de l'Opéra, cl «pie votre présence y causera une certaine sensation, il tue paraîtrait excellent de profiter de celle occasion pour déclarer là, et bien haut, que vous avez écrit, au sujet de ce honteux mariage, la lettre de faire part dont nous sommes convenus.
— G'osl évident! dit )l. de Saint* Morry. Ce soir et demain tout Pari- le Murait.
— M. dame rie Robcrsac a parfaitement raison, mon cher, ajouta madame do Mono mue eu s’adressant à son mari; il faut l'écouter, sou conseil est excellent !
— Je suis aussi de cet avis, mon père, reprit à snn tour la jeune duchesse. Je ue vous dis pas cela pour vous engager à venir quaud même au bal de i'Opéra; car, après tout, nous pourrions y aller, madame de Robcrsac et moi, avec M. de Saiut-Mcrry, qui, jeu suis sûre, ne nous refuserait pas son bras.
— Pouvez-vous en douter, ma belle filleule? dit M. de Saint-Merry, Mais Hector, ajouta-t-il en regardant le prince, se rendra, j’en suis certain, à toutes les bonnes raisons qu’on vieut de lui donner.
— Sinou! ajouta madame de Robcrsac en riant, mais en accentuant les paroles suivantes d'une façon qui parut 4M. de Morscnne très-significative : l’on croirait nue ce cher priuce a vraiment quelque raison... quelque raison d'Êtal, je suppose... pour nous refuser...
— Allons, reprit M. de Morscnne en souriant de Pair le plus gracieux, je ne me sens pas le connue de résister plus longtemps a de tel et instances. L' est dommage ! il est si doux de sc faire prier d’une manière si charmante!
— Ah ! mon Dieu 1 dit la jeune duchesse en paraissant sc rappeler un souvenir, mais j'y songe maintenant!...
— A quoi doue, ma cherc? toi demanda sa mère.
— I.’abbé Jourdan doit prêcher demain matin à Saint Thomasd’ Aquin, reprit Diane de Reaupertuis ; on dit qu'il est délicieux d’indignation et de colère lorsqu'il tonne contre uotre époque, et qu’il dit même des choses très-marquées sur la licence des mœurs; je me ferai» une joie d’aller l'entendre. Or, si je rentre du bal de l'Opéra vers quatre ou cinq heures du matin...
— Il faut renoncer à l’abbé Jourdan.
— Sovez tranquille, ma chère, dit la princesse à sa fille, je me charge d'aller moi-même vous réveiller. Je compte bien ue pas manquer non plus l'abbé Jourdan. Je ii'emmèucrai cependant pas votre mc tir Rcrthe. car ces sermons-là ne sont nas faits, à la rigueur, pour de petites filles... Mais nous irons toutes deux.
— Et je vous verrai là, chère princesse, reprit madame de Robcreae, carte sais tous les sermons de l'abbé Jourdan Ou dit que c'est le parti de Sainl-Sulpicc qui le pousse et le met en avant pour désoler et écraser ec pauvre abbé Maroiin.
— Tout naturellement, reprit le chevalier de S dul-Merry, qui semblait fort au courant île ces baiiu-usi 1 » rivalités de »*rristie, l'abbé Marolin étant le toutou de l'archevêché, les Sulpicicns, qui soûl à couteaux avec l'archevêché, tout comme des enragé» pour faire mousser leur abbé Marolin cl éreinter l'abbé Jourdau- /.es journaux religieux échangent tous les malins des injures atroce-, <u soutenant qui l'un, qui l'autre, en sorte qu’il y a ma menant les Jourd nuisit- s et les MaroliiiitUs forcenés. Moi, je suis, je le déclare. Jourdanisle; ce garçon -là est impayable. Dimanche dernier, il a été effrayant dans sa peinture des peine» éternelles, et irrésistible do logique lorsqu'il a prouvé comme quoi l'homme était né pour être à jamais misérable... et c'est parfait pour le peuple, ces démou-tra- ÜOQS-là.
— Le fait est que dimanche, l’abbé Jourdan a été si merveilleusement bien, reprit le prince, qu'en sortant de l'égli-e. j'ai été trouver liiouM'igueur l'évêque de Ratopolis, qui a lancé l’abbé Jourdan, afin de lui drmaader l’adresse de ce digne prêtre, chez qui je suis allé nus-ilôt di-poser ma carte avec un mol tiè»- flatteur; car il est indispensable. par ce» t mps de dérèglement et d'impiété où nous vivons, d’encourager de toutes no» forces et par tous les moyens possibles les gens d église qui prêtent une voix énergique et éloquente à la défense de l’ordre social tout entier.
A ces derniers mots, prononcés d’un ton pénétré par M. de Morsenne, sa fille ne put dissimuler un demi-sourire ironique, dont madame de Robersae seule s'aperçut. Sc levant alors pour prendre congé de la jeune duchesse, elle lui dit ;
— Eh bien! donc, à ce soir, ma chère Diane. A propos, je ne vous demande pas si le duc sera des nôtresJ
— Je vous avouerai, obéré madame, reprit la jeune iemme, que depuis trois jours je n'ai pas vu M de Seaupertuis.
— Pourquoi donc cela?
— Il a reçu d’Alger trois nouveaux srarabfes vivants d’une espece très-rurieusc, dit-il, et sans doute, depuis quaranlc-huil-hcures, il est, sauf quoique^ heures de sommeil, occupé, sa loupe en maki, à noter ses observations sur les mœurs de ces scarabées.
— Quelle singulière et atiachuuic passion que l'histoire naturelle ! reprit madame de Robersae eu souriant. Il ue faut pas parler, il est vrai, de ce que l’on ne roimall pas; mais, en vérité, je sois toujours à me demander quel plaisir ce cher duc peut trouver à vivre si solitaire et si intime avec ses scarabées.
— II parait, reprit en riant la jeune duchesse, aue M. de Rcaoper» luis se livre principalement à 1 étude des mœurs ae ces vilaiucs pe-
liies bêles afin de faire une notice pour l’Académie des sciences sur leur mode d'existence. Croiriez-vous qu'il me disait dernièrement qu'eu préseuce des prodiges dont il e-l inumetleinent témoin au moyen de sa loupe, il éprouve autant d'admiration pour l**s s tara bé'b que de profond dédam pour notre pauvre humanité'.' Il m'avait même, à l’appui de cette belle découverte, apporté l’autre malin une carte pointée par lui de coups d'épingle, en manière de mémorandum, et il voulait à toute force m'expliquer le pourquoi de ces coups d’épingle; mais je l'ai prié de me laisser tranquille, et il s’eu est allé tout grondant, me reprit, liant mou indifférence.
Et la jeune duchesse se mit à rire de nouveau.
— Taisez-vous doue, écervelée! dit madame de Itobersac. Puis elle ajouta, en s'adressant à madame de Morsenue :
— Entendez, chère princesse, les folies que Diuue me conte là...
Pendant que madame de Bcaupertuis parlait des singulières et
scientifiques préoccupations de sou mari, le valet de chambré, entrant de nouveau, sciait approclié de M. de Morseuue et lui avait dit à mi-voix :
— Prince, M. Loiseau vient de rentrer.
— Piies-lui d’aller à l'instant ni 'attendre chez moi, avait répondu SI. de Morsenue, sans pouvoir cacher sou impatience et son anxiété; avant alors vu madame de Robemc s'apprêter à sortir, il s était approché.
— A ce soir donc, cher prince, lui dit madame do Robersac eu serrant la main de la jeune duchesse eu maniéré d adieu : nous ferons bonne et sévère justice de celle indigne marquise!
— Pcrinclicz-moi, madamc.de vous offrir mon bras jusqu’à voire voiture, dit M. de Morsenue à madame dé Itobciaac, qui accepta; puis, sc tournant vers sa fille, il ajouta :
— lliauc, soyez prête à neuf heures.
— Oui, mon nère, répondit la jeune femme.
— Vous viendrez me dire adieu avant votre départ, n'est-cc pas, ma chère? dit la princesse à sa lille en la quittaiil egalement.
— Oui, ma mere.
Et madame de Morsenue. accompagnée du chevalier de Saint- Merry. remonta chez elle (elle occupait le premier étage de l lièiel dont sa fille occupait le rez-de-chaussée), tandis que le prince de Morsenne conduisait madame de llobersac jusqu'au perron au bas duquel sa voiture devait l'atteudrc.
Pour arriver au vestibule nui donnait sur ce perron, il fallait, eu sortant du salon de madame Je Ucaupcrtuis, traverser une galerie, un billard, un salon d'altcule et une antichambre.
Pendant ce trajet assez long, interrompu d'ailleurs par nue pause de quelques instants dans le billard, où ne *.e trouvait personne, le prince de Morsenne et madame de Robersac eureut l’entretien suivant :
— Hector, dit au prince madame de Robersac avec uu accent contenu, vous me trompez !...
— Olympe, que signifie?...
— Depuis quelque temps. Je vous l’ai dit, vous êtes auprès, de moi distrait, préoccupé; eulin, nier, vous avez envoyé louer uue loge pour le bal de I Opéra de ce soir.
— Je vous assure. ma chère amie...
— Ne mentez pas, Hector; je le sais.
— Eucore une fois, vous êtes dans l'erreur.
— Je suis si peu dans l'erreur, que tout à I heure votre embarras était évident, lorsque je vous ai, à dessein, proposé celle partie d'üpéra, qui va sans doute, et j'y compte... contrarier certains projets.
— En vérité, chère Olympe, reprit le prince d’un ton insinuant et tendre, vous ue m'aviez pas habitué à tant d’ombrage et de défiance, liwmiirni ! après une intimité de dix ans. lor-que je passe ma vie chez vous, il v aurait, entre de vieux amis comme nous, de ces folles jalousies*! — Puis, souriant d'un air gracieux et fin ; — Mc réduirez-vous donc à cette humiliation d'invoquer le bénéfice île mou âge pour inc mettre à l'abri de vos soupçons ?.. soupçons véritablement trop fl-itleurs.
— Je suis surtout jalouse de votre confiance, Hector; mais il me la faut entière, et, à ce prix, mon Dieu! vous le savez, vous me trouverez toujours indulgente... plus qu'indulgeute.
— ?<l.i confiance! Franchement. Olympe, ue l'avcz-vons pas? {Testée pas dans votre salon, et non*da»s celui de ina femme, que je reçois chaque soir mes amis politiques ? .Vesl-ce pas enfin chez vous que je liens hm MUT, ainsi nue vous le dites, à tort, car c’est plutôt votre cour à vous? ajouta le prince, redoublant de coquetterie. N ètes-vous pas la diviuité dont je suis l'humble pontife... trop heureux d'èlrc le premier à vous offrir mes adorations?
— Monsieur de Morseune, répondit sèchement madame de Robersac, je vous connais trop et depuis trop longtemps pour me laisser prendre à des fadeurs. Écoulez-moi bien : je redoute pour vous du ridicule et du scandale, et par conséquent un double chagrin pour uioi. Or. je suis très-décidce, dans notre intérêt commun, à vous épargner CC ridicule, et ..
Plusieurs domestique^, apportant des lumières afin d'éclai.cr les
appartements, car la nuit était à peu près venue, interrompirent l'entretien de M. de Morsenue et de madame de Robersac. Ils arrivèrent bientôt daus l'antichambre, où se trouvaient plusieurs valets de pied. Les uns se levèrent respectueusement, tandis que deux autres ouvraient les battants de la porte vitrée qui donnait sur le perron au bas duquel attendait la voilure de madame de Robersac.
Celle-ci, en descendant les marches, trouva moyen de dire tout bas au prince, qui la conduisait ;
— Je vous attends à neuf heures. Si vous n'y venez pas, j’irai de toute façon au bal de I Opéra, et prenez garde...
Ces mots furent dits tout bas, avec l'acccul du dépit et de la menace, durant Lt descente des marches du perron, au bas duquel attendait le valet de pied de la baronne, tenant ouvci te la portière de sa berline.
Madame de Robersac, changeant alors d’accent et de physionomie, dit tout haut, et de l'air le plus affable, à M. de Morscuné, qui l'aidai l à mouler :
— Mille grâces de votre obligeance, et à bientôt, cher prince.
M. de Morsenue salua respectueusement, et ne quitta le prrron
pour rentrer chez lui que lorsque la voilure se fut dirigée vers la grande porte de l'Iifticl.
Pendant que le prince reconduisit, comme nous l'avons dit, madame de Robersac, le chevalier de Saint-Merry accompagnait chez elle la princesse; s'arrêtant uu inssant au milieu du graud escalier, M. de Saint-Merry dit à madame de Morsenne ;
— Savez-vous, Armaude, que tout à l'heure j’ai eu fort à couleuir mon orgueil pour ue pas me jeter au ou de notre chere Diane, laul je trouvais admirable sou idée de lettres de faire pari ?
— Oui. Et vous u’avez pas eulendu eelte vipere aux yeux doucereux, madame de Robersac, s’exclannr ironiquement sur la fierté du sang des Morsenne qui sc révoltait c liez nia lille ?
— Bah! vous savez, Armaude, que cille vipère-là siffle plus qu elle ne mord ; et d'ailleurs...
— Taiscz-vou'- donc, Adhémar, voilà l-erlhe. dit vivciueui madame de Mor-cnne en continuant de mouler l escalier, appuyée sur le bras de M. de Saint-Merry.
Eu effet, au moment où la princesse avait interrompu son chevalier, elle venait d'aiiercevoir sa seconde fille, Bertlie de Morseune (sœur de madame de Be.iupeiluis}, qui descendait l'escalier accompagnée de son institutrice.
Mademoiselle Bi-rihe de Morsenne était uue enfant de quinze ans à peine, grande, frêle et pâle, au regard froid, à h physionomie revêche et déjà haniaiue malgré son jeune âge; son institutrice, jeune Anglaise d'une ligure douce, grave et uu peu triste, l'accompagnait.
Mademoiselle de Morsenue, venant eu m iis inverse de sa mere et de M. de Saint-Merry, les eut hieutôl rejoints.
— Uù allez-vous donc, Bertlie? lui dit I • princesse.
■ — Je vais eu bas voir ma sœur, ma mere.
— J'es|)ère que miss Nancy est loujour* contente des progrès de mademoiselle Rerlhe, qui u'est plus niaioleuaui une petite fille? dit M. de Saint-Merry avec la familiarité d’on ancien ami de la famille.
— Il y aurait fort a faire pour contenter toujours mademoiselle, reprit Bénite d'un petit tou sec et bref.
— Contenter miss Nancy doit être pourtant votre seul désir, ma chère Berlin*, répondit soléunclk meut madame de Morsenue en baisant sa fille au front ; puis elle ajouta, en s'adressant à l'institutrice : N'ouhliez pas, ni ss Nancy, de demander aux gens de madame de Beauperiuis si elle est seule, si. .ou vous remonteriez avec Bcnhe.
— Oui, madame la prince: sc. répondit rinsiiiulriec en suivai t mademoiselle de Moisenne, pendant que la mère de celle-ci remoulail chez elle.
— fendant que ces différents accidents se passaient sur f escalier, M. de Morsenue était entré précipitamment dans sou cabinet, où l’attendait M. Loiseau, sou homme de confiance.
M. Loiseau était l’homnn à cheveux gris que le lecteur a vu chez madame Maria Fauveau. la jolie parfumeuse. Depuis vingt-cinq ans, cet homme remplissait auprès de M. de Mor-cuue les fonctions de valet de confiance, en raison des services -de tonies sortes rendu! à son matire par cet inielligcnl et peu scrupuleux serviteur, l’ue sorte de familiarité régnait, depuis longues années, entre lui et le prince; du nidC. M Loiseau, beau diseur et grand diseur, sc ; i quail de quelque littérature; en homme bien appris, il professait uue grande admiration pour le» écrivains du dit-scp'.icmc siècle. Molière et l'.eguard surtout étaient ses idoles; il prétendait, non sans raison, que les Crispin «, les Swpins, les MnscartUe.%, les Sganareiùs, étaient loujou rs
LA DONNE AVENTURE
les gens les pli» spirituels de cm comédies; an»! arrivait-il parfois qu’a la grande impalieucc de son maître monsieur Loiseau, nourri de ses classiques, rappelait par sou langage celui de ses modèles; il ne manquait alors à M. Loiseau que le- gants, le manteau et la rapière de Crispin pour jouer son rôle au naturel.
— El» bien! Loiseau, dit virerai ul M. de H ors eu ne en entrant, quelles nouvelles?
— Mauvaises, monsieur I
— Maladroit! — s’écria le prince en frappant du pied, — tu auras dit ou fait quelque sotii>e!
— Si monsieur veut m'écouler, il verra.
— Allons! parle.
— Monsieur m’a toujours reconnu un certain coup d'œil, une certaine expérience.
— En effet, le moment est heureusement choisi pour vous en vanter, monsieur Loiseau.
— Que monsieur me permette d'achever, il jugera ensuite. — El le digue serviteur poursuivit d'un air prétentieux : — Madame Fauveau n'appartient malheureii-enicnt psi à b catégorie des vertus sauvages, revêches, mais mal contentes de leur sort, car il n'y a jamais rien de désespéré avec celles-là. Madame Fauveau est au contraire une de ces vertus gaies, moqueuses, frétillantes, toujours satisfaites de leur condition; i-Me n 'ambitionne rien.no désire rien, et elle est, ainsi que je vous l’ai répété plusieurs fois, monsieur, après renseignements certains, elle est affolée de sou mari, cs|tècc d’animal f ielleux, de cinq pieds sept pouces; et, après plus de trois années de mariage, ils font encore scandale dans la niaisou par la pétulance de leurs amours; il n'y a rien à faire contre cela, monsieur, car enfin...
— Est-ce une gageure? s’écria M. de Morsciuie en interrompant son Adèle serviteur, est-cc une gageure de venir me racouter ces impertinences !
— Je ne voudrais pas leurrer monsieur, et...
— Mais ces offres!* cet argent!
— Madame Fauveau a été aussi adroite pour m'obliger à reprendre l'argent que j'avais mis d'adresse à le lui faire d'abord encaisser, comme j'en étais convenu avec monsieur. Quant à l'hôtel. aux diamants. à la voilure, elle t'eit moquée de ecs offres, et cela trèsspiriiuellemeiit, je dois l’avouer, car elle a vraiment un esprit naturel fort drôle et très divertissant; aussi, mon -îcur, n'est-ce point là une de ces folle» alouettes que l’on prend par l'éblouissement du miroir. Quant au physique, c'est plus que jamais la gentillesse, lu grâce, b fraîcheur cl la friponnerie en personne.
— Mais, c'est donc un parti pris, bourreau! de venir à celle heure nie faire tant d cioges de cette damnée femme?
— Oui. monsieur, c’est toujours uu parti pris cher, moi de vous dire la vérité, si dé-agréable qu'elle soit, afin de ne point vous embarquer dans l'impossible ; aussi, ernyez-m’rn, monsieur, renoncez a..
— Mais faut-il te le répéter, malheureux! mie, par je ne sais quelle fatalité, je suis piqué au vif par ce minois chiffonné. que je n'ai pourtant vu que deux fois, et pendant cinq minutes? C’est inexplicable, c’est fou, c'est absurde, mais c’est opiniâtre et violent comme tout caprice, cl tout dernier caprice, chez «m homme de m u âge... Est-ce que Je u’ai pas la faiblesse, la sottise de pisser chaque jour devant sa boutique, comme un écolier, afin de tâcher d’entrevoir celte petite mine ' si piquante cl si coquille, qne je ne peux pas chasser de mon esprit, ci que je ne veux pas en chasser, moi; car, après tout, eu y pensant, je ntt sens rajeuni de vingt ans !
En effet. II. de Morsenue, dans cet entretien qui lui rappelait scs beaux jours de séductions et de pnimuitct amoureuses, se plaisait à affecter une pétulance juvénile qui sentait d'une lieue son I ta mis reprochant à Frontin sa maladresse auprès de quelque Cydalise.
— Ma s... reprit M. Loiseau... mais, monsieur...
— Mais... mais... repoudit le prince d’un ton de reproche amer. Toujours des mais! des si! M. Loiseau devient paresseux, mou, insuffisant, il est à bout de ressources, ou plutôt il se croit maintenant trop gros seigneur pour sc donner la peiue... qu’il »c donnait autrefois.
— C’est qu’aiitrcfois, répondit le serviteur d'un tou moins bourru, moitié flatteur, c’est qu'autre fois...
— Eh bien ?
— Autrefois monsieur m'épargnait le» trois quarts de la peine... il u'avail qu’à se montrer.
— Je ne nuis pas dope de vos débiles, monsieur Loiseau. Comment! au premier refus, vous vous découragez? comme si tontes les femme» ne commençaient pas par refuser Comme s'il ne fallait pas dix fois revenir à la charge.
— El le moyen, monsieur?
— Comment, le moyen? Aü çà! décidément, monsieur Loiseau se moque de moi. Est-ce qu'il n'y a pas mille moyens de retourner dans cette boutique, d’obséder celte petite créature de doubler, de tripler les offre», puisque je suis décidé à tout sacrifier?
— El le mari, mousicur?
— Quoi, le mari?
— Mais, monsieur, songez donc que pour avoir le loisir de l'entretien d'aujourd'hui avec madame Fauveau pendant une heure, il m’a fallu attendre le jour de garde de son mari, particularité dont j'ai été informe par son sergent-major, un de nos fournisseurs ; et vousmême, monsieur, lorsque vous avez rôdé autour de la boutique, u'avez-vous pas remarqué que le traître était là, toujours là. lie quittant pas plus sa femme que son ombre? Or il est brutal et fort comme un cheval; sa diabte-.se de petite femme est capable de tout lui découvrir, cl jauni* les os brisés.
— Allons donc ! Oii n'a pas tout de suite, comme ça, les os brisés.
— Ce ne serait nue demi-mal, reprit héroïquement M. Loiseau ; je serais fier de me dévouer pour monsieur; mais l'éclat, mais le scandale dans le quartier ! Que l'on me reconnaisse pour votre homme de confiance, monsieur ! Alors jugez du reste... lin grand seigneur, un pair de France! un ancien ambassadeur! voulant snhorner la femme d’un boutiquier!... Quelle bonne aubaine pour le Charivari! pour ce nid de serpents appelés Petits-Journaux... Puis, haussant les épaules. M. Loiseau ajouta avec un aplomb superbe: .Mais aussi que faire? car, ainsi que je l'ai entendu souvent dire à monsieur, avec une pareille licence de la presse, il n’y a pas de gouvernement possible.
— A merveille! reprit le prince avec un dépit concentre; puisque M. Loiseau estai philosophe et si timoré, j'aurai recours à nu intermédiaire un peu plu» inventif Cl plus dévoué que lui.
— Ah! monsieur! s’écria le serviteur consterné en joignant les mains, ah' monsieur...
— Après tout, les hommes s’usent.
— An! monsieur!
— Ne parlons plus de cela; je saurai mieux désormais placer ma confiance.
— Me faire cette injure, monsieur, à moi, à moi qui ai vieilli à votre service 1
— Assez! assez!
— Déshonorer mes cheveux blancs en chargeant un autre de... Oh! uou, non, monsieur, vous n'aurez pas ce courage, ce serait la mort de voire pauvre vieux Loiseau ! Oui, monsieur, ajouta cet honnête homme d'uu tou tragique, ce serait ma mort !
— Allons donc! vous été» fou; et d'ailleurs j'y songe maintenant, j'ai d'autres grives reproches à vous adresser : vous avez été indiscret, bavard, au sujet de celte affaire.
— Moi, monsieur, moi qui suis un tombeau pour le silence?
— Comment alors madame de Robcrsac sait-elle que j’avais fait louer une loge pour le bal de l'Opéra de celle nuit?
— Madame la baronne sait que monsieur...
— Eh! sans doute, elle le sait; vous aurez jasé avec ses gens.
— D'abord, monsieur sait que je ne fraye pas avec la livr/e, répondit le valet de chambre avec mie dignité contenue, et je puis jurer à monsieur me» grands dieux que je n’ai p «s ouvert la bouche sur lotit ccd, et que... Mais. . M. Loiseau, s'interrompant soudain, ajouta en se frappant le front : C’est cebi !
— Quoi?
— Uu moins vous verrez, monsieur, s’il y a de ma faute. C’est qu’aussi madame la baronne est si pénétrante...
— Achèveras-tu?
— Tantôt, sur les une heure, je suis allé au bureau de location de l’Opéra. En en sortant, je pliai» et mettais dans mon portefeuille le coupon rose que l’ou venait de me livrer, lorsque je me suis trouve presque face à face avec madame la baronne, qui marchait à pied suivie d'un domestique; je me suis empressé de la saluer respectueusement. Elle n’a pas paru m'apercevoir, ce qui m'a semblé singulier; maintenant je m’explique très-bien qu’une personne aussi clairvoyante que madame la barounc, me voyant sortir du bureau de location et mettre daus mon portefeuille un coupou de loge, a dû eu induire que monsieur...
— Quant à cela, c’est possible, reprit M. de Morseone en réfléchissant. Il n’en fallait pa a davantage pour mettre madame de Itobersac sur la voie, et cette découverte m'eût beaucoup gêné si mon projet avait réussi; mais il a échoué pour aujourd'hui, grâce à votre maladresse.
— Il a échoué! dit soudain lxûseau d’nn air triomphant après quelques instants de méditations, il a échoué... peut-être... mousicur... peut-être...
— Que dis- lu ?
— Si vieilli, si usé, si insuffisant que l’on soit... monsieur, continua I honnéte serviteur avec amertume, l'on peut pourtant parfois être encore bou à quelque chose.
— J en doute fort... Mais enfin... voyons...
— Tenez, monsieur, de bien longtemps nous ne retrouverons une occasion semblable... car ce belilre de mari ne quitte pas sa femme... Mais aujourd’hui il çsl de garde. Madame Fauveau sera doue seule toute la nuit...
— Apres... après...
— Tant 6t... quoique certain qu'elle refusait très-sérieusement nos offres... j’ai crpendant voulu, en manière d'en cas, lui laisser le moyeu de revenir sur sa résolution : je l'ai «loue prévenue que de toute manière je l'attendrais avec le fiacre et le domino à sa porte, à une heure du malin.
— Eh bieu?
— li faut, monsieur, venir avec moi dans ce fiacre.
— Ensuite.
Je frapi erai à une heure du matin à la porte de la boutique ; la belle loge seule au-de-tut, à l'eulrc-sol ; malgré >es refus, il est certain que nos offres lui oui laissé quelque agirai ou dans l'esprit, lie fût-ce que le sot orgueil d'avoir résisté à nos tentations. Elle ne sera doue nas endormie, ou si, au pis aller, elle l‘e>t, je frapperai plus fort a lin de I éveiller. La fine mouche se doutera bien que c’est moi qui suis là. fidèle à ma promesse; alors, soit crainte de scandale (car je frapperai de plus en plus fort si elle hésite à me répoudie), soit sûrete d elle-même, soit enfin impatience et colcre, il est tresprobablc qu'elle rieudra ouvrir. Eu ce cas, monsieur, vous prêtiez ma place, vous forcez un peu la porte, et voo- piaulez votre cause mieux que je ne la pbidrrab moi même. J'espère qu’alor», persuadée par vos paroles, enchantée de voir un grand seigneur à scs pied*, éblouie par vos promesses, un retour subit à dos idées moins sauvages la décidera à vous écouler.
— Tu as raison. Il faut du moins tenter ce moyen, utiliser cette occasion, puisque cette petite doit être seule.
— Monsieur dira-t-il encore nue le vieux Loi seau...
— Mais non, non. dit M. de Morsenne en interrompant son Scapin et frappant impatiemment du pied; il ne faut pas songer à cela!
— ■ Pourquoi monsieur?
— Je ne puis me uisoenser d’accompagner madame de Robersac et ma tille ce soir ati bal de l’0 ( >era, ce serait éveider les soupçons de la baronne, et il me faut a tout prix les faire tomber; car, une fois en défl.uce, j'ai tout à cru i mire de sa pénétration, et pour mille raison je dois ménager beaucoup madame de Hober&ac. Ali! maudite soit I idée qu’elle a eue, dans sa jalousie, d'or gauiser cette partie d'Opéra !
— Il est vrai, monsieur, reprit Loiseau en se rongeant les ongles d'un air pensif, là est la difficulté... ne pa* aller au bal de l'Opéra.
— Impossible; ce serait redoubler la défiance de madame du Robersac.
— Le triomphe serait, n'est-ce pas, monsieur, de rester au bras de madame la baronne tant qu’elle sera au bal de l'Opéra, et cependant d être en même temps rue du Bac, à la porte de la jolie parfumeuse?
— Monsieur Loiseau plaisante, apparemment? dit M. de Morsenne avec hauteur.
— Le pauvre Loiseau parle sérieusement, monsieur, et peut-être y aurait-il moyen...
Deux coups frappés discrètement à la porte de M. de Morsenue interrompit l'entretien.
— Entrez, dit le prince, assez impatiente d'être dérangé.
A la vue de son secrétaire, qui le salua profondément. Iet> traits de M. de Morsenne reprirent leur expression habituelle de dignité froide, car Loiseau était le seul de ses gens devant qui le priuce pût se démasquer.
— Que voulez-vous, monsieur Morissoo? dit-il i son secrétaire.
— Prince, je désiiais avoir l'honneur de vous dire deux mots au sujet d'une affaire que je crois très-importante et... secréte, ajouta-t-il en désignant Loiseau du regard.
— Va préparer ma toilette, dit M. de Morsenne à son valet de chambre de couliaoce, voici bientôt l'heure du dîner.
Le serviteur sortit.
— Eh bieu, monsieur, de quoi s'agit il? dit le prince à son secrétaire.
— Il s’est présenté tantôt à l'hôtel une peronue «pii désirait vous parler, prince, et vous l'avez renvoyée à votre inieudaut.
— Ah! oui, un inousieur qui venait, disait il, pour aiïuire; un monsieur...
— Anatole Ducormier.
— C'est cela. Et qu'est-ce qu’il veul, ce monsieur?
— Il a demandé si vous n'aviez pas un secrétaire, prince, le sujet de la communication cl de la mission dont il était chargé auprès de vous devant être plutôt roufié à un secrétaire qu'à un intendant.
M. Anatole Ducormier ma alors été amené.
- — Et celle communication?
— Il doit vous la faire, prince, de la part de M. lo comte de Morval, ambassadeur de Fraucc en Angleterre, que M. Ducormier a quitté U y a peu de jours.
C'est sans doute la personne dont Morval m'avait parlé dans sa j dernière lettre", pensa M. de .Morsenne, car d est des choses qui se transmettent verbalement et ne se disent pas. Puis il reprit tout hum : «
— Et ensuite, que vous a dit cc monsieur?
— Il a ajouté qu'il était aux regrets de n’avoir pu avoir l’honneur de vous voir, piince. et m’a prié de me rendre auprès • e vous le plus tôt possible, et de vous demander de le rccevo r demain, s'il se peut, dans la matiuée; il tu'a laissé son adresse.
— Certainement, je le recevrai! reprit vivement le prince. Ecrivez-lm tout de suite de venir demain de dix à onze heures.
— Oui, prinne.
— A propos, monsieur Morisson, avez-vous remis au net ma lettre de rcmcrciments à monseigneur Bocciui, le nonce de notre tres-soint Père?
— Oui, prince.
— Ne manquez pas de me la faire signer demain matin.
— Oui, prince.
A neuf heures du soir, M. de Morsenne, après une nouvelle conférence avec sou fidele Loiseau, se rendit avec madame de Bcjupertuis, sa hile, chez madame do Robersae, ainsi que cela avait été convenu. Les lettres de faire part relatives au liomeux mariage de la marquise de Blainville et du docteur Douaqurt fuient écrite»; puit, vers minuit, M. de Morsenne étant monté eu voiture avec mondâmes de ihdiersac et de Be-mpertuis, vêtues de dominos uoirs, tous trois se rendirent au bal de l’Opéra.
M. de Morsenne. d'accord en cela avec son fidèle et invcnt'f Loiseau, n avait coii>enti à arcnmpagnr sa fille et madame de Robersac à l'Opéra qu'à la condition de porfer lui-méme mi domino, prétextant de nouveau la gravité de son âge el de »a position. Comme il était d'une taille moyenne, encore juvénile cl fort mince, sou ample et Ioiii; domino lui donnait plutôt l'apparence d'une grande femme que d'un homme. En cas de séparation forcée, amenée par un mouvement de la foule, le prince avait placé un ruhau rouge et blanc à la pèlerine de son cam nil, afin d être reconnu et rejoint par sa fille el par madame de Robersac, qui portaient le même signe de raüu rncui, la baronne étant d'ailleurs bieu décidée à ne pas quitter le btas de M. de Morsenne de toute la nuit.
Lor-que ces trois dominos entrèrent sous le péristyle de l’Opéra, une certaiue agitation régnait dans la foule qui se preste ordinairement à la descente des voitures sur le passage des masques. L'oit entendait ces paroles dans les groupes ;
— On dit qu elle est morte.
— Qui?
— L’eue femme en domino noir qui vient de tomber en Convulsion.
— Ah! mou Dieu, ou eM- elle donc?
— On la transportée d.ius le bureau du commissaire de police.
— Moi, j’ai entendu dire qu’elle n’était pas morte, mais qu’elle allait passer.
— Mais on aurait dû aller chercher un médeciii!
— C’est cc qu'on a fait; on est allé chercher tout de suite le médecin du théâtre.
— N*esl-ce pas le fameux docteur IfonaqMl ?
— Lui-même.
— Oh! alors, s'il y a de la ressource, elle est sauvée, car avec le docteur Bousquet lu maladie n’ose pas plaisanter.
M. de Morsenne elles deux femmes qu'il accompagnait, s’étant un moment arrêtés par curiosité, avaient enteudu ces paroles.
— Il est véiilablemeiil étrange, dit M. de Morsenue avec une indignation courroucée, que le nom de ce médecin, b honte de ma famille, vienne me poursuivre jusqu’ici.
C’a du moins un avantage, reprit la duchesse de Beaupertuisd'un ton sardonique ; si à mou tour je me trouve mal, je serai soiguée el traitée en parente par notre cousin Bousquet.
Pendant que madame de Beaupcrtuis parlait ainsi, M. de Morsenne avait soudain, à 1 insu de madame de Robersac, échangé un signe avec un grand domino noir, qui donnait le bras à un domiuo de taille moyenne; tous deux venaient de descendre d’un fiacre qui avait suivi la voiture du prince. Celui-ci, ainsi que les doux femmes, arriva bientôt en haut de l'escalier qui conduit au couloir des premières loges ; là, madame de Bcaupertuis oit tout bas à madame de Robersac :
— Ma chère madame, je vous laisse, je vais essayer de m’amuser un peu Eu tout cas, nous nous retrouvei uns dans une heure, eu fa et de l'horloge du foyer.
El la jeune femme, suivant le Ilot des promeneurs, se perdit bientôt dans la foule-
île
U BONNE AVENTURE
Madame de Beauperliiis était venue au bal de l'Opéra sans autre but que d'y chercher quelque distraction à sou ennui Mlle vit putter à côté d'elle, ou assis sur le fumeux coflre place près de la porte d'entre du foyer, un grand nombre d lio unies de sa société habituelle et ultime; elle lie se sentit pas la moindre envie de les intriguer, n ayanlypic des banalités à leur dire ou à attendre d'eux. Mie d< scendit les quelques marches qui conduisent au vaste plancher sur lequel les gens déguise* et masqués te livraient alors aux danses les plus ex* crut tiques et souvent les plus risquées.
Vu vaut au balcon nue stalle vide, madame de Deaiiperlnis s'y assit. Elle contempla d'abord ce spectacle étrange avec un mélange de curiosité, de mépris cl de dégoût. Puis bientôt, malgré elle, une nuance d'envie Se joignuà ces sentiments, quoique sa dignité se révoltât d’envier les espèces qui se livraient à et» erossnies saturnales. Mais ces pierrots et ces pierretie*. ces débardeurs et ce* déburdeuses, ces gardes-françaises et ces Manou-Lescaut, tous ce» déguisés eu fin s’auui-aienl si franchement, avec laut de verve, tant d'abandon, cl parfois même tant de grâce; il y avait sous ces costumes bi/arrcs. éclatants, variés, qui faisaient presque toujours valoir la beauté des femmes; il y avait, disons-nous. de si charmantes tilles, de si beaux arçons; i' y avait une telle exubérance de sève, de plaisir, d'ammir, t jeunesse, dans celte éblouissante bacchanale, où cliacuu avait sa chacune au bras, que Diane de Bcauperluis se disait avec amertume ;
— C'e-t vulgaire, c'est brutal, c’est iguoble, tout ce inonde-là ! et pourtant rien ue doit être plus heureux, par exemple, que ce pierrot et celte pimelte; la petite a seize ans â peine, son amant dix-liuil «ng au plus, ils sont très-jolis tous deux, et sans doute libres connue les oiseaux du bon Dieu. Pourvu qu’ils aieul quelque argent en poche pour faire, après cette folle nuit, uu joyeux souper en hiivaut dans le même verre, ils rentreront amoureusement dans leur nid perché à quelque cinquième étage- Ça n'a rien à envier aux plu* heureux du monde!
Eu suivant machinalement de* yeux le pierrot et la pierretie, qui, la contredanse terminée, se dirigeaient v< rs une des porte* du couloir, madauie de Hcaupcrtuis les quitta brusquement du regard, et resta saisie d'étonnement à la vue d'un jeune homme qui se tenait debout, à l'embrasure de la porte du bakou, très-proche de la stalle où la jeune duchesse était assise.
— Je n'ai vu, de ma vie, beauté plus surprenante chez un homme, fe dit Diane de Bcauperluis en contemplant cet incounu. Quelle ligure à la fois noble et charmante' Quel* yeux, quel regard, quel sourire spirituel ci lin? Que de grâce, d»- dUtiucliou, d'éleganee dans sa taille, son maintien et son attitude! Que de bon goût dans sa mise ! El cette main, cl ce pied ! Il doit avoir vingt-cinq ans au plus. Evidemment, c'est un homme de notre inonde : on ue trouve pas ailleurs cette race et celle tournure.
Comment ue l'ai -je pas jusqu'ici rencontré dans l'un de* dix ou douze sillons où se rencontre notre line fleur d'aristocratie? Il était Sans doute depuis longtemps eu voyage. C’est peut être un étranger, un Busse t II y a des tinsses qui parfois jouent le Fraudais à »'y méprendre. Et encore non ; l'on ne s'y méprend pas. Autre singolarit-, cet inconnu a des yeux bleu* et dt» cheveux noire. Je u'ai jamais rencontré d'yeux comme ceux-là; et ce teint pâle et brun, uni comme celui d'une femme, ces petites mouiiacbc*$oycuscsau-di > *Mi* de ci» lèvre* d'on coloris si vermeil! Vraiment, il est charmant, mai* charmant! de ma vie, je n’ai rien vil de si sédukaui. Je comprend* maintenant que h-s bouillie* s'enflamment grossièrement à la seule vue d’une jolie femme; et par nia foi, si j'avais l'honneur d'être une de ces gentilles et eiïroniee* pierrettes qui frétillaient là tout à l'hi ure, j'irais demander à souper a ce ravissant inconnu. Vraiment, j’aime à le regarder. cela m'enorgueillit [Kiur notre monde, ordiiriiiem<'nt si pauvre eïti types accomplis. Celui-là du moins représente diguemeut l'homme de haute race. Ab! mon Dieu’ j’y pense, s'il était hèle ! \l est. hélas! des physionomies si trompeu-es! Mais lion, non, ce sourire fin et légèrement moqueur, qui tout à l'heure effleurait ses lèvres, lorsqu'il regardait je tic sais pas quoi, dans la salle! Oui, mais combien de fois n'ai-je pas vu cette délicieuse comtesse de Marcy écouler *•» adorateurs avec une petite mine si futée, si éveillée qu’on l'eût dite spirituelle comme un démon, et cependant elle ne répondait jain-ds que des stupidité* révoltantes. Ma loi, je veux en avoir le cœur net : voilà mon amusement au bal de l'Opéra tout trouvé; je saurai s’il est possible qu’un homme soit assez merveilleusement doué ponré’re«ussi spirituel qu'il est charmant. Mais d’abord, (Actions de savoir quel est cet inconnu; cela pouna rendre notre entretien moins banal.
Ce pensant, Djaue de Bcauperluis se leva, et, usant du privilège du masque, clb* passa très-près de l'inconnu, puis, le flxanl prod uit quelque» instants sans qu'il parût s’eu apercevoir, et te trouva >t encore plu* charmant de pre* que de loin, elle sortit par la porte à l'embrasure de laquelle l'inconnu *'appuyait nonchalamment. A ce moment, madame de Bcauperluis avisa uu homme de sa société qui passait dan* le corridor.
— Monsieur de Demande, lui dit-elle en l'arrêtant, un mot. je vous prie.
— Plutôt deux qu’un, charmant domino; vous uie connaissez doue?
— Qui ne vous couualt pas? vous êtes partout.
— C'e*t vrai, cbariuanl domino, mais...
— Vouiez- vous être très-aimable?
— Certainement, pour vous plaire.
— Eh bien, ajouta madame de Bcanpertuls en baissant la voix de crainte d’être entendu*- de rhicanuu. d mt elle ti 'était éloignée que de quelque* pas. von* voyez ce grand jeune homme mince, en babil bleu, qui uou* loiiranledo*, là, debout, à celte porte/
— Oui, je le vois
— J'-*» gage que celait un homme île notre monde, absent de Parts San* doute depuis longtemps, et...
— Pardon si je vous interromps, charmant domino, mais vous venez de dire : De notre monde. Ruts sommes donc de la même société l
— Probablement, puisque je vous ai rencontré hier chez madame l’ambassadrice de Sardaigne, et cn*uiie chez madame de Bres*ac, où il v avait uu concert, rajouterai même que vous vou* êtes tresvi-iblrineul, trop visiblement occupé île in.ulamo d'Eslcrval.
— Trop visiblement ?... Et pourquoi, charm ni domino?
— Je vous dirai cela plus lard, et dans votre intérêt, si vous m'aidez A gagner mou pari.
— Quel pari, charmant domino?
— J'ai gagé, je vous le répète, que ce grand jeune homme en babil bleu c*t de notre moude. vous qui connaissez tout Paris, renseignez -moi à ce sujet, ou par vous-même, ou par vos amis qui sont
— Mais, charmant domino, pourquoi avez-vous gage que ce monsieur...
— Ah! vous êtes trop curieux, monsieur de Gernande, ou plutôt vous n’ètes pas assez curieux, car je pourrais, en retour du renleiguement que je vous demande, vous dire de tres-intéressantes chose* sur madame d' Ester val... et sur l’effet des soin* que vous lui
rendez.
— • Vous piquez ma curiosité à un point!... De grâce, dites-moi
si...
— Pas an mot, avant que vous ne m’ayez appris si j'ai perdu on ' non ma gageure.
— Soit, charuiaul domitm. car, si moi et Juvisy, que je viens de voir arriver, uons ne connaissons pas ce monsieur, je puis hardiment vous déclarer d'avance qu'il u’esi pas du tout de notre monde.. .
— Je vais vous attendre là-bas, monsieur de Gernande, au fond du corridor, répondit madame de Bcauperluis eu s'éloignant, pendant que M. de Geruaudc se rapprochait sans affectai uni d« l'iiconnu, afin de di*li< guer ses traits. Puis, cet examen ne l'ayant sans doute pas suffisamment instruit, il se dirigea vers le foyer.
Au but de quelque* minutes, madame de Bcauperluis, voyant M de Gernande retenir à elle, lui dit vivement;
— Eh bien?
— Eh bien, charmant domino, vou* avez perdu votre gageure.
— Comment cela?
— Je n'ai de ma vie vu ce monsieur, ni dan* le monde ni à mon club; Juinty non plus, Stiint-Murcel mm plu*, û' Or fruit mm [dus ne l'ont pis vu au leur, or uu Français ou un étranger qui n’esi admis ni au Club de i Union ni au Club agricole ni au Jockry-Club, uVsl évidemment pas uu homme du monde dan* la plu* large expression du moi. Qu.mt aux suppositions sur ce que peut être ce monsieur...
— Qu'en pense -t-on?
— ^aiiit-Marcel prétend que ce monsieur doit être un pédicure danois, niais Juvisy souti<*nt que ce doit être un dentiste napolitain. Quant à moi je suppose que .. Mai*, charmant dnnmio, où allez- vous donc? Permettez... un instant... écoutez -moi, vou* m'aviez promis... An diable! ajouta M de Gernande. Impossible de la rejoindre? elle a filé comme nue couleuvre à travers ce flot de foule; je ne puis voir où elle a passé. Évidemment c’est une femme de la société... Mais que peut-elle avoir à me dire de madame d 'Ester val? Cela m'intrigue au dernier point; il faut que je la retrouve. Elle a un rubau rouge et blanc à sa pèlerine, je la rencontrerai bien.
Et M. de Cirn.tndo se mita la recherche de sou domino.
Madame de Bcauperluis avait aiu*i quitté soudainement l'homme aux renseignement* parce que de loin elle venait de voir l'inconnu sortir de l'entrée du balcon où il * ‘était teuti jusqu'alors et traverser le corridor; craignant qu'il ne quittât l'Opéra, la jeune dn liesse, poussée par une curiosité croissante, voulait du moins ; dresser à l'iniomni quelque* parole*; désirant enfin n'étre ni reconnue ni poursuivie par M du Gern.iode, « Ile Ata de sa pclerine son rubau ronge et blanc qui pouvait la signaler. L inconnu montait lentement l'escalier qui mène aux secondes loges loreque madame de Bcauperluis le rejoignit, après avoir, ainsi que l'avait «lit M. do Gernande, traversé la salle comme line couleuvre. Alors la jeune femme, usant du privilège du masque et de la liberté du bal de l’Opéra, gravit lestement
le peu de marches qui la séparaient de l'inconnu, et passa son bras sous le sien, sans lui dire un mot. L'iucontiu s'arrêta, toisa d’un regard le domino qui venait le rejoindre, et lui dit poliment :
— Je suis à vos ordres, madame... Désirez-vous que nous montions ou que nous descendions?
— Montons... il y a là-haut moins de foule, répondit la jeune femme.
qui n'échappa pas à madame de Beauperiuis, laissa la porte à demi ouverte, n'affectant pas ainsi de se croire, comme on dit, en bonne
fortune.
Et elle arriva bientôt, ainsi que l'inconnu, dans le corridor des secondes loges, où se trouvaient en effet quelques rares prouuueiirs. Quittant alors le bras du jeune homme, madame de Beauperiuis lui dit résolument, avec son aplomb de grande dame et uu tm lange de hardiesse et de raillerie :
— On vous trouve très-beau. Je voudrais savoir si vous êtes très-spirituel.
— Et qui sera mon juge, madame?
demanda l'inconnu en souriant et d'un ton de léger persiflage. Qui décidera si j’ai de l'esprit ou non?
— .Mais . monsieur. moi, je pense.
— Ah ! vraiment?
répondit lim-oiinu avec une affectation de surprise et de nonchalance assez impertinente dont madame de Beaupertuis fut piquée, car elle reprit :
— Vous uc me crovez sans do: te pas à même de distinguer un sol d'un homme d’esprit?
— Permettez, madame, vou>ehan gcz nos rôles Voici maintenant que c'est vous qui me demandez si je vous trouve spirituelle...
ou non.
— d’est qu’en effet nos rôles sont changés, monsieur, ré|M>iidii en souriant madame de Beauperluis. Vous avez pris le mien... peutêtre \ou> sied -il mieux qu'à moi.
— De quelque façon que vous méjugiez. madame, je mériterai toujours votre indulgence; car.si vousme trouvez sol, c’est que l’éclat de ces beaux grands yeux que je voisbriller à travers votre masque m'aura troublé. Si par hasard vous me trouviez de l'esprit, c’est que vous m'en aurez donné.
Peu à peu un reflux de foule envahit le couloir des secondes; plusieurs fois madame de Beauperiuis et l’inconnu furent déraugés ou heurtés par les promeneurs.
— Si j'étais assez heureux pour que vous eussiez encore quelques instants à me sacrifier, madame, dit l'inconnu à la jeune femme, je vous demanderais si nous ue serions pas mieux pour causer dans l'une de ces loges qu'au milieu de ce couloir.
— Je suis tout à fait de votre avis, monsieur; donnez-moi votre bras et cherchons une loge.
Au bout de quelques instants, la duchesse et l'incounit étaient assis dans une loge des secondes. Le j< t::;c 1 rmrre avec uu bon goût
lorsque l’inconnu fut assis à côté de madame de Heauperluis. il loi
dit en souriant et montrant du doigt le mouchoir qu’elle leuait à la main, mouchoir à l'angle duquel on voyait brodés un M ét un 6 (Mor.senne de Beauperiuis), surmontés d’une couronne ducale :
— Quoiqu'il soit, je le sais, de mauvaise compagnie, de deviner touinautun incognito qui désire être garde, je ne puis m'empêcher de vous dire, madame la duchesse , que voici une rencontre bien inespérée pour un petit bourgeois comme moi.
— Vous , monsieur! ne put s’empêcher de s'écrier madame de Beaupermis avec une sorte de stupeur , vous!
— Votre surprise, plus flatteuse encore que désobligeante, uc m'étonne pas du tout, madame, et voici pourquoi, reprit gaiement l'inconnu Tout à l’heure, alors que j’étais debout à l'entrée du balcon, je vous ai entendue ( pardonnez-moi celle indiscrétion involontaire, , je vous ai entendue prétexter d'une gageure, aliu de pouvoir vous informer si j'éiais ce que vous appelez un homme du monde .
Je n’ai pas cet honneur, madame la duchesse. J imagine que mon père a dû vendre du fil et des aiguilles aux femmes de votre maison, si, comme cela est probable, vous demeurez au faultourg Sainl-Ucrmain, où est établie depuis longtemps la modeste boutique de mercerie que tenait mon’père.
— Et c’est dans celte boutique, monsieur... dit madame de Beaupertuis, ue pouvaul encore se ré'igner à s'avouer son erreur, c'est nu cent boutique que vous avez pris certaines façons qui ont pu me tromper uu instaut?
— Tas précisément, madame Au sortir du collège, je suis entré comme secrétaire particulier chez M. le comte de Morval, alors et encore aujourd'hui ambassadeur de France en Angleterre; je suis resté là plusieurs années, madame, et l'habitude d’une excellente compagnie m’a donné ce léger vernis du monde auquel vous avez été trompée.
— Mais, mou cher monsieur, dit madame de Beauperiuis en re-
Aoitole Du coroner. — l’icf 23.
prenant son assurance et son ironie hautaine, vous fies tout comme ntoi, peut-être, dupe des apparences : il ne sufiitpas plus «Tum- couronne brodée sur uu mouchoir pour être duchesse, qu'il ne sortit de quelques dehors pour être un homme du monde, ainsi que voit) l avez fort judicieusement remarqué. Qui vous dit que je ne porte pas là ou des mouchoirs dénia maîtresse? Pourquoi donc ne serais-je pas une de res femmes de chambre qui so fournissaient de lil et d'aiguilles chez monsieur votre père?
— Vous êtes une grande dame, aussi vrai que je suis un petit bourgeois.
— Ainsi, mon pauvre monsieur, vous tenez absolument à vous croire en bonne fortune réglée avec une duchesse... éprise de vos mérites probablement?
— Mon Dieu ! madame, je n'ai pas le moins du monde celte ambition-là , répondit l'inconnu avec un accent de Ircs-sincère et presque de dédaigneuse indifférence; vous m'avez fait l'honneur de prendre mon bras, sous le proteste de savoir si j étais un sot ou un homme d'esprit ; vous devez, madame, grâce à votre sagacité , savoir à peu près maintenant j a quoi vous cil te- ' nir ; si l'épreuve vous semble suffisante, je suis à vos ordres pour vous offrir la main et sortir de celte loge.
Celle réponse trèspolie, mais un peu hautaine, augmenta le dépit de madame de Beau per luis, déjà contrariée de sa lourde méprise, d'être reconnue pour une femme de sa qualité; puis enfin sa fierté se révoltait de se trouver en lelc-à-lêtc avec le fils d'un mercier, secrétaire à gages de M. de Morval, qu'elle avait vu cent fo i chez sa mère. Aussi la jeune Femme rc-
F irit-ellc assez insoemmem :
— Savez -vous, mon cher monsieur,
3 u’il y a des vanités e toutes sortes?
— De beaucoup de sortes, madame. Ohé I Anatole,
— El savez-vous que Turin des plus insupportables de
ces vanités est In vanité de roture? Ainsi vous vous empressez de me déclaiVr que vous êtes un petit bourgeois; révélation on ne pont plus intéressante, c’est vrai ; mais pourquoi commencer tout de suite par ce bel aveu? C'est désolant, mon pauvre monsieur : voilà que ce n'est plus piquant du lout. à celle heure que nous savons qui rions somme>, moi duchesse, puisque vous paraissez y tenir, vous fils d'un mercier ; qu'est-cc vous voulez que nous disions maintenant?
— Ma foi, madame, à défaut de mieux, moquons-nous des petits bourgeois ridicules, je vous aiderai.
— C'est d'uoe abnégation vraiment héroïque.
— Pas du tout, madame, c'est de la vengeance!
— Et contre qui?
— Contre vous, madame. Vous m’avez, u'est-ce pas, pris pour un des vôtres? Or, plus nous parviendrons à me rendre ridicule, plus
votre méprise aura été amusante, et mieux je serai vengé. Voyous, madame, évertuons-nous à m'ablmer; je peux pour cela illettré une foule de moyens à votre disposition. Voulez-vous des faits? voulezvous des idées !
— Des idées ridicules ! qui sont les vôtres.
— Tellement ridicules, tellement miennes, madame, qu'il n’y a qu'un homme de peu ou de rien qui les puisse avoir. Tenez, desirez-vous bien rire, désirez-vous bien vous moquer de moi?
— Vrai, mon pauvre monsieur, vous vous exécutez de si bonne grâce, que je craindrais d'abuser de votre obligeance.
— Ah ' madame, moi qui m'est i nierais si heureux de vous divertir quelques instants! Voyous, voulez- vous que je vous dise ce que je
pense, par exemple, de l'inégalité des rangs et des richesses, ou bien ce que je pense de l'amour ?
— Soit. Eh bien !
que pensez-vous de l'inégalité des rangs et des richesses, mon cher monsieur?
La naissance? préjuge; la richesse I hasard ou injustice, sinon pis, u'est-ce pas?
— Il esl, madame. cinq dons souverains, qu'aucun trésor , qu'aucune puissance humaine ne saurait acheter, dons inestimables pour qui les réunit tous et sait en user.
— El ces dons, monsieur?
— D'abord la sa/b
té.
— Et puis?
— La beauté.
— Et puis?
— La jeunesse.
— El puis?
— L'esprit.
— El puis?
— La naissance.
— Vraiment, monsieur, vous tiendriez compte de...
la naissance?
— La naissauce !
ah! madame, r'esl un merveilleux talisman, quoi qu'on dise ; mais naissance. esprit, hrauté, jeunesse cl sauté, toutes ces royautés, sans la richesse , traînent, comme on dit, la guenille ; l'or seul lès couronne cl les fait rayonner de tout leur' éclat.
Ainsi donc, mad»me, rhomme ou la femme qui réunissent rang cl richesse, esprit et beauté, jeunesse et santé, sont des créatures dignes d'un impitoyable mépris, s'ils ne trouvent, soit dans la pratique de la vertu, soit dans la pratique du vice, un bonheur capable de faire mourir de rage ou d'envie tout ce qui est laid, pauvre, sol, ou... petit bourgeois... comme moi.
— Vous seriez alors sévère, monsieur, pour beaucoup de femmes d'un certain inonde?
— Oui, madame, sévère pour celles-là surtout.
— Kl que leur reprochez-vous, monsieur, à ces pauvres femmes?
— A pre-qtic toutes, leur ennui.
— Et qui vous a dit, monsieur, quelles s'ennuyaient?
— Souvent leur vertu stérile et maussade, plus souvent encore le choix de leurs amants.
— Ali! il y en a qui ont des amants?
LA DONNE AVENTURE
— Quelquefois, cela s’cst vu. madame.
— Mai» alors monsieur, que pc usez-vous donc de l'amour?
— Duquel, madame?
— En est-il donc de plusieurs espèce»?
— De mille I mais m us nous bornerons si vous le voulez, à ce que généralement dans votre monde on appelle l'amour, c'est-à-dire ce scnihocnt auquel cèdent deux persnnii -s île la société, lorsque celui-ci, apres s’élrc plus ou moins longtemps occupé de celle-là. eu la compromettant de toufi-s ses forces, triomphe colin de sa vertu comme d'autres en ont triomphé ou en triompheront un jour.
— Le tableau est peu flatteur, niaiseuliu, soit, monsieur. Que pensez-vous de cet nmour-là?
— Pour être conséquent à son principe, cet amour-là doit chercher le plaisir dans riucomtaDce.
— Et le cœur, monsieur?
— Le cœur ! madame, dans ces liaisons-là, erreur !
— Uu amour tau* cœur?
— C’est un amour à l'abri de tous chagrins.
— Mais sans le cœur, que rcste-i-il?
— Il reste, madame, ce qu'il y a de moins problématique au monde, la jouissance des sens et de l'esprit.
— Quand on en a.
— Des sens ou de l'esprit? madame.
— De l'esprit, monsieur.
— Il n'y a que les gens d'esprit dignes et capables d'aimer comme je tous le dis.
— Et en quoi la participation du cœur nuirait-elle à cette manière d'ainier?
— Eh ! madame, dans ces liaisons-là, ce que vous appelez le cœur,
c’est la jalousie du présent, de I avenir ou du passé. c'est le despotisme subi ou imposé, c'est le chagrin de sentir qu'on n'est plu* désirée ou que l'on ne désire plus, c’cs-l la nniuotonie. c'est la fidélité d un mariage austere appliqué à une rencontre de plaisir basé sur une mutuelle iierversilé. m
— Comment, monsieur, et les amours si longtemps durables que l’on remontre dans le monde?
— Il n'en existe pas.
— Allons, mou'ieur, vous vous moquez; l'on a vu de ces amours durer un an, deux ans. dix ans.
— Dix ans, c'est beaucoup, mais enfin toit; au bout de dix ans qn'arrive-l-il? lassitude et dégoût. Pourquoi donc ne s'ètro pas épargné cette lassitude cl ce dégoût eu recourant plut lût à une mutuelle infidélité?
— Parce que l'on t'est du moins adoré pcudaul dix sas.
— C’est impossible.
— M ùt, monsieur.
— Mais madame, dites-raoi que l'habitude, que la commodité, que certaine* convenances réciproques ou d'autret considération* parfois honteuses, amènent quelquefois deux amants A se tolérer atis*i longtemps. J'y consens; mais l'amant a fait ccut infidélités à sa maîtresse; celle-ci l’a imité souvent, et tous deux sont tombés duu ce qu'il y a de plus niais, de plus ridicule an inonde : je veux parler de ces vieux ménages adultères fréquent» dans votre momie, »c traînant maritalement de fêles eu fêles : amour» fanés, surannés, affectant les scrupules et les dehors de fideliré que l'un demande aux vrais mariages; amours si effrontément afin lu s. si percés à jour, que toute maîtresse do maison quelque peu hospitalière n'imite jamais l'amant sans inviter l 'amante Les malheureux' les maladroits! renoncer ainsi à ce ou il y a peut-être de plus piquaut dans cette sorte d amour, lu mystère!
— Comment: vous vantez la discrétion, monsieur? c'est singulier.
— Pourquoi cela, madame?
— N'est-ce pas en contradiction avec l'horrible facilité de mœurs que vous prêchez?
— Erreur, madame, je prâche la liberté dans les amours faciles, mais personne plus que moi n’admire, ne vénère davantage l'amour et la fidélité dans le mariage.
— Vous, monsieur?
— Moi.
— Séricmemeol?
— Très-sérieusement.
— Allons, vous vous moquez.
— Non. madame, je ne me moqne pas, je vénère, j’admire d'autant plus cette fidélité qu'elle me parait difficile et méritante. Un homme et nue femme mariés, restant toujours tendre* et fidèles, sont aussi complets, aussi logiques que ceux qui. dans de simples liaisons d«* plaisir, cherchent à varier et à multiplier leurs plaisirs; l'inconstance est le droit de ceux-ci, la constance estlo devoir des autres ; mai» ces derniers ont la force d'accomplir un devoir austère, de résister à mille entraînements, à mille séductions cl l'accomplissemeut de tout devoir est une gl*rieu*e et vaillante chose.
L’accent du riiiconuu était devenu sérieux et pénétré. Madame de Beaupenuis uc put s'empêcher de s'écrier :
— Comment! c'est vous, nioiiMtur, vous qui parlez ainsi?
— Et si je parle ainsi. madame, reprit l'ineumiii avec abandon, 1 c'est que j’ai le cœur encore piei t d'une donc** emoliou. Ce >oir, chez l'un de m< * amis d'enfance, j'ai été témoin d'mi de ces rares et Charmants exemples d'amour et de fidélité dans le inaiiagc.
— El ou avez vous découvert, monsieur, ces perles conjugale»?
— Ce u'est pa* madame, dans l'une de ces famille* opulentes qtti, pourtant, grâce à leur richesse, ont mille moyens de charmer, de tarer, de poétiser une alfcclmn pareille, de la ménager, de la proouger par les distractions mêmes d'une vie de luxe; non, madame, l'ami doul je vous parle et sa femme vivent dan* une extrême médiocrité; leur métier (ils sont marchands) les relient continuellement pré* l'iin de l’autre; la femme est obligée de *e livrer aux soins du ménage et à l'éducation de son enfant, pourtant elle est toujours charmante, et, chose fondamentale en ménage, toujours désirable, toujours désirée. Trop pauvrement élevés pour chercher quelque disti action dans les lettres ou dans les arts, ces deux jeunes gens vivent seuls à seuls, cl trouvent Lieu souvent qu'ils ne sont pas encore assez seuls, car ce sont d'enragés amoureux ; aussi je vous le di*. madame, ai-je été ému. oh! délicieusement ému. en contemplant cet amour toujours si ardent, si naïf, si fidcle, et si sincèrement content de soi, qu'il peut defier tous les bonheurs.
La voix de l'incotiiiii était devenue louchante cl sympathique; madame de Beauneriuis partageait presque l'émotion qu'il semblait éprouver, et se demandait comment cet homme pouvait être tantôt effrontément sceptique et railleur, tantôt accessible à de* sentiment* délira'* et élexés.
Uu incidi ni survenu au dehorsde la loge interrompit les réflexions do la jeuuu femme.
L'on »e souvient que l'inronnu avait, par une réserve de bon goût, laissé eut r'ou verte la porte uc i.i loge où il se trouvait avec madame de B'-Mipertuii.
Soudain, le bruit d'une assez vive altercation, élevée dans le couloir. fit que la jeune femme et le jeune homm • retournèrent machinalement la tête du côté où le bruit s’était «‘levé.
Au milieu d'un g'ottpc assez considérable, «leux masques assez vulgaires échangeaient de* parole* fort vives. Madame de Bcattpertuis aperçut alors, parmi les spectateurs de celte dispute sou pète et madame de lloWrsac, reconnaissables aux rubans rouges et blancs attachés » In pèlerine de leurs domino»; mut à coup la jeune femme vit le prince de Morsenuc quitter prestement b* bras de la baronne comme pour picmlre part a la discussion, iptoique madame de ilobrnutc s'efforçât en vain de le retenir en lui disant à voix bi-se !
— De grâce, ne vous mêlez pas de cela.
Madame de Bcaupcrtiiis, conn» i*sant l’excessive ré-erve de sou père, ne demandait quelle cause pouvait le faire ainsi déroger à ses habitudes et aux convenances que I* i imposaient tou âge et sa position. lorsqu'elle le vil revenir presque aussitôt cl reprendre le liras de madame de Uobersac, qui ne l'ax'ait perdu de vue que pendant quelque» secondes à peine cl disparaître avec lui parmi les groupe» qui se di*«liiaicnl, car l'altercation sciait bientôt apaisée.
Soit illiMoi). soit conséquence de vue no peu basse, madame de Beaupertiiis crut avoir remarqué qu'en revenant donner le brs* à madame de Robersar. le prince semblait <1*1110* taille un peu moins élevée; mai*, ne s'arrêtant pas longtemps à celle pensée, elle se retourna du côté de l'iimotinu. Celui-ci lui dit en souriant :
— Quelque Mène de jalousie saus doute? car ou dirait vraiment que le masque surexcite toute» les passions qo’il abrite.
— C’est du moins, monsieur, une surexcitation que doit ignorer toujours ce modèle des ménage* bourgeois dont vous parliez tout à l’heure, reprit madame de Keatiperlu s avec ironie. Voilà de braves gens qui ne risqueront jamais leur Imolicur au bal de l'Opéra.
— Donnant, madame, il s'en est fallu de bien peu.
— Comment cela?
— Lu les quittant, je leur ai dit en plaisantant : « Je vais no bal de l'Opéra; venrz-y donc avec moi. h Mon ami, croyant procurer un grand plaisir à sa femme, voulait absolument la conduire ici; mai) elle a courageusement refusé.
— Voilà un héroïsme digne d'une matrone romaine. Et elle est gentille, cette marchande ; car die lient boutique, m’avez-vmis dit?
— Oui, madame: ce qui ne l'empêche pourtant pas d'être ravissante! C est tout ce qu’ou peut imaginer au monde de plus joli, de plus coquet, de plus piquant!
gle
— Et... c’est sage?
— Comme une femme amoureuse de sou amant.
— - Et sotte?
— Remplie d'esprit naturel; aucune éducation, mais le plus amusant petit babil i|uc j'aie jamais entendu, madame.
— El ça a du coeur?
— Elle a veillé son enfant pendant deux mois avec un dévouement admirable !
— Mais, mon pauvre monsieur, savez-vous que c’est un phénix que cette petite marchande 7 Le mari est votre ami? ce serait pour vous une maîtresse charmante, et vous seriez parfaitement appareillés.
L'ne insolente dureté vint au lèvres de l'inconnu; mais il se contint et reprit eu souriant :
— Une petite bourgeoise... c'est, voyez-vous, madame la duchesse, encore trop bonne compagnie pour moi.
— Comment! a lie bourgeoise?
— J’ai des goûts lrès-vul;aires, très-grossiers, encore au-dessous de ma condition; jugez uu peu. Mais n'eu parlons pas. Si j’étais masqué, je vous ferais peut-être ces confidences, madame; mais sans masque, vraiment... je n'oserais.
— Je ne m'étonne plus, monsieur, du cynisme de certains de vos jugements, dés que vous préférez, par goût, ce qui est bas et grossier.
— Par goût ci par raison.
— Par raison?
— Je ne sais, madame, si M. le duc, votre mari, est un fumeur.
— Quelle question !
— (''est que, si M. le duc aimait à fumer, vous auriez peut-être, madame, quelques notions sur la passion du tabac, cl vous comprendriez mieux ma comparaison.
— Il n’importe... dites.
— Eli bien, madame, à Londres, j’ai souvent vu un certain lord Salsburv. le plus grand amateur dr tabac qu'il y ail, je crois, en Europe. Il dépendait pour cette manie des sommes considérables. Uq jour, je le trouve fumant du tabac de caporal (pardon de l'expression, madame la dm hesse) daus une pipe de deux sous. Je reste stupéfait. Voici la réponse pie, ne de sens et de philosophie que me fil lord Sidübury : « J'ai fumé ce qu'il y a de plus exquis à la ILivaue et en Turquie, des cigares couleur d'ambre, à l'épiderme fin comme du satin. y la saveur de noisette, à la cendre blanche cuiume de l'albAtrc; j'ai futm* dans des pipes magnifiques du tabac turc, jaune comme de l*or, au parfum plus délicieux que celui des aromate* les plus enivrants. Mais, hélas! que de peine, que de soins, que de frais, et surtout souvent que d'horribles déceptions!... Combien de fois, après avoir saarouré une caisse de cigare* de la ilavauc ou une boite de latakiè, dignes des dieux, je tombais, aiusi que cela arrive toujours, sur des tabacs frelatés, fardés, desséchés, insipides, aigres ou amers, en un mol, exécrables! Pourtant il* avaient absolument la même apparence que les premiers et m'avaient coûté aussi cher et autant de soins. Ma foi ! la* d'être dupe de ces dehors trompeurs, de ces alternatives de choses exquise* et de choses détestables, qu'il faut acheter au même prix, je me suis bravement rabattu sur le tabac vulgaire. C’est rude, c’est énergique, c’est violent, mais sain, naturel, et d’une qualité toujours égale; l'on en trouve enfin, cl toujours, vans peine et sait-, souci, à la première boutique venue. Aussi, depuis que jeu ai goûté, je trouve cela si commode et surtout si agréable, que tout autre tabac me semblerait maintenant sans moulant et sans verdeur. 0
— Que prouve, monsieur, celle dépravation de goût, sinon que votre Iprd était blasé ..
— Itlasé ? lui! madame?... Allons donc! Il fumait intrépidement tout le jour.
— Quoique impertinente, celle comparaison, monsieur, est assez claire. Vous osez prétendre qu'il faut chercher d'ignobles et faciles plaisirs dans la dégradation d'autrui et de soi-même!
— Je prétends, madame, qu'il n'y a pas de milh u entre le vice et la vertu; je prétend* que ceux-là qui ont le courage de la conslanro cl des bonnes mœurs sont (ligue* d'admiration et de respect; mais je prétends aussi nue, pour ceux qui cherchent le plaisir dans le vice, tout ce qu’autorise la loi est permis. La seule morale est le mystère.
— Le mystère! Vraiment, monsieur, vous faites colle belle concession... aux préjugés, probablement?
— Non... au plaisir.
— Comment' cela?
— D'abord avec du secret, dans les amours d’un certain monde, si l'on est quitté, personne ne sait votre liaison; ainsi point de blessure d'amour-propre; puis, aven du secret, l’on se donne d'inépuisables sujets de rite de ce monde toujour> si pénétrant, et dont ou met ainsi la pénétration en defaut; puis, enfin, nue femme sauvegarde ainsi les apparences, et sa réputation, toujours si importante a ménager, dans l'intérêt du plaisir même; car. avec de l'adresse, du mystère. de l'audace cl de la présence d'esprit, caprices, fantaisies, tout est permis à une femme.
— A une femme qui ne se respecte pas, monsieur; car, s’il en est qui fassent peut-être bon marché des principes, du moins la dignité b\ S0 * 8ac * ,eit **‘ î kteû, les préservera toujours de dégradantes fal-
L'ineonnu se mil à rire d'un air sardonique,
— La dignité de soi? lorsqu'il s’agit, après tout, d’un amour adultère! d'un échange de dépravation! Allons! madame la duchesse c'est une plaisanterie! Qu'une femme d’une sagesse austère, ou. qui mieux est encore, d'une sagesse pleine de modestie et de charme ait h dignité de soi, je serai le premier à v rendre hommage mais qu une femme qui a des amants exige d’eux des quartiers de no- Mme, comme s’il «'agissait de monter dans tes carrosses du roi, ainsi qu on disait autrefois, c est aussi ridicule que maladroit, c'est limiter ses choix dans un cercle d'une monotonie désolante; c‘r$t en exclure la variété, l'imprévu, le nouveau; car, franchement, madame les homme* d’un même monde sont tous (ai lés sur le même patron; et puis, tenez, une loi* laucés dan* la voie du plaisir, votre tort, à vous autres, est de ne pas savoir vous servir, daus vos amours, de votre litre comme d’un contra te piquant! Quoi de plus fastidieux qued'Ôtre duchesse avec de* ducs, marquise avec des marquis! Ah! vos grand mère* de la Régence savaient bien mieux que vous jouir do leur jeunesse eide leur beauté. Aujourd’hui graudes dames à Versailles ou dans leur petite maison ouverte à quelque Richelieu; demain gnsettes ou petites bourgeoises, et aimées (ce n'est cas peu dire) comme sont aimées les gnsettes et les bourgeoises! Alors pour elle* que de bons tours - que de folles aventures ! quel trésor de gais souvenirs pour h ur vieillesse! Aussi quelles aimable* femmes celaient que ces vieille* marquises de la Régence ou de Loui* XV! Quel vif esprit, quelle inaltérable bonne humeur, quelle malice, combien d'anecdotes, que de joyeux souvenirs relevé* par le sel du vieil esprit gaulois de firautoioe, de Rabelais ou de la Koutaine! Mais aussi ces (niHl« <bmn.U enipndjicm. m surtout pratiquaient mirai la fusion et l éwilité des classes que les philosophes bourru* de ce siècle couleur de rose et argent; vos grand 'mères, madame, laissaient leur dignité avec leur couronne ducale, leurs paniers et leur corset; et, apêès avoir été frétiller en jupon court à quelque rendez-vous, elles reprenaient leur dignité avec leur tabouret au jeu de la reine. El. franchement, elles avaient raison. Pourquoi s'arrêter à telle ou telle limite? pourquoi, s’ils vous plaisent, exclure celui-ci et celui-là .' Existe-t-il uooc aussi un code religieux et moral pour l'amour? Telle liaison est-elle donc permise, telle autre défendue? Est-ce que pour ces graudes éclectiques du pl;.i»ir (pardon du mot), madame, un beau garde-française était plu* déshonorant qu'ira petit marquis; un Irais et joli jouvenceau était plus inéséaul que quelque prélat insolent et dissolu ?
— Eh! monsieur, même au milieu de ce dévergondage passager, nos graad'inères conservaient toujours une préférence digue d’elles.
— Certes, madame, quelque amant qui restait ami , ou quelque ami qui rotait amant. Ob' pour celui-là ordinairement d'une discrétion éprouvée, pour celui-là jamais de secret*. Aussi, lorsqu'un ressouvenir de plaisir rapprochait de temps à autre (llitamiro et (.'vialise dans un gai souper, que de bous contes, que de piquantes confidences à 1a lueur des bougies ro*csde la petite maison! Deux jeunes compagnons de plaisir* ne sont pas plu* sincèrement indiscret*, plus rieurs et plus causeurs, en se versant le vin d’Xi gla> é; puis, après une folle journée, f. Ihandrc cl Cydaüse se disaient gaiement au revoir, et couraient à de nouvelles aventures, qu’ils devaient se raconter quelque autre soir.
— Mou pauvre monsieur, savez-vous une chose?
— Quoi donc, madame?
— Depuis longtemps Molière a dit et prouvé què M. Joue émit orfèvre.
— Ainsi, vous pensez, madame, que, vous croyant nue grande dame, moi, pauvre diable do p> lit bourgeois, je von* parle ainsi dan* le machiavélique dessein de vous engager à vou* encanailler? Rassurez-vous, madame l.< duchesse- D'abord, j'ai tiop de foi daus voire bon goût; cl puis, ainsi (pic j'ai eu 1 lumneur de vous le dire, je fais comme lord Salsburv , je ne fume plus que du tabac de caporal.
— Soit, monsieur; vou* exposez ces théories étranges avec le plu* pari- il désintéressement, cl seulement pour...
— Pour l'amour de l’art, ou, si vous le préférez, madame, pour l'amour du vice.
— Chacun a son idéal; le vôtre ne serait pas le niieu; il me dégoûte cl me révolte.
— Et votre idéal, madame?
— Deux amant.* d’un certain monde, toujours tendres, fidèles, passionnés, vivant solitaires dans quelque charmante retraite.
— A merveille! madame; je vou* comprends : votre amant vous enlève dans une voituic de poste à quatre chevaux, avec un courrier eu avant, pour plus de mystère, et vous allez vous confiner en Subsa\ ou en Italie, dans quelque villa ravissante, avec uu excellent cuisi-
nier, des gens et quelques chevaux; car, après tout, on se doit à soimême de vivre d'une certaine sorte. C'en est donc fait, vous cl votre amant, vous voilà libres’ Plus d'inquiétude, plus de contrainte, plus <1 obstacles, plus de témoins jaloux, gênants ou trop commodes ; vous êtes seuls, indépendants, vous allez tous les deux, les bras enlacés, voir la lune se lever sur la montagne, ou le soleil se coucher derrière les grauds buis; d'autres fois, ce sont des promenades nocturnes sur le lac: alors, silencieux et ravis, pressés l'un contre l’autre, pendant que le batelier dort sur ses rames, vous rêver, délicieusement à votre amour en regardant les étoiles. Oui. ali! oui, ce sont là d’ineffables bonheurs, capables d'être même parfois goûtés par deux amants d’un certain monde, ajouta l'inconnu d'une voix émue, attend' ie, dont l'accent plein de charme frappa de nouveau madame de Benuperluis. - Oui, ce sont là, je le sais, des jouissances célestes! Mais combien durent ces jouissances? mais où trouver deux âmes assez pures, as>cz fortes, assez religieusement aimantes pour se tenir durant des mois, des années, toute une vie, à une telle hauteur de poé-ie et d'extase? Non! non! de telles âmes n'cxlstetit pas. madame, surtout quand elles ont été trempées, ou plutôt détrempées dans un certain monde ! Aussi voulez-vous que je vous dise ce qui arrive toujours? reprit l’inconnu en redevenant moqueur : ces amants, s’ils n'ont pas l'heureuse idée de prendre la poste chacun de son côté, lorsqu'ils ont vécu quinze jours, un mois au plus de celte vie extatique, alin d’en emporter du moins le souvenir dans tout son parfum; ce* amants solitaires bientôt s’ennuient à la mort, malgré la lune, le soleil, la montagne, le lac et les grands bois. Chacun, par sol amourpropre. craignant de faire à l'autre cet aveu décevant, les caractères s’aigrissent, s’irritent, récriminent, et le temps de la dispute paraît encore le moins long. L’amant, poussé à bout, courtise votre femme de chambre, si elle est jolie, ou quelque gentille paysanne. Enfin, un beau jour, Pou sc sépare ennemis jurés, et la femme choisit alors des amours moins poétiques et moins solitaires. Voyons, madame, vous êtes du monde, vous le connaissez à merveille; avouez que sur cent Une chaumière cl son cœur, cela sc passe ainsi.
— Soit, monsieur; mais il est heureusement des exceptions.
— Oui, qui confirment la règle.
—Eli 1 monsieur, nous parlons d’idéal! Faut-il le chercher dans la règle commune? Or. je vous dis, moi, qu’à ma connaissance il existe deux amants qui, depuis plus de vingt ans, vivent toujours heureux cl solitaires dans leur retraite.
— Ainsi, madame, ils ont vieilli ensemble, les infortunés !
— Infortunés! pourquoi?
— Grand Dieu ! madame, vieillir ensemble! et dans la solitude encore! voir se creuser la première ride: voir poindre le premier cheveu hlaoc! assister chaque jour, seuls à seuls, face à face, au lent envahissement de lape! à la triste décomposition de ce qui a été jeune, frais et charmant! hC dire avec cITioi, presque avec remords : Voilà pourtant ce que j'ai adoré! Ah! madame, il faut presque sc haïr pour s’exposer mu; nullement à cette cruelle et incessante comparaison du présent au passé. Non. non, chaque âge a ses plaisirs, chaque saison a s» (leur. L’amour, de quelque façon qu’on aime, est la fient de la jeunesse; en sa saison, elle brille d’un éclat enchanteur, elle donne les parfums les plus enivrants: mais, sa saison passée, si vous voulez l i conserver, vous la conserverez comme l’on conserve une flettr dans les herbiers : vous verrez bientôt son coloris s'effacer, sa senteur s\hap >rcr; cl de cotte fleur autrefois ravissante il ne restera que des pétales si flétris. des feuilles si desséchées. qu'il faudrait recourir à V étiquette pour reconnaître que celle chose jaunie, fanée, ratatinée, s’appelait jadis I'amoch! Nou, non, vous tous qui n’avcx pas la force des grands devoirs, la force de vivre flans l’aoslere pratique de la vertu, soyez magnifiques ci prodigues, dépensez cl semez partout et pour tons, sur votre roule, ces trésors de jeunesse; l’âge vient si tôt! Chaque jour, chaque heure perdue, sont irréparables! Allez, madame, croyez-moi; que votre vie stérile pour le bien ne soit pas du moins stérile pour le plaisir; imitez ros grand'môres de la Régence, déposez souvent votre manteau de cour, et, moins dignement veine, suivez l'inconstance à l’aile légère, le caprice au vol fantasque, alors vous serez ravie, charmée de ce que vous rencontrerez de nouveau, d'imprévu, de piquant, de varié, dans ces pays qu'une fausse dignité vous empêchait de parcourir.
— Mon Dieu, monsieur, j'admire combien les gens d’esprit (car après tout je peux bien maintenant convenir que vous eu avez quelque peu), j’admire, dis-je, combien les gens u esprit sc laissent souveut entraîner à se contredire eux-mêmes par la manie de soutenir des paradoxes !
— (?uel$ paradoxes, quelle contradiction, madame?
— Vous venez de me dire, n'est-ce pas, qu’à votre sens rien n’esl plus triste, plus cruel pour deux personnes qui sc sont longtemps et fidèlement aimées (et c’est à peine si vous admettez qu'il puisse exister de ces pcrsonnes-là), de se voir vieillir ensemble?
— Je les admets comme exception, et les trouve eu elfet tresma heureux de sc voir muliu llcmcnt vieillir.
— El tout à l'heure vous n’avicz pas assez de Sou mges, assez
d’éloges hyperboliques ponr me vanter le bonheur de votre ami d’enfance et de sa femme! Et cependant ces époux tourtereaux soot, d’après toute probabilité, destinés à devenir (pardon du terme) de vieux tourtereaux?
— Je vous ai parlé d’eux, madame, comme de personnes fidèles à leurs devoirs et à leur amour; et nous parlons de gens cherchant le plaisir dans des liaisons coupables; la comparaison n’est pas possible, car...
L'inconnu ne put achever, car soudain une voix joyeuse cl sonore, retentissant à la porto entr'ouverto de la loge, fit entendre ces mots ;
— Ohé! Anatole... ohé!
L’inconnu, ou plutôt Anatole Ducormier, en s’entendant brusquement appeler d'une façon si vulgaire et si bruyante, se retourna vivement, ainsi que madame de Itcaupertuis; tous deux aperçurent alors à l'entrée de leur loge un grand diab c de postillon de Longjumeau et un ravbsant petit débardeur. Ces masques avaient la figure tellement chargée de fard et de mouches, leur perruques à longue queue poudrée changeaient tellement leurs traits, que d'abord Anatole Ducormier, ne reconnaissant pas scs inlerpeli.iteurs, les regarda silencieux cl surpris, taudis que madame de Reaupcrtuis lui dûak tout bas eu se levant :
— Je viendrai ici samedi... je serai à minuit à la porte de cette loge avec un nibau orange à mon domino.
Et la jeune femme quitta la loge au moment où Anatole Ducormier, reconnai>«ant enfin le débardeur et le postillon, s'écriait :
— Comment, Joseph, c’est toi?
— Allons donc! A la fin! répondit le joyeux mercier, j’espère que je t'ai lièrcmcut intrigué, hein?
— Et moi, monsieur Anatole, ajouta Maria en avançant sa charmante petite mine, me reconnaissez- vous aussi?
— Oui madame... mais en vérité.,, j'étais si loin de in'aticndrc à vous rencontrer tous deux ici celte unit...
— Ce n’est pas ma faute, allez, monsieur Anatole, reprit madame Fauveau; pour plus d’une raison, je ne voulais absolument pas venir ici. Mais il m’a bien fallu céder à Joseph; il était comme un acharné.
• Viens-nous-en donc au liai de l'Opéra, me disait-il; lu n’as jamais vu cela, ça l’amusera, et moi aussi; je m'eu fais une joie, mm> irons surprendre Anatole et nous l'intriguerons Vieux donc, petite Maria; si ce n'est pas pour loi, que ce soit pour moi, je i‘en prie. »
— Vous pensez bien, monsieur Anatole, qu'en me parlant ainsi, ce mauvais sujet de Joseph était bien sûr d'en venir a scs fins... et nous voilà.
— Nous sommes allés chez notre voisine, madame Sublei. qui loue des costumes, reprit Fauveau. Justement elle avait un joli déguisement de débardeur qu’on lui avait commandé et qu’on ne lui avait pas pris. Or je le demande un peu si l'on ne dirait p:is qu’il a clé fait exprès pour Maria. Vois donc comme il lui va bien 1 regardela donc! n’est-elle pas ainsi gentille à croquer... à dévorer?
— Tais- toi doue, Joseph: lu es bête, aussi, répondit la jeune femme en jetant à son mari un regard de reproche.
Rien en effet n'était plus ravissant à voir que Maria sous son costume de velours vert tendre, rehaussé de petits boulons d'argent, cl qui défaillait sa taille de nymphe. Serrée aux hanches par une ceinture de soie orange à longs bouts flottants, tandis que le pantalons, s’élargissant seulement à partir du genou, bissait voir le plus joli pied du monde chaussé de bas de soie roses à coins verts et de petits souliers vernis à larges boucles d’argent. Le fard, les mouches et la poudre donnaient aux grands yeux noirs et veloutés de Maria un éclat extraordinaire, et sa physionomie déjà si piquante, si éveillée, prenait ainsi uuc expression de crànerie et de geniillov des plus provocantes.
Anatole Ducormier avait embrassé ce séduisant cnsemb'e d’un coup d'œil rapide cl furtif, de crainte d'augmenter le naïf embarras de b jeune femme. Aussi, au lieu de répondre par quelque compliment à b question de Joseph Fauveau, qui lui demaud ait s’il ne trouvait pas Maria charmante, Anatole Ducormier dit gaiemeut a son ami ;
— Mais sais-tu, Joseph, que tu as aussi, toi, un costume qui te sied à merveille?
— N'est-ce pas, monsieur Anatole? reprit madame Fauveau, enchantée d échapper par cette diversion au galan’ examen provoqué par sou mari; u'est-ce pas- que Joseph est jolnm ni bien avec sa veste bleue, sa culotte blanche et scs grandes bottes?
— S’il y avait beaucoup de ces postillons-là aux diRgeuces, cela pourrait bien augmenter le nombre des voyageuses, répondit gaiement Dmurmicr.
— Ah! c'est bien vrai, co que vous dites là. monsieur Anatole, répondit Maria cil riant comme une folle, il serait capable de les verser, pour se donner le plaisir do les relever, le mauvais sujet qu'il est !
— Si je les versais, petite Maria, reprit amoureu^emeut Joseph, c’est que, ne peusaui qu’à loi, je lie ferais pas attention à mon chemin.
— Monsieur Anatole ! reprit la jeune fi-mme ravie de celte galnnterie, empochez Joseph de me dire dos choses aussi gentilles, sinon je m'eu vais lui sauter au cou devant tout le monde... tant pis!
— Que voulez-vous, madame! si Joseph vous dit de si gentilles choses, ce n'est pas sa faute, c’est la vôtre.
— Ah' hou! mousieur Anatole, voilà que vous m’abandonnez ! Si tous vous mettez contre moi avec lui, je ne suis pas de force.
Puis, s'interrompant et étouffant à gmnd’puine sou envie de rire, la jeune femme reprit à demi-voix en s'adressait à son mari :
— Dis doue, Joseph, le voilà encore qui rôde autour de nous.
— Qui doue, Maria?
— Tii sais bien, ce domino...
— Quel domino? demanda Anatole Ducormier à madame Fauveau, qui répondit en riant et en affectant un air de mystère :
— C’est pour sûr une femme qui suit ce scélérat de Joseph. Elle ne le quitte pas des yeux. Parole d honneur! elle me fait de la peine. Un l'eu donnera des postillons de Longjumeau, va; pnnds-y garde, ça te ferait loucher! El Maria de rire aux éclats et d'ajouter ; Ils étaient deux dominos, un grand et celui-là. Nous les avons rencontrés dans l'escalier; ils descendaient comme nous arrivions. Alors le plus petit, la femme, a fait un mouvement, frappée sans doute do la bonne mine de ce garnement de Joseph, cl elle le suit. Est elle effrontée, hein! monsieur Anatole?
— Moi. au contraire, je soutiens que c’est un homme qui trouve Maria gentille comme nu démon, reprit Joseph non moins gaiement, et le malheureux, l'infortuné la suit... Tiens, rcgarde-le donc, Anatole. Le voilà là-bas appuyé sur la rampe; il a la tète tournée de noire côté. A-t-il des yeux, ce brigand-là! Un les voit à travers sou masque.
Ducormier se tourna du côté que lui indiquait Joseph, et vil en effet un domino noir, petit pour un homme, mais grand pour une femme, qui, remarquant sans doute qu’on l’observait, s’éloigua du quelques pas.
— Eh bb n! qu'en dites-vous, monsieur Anatole? reprit gaiement Maria. N est-ce pas que c’est une femme !
— N’esl-ce pas que c’est un homme? dit Joseph ; et je parie que je vais lui demander qui il est. à ce farceur-là.
— Joseph! s ecria la jeune femme toute tremblante et d’une voix alarmée. Te faire une dispute peut-être ! Ah ! monsieur Anatole, rclenez-lc, je vous en supplie! Il est si mauvaise tête !
— Ilassurez-vous, madame. Joseph no voudra pas vous effrayer. Et d’ailleurs, dit Anatole Ducormier, teuez, voilà notre domino qui descend.
Eu effet, ce douteux personnage, dont s'occupaient alors les (rois amis venait de s’éloigner brusquement en voyant venir à lui deux dominos portant un ruban rouge et blanc pour marque distinctive.
Le plus petit des deux (une femme à n’en pas douter) semblait prier avec beaucoup d’animation; scs gestes étaient prompts et vifs, tandis que son partner semblait rester muet et absolument impassible. .Sans doute celte impassibilité exaspérait le domino féminin, Car ces duwx personnages passèrent à peu de distance des trois amis; Us entendirent la femme dire vivement;
— Pas un mol! pas une réponse! Mais c'est inconcevable! Mais pourquoi ce silence? Est-ce une gageure?
Puis les deux dominos continuèrent leur promenade, et les trois amis n eu purent entendre davantage.
Joseph rameau reprit en riant ;
— Eu voilà un du moins qui ne risquera pas de dire des bêtises!
— Et moi, reprit Maria, je veux t’empêcher d’en faire peut-être.
— Que veux-tu dire. Maria? reprit Fauveau.
— Tiens, mou bon Joseph, reprit la jeune femme, sérieusement celte fois, malgré moi, ta menace d'aller parler à ce domino minquii-tc. lit puis, d’ailleurs, tu dois être content, uous avons vu le coup U’ojil du bal de l’Opéra, nous avons rencontré M. Anatole; il «**t tard, il faut être à la boutique demain matin de bonne heure. Allons-nous- en.
— Comment! déjà, ma petite Maria? reprit Joseph. Tu ne veux pas qu Anatole te lasse au moins danser une contredanse?
— M. Anatole tu'excuscra, et nous allons partir, mou bon Joseph.
( — Je suis >ûr. petite Maria, que c’est à cause de moi que lu veux Peu aller; lu te figures que le bal ne m'amuse pas.
— Et moi, je suis sûre, bon Joseph, que c'est à cause de moi que tu veux rester ; tu le ligures que le bal m’amuse.
— Et moi, je crois, reprit Ducormier, que vous avez tous les deux raison.
— Le fait est, reprit Fauveau, que. lorsqu’un a vil ça pendant une heure, i;a finit par être toujours la même chose.
— Alor&, vite, vite, Joseph, descendons: allons preudre nos manteaux au vestiaire et partons. Venez-vous avec nous jusqu’en bas, monsieur Anatole? Vous vous en allez aussi peut-être?
— Ah! bien oui! reprit gaiement Joseph, est-ce qu’il ne faut pas qu’il rattrape ce joli domino (pii s’est samé lorsque nous avons crié à la porte de la loge : • Ohé! Anatole, ohé! » Hum! c’est du grand genre, ce domino, Maria. Il avait à la main un mouchoir garni de valencicnues qui vaut au moins sept à huit cents francs, prix marchand. Je in’y connais; j’en ai vendu aussi. Ça vaut la peine qu’on le rattrape, un domino qui vous a des mouchoirs de huit cents francs; quelque grande dame, c’cst sûr. Scélérat d'Anatole, va!
— Ah ! mou Dieu, c’est vrai, dit naïvement Maria; voilà que i’y pense seulement à celle heure. M. Anatole, nous vous aurons dérangé. Mais, dame! c’est la faute à Joseph; nous vous avous reconnu d’en bas; alors il m’a dit ; Nous cherchions Anatole, le voilà là-haut dans une l0|c;. allons l'intriguer; il ne me reconnaîtra pas tout de suite; je loi crierai : Ohé! Anatole, ohé! (u verras comme ce sera diûlc! Alors nous sommes venus, et ce beau domino s’est sauve.
— Vous ne m’avez pas du tout dérangé, reprit eu souriant Anatole : j’avais dit à ce domino tout ce que j’avais à lui dire, et la preuve, c’est que je vais vous imiter et quitter comme vous l’Opéra.
— En ce cas, donne le bras à .Maria, dit Fauveau à son ami, et eu avant marche !
— Y penses-tu, Joseph ! répondit la jeune femme en se cratnouiiant au bras de son postillon de Longjumeau: M. Anatole C-t en ourgeo s et je suis déguisée; ça ferait rire de nous voir ensemble.
SI M. Anatole avait au moins un faux nez, je ne dis pas.
— - El puis, madame, répondit gaiement Ducormier. je ferais trop de jaloux.
— Alors, c’est moi qui vais en faire des jalouses cl des ravages parmi les pierreiles cl autres! reprit Maria en enlaçant plus étroitement encore .son bras à celui de son mari.
Fuis les trois amis quittèrent le couloir des secondes loges pour descendre l'escalier qui conduit au péristyle de l'Opéra.
La foule des promeneurs était si considérable dans le couloir des premières loges, sur lequel s’ouvre le foyer, qu* Anatole Ducormier, Maria et sou mari durent marcher tres-leutcincnl et stationner pendant quelques minutes au milieu îles gravpcs.
A ce moment, deux dominos à demi cachés dans l'embrasure d'une des entrées de la galerie échangeaient à voix basse les mots suivants :
— Loiseau... la voilà !... Elle s’en va...
-— Que faire à cela, monsieur? Son imbécile de mari ne l'a pas quittée d’une accoude-, impossible de l'approcher.
— Depuis que je l’ai vue sous ce damné costume, je suis mille fois plus amoureux encore. Mais vois doue quelle taille! quelle tournure!... Et cette jambe, et ce pied!... Et cette petite mine si friponne, si coquine!... Et ces yeux... oh! ces yeux, c'cst à ressusciter un mort.
— Monsieur, prenez garde ! Je vois là-bas madame la baronne avec ma grande nièce , votre Sutie... La méprise a été parfaite. Sa taille élevée, un bout de ruban rouge et blanc à son domino, un pantalon noir, des souliers vernis et quelques gouttes d'essence de bouquet dont vous vous servez, monsieur, ont complété l'illusion; mais à chaque instant je tremble que tout ne se découvre, et qu'à la fin, impatientée de votre inexprimable silence, madame la baronne...
— Ne crains rien; j’ai adroitement amené ce silence... car du moment que nous avous nés le pied ici. j’ai commencé à ne plus répondre à madame de Hobersac que par monosyllabes, d'un (on sec et fâché. Je ne lui disais plus mut dcpuisdtx nuuuies, lorsqu *, grâce au mouvement causé par celte dispute, j'ai pu... Mais s'interrompant, M. de Morseune, qui en parlant à son digne serviteur n ivail pas quitté des yeux madame Fauveau, s'écria : Je ne la vois p.'xs I elle a disparu!...
— Alors, monsieur... lâchons maintenant de vous substituera n i nièce, nous retrouverons ailleurs madame Fauveau; c’cst déjà bieo heureux que le hasard nous l'ait fait rencontrer ici, au moment où nous allions bonnement chez elle, l'y croyant seule. Somme toute, j’ai maintenant meilleur espoir de celte farouche vertu qui se déguise en débardcusc et vient frétiller au bal de l'Opéra.
— Ab' Lotoao.j’en deviendrai fou ! Colle potiiemlne.ee coutume, cette louruure si agaçante, tio inc sorleul pas de la tête. Pourquoi diable, ai-jc vu celte créature !
— Encor*- nue fois, inoiidcitr, souper à reprendre lo bjas de ma* madame la baronne, ei apprêt* z vous a remettre, dés qu'il sera temps, votre ruban rouge et blanc à votre pèlerine.
— Mais * ommuii allons-nous faire?
— Cette substitution sera, je l’espère, plus facile que la première, si heureusement accomplie grâce à b rencontre d une dispute. Ma nièce est prévenue, veucr., rrumsiiur, cl saisines bien votre moment.
M. de Morsenne, à demi caché par sou confident auquel il donnait le bras, se rapprocha de madame de Robersac ei de sou silencieux promeneur, qu’ils laissèrent passer devant eux. Aussitôt après, M. Loi* seau s'écria très-haut et très-bru squemeul en contrefaisant sa voix.
— < ira nd Dieu! Ah! mou Dieu!
Surprise, effrayée de ce cri soudain qui se faisait entendre immédiatement derrière elle, madame de Robersac (H un soubresaut, jeta elle-même un cri et se retourna vivement, ainsi que d'autres personnes, pour connaître la causa «le ces exclamations. Le Sosie de M. de Morsenne avait adroitement profité du soubresaut et de l'inattention de madamc.de Robersac pour quitter sou bras et s'effacer aussitôt derrière le prince; aussi, lorsque la baronne, encore toute émue, chercha machinalement le bras delà personne qui l'avait jusqu’alors accompagnée, la substitution était accomplie.
Quatil aux exclamations bru> antes du rusé Fronlin, qui bientôt s’érlipsa, elles avaieut été regardées par les assistants comme une de ces joycusetésde mauvais goût assez fi équculcs dans ces jours de liesse.
— Remettez-vous, Olympe, dit à demi-voix M. de Morsenne à madame de Robersac; voiis voilà toute tremblante; il ue s’agit, après tout, que d'une sotte plaisanterie-
— Il n'en fall il pas moius sans doute pour vous rendre la parole et vous amener à rompre ce silence obstiné, inconcevable, que vous gardez depuis une demi-heure, par je ue sais quelle bizarrerie... reprit madame de Robersac avec dépit.
— C’e>t qu'en vérité. Olympe, je suis cruellement blessé de la persistance de vos soupçons jaloux, et j'aimais mieux me taire que de me laisser aller malgré moi peut-être à vous dire des eho-es pénibles. Vous devez du reste être « ouipléteiucut rassurée. j'imaginr, et reconnaître combien votre défiance était peu fondée. Voyons, chère Olympe, faisons la paix. El, apres tout, je ne me plaindrai pas. car j'ai eu le bonheur d’être auprès de vous pendant toute cette soirée.
— Peut-être n'a-t-il pas dépendu «le vous qu'il en fût autrement, reprit madame de Robersac; u’jilkurs, le silence que vous gardiez, par contrariété sans doute ..
— Silence, de grâce ! voilà ma fille, dit M. de Morseimc en interrompant madame «le Rober»ac à la vue de madame de Beauperluis,
il il reconnut au ruban rouge cl blanc qu'elle portail aussi en signe e ralliement, et qu’elle avait rattaché apres sou entretien avec Anatole Dm ormier.
— Eh bien ! ma chère, dit le prince à la jeune femme, ne trouvezvous pas qu’il est temps de partir ? Si c’est votre avis, ce sera celui de niailame.
— Alors partons, car j’ai un mal de tête affreux, répondit la duchusse de Beauperluis en prenant le bras de madame de Robersac.
Tous trois d«'s« endirent ainsi le grand escalier et arrivèrent bientôt sous l«* péristyle. Ils attendirent leur voilure parmi beau» onp de personnes «pii faisaient comme eux ou vcuuicnl reprendre leurs manteaux, le vestiaire éiaui tout pioche.
Là le prince de Morsenuu, accompagne de sa fille et de madame de Robersac, retrouva madame Fauveau, auprès de qui se tenait Allato'c Ducomiier, pendant que Joseph demandait au vestiaire sou manteau et la pelisse de sa femme.
A quelques (ms de là un groupe assez nombreux, rassemblé à la port*- du bureau du commissaire «le police, s'entretenait encore de l'accideui survenu à uue lemme eu domino, transportée mourante, assurait- on, dans cet endroit une heure aiq aravanl Tels étaient les propos qui circulaient dans ce groupe.
— F.h bien, cette pauvre dame?
— On dit que, lorsque le médecin du théâtre est arrivé, il l'a trouvée morte.
— t! est impossible, puisque le médecin vient «le quitter le bureau du coiuini-saire, disant qu’il courait chez uo phaim.tcicn pour préparer lui même uue potion et «pi il allait revenir.
— Alors, c'est évident, celle lemme n'est pas morte!
— l'jrldeu ! elle est si peu mort' , que quelqu'un assure l'avoir vue sortir il n'y a qu uu in-taul et mouler l'escalier.
— C’est un peu fort! Un des contrôleurs que voilà a dit. il y a un instaul, qu'au départ du médecin elle était encore saus connaissance .
Anat<- b Ducomiier et Maria Fauveau sc trouvaient assez rapproches 4e « «* groupe pour avoir entendu ces differents propos, auxquels Us prêtaient uue ccruiue alieotiou.
— Mou Dieu, monsieur Anatole, dit Maria, qu'est-il donc arrivé? Qu'est -ce donc que celte pauvre femme?
— Je l*igtjore comme vous, madame; niais , si vous le désirez, nous pourrons eu savoir davantage en questionnant un de* contrôleurs.
Et Anatole Ducorraier, s'approchant du couliôle, ainsi que Maria, dit à l’un des employés ;
— Auriez-vous la bonté, monsieur, de me dire de quel accident l’on parle ?
— Il s'agit, monsieur, d'une pauvre femme en domino qui est tombée, il y a deux heures, dans uue espèce d'attaque de nerfs, d’autres disent dVpilepsic, alors on a couru éveiller le docteur Bonaqaef, médecin du théàlre.
— Tient, dit Maria, c’est l’ami de Joseph et le vôtre, monsieur Anatole!
— Est-ce que monsieur Bonaquct va bientôt revenir? demanda vivement Ducormier au contrôleur II y a quelques années que je ue l’ai vu, je serais hicu heureux de celle occasion de lui serrer la main plus tôt que je ne l'espérais...
— M. le docteur ne peut, je crois, tarder beaucoup à revenir, car il est allé, dit-on. chez un pharmacien do voisinage.
Joseph* Fauveau. arrivant alors du vestiaire avec son manteau et la pelisse de sa (emiiic, lui dit :
— Ce n'est pas sans peine que j’ai eu nos affaires; il y a une queue... à n’eu pas finir. Voilà toujours ta pelisse, ma petite Maria... Attends, laisse moi le la mettre avant de sortir, car il fait un froid de tous les diables.
J'eiidant que M. Fauveau s'occupait ainsi de su femme, l’enveloppant chaudement dans sa pelisse, dont il rabattait le capu bon sur le joli visage de Maria, aliu «le la préserver, diSail-il, des coups d’air, ce à quoi Mai ia répondait qu'on 1 étouffait, un singulier et triste incident attira l'attention des trois amis.
Une jeune tille enveloppée d'un manteau, porlaul un chapeau de velours noir au voile à demi abais&é, qui cachait à demi scs traits piles et alarmés, entra précipitamment du dehor» sous le péristyle de l'Opéra, puis, après avoir consulté quelqu'un de la foule, alla droit au coulrôle, et dit à l'employé d’une voix altérée, presque haletante ;
— Monsieur, je viens de chez M. le docteur Bonaquct; l'on m’a assuré qu’il était ici. Où puis-je le trouver? dile»-le moi, je vous eu supplie! ajouta- l-dle en joignant ses mains trembla oies. Il s'agit du salut de ma mère, qui inc donne les plus grandes inquiétudes.
Les paroles, l’émotion de la jeune fille contrastaient si «loulourcosemeut avec le bruit joyeux et l'aspect animé de la foule des masques, que Maria, son mari et Anatole Dnconuier, qtii se trouvaient eu- « *>rc auprès du contrôle. fur«*til douloureusement alT«v tés L'employé, partageant lui-même celte pénible sensation, répondit avec regret à la jeune fille :
« Mon Dieu, madame, M. le docteur Bouaquel n'est malheureusement plus ici.
— Ab. c’est trop de malheur! s’écria -t-elle en portant sou inoucltoirà ses lèvres pour étoulfer ses sanglots.
— Mais. ra>wn«-VOUS, madame, reprit l'employé, M. le docteur sera peut-être de retour dans peu de temps, et si vous désirez l'attendre...
— L’attendre! et ma mère! s'écria involontairement la jeune fille avec un accent déchirant. Ah ! que faire? que devenir?
— Pauvre jeune personne ! dit tout bas madame Fauveau à son mari; ce que c’e-l pourtant'. Pendant «pu* les uns s'amuscul, les autres pleurent toutes les larmes de leur corps.
— C’est vrai, ma petite Maria. Nous finissons mal notre soirée.
Anatole Ducormier, louché de la douleur du la jeune fille, lui dit
avec une certaine hésitation :
— Je n’ai pas l’honucur d’être connu de vous, mademoiselle, mais je suis l’un «les meilleurs amis du docteur Bonaquct; si vous le désirez, je vais l'attendre ici; je lui dirai vos inquiétudes, et je crois pouvoir vous promettre eo son nom qu'il se rendi a tout de suite à l'adresse que vous voudrez bien m'indiquer.
— Oh, merci, monsieur, merci ! dit la jeune fille avec reconnaissance. J accepte votre offre, car j’ai laissé ma mère dans un état bien alarmant et seule avec notre servant*?. Mais j'ai proféré venir moi-même chercher notre sauveur, afin d’être sfire au moins de le ramener; avez donc la bonté de lui dire de veuir eu hâte chez madame Dui <il.
— Chez madame Du val ! dit Anatole Ducormier avec surprise, au Marais !
— Oui, monsieur, répondit la jeune fille uou moins étonnée; mais commun savez-vous...?
— Gu malin même, mademoiselle, j'ai porté chez madame voire mère un paquet de livres qui m’out été remis en Angleterre par mademoiselle Emma Levasseur.
— Eu effet, monsieur, nous avons reçu tantôt les livres et votre carte. Je bénis le hasard qui me fait vous reucoutrer ici; je puis aller retrouver ma mere en emportant du moins ia certitude que bien*
île
tôt non» verrons M. Bousquet, uotre sauveur. Suppliez-le pour moi.
I monsieur, de venir sans retard, car ma pauvre mère a été saisie d’un
I nu I n- e subit, rl elle me donne 1rs plus vives inquiétudes.
I Au moment où Clémence Ihival exprima il ainsi sa reconnaissance à Anatole Ducormier, madame de Bcaupertuis, qui travail pas quitté des jeux le jeune homme, éc rapptocha doucement et lui dit à demi -voix :
— A samedi, ne l'oubliez pas...
Anatole Ihi cormier en cet instant se trouvait ainsi entouré des lmb femmes. I)< rrièic lui était Diane de Beaupertuis, qui venait de lui parlera l’oreille; devant lui Cléninirc Du val, qui le remerciait de son offre obligrau'c, et à sa gauche Maria Fauveau, appuyée sur le bras de Joseph, là' fut au moment où res trois femmes étaient groupées de la sorte autour d'Anatole Diicormier, qu'une voix basse, stridente, paraissant sortir de derrière nue col mine voi-ine, lit entendre ces mots qui «'arrivèrent qu'a l'on-tllc des trois femmes et d'Anatole : — C'est aujourd’hui ht 41 février! Voua voilà toutes les trois... réunies encore uuc fois... Souvenez-vous de la devineresse delà rue Suiiitc-Avuie!
Les trois femmes restèrent d'abord frappées de stupeur, et sans doute, celle première impression passée, elles eussent tâché d'examiner mutuellement leurs traits; mais le valet de pied du priuce de Murseune, s étant approché de sou maître à ce moment, vint lui dire :
— Prince, la voiture est avancée.
— Venez donc, ma chère, dit alors M. de Morsenne en prenant le bras de sa fille, qui s’était rapprochée de lui et le suivit.
Joseph Fauveau avait vu madame de Beauprrtuis parler à l’oreille de Ducormicr; aussi, lorsqu'elle s’éloigna, il dit en riant à Maria :
— Ce gaill rd d'Anatole ! c'était une princesse, Mm domiuo à inouï hoir de vuleticiei nés: rien que ça ! Le grand domestique vient de dire : <i Priuce, la voiture est avancée. »
Mais la jeune femme, devenue rêveuse, ne répondit rien.
Soudain ou entendit plusieurs voix s’écrier parmi le groupe de curieux stationnant toujours à la porte du bureau du commissaire, où l’on avait transporté la femme évanouie :
— Ah r voici M. le docteur Bousquet 1
CJém« nee Duvul courut au-devant du médecin et lui dit :
— - Ah ! monsieur, ma mère est au plus mal ! venez, venez !
— L e»l donc uuc rechute, ma pauvre eufaut? répondit le docteur.
— Oui, monsieur. Ce soir, jme indisposition subite. Ob! venez, venez J
Bail' «|iieiqttc> instants je suis à vous, répondit le médecin, car j'ai là attsri nu malade.
— Non, monsieur le docteur, voire malade n'est plus là. dit un employé du théâtre eu sorlaul alors du bureau du cotmni-saire; celle dame, est revenue tout à lait à elle pendant votre absence. Il faut qu'elle suit sortie par l'autre porte.
— Si elle c*t sortie, je n'ai plus à m’inquiéter d’elle. Alors, mon enfant, courons die* vmre.mcre, dit le médecin en offrant son brui à Clémence Du val: mais, apercevant Ducormier qui s’avançait vers lui, accompagné de Jo-eph Fauveau et de sa fcimuc, le docteur s'écria d une voix attendrie :
— Toi. .. toi, ici, Anatole!.... lorsque je le croyais encore à Londres ?
— Je suis arrivé avaut-hier, mou bou Jérôme, répondit Anatole en serrant avec effusion les mains du docteur entre les siennes; puis il ajouta en ifdsigujul Fauveau du regard :
— Ht Joseph ... tu ur lui dis rien?...
— (lotninnil, c’e-t toi ! reprit le médecin en examinant plus attentivement te postillon de Longjumeau; loi, sous ce costume! Mais qui est donc env- I ppéc dans cette pelisse? U chère et charmante femme. Min* dmite?
— Oui, monsieur Bonaquet, dit Maria; et puisque je vous rencontre. je dois vous dire que vous nous oubliez fièrement, ce n'est pas gentil à vous.
Au lieu de répondre à ce gracieux reproche, 1e médecin, songeant à l’anxiété où devait se trouver Clémence Duval, lui dit en reprenant sou bras :
— Pardon, mille pardons, mademoiselle, ce sont de vieux amis à moi. — Puis il ajouta en s’éloignant avec la jeune fille : — Anatole, viens me. voir demain malin de burine heure... Madame Fauveau, j’ir .i bientôt vous porter mes excuses et faire ma paix avec vous. Adieu. Joseph : à bientôt.
Et le docteur disparut précipitamment avec Clémence Duval.
— Bonsoir. Anatole, au revoir, dit Fauveau en tendant la main à son ami. qui la serra cmdialemeut.
Kl surtout ne laites nas comme M. Bonaquet, ne nous oubliez
pas lr*»j>, monsieur Anatole, ajouta Maria.
Non, non. madame, répondit l'iicormier ; j’irai plus d’une fois
dénia utlcr encore une bonne soirée de causerie à notre cher Joseph.
Et Anatole s'éloigna pendant qu'un des commissionnaires du théâtre faisait avancer un fiacre p mr Joseph cl pour sa femme.
— Mais qu'as-tu doue, ma petite Maria? lui dit Fauveau avec inquiétude; depuis tout à l'heure lu as l'air toute triste...
- Je le dirai eda, Joseph, répondit la jeune femme.
Le fiacre émut arrivé, le postillon et le débardeur montèrent en voilure, et regagnèrent leur modeste boutique tuoius allegiemeut qu’ils ne l'avaient quittée.
Le docteur Ronnquet occupait un assez grand appariement situé au second étage, quai de I Ecole. Les deux fenêtres de sou cabinet s'ouvraient sur un balcon assez prnémiue . 1 , formant terrasse. Le docteur, grand botaniste, aimait à la fois les (leurs en savant et en jardinier; aussi sa terrasse, garnie de caisses, surmontée d’une voûta de treillage, lui permettait, de- le printemps, de se livrer à sou goût favori. Celte saison venue, et grâce aux plantes grimpantes dont se couvrait la tonnelle aérienne du b.ilcou, il u'upcrccvatl plus, des fenêtres de sou cabinet, qu'un horizon de verdure fleurie.
Mais a l'époque de ce récit, c’est-à-dire vers les derniers jours de février, les losange» du treillage vert étaient complètement dégarnies de feuilles; cependant on voyait dans les caisses uu grand nombre de ces Heurs qui bravent la froidure, telles que cactus, peree-ueiges et héliotro|H‘s d’biver.
L'un ii’j pas oublié que la veille, à la sortie du bal de l'Opéra, le docteur Bonaquet. surpris et heureux de rencontrer Auatole Uucormicr, lavait engage à venir le voir le lendemain malin.
Le studieux et savant medeciu s’était, selon sa coutume, levé avant le jour; les premières et pâles lueurs d'une matinée de février le trouvèrent assis à sou bureau, écrivant, lisant, annotant, à la clarté de la lampe; un poêle de fonte chauffait cette grande pièce meubléo avec une simplicité extrême, cl dont les murailles disparaissaient sous des ravous chargés de livres.
Le docteur Bousquet, igé d’environ trente ans, était laid, mais de cetto laideur à la fois spir nielle et énergique dont les bu- tes de quelque» philosophes de ramiquilé nous oflrcol souvent le type remarquable; sou large et beau front, un peu «h .nve, surplomh.ui ses profonds orbites; son nez sallanl, à vives arrêtes, son menton osseux, avancé, lui p u long et cari emeut coupé, donnaient à ses trait» une expression de fermeté rare, tempérée cependant par la douce placidité du regard et par la finesse du sourire pleiu d esprit et de bonbonne; eu iiu mot, le» traits du docteur Bonaquet, repro lues par la peintura, auraient offert un ensemble pi esque désagréable, taudis que lo mâle et sévère ciseau du sculpteur devait leur donner, au contraire, un cachet d'originalité puissante.
Lotte comparuisou artistique était d'aoimit plus facile à faire, qu'un illustre statuaire, s. uvé p.ir le docteur Bonaquet, avait sculpté en marbre le buste du médecin; celle tête, hardiment accent Oce par la main du gt nie, offrait à la foi» une ressemblance frappante et un t aratière grandiose digne de l'antiquité. L’on concevra enfin que, \êlu d'un habit noir cl le cou eufoncé dans une cravate, Jérôme Ihmaqucl offrait à l’uni un aspect disgracieux ; niais, enveloppé dans une longue robe de chambre de toolciir foncée, qui. drapée en larges plis, dégagi ait sou col cl l'attache de la tête, qu’il portail toujours haute cl flore, Jérôme Bonaquet n’était plus recumiai -sable: à le voir vêtu de la sorte et assis dev.mt sa table ainsi qu'il l'était ce matin-là, son iiicntou appuyé sur sa main sou large front et son regard pensif levé» vers le plafond, taudis que sa physionomie rayonnait de sérénité, tout coeur sympathique eût éprouvé pour le docteur uu doux et sérieux attrait.
Lue vieille servante interrompit le travail matinal du médecin pour lui annoncer M. Ducormier.
— Anatole? qu’il entre! qu'il entre! s’écria Jérôme Bonaquet en se levaut,aussilôt pour courir au-devant de sou ami, qu'il serra dans ses bras 'avec effusion.
La tenante sortie, Anatole et Jérôme se trouvèrent seuls.
— Combien il est bon d'embrasser un ami après une si longue absence! dit le medeciu. Celle nuit, à l'Opéra, je t'avais à peine vu. Mais, ajouta le docteur en souriant après avoir un mouicut examiné son ami, sais-tu que lu es à peine reconnaissable?
— Comment cela, mou cher Jérôme?
— Lorsque tu e» parti de Paris, lu avais la tournure modeste et tonte scolastique d'mi prix d'honneur sortant du college, et hier, à I Opéra, je l’ai retrouve d’une clcgauce! un vrai dandy un lion, comme ils disent. Tu avais, ma foi, l'air tres-^raud seigneur, et j’étais fier d'avoir uu si bel ami en songeaul qu'il était aussi bon qu'il était beau.
— Oui. oui, mon cher Jérôme, c’est un grand bonheur de se revoir. Mais, à propos de cette nuit. 1a mère de celle pauvre jeune fille, madame Ihival, comment va-t-elle?
— Tu la connais?
— J'ai été chargé à Londres par une des amies de cette jeune personne dt lui apporter quelques livres; je l’ai rencontrée pour la première fois cette nuit, lorsqu’elle est venue le chercher à i Opéra.
— Sa pauvre mère est encore dans nu état très-alarmant; sa rechute d’hier m’étonne autant qu’elle m'inquiète; heureusement rien n’est désespéré. Ah! mon ami. c'est un ange que cette jetmo fille! un ange ! Tasse le ciel qu’elle ne perde pas sa mère, elle en mourrait de chagrin. Mais u'allrislons pas notre entrevue. Te voilà culiii de retour, mon cher Anatole, après plus de
quatre années de séparation et un silence de huit à dix mois, trop oublieux ami!
— Oublieux! Jérôme, oublieux ! peuxtu le croire? Quant à la cause de mon silence...
— Je la devine, cl je l'excuse.... lu es secrétaire... Ton état est d'écrire des lettres, tu dois, par conséquent , avoir horreur de imite correspondance.
Ainsi, je te pardonne; je ne suis pas «railleur-- moi-même à l'abri de tout reproche, car, après t’avoir écrit deux fois sans recevoir de réponse, je t’ai cru en tournée dans quelque comté d'Angleterre avec ton ambassadeur. Ile mois eu mois j’aticndais une lettre de toi , afin de savoir où t'adresser les mienues et renouer ainsi notre correspondance. De toutes manières, je devais l’écrire :-ujourd'hui ou demain, pour l'apprendre une heureuse nouvelle dont je devais aussi aller instruire tantôt notre ami Joseph et sa charmante femme.
— Une heureuse nouvelle?
— Je suis marié.
— Toi?
— Depuis avanthier.
— Alors . mon ami, dit Anatole en serrant affectueusement les deux mains du docteur, je puis, sans savoir qui tu as épousé, te complimenter sur ton bonheur, car je connais tes» idées à l'égard du mariage. Je n’ai pas besoin de te demander si c'est une inclination partagée.
— Oui, et cette inclination date de près de trois ans.
— Voyez-vous le sournois! Et dans tes lettres pas un mol de cet amour!
— Ce r était pas mon secret à moi seul, mon cher Anatole.
— Tu ; s raison. Mais, dis-moi. cst cc une jeune fille ou une veuve? Selon les idées, tu devais préférer une veuve.
— C*e> t’ une veuve à peu près de mon Age. Tu la connais sans doute de nom : elle est alliée a ton ambassadeur.
— Ta lemine! alliée à M. le comte de Murval?
— Oa .
Le docteur Bouaqucl. — Pack 51,
— Ta femme ?
— Mais oui! Cela l’étonne?
— T ranrhcincnt, reprit Anatole, cela m'étonne.
— C’est singulier, dit le docteur en souriant avec bonhomie, moi, cela ne m'étonne pas du tout.
— Et le nom de la femme?
— Son nom était madame de Blainville.
— La veuve du marquis de Illaimillc, lieutenant général?
— Elle-même.
— Comment! la marquise de blainville t’a épousé?
— Oui. ou bien je l'ai épousée, ce qui revient absolument au même.
— La marquise de Blainville! répéta Anatole Huconnier avec stu-
peur: il serait possible!... Quel mariage pour loi! Mais c'est inouï, incroyable!
— Ah çà! mou pauvre Anatole, reprit gaiement le médecin, est -ce que, par hasard, l’atmosphère aristocratique de l'Auglcterrc aurait pénétré jusqu'à ton excellent esprit? Je ne comprends pas tes ébahisse nicuis.
— Que veux-tu, mon cher Jérôme, un pareil mariage est si peu dans les habitudes, dans les mœurs du monde auquel appartenait ta femme...
—Cela vient peutêtre. vois-tu, mou ami, de ce que nia femme n’avait ni les habitudes ni les mœurs du monde ou elle vivait.
— Mais on la dit fort riche, reprit Anatole; j’ai, en effet , cent fois entendu parler jd'elle chez mon ambassadeur, dont elle est parente é oiguée.
— Oui. son nuri était fort riche ; et comme elle n'en a pas eu d'enfant...
— Elle hérite de lui! s'écria Ducormier. De sorte que, par ton mariage, te > oilà millionnaire!
Ah! c’est un beau rêve !
— Un beau rêve, et rien de plus, du moins quant à la fortune, mon ami.
— Que veux-tu dire?
— Madame de
Blainville avait droit, il est vrai, à l'héritage de son mari; mais, ai-je besoin de te dire qu'en sc mariant, la première chose que ma femme a dû faire, et pour elle et pour moi, a été de renoncer aux grands biens de M. de Blainville?
— Mais, alors, elle a donc par elle-même une fortune considérable?
— Une dot de quatre-vingt mille francs, je crois; car. bien que d'une très-grande naissance, ton patrimoine était, tu le vois, assez modeste. Mais le revenu de sa dot, joint au produit de ma clientèle, qui me rapporte huit à dix mille fraucs fie ne fais payer que les gens riches). nous permet de vivre convenablement.
— Comment! ta femme a consenti à ce que lu restes médecin?
Le docteur Bonaquet regatdaii depuis quelques moments son ami
avec une surprise croissante, presque inquiète ; aussi répondit-il à la dernière question de Ducorinier :
— • En vérité, mon (tauvre ami. tu me fais des questions qui me semblent aussi singulières que tes étonnements; je ne le reconnais plus. Avant notre séparation, ce que je viens de te conlicr l'eût paru, j'en suis certain, aussi simple qu’à moi. Voyons, comment peux-tu supposer qu'il soit seulement venu à la pensée de ma femme de me demander l'abandon d’une carrière que j'aime, qui m'honore et qui me fait vivre?
— Il est vrai, Jérôme, mes questions, mes étonnements, comme tu dis, doivent te surprendre; c’est qu’aussi, vois-tu, je vis parmi des gens si excentriques, que, sans partager aucun de leurs sots préjugés... oh! loin de là, ajouta Ducormier avec un sourire amer , souvent , et malgré moi. j’envisage les choses au point de vue des gens dont je parle.
— C’est donc pour cela nue je te trouvais l’air si grand seigneur, remit eu souriant le docteur Bonaquet , rassuré par les paroles de son ami. Je conçois parfaiternenteequ'amenc l'habitude de vivre avec certaines
P ersonnes. Ainsi un arisien, je suppose, jeté au milieu de Cascons, de Normands ou de Pro- Tcnçaux , finit par
E rendre leur accent.
h bien, loi , tu as parfois l’accent aristocratique, comme d’autres l’accent normand ou gascon; mais, au fond, tu parles toujours la langue de tou bon et noble cirur d’autrefois, n'est-ce pas?
— Peux-tu en douter, mon cher Jérôme? Mais, dis-moi, je vais te sembler très-impatient ; je brûle de savoir...
— L'histoire de mon mariage?
— Oui.
— Oh ! mon Dieu!
rien de plus simple, de moins romanesque , que cette histoire. mon cher Auatolc. En deux mots, la voici : J'élais médecin du bureau de bienfaisance de mon arrondissement. Entre autres malades, je donnais alors mes soins à une famille d’artisans plongée dans une horrible misère et digne du plus touchant intérêt. Chez eux, pour la première fois, je rencontrai madame de Blainviile, alors veuve depuis peu de mois.
— Et que venait-elle faire chez ces malhcurcuz ?
— Dame de charité, clic accomplissait sa mission avec zclc cl dévouement. Li famille dont je te parle se composait d'une jeune fille de seize ans et de trois petits enfauls. tous entassés dans un galetas, couchant sur le même grabat. La mère et sa fille aînée étaient atteintes d une fièvre typhoïde ; les autres enfauls avaient jusqu’alors échappé à la contagion et greloiaicnt sur une paillasse dans un coin de la mansarde. Frappée de ce spectacle, madame de Blainviile me «lit que ccs malheureux ne pouvaient rester dans ce taudis, et qu elle allait s’occuper de leur faire chercher une demeure moins insalubre. Eu al-
Bfa clii.ro amie, jo tous présente un de mes pli et meilleurs amis. — Page 34.
tendant qu’on eût trouvé un asile convenable pour celle famille, madame de Blainviile vint chaque jour passer quelques heures dans ce galetas, bravant la contagion cl d'horribles répugnances; elle soignait ccs malheureux avec un dévouement si tendre, une abnégation si valeureuse, que je ressentis pour elle autant de sympathie que d'admiration. Sa charité lui coûta cher ; au bout de quelques jours, atteinte par la contagion des maux quelle soulageait, je la vis pâlir, tomber en faiblesse dans ce misérable réduit. Lorsqu’elle reprit ses sens, je la reconduisis chez elle; quoiqu'elle me counûL depuis peu. elle désira m’avoir pour médecin. Sa maladie fut terrible; je passai de longue-, nuits à la veiller, souffraul tour à tour, selon les phases du sa maladie, les angoisses de l’espérance ou du désespoir. Une mère ou uuc
soeur ne m'auraient pas causé plus d’alarmes. Enfin, jesauvai madame de Blainville; sa couvâtescencedurn plusieurs mois, demanda beaucoup de soins, exigea même un voyage pendant lequel je raccompagnai ; je vécus a>nsi plusieurs mois dans une étroite intimité avec madame de Blainviile , je pus l’apprécier : noble cl grand cœur, rare el solide esprit, instruction profonde et variée, caractère ferme et élevé : telle je jugeai madame de Blainviile, telle je l'aimai. Pu reste, peu faite pour la société où !-a naissance cl son mariage l'avaient appelée à vivre . ses goûts étaient simples, sou existence irès-rclirée, ircs-6ludieusc, car elle s'occupait d’art cl de sciences avec une remarquable distinction, elle recherchait aussi de plus sérieux plaisirs dans la pratique d une charité ardente el éclairée. Que te dirai-je, mon ami?
je m'habituai ainsi à voir chaque jour madame de Blainville; elle m'indiquait les familles
J ui avaient besoin c moi. ic lui indiquais celles qui avaicnl besoin d’elle.
Ces relations resserrèrent notre inlimité; nous éprouvâmes l’un pour l'autre un sincère attachement; ma profession . envisagée à son vrai point de vue , je veux parler de son côté mural cl philosophique, parut à madame de Blainviile une des plus nobles carrières qu'il fût donné à l'homme de parcourir; elle ne crut pas plus déroger en me proposant d’unir son sort au mien, que je ne crus, moi, m’élever en acceptant. Nous nous somme» mariés. Ma femme a vingt-sept ans, j’en ai trente; nous touchons à la maturité de 1 aec; nous n’avons pas cédé à un entrainement aveugle, nous avons eu loi à une affection profonde, calme, réfléchie et éprouvée, pendant trois ans, par des relations journalières; le passé nous garantit de toute déception à venir; uo» goûts sont semblables, nos esprits ont mille point» de contact, et par uuc grande conformité de principes ci par noire commun amour de l'élude ; enfin, notre position est indépendante. C'est te dire, Anatole, que notre mariage réunit toutes les cliauccs d'un bonheur durable.
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Anatole Ducormier avait a Ut'iiii veinent écouté son ami, peut-être ! plus surpris encore que içuelté île cet amour ai simple, si droit, et, comme lavait dit le docteur Bouaquet. si peu romanesque.
(Jette énormité: le mariage d'un médecin el if une marquise, avait été amenée par des incidents tellement bourgeon, qu'Anatole en restait confondu. Pourtant il reprit en tendant cordialement la maiu à Jérôme :
— Mes pressentiments ne m'avaient pas trompé, lorsque je te félicitais de tou mariage, sans en connaître les circonstances; ce qui m’avait d'abord tant surpris dans celte alliance ne m'étonne plus & celte heure que je connais le caractère de la femme; caractère rare, je t'assure, car daus la société où elle a vécu, crois*moi, sur cent femmes. sur mille femmes, nées comme elle...
— Il n'y en a pas une capable d'épouser un médecin, n'est-ce pas?
— Non, mon ami, répondit Ducormier: et il ajouta avec une expression de haine contenue : Ah! daus cette aristocratie, que de hauteur! que de morgue! que de préjugés insolents ou absutdes! lies gens-là en sont encore à la féodalité! Oui, dans leur stupide distinction de races cl de classes, ils sont aussi impitoyables que par le passé. Aussi, crois-moi. Ion mariage leur aura paru aussi exorbitant que si nous étions encore au temps des nobles et des vilains !
— Allons, mon cher Anatole, répondit lo docteur Bonaquet en souriant avec bonhomie, tu es trop sévère, tu es même injuste.
— Envers ces gens-là?
— Envers ces gcus-là.
— Voyons, Jérôme, reprit Anatole en souriant, ton indulgence ne vient-elle pas de ce que, par ton mariage, le voilà presque de celte aristocratie?
— Moi ! Jérôme Bonaquet ! avec les principes que tu me connais ! répliqua en riant le médecin. C'est une plaisanterie. Mais liens... sérieusement, cette noblesse altière qui a, dis-tu, conservé sa tradition intacte, malgré les siècles et les événemeuts, me semble à tnoi uue curiosité historique et féodale dans le goût de Chambord ou de Chenonccaux.
— Comment ! s'écria Ducorinicr d’une voix Apre, leur orgueil de race, leur mépris écrasant pour uous autres, gcus de peu ou de ricu, ne te révolte pas ?
— Ma foi, non. (Ju'esl-ce que cela me fait? peu m'importe, après tout, que les tourelles du vieux manoir dominent au loin la vallée, pourvu uue leur ombre n'ôte ni jour ni soleil à ma maisonnette et à mou jardinet. Va, mon ami, le temps des hauts barons est passé; il n'y a plus que deux classes d’hommes, les honnête» gens el les fripons, les gens d'esprit et les sots. Laissons donc l'aristocratie se cantonner daus scs souvenirs, se retrancher dans l inofleiuif château fort de ses traditions. Eu quoi ces gcus-là noua causent-ils dommage? Sont-ils ridicules, plaignons-Ies d'être ridicules. Sont-ils orgueilleux, plaiguons-les d'ètre orgueilleux.
— Mais ils nous méprisent! dit Auatolc d’un ton d'amer ressentiment. Voilà quatre ans que je vis parmi eux; ic les connais. A leurs yeux, sais-tu ce que nous sommes? de» êtres inférieur», des espèces, comme ils disent.
— Bah ! je les délie, moi, de- mépriser un homme do bien, répondit Bonaquet avec son habituelle placidité. Ali! dis-moi qu’ils sc moquent des bourgeois gentilshommes, soit; entre nous, ils n'ont pas tort; mais, au boni du compte, que peuvent-ils blesser? noire vanité! N’exposons jamais notre vanité a leur» dédains. Ils vivent dans leur cercle, vivons dans le nôtre; ü’allou* jamais à eux, mais si, par hasard, ils viennent à nous, accucillous-lcs cordialement, s'ils sont gens de bien cl d'esprit.
— Eu vérité, Jérôme, tu me confonds.
— Pourquoi ?
— C'est toi qui parles ainsi ?
— Certes.
— Et ton mariage?
— Eh bien! mon mariage?
— Ne viens-tu pas de dire : N'allons jamais à eux, mais s'ils viennent à nous...
— Accucillons-les cordialement, s'ils le 'méritent. Oui, j’ai dit cela.
— Et toi, n'es-tu pas allé à eux en épousaul une des leurs?
— Je pourrais le répondre, mon ami, que c'est une des leurs qui est venue à moi, car la proposition de mariage m’a été faite par madame de Blainvillc; mais en cela elle devançait ma pensée.
— Et. si le premier tu lui avais offert de l'épouser, tu u'aurais pas appelé cela, comme tu dis. aller à eux?
— Mou ;>mi, entendons-nous. Qu 'ai-je aimé dans madame de Blainville! sou litre? Non! elle te perdait en m'épousant. Sa naissance,
•es relations aristocratiques? Non. car ni moi ui clic ne mettrons le» pieds dans la société où elle a vécu jusqu'ici. Ai-je colin recherché scs richesses? Pas davantage, puisqu'elle a fait abandon des grauds biens de sou mari. Non, non, ce que j'ai aimé en clic, c'est 1
la femme de coeur cxeellent, d'esprit élevé, de caractère généreux, ni plus ni moins. Maintenant, le hasard fait qu'elle appartient à l'aristocratie, je ne m'eu plains ni ne m'en réjouis; sa naissance n’a en rien motivé ma préférence... Pourquoi sa naissance deviendraitelle un obstacle à mon choix? .Madame de Blaiuville était libre, moi aussi; uous nous sommes mariés, voilà tout. Eût- elle appartenu à ce que certains bourgeois appellent le peuple , je l’aurais encore épousée. car je ne reconnais non plus que deux classes de femmes: celles qui sont honnêtes et celles qui ne le sont pas, celles qui plaisent et celles qui ne plaisent point.
— Mais enfin, crois-tu que sa famille, que la société à laquelJc elle appartient, ne seront pas outrées, indignées de son mariage avec toi?
— Il est toujours fâcheux d'outrer et d'indigner les gens, répondit Jérôme en souriant; mais, lorsque les gens '-'indignent d'une conduite droite cl désintéressée..- que faire? Plaindre ces vieux enfants et continuer de vivre heureux et honorés.
La servante, entrant chez le médecin après avoir frappé, lui (Ut :
— -Monsieur, madame désirerait vous parler.
— Voilà une excellente occasion de te présenter à ma femme, dit le docteur.
Puis, s'adressant à la servante :
— Priez madame d'avoir la bonté de venir.
Peu d'instant après, madame Bonaquet outra daus le cabinet de ion mari.
L’ex-marquise de Blainvillc, née Héloïse de Morsennc, avait vingtsept ans environ; ses irait», sans être régulièrement beaux, étaient doués d'un grand charme, attrayant mélange de bienveillance, de finesse cl de fermeté. Une robe très-simple faisait valoir sa taille gracieuse, cl, quoiqu'il fût encore de grand matin, madame Bonaquet était déjà coilTée avec soin cl chaussée avec élégance; son attitude, se» moindres mouvements, annonçaient cet rc dignité contenue, douce et tranquille, résultant de l'inébranlable sûreté de soi-même.
Madame Bonaquet tenait à la main une lettre ouverte, lorsqu'elle entra chez son mari.
— Ma chère amie, lui dit le médecin, pendant qu'Anatole Ducormier lu laluait profondément, je vous présente un de mes plus anciens et meilleure amis, dont souvent je vous ai entretenu, M. Anatole Ducormier.
— En effet, monsieur, dit la jeune femme eu répondant avec affabilité au salut d'Anatole, non» avons beaucoup parlé de voi»- Je sais combien e»l sincère et vive votre affection pour mou mari;ceb fait sou éloge, et le vôtre, monsieur : aussi n ai-je pas besoin de vot» dire que unes serons très-heureux de vous voir souvent ici.
Anatole s'inclina; madame Bonaquet reprit en souriant :
— Je vais d'ailleurs et tout de suite, monsieur, vous demander la permission d'agir avec vous en aucicu ami ; je viens de recevoir une lettre que, pour des raisons assez importâmes, je désirais communiquer à M. Bonaquet.
— De grâce, madame! dit Anatole Ducormier en s'inclinant de nouveau, pendant qu'lléloisc, donnant à son mari la lettre eu question, lui dit d’une voix douce el calme :
— Veuillez lire ceci, mon ami.
Cette lettre, écrite la veille au soir, était ainsi conçue :
■ Je tiens à vous Taire savoir, madame, que sur mou initiative U lettre de faire purt ci-jointe a été adressée à tous les membres do la niaiiou à laquelle vous aviez l'honneur d’appartenir.
• Diist ns Moi.sKwe, Dtiaïuss dë bëaupëmi'U. a
« Sous avons r honneur el le regret de vous faire part de la perle douloureuse et dégradante que notre maison vient d'éprouver, par suite du mariage de madame la marquise <le BlawviUe us »o*- »kmh) avec une personne indigne de nous appartenir, »
(Suivent les signatures.)
Après avoir lu cette lettre, pendant que *a femmo le suivait du regard, le docteur Bonaquet sourit, et dit à Héloïse :
— Qu’est-cc donc que cette madame de Beaupcrtuis, ma ebèm amie?
— Une de mes cousines, très-jeune, très-jolie cl très-honnête femme. .Mais, vous le voyez, clic est sous l'empire d'idccs assez fausses, résultant non d'un mauvais cœur, mais d une mauvaise édu* cation; elle est tille du prince de Morscunc ..
— Un prince de. Norsenuc! dit involonlairciucnt Anatole.
— Est-ce que vous connaissez M. de Mursenue? lui deiiiauda ma- «Jaini- Bouaqucl.
— Non, madame, répondit Ducormier; mais M. de Morval, dont je suis secrétaire, m'a chargé de lettres pour le prince de Morscunc; je me suis présenté hier chez lui saus pouvoir le rcucoutrcr, mais il doit me recevoir ce maliu même.
— Ma chère Héloïse, reprit le médecin après un moment de réflexion, vous savez mou amitié pour Anatole; j'ai toute confiance en lui. Je viens de lui raconter les diverses et heureuses circonstances de mou mariage- IVrineltcz-moi de lui donuer connaissance de cette lettre singulière. D'abord, elle vient fort à propos, «ju.iut à nue petite discussion que nous avions tout à l'heure, Anatole et moi; puis, cela sera d'autant plus piquant pour lui, quil doit voir, ce matin même, le père de celle fière duchesse.
— Certainement, mon ami. répondit madame Bouaquet en souriant, vous pouvez donner celte lettre à lire à M. Ducormier. Il est, m'avez-vous dit, tres-ubscrvaicur : il trouvera là un curieux trait de mœurs.
Jérôme remit la lettre à Anatole; à peine l'eut- il lue qu'il s’écria: — L'insolente créature! c’est à la fois stupide et iiilàme!
— Mais non. mais non, reprit Jérôme avec son habituelle sérénité. H y a dans cette résolution une sorte de courage joint à un instinct de dignité très- prononcé, dignité fort mal comprise, il est vrai, mais ui cependant, à un certain point de vue, ne manque pas de graneur. ÿu en pensez-vous, Héloïse?
— Je pense, mou ami, répondit madame Bonaauct avec son doux et fin sourire, je pense que celle contre-lettre oc faire part serait, comme exécution et comme idée, parfaite de tout point si...
— Comment, madame! s'écria Ducormier en interrompant malgré lui la femme de son ami, vous u êtes pas révoltée de cette audacieuse insolence ! vous partagez l'indulgence de Jérôme?
— Permettez, monsieur, reprit Bmh en souriant le choix que j'ai fait étant le plus Imuornblc du monde, le seul défaut de cette circulaire est d'étre écrite à mon sujet... Sauf ce manque complet d ‘à-propos, l'idée me semble excellente, et pourrait servir à merveille dans uue occasion plus opportune.
— Pardonnez ma surprise, madame, reprit Anatole, abasourdi de cette dignité calme et impartiale; un tel stoïcisme me confond: approuver l'idée de cette lettre outrageante....
— Eh! certainement, mon cher Anatole, reprit le docteur Bouaquet, ma femme a raison; car enfin, voyous, suppose un grand peintre, VanDyck ou Velasquez, ayant manqué complètement la ressemblance d'un portrait : n'en resterait-il pas du moins une toile d'un mérite supérieur, grâce au coloris et à la forme.
— Soit! où veux-m en venir, Jérôme?
— Eli bien, admets qu'une femme, de quelque condiliou que ce soit, ait fait un choix indigne d'elle et des siens : une protestation pareille à celle de cette circulaire, et faite au nom de toute une famille, serait pleine de dignité.*
— Encore une fois, Jérôme, lu parles de cet outrage comme s’il ne s'agissait ni de madame ni de toi.
— Mais c’est qu’en effet, monsieur, reprit madame Bouaquet en souriant, noms sommes complètement désintéressés dans la question. Ce n’est pas de nous, à bien dire, qu’il s’agit.
— Il faillirait néanmoins, je crois, ma chère lléloisc, puisqu’il en est ainsi, aller cusembic, l'uu de ces soirs, chez ces gens-la, reprit Jérôme Uonaquet avec son inaltérable placidité. Nous irons une seule fois, bien entendu; mais ceU devient maintenant Indispensable, qu’eu pensez-vous, Héloïse '
— J allais, mon ami, vous faire celle proposition, répondit madame Bouaquet d’il no voix douce et ferme. Nous choisirons pour celle visite de noce, le plus prochain jour de grande réception à l'hôtel de Moïse u ne, puisque M. de Morseune est le chef de ma famille.
— Quoi ! madame, reprit Anatole tombant de surprise en stupeur, vous aurez le courage .d'affrmUcr tant d'iœolence et de dédain?
Madame Douaqucl ne put s'empêcher de regarder son mari d’uu air significatif, comme si elle lui eût demandé compte des étonnement» de sou ami. dont elle avait eu jusqu'alors une excellente opinion ; puis, s’adressant à Ducormier, elle reprit un peu froidement :
- — Vous devez penser, monsieur, qu’il n'entre ni dans la pensée de M. Bousquet ni dans la mienne de faire eu de telles circonstances ce qu'ou appelle une bravade. Non. nous voulons seulement acc omplir un devoir impérieusement dicté par le respect de soi. Mais, ajouta d'uu air affable madame Bonaquet en se levant pour sortir, je lie veux pas gêner plus longtemps les épanchements de deux amis qui sont restés si longtemps éloignés l’uu de l'autre. Au revoir, je l'espère, monsieur Ducormier.
Et la jeune femme quitta le cabinet de son mari en répondant au saint d Ail Unie.
Apres le départ de madame Buii:i«|uel, Ducormier, se croisant les Lia» d'un air Iriompliaut, dit au médecin eu secouant la tète :
— I. b bien, Jérôme! eh bien?
— Eh bien, quoi, mou cher Anatole? veux-tu dire?
— La voilà donc, cette aristocratie pour laquelle, il y a un quart d'heure, tu te montrais si indulgent, si bénévole! Que m'importe, disais-tu, que les tourelles du manoir féodal dominent la pallie, pourvu que leur ombre ne m ille ni jour ui soleil?
— Où diable veux-tu eu venir ?
— Où je veux en venir? Comment! cette dédaigneuse duchesse, par sa lettre insolente, ne te force-t-elle pas de rester sous le coup d'un outrage écrasant. OU d'aller l expo-er, toi et ta femme, aux plus Iminilhuls dédains ? Mais, Dieu merci ! ccs dëilaius. tu u iras pas les braver; tu reviendras sur celle résolution que je puis qualifier, maintenant que la femme n’est plus là. sur cette résolution vraiment absurde, insensée, de vous rendre tous deux chez ce prince un jour de grande réception...
— D’abord, mou ami, reprit le docteur en interrompant Anatole, je ne reviens jamais sur uue détermination ju»teet sage; ma femme est connue moi; saus ci ta clic ne me serait pas si chère. Nous accomplirons «loue ce que nous avons résolu; eu cela les appréhensions de ton amitié égarent ion jugement; rassure-toi, ce grand momie n'est pas si farouche; il se compose en résumé de créatures humaines; or, pour peu qu'on ait un cœur dans la poitrine cl un cerveau dans la tête, ou rend forcément hommage u uue action digue et ferme.
— Jérôme, je l'eu supplie, au nom <!c ton bonheur cl de celui de la femme, renonce à ccs projet» insensés. Aller braver ce monde arrosant, qui se croit -.ulula ire de ce qu’il appelle le honteux outrage tait à la nob'csfc d'un des riens! ali! mon ami, lu ne sais pas ce que c'est que ces gens-là; tu les juges d'après la femme; tu iguoies avec quelle sanglante adresse ils manient l'ironie, et de quels traits acérés peut vous percer leur hautain persiflage. Non, non, lu ne la connais pas, mais je la connais, moi! s écria Anatole Dwmitf, connue al un douloureux ressent imcul, contenu depuis longtemps dans son cœur, Irisait enfin explosion ; puis il ajouta avec uri accent de haine impossible à rendre : Oh! race infernale! que d'humiliations amères! que de mépris insolents lu m'as fait dévorer pendant quatre ans ! Oli! que de fiel s’est amassé dans mon cœur. 1
— Anatole! que dis-tu? s’écria Jérôme aussi surpris qu’effrayé de l'expression de sinistre méchanceté qui venait soudain contrarier les beaux traits d'Anatole; toi humilié? toi méprisé? Et ces dédains, tu les as subis?
— Pardieu! répondit Ducormier avec un éclat de rire sardonique. Tu ne connais pas ces gens-là, le dis-je! Avec eux jamais un acte que l'on puisse relever : ils savent si bien vivre! Jamais un mot d-mt ou puisse s'offenser : ils sont si polis ! Pourtant leur acceul, leur physionomie, leur altitude, tout jœqu'à leur »il« nie même est ironie ou dédain, lorsqu’on a le secret de ces natures insolentes, hypocrites cl corrompues I
— Anatole, ton langage me confond et m'alarme, reprit tristement le médecin; d'après les premières lettres, je te croyais heureux chez ton ambassadeur, puisque tu ne l avais pas quitte. Comment! tu as souffert, dis-tu, tant d'humiliations, cl lu es resté là peudant quaire au»?
— Oui, répondit Ducormier avec un mélange d'amertume, de honte cl de rage; oui, parce que cela est fatal! oui, parce que, dès qu'on a haute ce monde maudit . toute autre société vous devient Insupportable, mordieu ! II faut bien l'avouer, et ma haine s'en augmente. l’élégance, le luxe, la grâce, le goût exqnis, la poésie de la vie enfin, lie se rencontrent uue là: ailleurs tout parait mesquin, vulgaire et bourgeois. Je le sais bien, moi! Quelle était ma position chez ces gens-là? Celle d’un secrétaire à gage», uue espèce de domestique, supérieur aux autres en cela que je mangeais au bas Inuit de la table, et que, si je sortais eu voiture seul avec mon maître, au lieu de monter derrière comme les laquais, je m’asseyais respectueusement sur les coussins de devant. Eh bien, oui. ces humiliations de tous les jours, je les dévorais pour ne pas quitter celte sphère éblouissante, pour assister à ccs fêles splendides, à ces b: ls magnifiques où j'errais cependant iuconuu, silencieux et dédaigue, contemplant avec une envie ardente et amère tant de femmes charmantes qui n'avaieut pour moi ni sourire ni regard, <jue je ne pouvais pas seulement inviter à danser, ainsi que le faisaient tant de sots titrés cl blasonoés. Mou invitation eût passé pour une insolence. Il n’importe! quelquefois je parvenais à m'étourdir sur la bassesse de ma condition et à me croire «le celte orgueilleuse aristocratie, où j'aurais tenu ma place mieux que d’autres si le sort m'eût fait naître Grillon, Montmorency ou lorraine... Mais, Jérôme, quas-tu à me regarder de cct air chagrin. presque sévère?
— Anatole, reprit le médecin d’une voix grave et douloureusement
émue, H y a quaire ans, nous nous sommes séparés; lu étais bon, raudidc et loyal, je ne connaissais pas d'âme plus ouverte que la lieimc à tous les sentiments élevés; lu es parti pour Londres, heu* reux d’une position honorable offerte à ton mérite; durant les premiers temps de notre correspondance, tu nie faisais part de tes iinprissions ingénues, pauvre enfant du peuple, ou peu s’en faut, jeUS dans ce tourbillon du grand monde; alors timide et naïf, mais plein de dignité naturelle, lu accomplissais religieusement les devoirs, cl lorsque l'homme qu’à celle heure tu appelles avec tant d'amertume ton malin, cl que lu iiommais alors Ion bienfaiteur, l'engageait, me disais-tu, à rester duus son salou, au lieu d'accepter celle offre remplie de séductions dangereuses, lu préférais passer les soirées chez loi, dans le doux recueillement de l'étude.
— Oui, reprit Anatole avec uu sourire sardonique, j'étais en effet irès-naif, très-candide... alors!
— Alors... mon pauvre Anatole, tu étais heureux, tu ne le plat* nais pas d'être méprisé... Timide cl fier. Iule tenais daus les limites c la position ; peu à peu ta correspondance avec moi est devenue
plus rare , un grand changement s'était opéré dans ton esprit; tu me parlais avec enthousiasme de ce monde dont ton heureux instinct t’avait d’abord éloigné. A cette phase d’enivrement a succédé cher toi une réaction contraire; les lettres trahissaient tantôt uu découragement profond, tantôt dos boutades d’une noire et amère ironie sur les hommes et sur les choses, tantôt enfiu, et cela m'axait, je le l'avoue, rassuré, tu faisais un tendre appel à notre ancienne amitié, à nos souvenirs de collège et d'enfance. Puis notre correspondance a cessé de la part, depuis à peu près une année, ajouta le docteur en soupirant. Et je ne m’attendais pas, mon Dieu, à trouver en loi ce changement qui me navre...
— Bon Jérome, reprit Ducormier, sincèrement touché de la grave émotion de son ami, juge-moi sévèrement, c'est ton droit; niais tu crois du moins, n’csl-ce pas, que mon ancienne amitié pour toi n’a jamais failli?
—Je ne sais, répondit le médecin co secouant la tête, je l'espère... pour moi... et surtout pour loi...
— Jérôme... des doutes?... Ah ! c'est injuste !
— Puisse ton cœur être demeuré le même! puisse ta bonté native ne s’être pas altérée par celte misérable vanité. . parcelle envie haineuse. insensée, d’être d'un monde dont lu ne peux pas être, dont lu lie seras jamais... quoi que lu fasses... quoi qu’il arrive...
— Allons... toi aussi ! reprit Ducormier avec impatience et antértttme, toujours ces insolentes distinctions de races... Eh! mordieu, cst-cc que je ne les vaux pas, moi. ces gens-là?
— Si, tu les vaux. Rien peu d'entre eux réunissent comme toi tous les dons naturels, esprit, savoir, beauté, jeunesse, courage ; il ne le manque rien, sinon ce que ces gens-là appellent la naissance ... Mais, que veux-tu? aucune puissance humaine ne fera qu’il y ail eu uu sire Ducormier à la croisade... Mais liens, Anatole, je suis honteux pour toi d'en venir à de pareils raisonnements. Comment! tu ne peux pas le contenter de vivre dans tin monde où chacun est classé selon son mérite? N’cfl-ce donc pas aussi mie belle aristocratie que celle du talent? Figure-toi une réunion composée de ces illustres roturiers, poètes, peintres, musiciens, penseurs, savants, philosophes, hommes a Etat, dont l'Europe entière, dont les deux mondes vénèrent les noms célébrés et admirent les travaux ; figure-toi un Montmorency, un Cretjui, un Luxembourg ou un prince de Lorraine quelconque, n'ayant pour soi que son nom et sa richesse, voulant lui aussi être dé ce monde illustre qui n’est pas, qui ne sera jamais le sien! Le vois-tu, s'étonnant, se révoltant de ce que ces princes de l'intelligence le toisent avec dédain en se demandant : « Qu est-ce que c est que ce prince de Lorraine? qu’esi-cc que ça vient faire ici ! quYsl-ce que ça a produit de célèbre? quelles sont scs œuvres? en quoi est-il illustre? En rieu du tout! Mais, alors, qu'est-cc qu’il nous veut, ce monsieur? (lui est-ce qui connaît ça en Europe? Allons donc! ça n’a pis de nom et ça vent frayer avec nous ! Il sc moque du monde, ce monsieur de Lorraine! Qu’il nous laisse doue tranquilles cl aille vivre avec ses pareil?- » Voyous, franchement, Anatole, ne haus*crais-lu pas les épaules, si cet homme de litre et de blason s'opiniâtrait à vouloir marcher l’égal de ces hommes de génie? Ne lui dirais-tu pas : • Tenez, croyez-moi, prince, au lieu d’être regardé ici comme un roturier assez mal veuu. retournez briller parmi vos pairs... a
— Oui. reprit Ducormier avec une nouvelle explosion de sardonique amertume ; oui. et à ces belles paroles, M. le prim e de Lorraine haussera les épaules de pitié, remontera dans sou élégante voiture, rentrera dans le splendide hôtel de scs pères, où il trouvera la plus grande, la meilleure compagnie de Frauce. et une foule de femmes charmantes, qu'il divertira fort, en leur racontant les incroyables figures, les grotesques tournures de ces princes du savoir, crottes jusqu’à l'échine, de ces ducs cl pairs du génie en bonnets de soie noire et en lunettes vertes, curieux échantillon de cette célèbre aristocratie de l'intelligence qui sort de l'Institut avec des socques aux pieds, un parapluie sous le bras, va dîner à quar.iute sons le cachet, et dont les plus grands seigneurs vivent avec la splendeur et l’éclat d’un notaire retire ou d’uu épicier enrichi.
— (],* qu'il dit là. il le pense! s’écria le médecin d’un ton de compassion douloureuse cl comme en sc parlant à lui-même; quel changement. mon Dieu! quel abaissement I Quand je songe à notre fanatisme d'autrefois pour tant d'illustres renommées, à notre culte religieux pour le génie, à notre reconnaissance pour les divines jouissances que nous devions à ses œuvres immortelles!
puis, prenant entre ses mains les deux mains d'Anatole, Jérôme lui dit avec l’accent de la plus tendre pitié :
— Anatole... mon ami, loi que j’appelais mou frère... Oh! mon Dieu... mais pour railler si misérablement ce qu'il y a au inonde de plus sublime : le génie pauvre et illustre! ta raison est donc obscurcie? Pour épancher tant de fiel, ton âme est donc profondément ulcérée? Pour être devenu si méchant, tu as doue beaucoup soufferl?
— Oui! s'écria Ducormier, les traits décomposés par la haine cl la rage, oh! oui, j'ai souffert !... Mais ces tortures n’auront pas été values!.-. Patience, patience !... le martyr, un jour, deviendra bourrcao !
Il y cul daus l’accent, dans la physionomie de Ducormier, en prononçant ces sinistres paroles, une telle expression de froide férocité, que Jérôme contempla un instant sou ami avec une muette épouvante.
Ducormier rompit le premier le silence, s’apercevant de l’impression remplie d’angoisse et d'alarme que scs paroles de haineux ressentiment causaient à Jérôme Bouaquct; il lui dit presque avec un accent de remords :
— Accuse mes sentiments... mais dn moins pardonne à ma sincérité.
Puis, passant la main sur son front comme pour en chasser de sombres pensées. Anatole ajouta :
— Tiens, Jérôme, oublions cct entretien; je ne sais quelle fatalité a amené sur nu-s lèvres les paroles qui t’ont blessé : n’y pensons plus; je l’aimerai malgré Ion austère sagesse, tu m'aimeras malgré mes infirmités d'esprit, car ma guérison est impossible ; lie parlons donc plus de moi, mais de toi, de ta chère et vaillante femme, et, pour en revenir au point de départ de noire entretien, crois-moi, Jérôme, encore une fois, n'expo?c ni toi ni la digne compagne aux outrages de cette insolente aristocratie, méprise ses dédains, et mets en pratique les conseils que lu me donnes.
— Nos positions sont différentes, répondit sévèrement Jérôme; tu jalouses, lu hait cette aristocratie; je ne la jalouse ni ne U liais; tu as provoqué les humiliations dont tu es ulcéré, taudis que l'outrage est venu nous chercher dans notre retraite ; ma femme et moi, nous ferons notre devoir sans haine, sans colère, mais avec dignité, fermeté. Ce n'est donc pas de nous qu’il faut s'inquiéter, c’est de toi.
— Jérôme...
— L’étal de ton coeur m'épouvante.
— Allons, tu plaisantes.
— Tu ne respires que haine, que vengeance!
— Qu'importe, si je l'aime comme autrefois, mon bon Jérôme?
— Non, lu ne peux plus m'aimer comme par le passe. L'on aime avec le cœur, el le lien, autrefois candide et bon, est aujourd'hui noyé de fie) ; quelle place y peut-il rester pour les sentiments tendres ? Anatole . prends garde! lu es sur une pente fatale! Croire que l oi) souffre injustement, c’est presque regarder la souffrance d'autrui comme une juste représaille; et tu as prononcé ces détestables paroles : Vn four le martyr deviendra bourreau!
— Je l'ai dit, reprit Anatole, dont les beaux traits sc contractèrent de nouveau, je l’ai dit cl je le répète.
— Va. tu as perdu toute notion du bien et du mal, s’écria Jérôme avec indignation. L’orgueil cl l'envie l’ont perdu.
— Moi?
— Oui, car tu te révoltes contre des iniquités imaginaires; oui, car tu l’es dégradé à ce poiut de subir des humiliations outrageantes plutôt que d abandonner uu monde que lu exècres, mais dont le faux éclat te séduit et donne le vertige. Encore une fois, prend-- garde. Anatole, prends garde! Je te l ai dit, à la haine succède la veugcauce! Tu es doué de toutes les séductions de la jeunesse, de l’esprit ci de la beauté. Tu peux faire beaucoup de mal... cl tout mal s’expie cruellement I
— Jérôme, lu es injuste, tu te trompes. J’ai si peu perdu la notion du bien cl du mal. je suis encore si sensible à ce qui est honorable et généreux, que, tout à l'heure, j'ai éprouvé une jouissance délicieuse en reconnaissant combien lyi cl la compagne \ou$ étiez
dignes l’un de l'autre. Hier, j'ai dîné avec Joseph et sa femme, cl je ne puis te dire combien j’étais heureux de les voir si gais, si amoureux! L aspect de leur bonheur ne m’a pas causé la moindre envie. Eh bien , dis, celui-là qui rossent de si douces émotions à la vue de félicités u'i) doit toujours ignorer, celui-là a-t-il perdu toute notion du bien et u mal?
— - Ni le bonheur de Joseph ni le mien ne peuvent t'inspirer aucune envie; l'on n’envie que ce qu’on désire. Ces tableaux de félicité intérieure te charment, dis-tu? Oui, comme te charmerait un tableau de Gérard Dow, représentant quelque riaute scène de famille; oui, tu l'attendrirais encore, je le crois, à In lecture d’une page louchante et poétique ; cela te repose, cela rafraîchit un moment ton àuic corrodée par tant de passions âcres et mauvaises. Et encore, le jour n'est-il pas loin, pcut-ôtre, où la dédaigneuse ironie ne nous ménagera pas plus. Joseph et moi, qu’elle ue ménageait tout à l’heure ces gens de génie vivant dignement dans leur pauvreté fière.
— Moi... me railler de Joseph... et de toi? Moi... vous dédaigner? Ab! Jérôme, dit Anatole, douloureusement atteint par ce reproche, un tel soupçon n’indigne pas... il blesse... ah ! il blesse cruellement le cœur... Laisse-moi...
El Ducormier, se levant brusquement, alla vers la fenêtre pour cacher une larme qui vint mouiller sa paupière. Scs traits exprimaient alors un chagrin si sincère, que Jérôme, heureux et surpris de ccttc preuve de sensibilité, courut à son ami et s’écria radieux, en serrant avec effusion les mains d’Anatole entre les siennes cl le ramenant auprès de lui :
— Je l’ai blessé... dis-tu, cruellement blessé au cœur?... Oh! tant mieux, tant mieux ! je ne l'espérais plus! Joies du ciel! H reste donc cucoro quelque fibre saine «huis luu «hnc ulcérée! Ton retour au vrai, au bien, est donc possible ! Anatole... mon ami... mon frère... du courage! Abandonne ce monde brillaiit et futile où (u n'as trouvé que haine et souffrance ! viens habiter ici avec nous, en frère ; viens retremper tou cœur à une source pure, laisse-nous le guérir... tu verras avec quels soins, arec quelle tendre sollicitude nous fermerons les plaies de la pauvre âme...
— Bou Jérôme, reprit Anatole profondément attendri, toujours... toujours le même cœur! Ah! je devrais peut-être t’écouter...
— Accepte, accepte! que peux-tu regretter? Le grand monde? Eli bien, ajouta le docteur eu souriant, tu appelleras ma (èuimc madame la marquise tant que lu voudras, cela le fera illusion ; et si tu lie trouves pas chez nous ces splendeurs qui t’enivraient, lu trouvera» du moius toutes les jouissances du cœur et de l'esprit, nous emploierons au bien les dons brillants qui te distinguent. Allons, Anatole, c'est dit: lu acceptes, n'est-cc pas? Il y a dans celle maison deifx jolies petites chambres à louer toutes meublées, je les arrête aujourd'hui pour toi; tu quittes ton ambassadeur, cl avant un mois je me charge de le trouver un emploi fructueux, honorable; j'ai mon projet, je connais ta valeur.
— Tiens, Jérôme, reprit Ducormier apres quelques moments de silence, je ne puis le dire la saine cl douce impression que me causent tes paroles; clics m’apaiseiii, clics me détendent, elles me fout espérer... Gui, peut-être celte vie de famille... partagée avec toi, aurait pour moi un charme réparateur... il inc semble que je m y sentirais renaître... Ali! pourquoi la fatalité m'a-l-elle fait connaître une autre existence!
— Eh ! justement pour t’en démontrer le néant, mon ami; rude et excellente épreuve si tu veux en profiter...
— Oui... et cependant renoncer...
— Allons frère! lu es éuiu, lu Insilcs; un dernier effort, lu es à nous, et le repos, le bonheur, la dignité de la vie, sont assurés.
— Oui, reprit Anatole d'un air pensif, cl, cédant ;i la généreuse iuDuence du docteur : Tu dis peut-être vrai.
— Il n’y a pas de peut-être, Anatole, je dis vrai, je dis juste.
— Ah ! Jérome, tu dis vrai, plus vrai que lu ne le penses; je le devrai mou salut; cœur et esprit, vois-tu, tout se dégradait, sc corrompait eu moi. Si lu savais aussi à quelle école j'ai vécu ! Employé subalterne de ces hommes d'Etat, grands xeigucurs ou parvenus, gens sans foi, sans principes, sans mœurs; effrontés hypocrites qui prêchent les plus saintes vertus et viveut journellement dans la crapule ou la débauche; exécrables ambitieux qui, pour s’arracher ou conserver le pouvoir, boiveut toutes les houles, parjurent tous leurs serments! Je les méprisais, ces misérables; mais encore plus méprisable et misérable qu’eux, car voulant, par vanité, me r. mire necessaire, je ne reculais devant rieu, tantôt servant leur basse et jalouse ambition, tantôt instrument de leur diplomatie secrète, où la vénalité le dispute à l'ignominie, j'acceptais sans rougir ces missions corruptrices, toujours désavouées, car elles déshonorent autant celui qui achète que celui qui sc vend! L'infamie du corrupteur égale celle du corrompu !
— Toi, mon Dieu! toi, un si honteux métier?
— Et ce n'est pas tout ; ces dépravations de l’esprit amenèrent la dépravation de lame. Ah! Jérôme, que ces aveux, loin de t’épouvanter, te rassurent. Je ne le dévoilerais pas ainsi le passé si je uc voulais rompre à jamais avec lui.
— Oh ! je le crois, je le crois !
— Eli bien, oui, Jérôme, tu disais vrai. Je devenais méchant, froidement méchant. Tiens, hier, j'éiais allé par désœuvrement au bal de l’Opera. Le hasard m'a mis au bras une jeune femme, une duchc-se ; je uc sais commeut elle m’avait remarqué ; mais, roc trouvant les dehors d'un homme bien élevé, elle m’avoua, dans son tibolcuco ingénue, qu’elle n'avait pas douté un instant que je fusse, aiusi qu'ils le disent, un homme du monde. Profondément blessé, je lie trahis aucuu ressentiment, inc vantant au contraire de ma roture ; je luttai d’arrogance avec cette femme arrogante. Son esprit, sa tournure élégautc, et, s'il faut l'avouer celte dernière faiblesse, son haut rang, faisaient sur moi une vive impressiou, mais je feignis l'iudilTércnce, presque le déJain; puis, devinant bientôt que sou orgueil de race lui tenait lieu Ue vertu, je lâchai, à force du paradoxes et de verve, de lui peindre la plus ignoble débauche sous des couleurs séduisantes, cspciaiil ainsi jeter dans son âme de détestables germes que le premier caprice sensuel pouvait faire éclore.
— Mais c'était horrible! s’écria Jérôme, mais c’était infâme'...
— Gui, oui, bien infâme, car du moins, me disais-je, si mes paradoxes portent coup, cette hautaine créature sera tôt ou tard dégradée, avilie, perdue, et sa perte me vengera du dédain de ses pareilles! Oui, je pensais cela... oui, je voulais cela... reprit Anatole Ducormier avec un remords sincère; et niaiulcuaiil que le sentiment du juste et du bon sc réveille eu moi sous l'iufl i cnce de ta sagesse et de ton amitié, je dis comme toi Jérôme : (.'était indigne, c'était Infâme!... Puisse ce pénible aveu me mériter ton pardon !
A ce moment la pendule du cabinet du médecin sonna dix heures.
— Dix heures! dit vivement Ducormier eu se levant, j'oubliais mon rendez-vous- Il faut que je te uuitie, mou ami; c’est à peine si j’arriverai à temps chez le comte de Mor.-enuc.
— Encore tes princes! dit le médecin avec appréhension. Que vas-tu faire là? à quoi bon celte visite? N’es-lu pas disposé à revenir à nous? abandonne donc ces gens-là !
— Impossible, mon ami, du manquer mon rcudcz-vous avec M. de Morscune... Je dois lui remettre des lettres très-importantes, il m'attend ce malin.
— Eh! morbleu, qu'il t’attende! Mets les lettres à la poste.
— Ce n'est pas tout, mon ami : M. du Morval, l'ambassadeur de qui je sui* secrétaire, m’a chargé pour lu prince d'une mission verbale. Or. tout en quittant M. du Morval, cl j'y suis décidé, très-décidé, je uc puis me dispenser de remplir jusqu'au bout les devoirs de ma place.
— L’est juste.
— Mais ne crains rien, mon cher Jérôme, des aujourd'hui j’écris à M. du Morval (pie je renonce à mou emploi.
— Ainsi, Anatole, reprit le médecin d'uue voix grave presque solennelle, tu me promets, tu mu jures sur la foi il'lionuétc homme, de suivre ta généreuse résolution, de venir vivre ici, avec nous, eu famille? Tu me le jures?
— Mou ami, reprit à son tour Ducormier d'une voix solennelle, que je perdu à jamais ton estime et ion amitié, que je sois regardé comme le plus lâche, comme le plus ingrat dus hommes, si je parjure la promesse que je le fais librement ici, avec une reconnaissance profonde, car il me semble qu'à ta voix tendre cl austère je m'éveille d’un mauvais songe. Merci doue à toi, mon ami, mou frère! reprit Anatole en sc jutant avec effusion dans les bras de Jérôme, lu in'auras sauvé des périls que lu redoutais pour moi, cl de ceux que lu ne soupçonnais pas.
— Eh bien, maintenant que je ne doute plus de ta résolution, reprit Jérôme lus yeux humides, apres avoir répondu à l 'étreinte de sou ami, écoute ûuc idée qui m'est veuuc tout à l'heure.
— Explique-toi.
— A mo i sens... une femme digne de toi devrait cire à la fois le prix et le complément du ta conversion... en un mot, je voudrais te marier le plus tôt possible.
— Jérôme... tu es fou!
— Je suis très-sage... car je ferais deux heureux. Tu as vu mademoiselle Durai ?
— Celle nuit. J’ai pu à peine distinguer scs traits.
— Un ange! mon ami... dix-huit ans... belle comme une vierge de Ilaphaë], un cœur d'or, fille d'un colonel d'artillerie; une dot convenable, et quaut à son esprit, à scs talents...
— Une de ses amies, que j'ai souvent vue à Londres, m’a bien des fois parlé de mademoiselle Duval comme d une personne accomplie; mais eu vérité, ce projet si soudain...
— Ecoute, Anatole, cct ange... peut d'un jour à l'autre perdre sa mère cl se trouver ainsi seule au monde; car sa mère est a cuve, quoique la pauvre femme garde le fol espoir d'apprendre un jour que son mari u’esl pas mort.
— En effet, l'amie de mademoiselle Duval m’a souvent parlé, à Londres, des doutes que la famille du colonel Duval conserve sur sa mort.
— E'puir insensé, le dis-je. Aussi, dans l'inquiétude que inc eau-
sait l'avenir de celte pauvre enfant , que j'aime comme ma fille, Héloïse et moi, nous avions d'abord songe à marier mademoiselle Du val.
— A qui donc?
— A nu neveu de feu Al. de Rlainville.
— Comment! à un grand seigneur! Voyez-vous, monsieur Jérôme, ajouta Ducormier en souriant, quel aristocrate vo is êtes!
— Ecoute-moi donc! Ce jeune homme est plein de cœur : il a hérité des biens de son oncle, grâce au désintéressement de ma femme. Depuis longtemps il éprouvait pour elle une vénération que ti reconnaissance a encore augmentée; aussi, lorsque lléloise lui a parlé de mademoiselle Duval eu (ni vantant ses mérites et sa beauté, il a répondu que. si mademoiselle Duval lui plaisait, il serait enchanté de ce mariage et de pouvoir donner aiusi à ma femme une preuve de déférence pour ses désirs.
— Je l'avoue, cette conduite est remplie de délicatesse.
— Je devais ces jours-ci proposer ce parti incsjMSré à madame Duval; mais sa grave indispOMtiou de l'autre nuit m'eu a enipé lié. Heureusement aucun engagement n'est pris; d’ailleurs, en y réflécbhsanl, je craindrais que cc jeune homme eût cédé moins â sou inclination qu'au désir de prouver sa gratitude à nia femme; je préférerais donc mille fois le voir épouser mademoiselle Duval... Juge quelle joie, nos deux ménages n'eu faisant qu'un! Hein! qu'eu dis- lu.'
— Ma fui. mon cher Jérôme, reprit Anatole après quelques moments de réflexion, je pense comme loi, les demi-mesures sont toujours insuffisante.', cl un h< urettx mariage . contrarié sous les auspices et soit' ceux de la femme, consi'liderail peut-être ma eoii* version en occupant mon cœur et fixant mou avenir. Mademoiselle Duval m'a paru d'une rare beauté, son amie m'en a dit tout le bicu imaginable, la pensée de réunir nos deux ménages me ravit, et si j'avais la chance de plaire à mademoiselle Duval et à sa mère... je...
— Tais-toi, hypocrite, dit gaiement le docteur Donaquci en interrompant sou ami. Tiens, je crois que tu nie rendras fou de joie!... Maintenant, sauve-toi, et cours cher ton prince; je voudrais t’en voir déjà revenu. Tantôt nous reparlerons de nos projets avec Héloïse et toi, puisqu'il est convenu que lu nous restes... que tu loges Ici.
— N'esl-ce pas ma maison de santé? répondit Anatole en souriau!. KYs lu pas mon médecin, mon sauveur?
— Aiusi, reprit le docteur Ronaquct en se frottant les mains, je vais tout de suite arrêter les deux chambres; elles sont meublées... ce soir même tu t'y installes.
— Eu quittant le prince de Morsennc, je cours à mon hôtel, et j'envoie ici mon bagage.
— Et co soir nous pendons fa crémaillère : lu viens dîner avec nous.
— Parbleu! j*y compte bien.
— Dis donc, Anatole, une idée, une excellente idée...
— - Voyous, tu es en train.
— Je vais écrire à cc brave Fauvcau; il sera des nôtres; il amènera sa gentille petite femme. D'apres ce que j'ai coulé d’elle à Héloïse, elle en ralïole: car rien de plus rare cl de plus charmant que le naturel, lorsqu'il s’y joint, comme chez Maria Fauvcau, le mciltrur cœur cl la plus riante vertu.
— Bravo, Jérôme, ton idée est parfaite, fa fétc sera complète... Nous parlerons dn vieux temps. Tiens, de ce jour, de celle heure, je nie sens renaître, revivre, je respire... Oui, je me sens meilleur, je m'en aperçois à lalUiulris'.einenl croissant que j'éprouve.-. T'est bêle, mais c’est comme ça.
El une larme vint de nouveau mouiller les yeux d'Anatole Ducor* mier. Presque houleux de celle vive émotion, il serra la main de son ami et le quitta précipitamment en lui disant :
— A tantôt, mou hou Jérôme!
— Oui. oui, lu as beau le sauver, lui cria le docteur Ronaquct, radieux de joie et d'espérance, je I ai vue... celle douce farine que tu veux me cacher. Va, maintenant, je ne crains plus rien... Tu seras heureux, Anatole! la conversion est certaine!
Ducormier sortit de chez sou aiui, monta «fans le cabriolet qui l'avait amené, et $c fit rapidement conduire à l'hôtel de Morscnne.
Anatole Ducormier arriva bientôt chez M. de Morsennc. Il était alors environ dix heures cl demie.
L'ami du docteur Ronaquct, en traversant l'immense cour de l'hôtel, vit, arrêtée au bas du perron, une berline attelée de deux su-
I nerbes chevaux gris. L’on n’a pas oublié que la veille madame de j Iteauperliiis et sa mère (madame de Morsennc) étaient convenues de sc rendre ensemble le lemh-main matin au sermon de l'abbé Jourdan; fidèle à sa promesse, fa princesse était allée vers les neuf ! heures cl demie éveiller sa fille, et quoique celle-ci fût rentrée assez tard du bal de l'Opéra, elle s’était décidée à accompagner sa mère; leur voilure les attendait au bas du perron pour celle sonie matinale.
Anatole Durormier allait mouler les degrés, lorsque les portes du vestibule s'ouvrirent . cl deux valets dé pied descendirent, l’un portant des coussins brodés au chiffre de madame de Reaupertuis et de sa mère, l'autre tenant SOUS sou liras «leux grands /u rn d'heures dans leurs fourreaux armoriés. L'un de ces domestiques ouvrit 1a portière de 1a berline et dépo-a sur les coussins les objets qu'il apportait, taudis que son camarade, s'adressant au gros cocher h perruque blanche qui, euveloppé d'uu rarriek à vingt collet*, sc tenait grave et immobile sur son siège, lui dit en riant :
— Eh bien, James, le bal de l’Opéra ne vous empêche pas de vous lever malin pour aller à 1a messe?
Ducormier, alors au pied du perron, cl se trouvant ainsi à quelques pas de la voilure, prêtait 1 oreille aux paroles que l’on venait d’adresser au cocher, lorsque l’autre domestique interrompit son camarade en lui disant à demi-voix ces mots, qu'Anatole Ducormier entendit encore ;
— Tais- toi donc, Pierre, voilà madame 1a duchesse.
En effet, madame de Rcau erluis et sa mère sortaient à ce moment du vestibule; la gouvernante de mademoiselle de Morsenne les accompagnait. La princes'C, ayant sans doute à donner quoique* Instructions relatives à sa jeune fille, pat la bas pendant quelques minutes à l'iustitutricc.
Malfamé de Re.iupertuis, attendant que *a mère eût entretenu miss Nanc y, resta donc seule au faite du perron. Malgré fa ouït passée au bal, la jeune duchesse était d'une fraîcheur charmante; son teint, légèrement coloré par le frais du matin, brillait d‘un vif éclat ; les légères boudes ehàiain clair de sa coiffure à la Sévigné encadraient son beau front à demi caché par la voilette de son chapeau de velours noir; ses grands yeux bruns, un peu alanguis, sans doute par la fatigue de. 1$ nuit, semblaient soulever difficilement leur* longues paupières ; quoiqu’elle fût enveloppée d'un manteau à longue pderine d hermine, comme son manchou, la grâce do ses mouvements laissait deviner lYlégauce de sa taille svelte et élevée.
Te fut aiusi que Diane de Reaupertuis apparut à Ducormier, resté tin montent immobile au bas du perron, à l'aspect de cette ravissante jeune femme.
Anatole, naturellement très-pénétrant, très-observateur, avait d'abord déduit des paroles du valet de pied au codicr que les madrés de celle voiture étaient allé* 1a nuit précédente au bal de l'Optra. Aussitôt il jeta les yeux sur les panneaux d’une des portières, et y vit un M et un R enlacés, snmimitc d'une couronne ducale, absolument le même chiffre que la veille il avait remarque à l'un des créas du mouchoir de l'élégant domino qui s'élait emparé de son bras. Puis, enfin, Anatole avait entendu dire à l'autre domestique : «Taisloi donc, Toilâ madame la duchesse. » El ce fut alor*que, levant les eux vers le perron, Ducormier resta saisi d admiration à la vue «Je i jeune fenune. Ajoutons encore que, le matin même, il avait appris chez son ami le docteur Ronaquct que la fille du prince de Morsenne, madame la duchesse de fleaupertnis, était Fauteur de ce* insolentes contre-lettres de faire part relatives au mariage de fa marquise de Rlainville et de son médecin.
l’n esprit aussi sagace que celui de Ducormier ne devait-il pas conclure, de tant de rapprochements significatifs, que !c domino de la veille était madame la duchesse de Rcaupcrluis, l’élégante cl charmante femme qu'il voyait eu haut du perron ?
Tes réflexions, ranidés comme la pensée, Anatole les faisait en moatant lentement les degrés du perron, afin de voir de plus prêt celte femme qui de loin lui paraissait si belle. Il arrivait aux dcrnicre* marche* à l'instant où madame de Morsennc finissait d'entretenir ta gouvernante de sa plus jeune fille.
Madame de Reaupertuis avait, nous l'avons dit, la vue assez basse , aussi ne reconnut-elle Anatole que lorsque celui-ci se trouva fort près d’elle. Dans sa brusque surprise, la jeune femme tressaillit et devint pourpre. Ducormier remarqua celle émotion, regarda fixement la duchesse, s'inclina respectueusement devant clic et sa mère, pui- . il passa.
Le tressaillement de madame de Reaupertuis à 1a vue d'Anatol. avait été si vif, quenudatne de Morsi nne lui dit :
— Diane, qu'avez-vous donc?
— Rien, ma mère... j'ai marché, je croix, sur ma robe, répondit fa duchesse, cl. baissant la tête afin de cacher sa rougeur croissante, elle descendit légèrement les degrés du perron.
— Qa'est-ce que c’est donc que ce monsieur qui vient de nous saluer? dit 1a princesse en suivant sa fille; il est d'uue beauté ridicule chez un homme. Il va sans doute chez votre père ?
— Je n'en sais rico, ma mère, répoudit Diane; je 11 c le connais pas plus que vous.
El les deux femmes étant montées en voiture, les chevaux quittèrent rapidement la cour de l'hôtel.
Ducortnier, frétant adressé et nommé à l'un des gens de 51. de Mor* senne, avec lequel il avait, disait-il, rendez-vous le malin même, lut introduit et annoncé dans le cabinet du prince. Celui-ci, vêtu d’une robe de chambre, était assis au coin de sou feu, cl tenait machinalement le Moniteur, qu'il lie lisait pas. Sou visage pà'c, fatigué, et ses yeux légèrement injecté*, témoignaient d'une nuit passée dans l'jusonmic; l'expression «le ses traits paraissait abattue, morose. Bien qu'il eût entendu annoncer Monsieur Anatole Ducormier! il ne a» in- Liait nas s'apercevoir de la présence du jeune homme, à qui jusqu'alors il avait tourné le dos, peu soucieux de se gêner pour le secrétaire à gage» de son ami l'ambassadeur de France eu Angleterre. Cepcndaul 51. de .Morsenue, s'arrachant non sans un soupir à ses secrètes et amoureuses pensées, car il pensait à .Maria Fauvcau, jeta son journal sur son bureau et se retourna leutement dans son fauteuil pour «humer enfin sou audicucc.
Ducormicr, debout depuis q<icl«|ues minutes, ressentant cruellement le dédain de cet acceuil, avait attendu en silence que le prince eût daigné s'apercevoir de sa présence, liai» quelle fut la surprise d'Anatole, lorsqu'il vil M. «le Morscime, après l'avoir fixement regardé, se renverser en arrière dans sou fauteuil, sait» prononcer une parole.
— Quelle étrange rencontre! se disait M de Morscime; c'est ce même jeune homme nui. cette nuit, au bal de I Opéra, accompagnait ce detnon de Maria Fauvcau, dont le souvenir, bêla»! ne m'a pas laissé dormir une minute; je 1«‘ reconnais parfaitement, ce garçon, il «-tait resté auprès d'elle sous le péristyle, pendant que l'imbécile de mari allait chercher les manteaux; il parait familier avec h- im'iiuge Fauvcau : serait-ce un soupirant ou un amant? belle double brute de (.oiseau, qui ne sait rien. 11 c voit plus rien, n'a pu celle nuit me renseigner là-dessus, car la présence de ce godelureau auprès de la
r elit© m'avait inquiété. Encore uue fois, c'est une rencontre étrange I oui- moi sera-t-elle funeste?... Vovous cela.
Eu sc livrant à ce» réflexions, M. de Morscune avait repris sou sang-froid. Alliât, voulant donner le ebutt à Anatole »ur l'Im* pression de surprise qu'il venait de trahir involontairement, il lui dit d© l'air «lu monde le plus naturel :
— Mille pardons, mon cher monsieur; la lecture de mon journal m'absorbait tellement, que je ue vous avais pas entendu annoncer j aussi ai-je etc tout surpris de vous voir là, excusez ma distraction, je vous prie.
Ducormicr, peu dupe de ce mensonge cl cherchant pour quel motif sa présence surprenait si vivement .M. de Mur*emie, s'inclina respectueusement et lui dit :
— Prince, voici une lettre «lotit M. l'ambassadeur de Franco en Angleterre m’a fait l'honneur de me charger pour vous.
M. «le Monetme prit la lettre sons inviter Ducormier à s'asseoir, et lut tout bas ce qui suit :
■ Mon cher ami,
«r Anatole Ducormier, mon secrétaire particulier, vous remettra celte lettre; ayez creance en ce qu'il vous dira et ouvrez-vous à lui en toute confiance sur nuire affaire; c'est un garçon Irèa-flu, (rus* iniellignil, peu scrupuleux sut les moyens, capable enfin de remtro tonte espèce de services jet d'excellents services) dans une affaire comme « elle «tout il s’agit. Il écrit à merveille; son style a «lu nerf, du mordant; m logique est serrée, vigoureuse, et, daus F* t laque en question, il peut être une arme d'autant plus dangereuse qo' elle frappera dans l'ombre. Ce garçou s'est incroyablement façonné chez moi; il y a pris, je ne sais comment, le* delmrs et les façons, d'ttt) homme «le vraiment bonne compagnie; c'est quelquefois a s'y méprendre. S'il avait eu seulement une naissance tolérable, on aurait pu tirer parti de lu i dans les postes subalternes de la diplomatie ulli.-iell©; mais ce garçon est le (ils d'en pauvre diable de boutiquier, de qui la snuir a clé longtemps femme de charge chez moi. Le Üucormi i rosit ru donc une sorte de. Figaro propre a tout ce qui exige de l'astuce, «le l’ombre et du secret, ai, pour mener à bonne On la chose qu : vous savez, il est besoin d'acheter quelque récalcitrant, fiez-vous a mon Ducormicr : c'est le tentateur ea personne. Bief, d ne recule::» devant aucune démarche, même des moins avouables, pourvu que I on caresse sou incurable et ridicule vanité, ©l qu'ou lui laisse entrevoir un »ori brillant (véritable mirage, pour les sots, bien entendu). Car ©'«•si lu plus singulier mélange «U: bassesse et «Je fierté, d'orgueil et de servilité que je connaisse... Et ça est pourtant entré chez moi tiiui(l«.‘ et ingénu comme une ro.-icre. Du reste, le Ducormicr est probe et dé.'itilci'cssé; du moins jusqu'à présent il a été ainsi. F.tt tout cas, nti'tii© ave© lui, n'écrivez rien. Dès que les gens «le cette extraction oui perdu leur première candeur, et prétendent à faire les messieurs, les beaux, il est extrêmement prudent «le ne se puiut compromettre
avec eux et de se réserver le moyen de les désavouer au besoin. J«* suis doue parfaitement eu mesure de renier le Ducormier. Prenez les même» précautions, «hcr ami; je vous l«* recommande iu»Jarnmcnt, «l.m» notre intérêt commun.
« La note ci-jointe se complétera par ce que vous «lira Ducormier. Renvoyez-le-moi à Londres dé» que vous n aurez plus bcsoiu de lui à Pari».
« Adieu, mou cher ami, tout et bien à vous.
« A. nx M.
« /». S. — Comme il faut tout prévoir, je n'ai nas mis. et à dessein, cctîc lettre sou» enveloppe. Ainsique vous le remarquerez, la cire «*st superposée à l’un de uns petit» cachets métallique» de »dreté, grâce anxquel» tout© violation du secret épislolaire, si adroitement réparée qu'elle soit, laisse une trace ineffaçable; il c»t entendu, du reste, que si, contre mon attente (je le crois fidèle), re Ducormier avait eu l'impudence de décacheter cette lettre, vous le convaincriez immédiatement de son indignité, et le chasseriez de chez tou» comme lin laquais, eu me donnant avis de l’exécution. »
M. de Morsenne, après avoir lu, resta un moment silencieux, ayant l’air de tourner machinalement cette l«‘iire entre ses doigta, afin «Je sc donner le )oi»ir d’examiner sans affectations! le cachet de sûrefii était intact; de quelque dissimnlatimi dont tilt entouré «'et examen, il ne put échapper à l'iril pénétrant de Ducormier; une bouffée de rougeur et d'indignation lui numla au visage, eu voyant de quel ignoble abus de confiance on le soupçonnait : un sourire amer clUcura ses lèvres, puis || redevint impassible et attentif.
Le cachet de «tlretc prouvait nue la lettre venait d'être seulement ouverte pour la premier© fois. M. de Morsenne se dit ;
• — D'après c© que je sais maintenant «le ce drôle, sa venue est peutêtre providentielle; ce lie sera jamais là pour moi un rival dangereux auprès de la petite Fauvcau.
Et après une nouvelle réflexion, le prince ajouta mentalement :
— Non, ce lie sera pas là un rival, ce sera peut-être même... tout le contraire.
Et M. de Morsenne, passant à uu autre ordre d'idées, lut attentivement line longue note dont la lettre de son ami l'ambassadeur «‘lait accompagnée.
De temps :i autre, et quelle que Ml la gravit« ; des intérêts dont H s'occupait, la physionomie pensive du prince trahissait des distrac* fions involontaire*! plusieurs fols, eu poursuivant sa lecture, il jeta un regard oblique sur Ducormier. Celui-ci, s'apercevant de ce manège et désirant le dérouter, sa retourna comme pour cousiderer avec une appâtent© curfexilé un 1res beau ta b 'eau «le s> initié dont était orné le cabinet.
51. de Morsenne acheva dès fers sans nouvelle dislractiou la lecture de «a note diplomatique.
Après avoir lu la mile qui accompagnait la lettre que lui avait remi»© Dur minier, 51. le jointe de àlorscmn:, plaiv.nl «-.•» papiers »ur son bureau, juia uu regard attentif et pénétrant sur lo jeune homme et lui dit d'une voix affable :
— Eh bien, mou cher monsieur Ducormicr, parlons affaires.
— Je suis à vos ordres, prince.
— Vous savez de quoi il s’agit?
— l'riuce, répoudit Ducormicr avec finesse et en hésitant, dois-je le savoir?
— Oui, oui, vous pouvez parler avec une entière sécurité.
— J uscrais pourt-mi vous prier, prince, de me mettre tout A fait en confiance, eu daignant m'adresser quelques que fions au sujet de celle affaire.
— M. Ducormier est très-prudent?
— C'est mon devoir, prince... car j'ai l'honneur d’être chargé auprès de vous d'une mission fort délicate.
— Allons, monsieur Ducormier, remit M. de Morsenne d’un ton • Insinuant et flatteur, je vois nue vons ©tes un diplomate cou sommé, plein de tact cl de réserve. Eli bien donc, soit; puisque vous préférez être interrogé, je vais vous interroger. L’on vous a remis «les notes relatives a la qu©»ti«m anglai»©?
— Oui, pri.ice... et, à Faille de ccs notes et des pièces do .1 elle» sont Lccom ; »agné< s, j'ai préparé un travail couipht, daus l«! sens qui m'a été indiqué.
— Nous ' errons ce travail. Vous êtes en mesure de le faire publier
LA DONNE AVKNTUHE.
dans le National Masque (on puisse connaître b source de ces écrit»; vous êtes aussi eu mesure «le soutenir vigoureusement, et toujours incognito, la polémique qui s'engagera nécessaire meut à cesujetavec les journaux officiels, organes du cabinet.
l.i’s laits eu question sont d’une telle importance, ils ont un tel
, ractère d'autkeuüeiid, qu'il me suffira prince, d'eavoyei datple* ment par la poste, et sans me nommer, mon travail au Saîionnl , pour qu’il s'empresse de faire mage de ces documents si dangereux pour le ministre. Hue fois la polémique engagée .1 le ir sujet, le Ynti, a il recevra de son collaborateur inconnu des réponses catégoriques aux objections des journaux ministeriels.
J»- sais, mon cher tnuiiMcur Ducormicr, que vous êtes uu écrivain du premier ordre, 1 1 qu’avec votre esprit, votre discrétion et vos excellentes manières, vous pouvez aller fort loin, oli ! mais fort loin.
— Prinec!
— Je vous dis cela entre pareilthèses, cher monsieur Ducormicr.
Rcvcuous à noire affaire. Le premier article du Saîionnl amènera évidemment tic la part de l'oppositiou des interpellations à la tri buuu.
— Et il en résultera , prince , nue M. le ministre des affaires clraugercs.
se trouvant dans un embarras extrême, opposera néanmoins aux faits allégués la dénégation la plus ucUc, la plus explicite, la plus catégorique.
— Eu vérité, reprit le prinec en souriant , je crois l’entendre, ce cher ministre.
— Puis, poursuivit Anatole, 31 . le ministre, selon son procédé oratoire habituel, engagera solennellement sa parole qu’il dit vrai,
« t que scs adversaires mentant elfroui émeut.
— Alors, monsieur Uucomiier, nouvel article communiqué au National , accompagné , celte fois de pièces d’une irrécusable authenticité.
— Stupeur de M. le ministre des affaires étrangères eu présence de ce démenti à lui donné, démenti corroboré de la publication d’une pièce officielle signée de sa main. Alors, prinec, lidcle à son système lorsqu'il est pris en flagrant délit de mensonge, M. le ministre ne se déferre point, hausse les épaules de pitié, dit qu'il reconnaît bien là les niais commérages d'une opposition tracassicre aux abois; puis, se drapant dans sou austère et superbe dédain, il déclare avec majesté qu'il est des accusations si ridicules, si odie uses, si impudentes, que Pou ne s’abaisse pas à les relever, encore moins à les combattre, lorsque l'on a l'honneur d'être ministre du roi.
— Parfait! parfait! cher monsieur Ducormicr, dit le priucc en riant de nouveau; le portrait est tracé de main de maître : c'est vivaut! Mais culin, malgré les dénégations cl l’audace de M.lc ministre, le coup a porté à mort, le hautain personnage ne peut résister
an lotie général qui s’élève contre lui dans b presse ; il est obligé de donner sa démission.
— Ihmblc bonheur pour les intérêts diplomatiques du pays, prince, car M. l’ambassadeur de Franceeu Angleterre conserve K- poste que !■ ministre en question songeait à lui enlever; puis, ajouta Ducormicr avec un accent significatif, l'on voit enfin à b tête des affaires étrangères de la France un homme d'Élat à la fois illustre par son génie politique et par sa grande naissance.
— M. Ducormicr est beaucoup trop indulgent pour l'homme d'Elat auquel il veut bien, je croi-, faire allusion, reprit de Morsennc avoi uu sourire discret et coquet; le seul mérite de cet homme d'Etal -erait d'aimer assez la gloire et la diguilé de b France pour accepter le ministère des afTaires étrangères, s'il devenait vacant; alors, à défaut de génie, il mettrait du moins aux pieds du roi l’offre d uu dévouement inaltérable à sa personne et à sa politique.
— J’oserai, prince, oc pas partager compk-iemcul votre avis au sujet de l'homme d'Etat auquel je vieil», en effet, d'avoir l’honneur de faire allusion ; eu parbnt de son géuic politique, le jugement que j'ai poilé n'est pas le mien : dans ma condition, prince, l’on admire et l'on se lait; mais je suis, malgré moi, l’écho de b France, je pourrais même dire de l'Europe; car mon séjour à Londres m'a mis à même. dans mon humble sphère, d'euteudre sou veut apprécier, par diiïércrilsdiploninicsdcB cours étrangères, le célèbre homme d'Elat dont j'ai l’honneur de parler ici, priucc. “
— Vraiment? Eh bien , voyons, qu'en dit-ou de’eet homme d'Elat . cher monsieur Ducormicr!
— Prince, si ou ne l'aimait pas tant, on le haïrait beaucoup.
— Le haïr! et pourquoi ?
— Mais, prince, parce qu’il est trèsredoutable par b vigueur, par Fbabi- Icté de sa diplomatie; cependant, d'un autre côté, ajoutent ceux qui ont eu l'honneur d'avoir quelques relations avec cet illustre homme d’Etat, il cache son immense et incontestable supériorité 6011 s une si exquise courtoisie, il triomphe de ses adversaires arec tant de bonne grâce, qu'ii séduit meme ceux qu'il a vaincus.
— Il est impossible d'être plus clfroulémeul cl plus habilement adulateur que ce polisson-là, pensa M. de Morsenne. C’est un drôle à tout faire ; je ne m'étais pas trompé. Il pourra me servir; cependant, lâlons-le encore.
El M. de Morsenne reprit tout haut :
— Vous êtes tellement aveuglé sur l'homme d'Etat dont nous parlons, cher monsieur Ducormicr. que je n'essayerai pas de vous faire revenir de vos préventions beaucoup trop flatteuses; car enûu, voyons, examinons l'affaire dout U s'agit.
— Eli bien, prince?
— EU bien, établissons brutalement les choses : noire homme d'Etat et son ami, M. l'ambassadeur de France eu Angleterre, rte vous semblent-ils pus tenir dans cette petite conspiration auliraiiiistérielle uuc conduite assez... assez machiavélique !
— La raisou d'Etat couvre tout, prince; et. d'ailleurs, en affaires publiques et privées, l'insuccès seul est blâmable ci blâmé.
— Ces principes sont élastiques...
— Oui, prince, comme la couscicurc humaine.
— Ainsi la vôtre est... suffisamment large, eber monsieur Ducormier?
— Suffisamment, prince, puisque je me suis chargé de l'afTairc qui m'amène ici, et dont tout l'odieux retomberait sur moi ; car je serais désavoué et accusé d’alms «lu confiance pour soustraction de dépêches ; mais , ainsi que dit le proverbe vulgaire : Qui ne risque rien n’a rien.
— Cher monsieur Ducorinier, encore uuc fois, vous irez loin, très-loiu; j'cu sais qui, n’ayant pas vos avantages naturels, et partis de plus bas que vous, sont arrives avec du secret et du dévouement ; le tout cm de rcucoutrcr un protcclcur puissant, et vous n’eu manquerez jamais (ceci soit dit aussi entre parent lièses). Quant à notre affaire, j’ai besoin ib* réfléchir anjour d’hui et demain sur l'opportunité du moment où il faudra engager faction; cl encore quelquefois je me demande : A quoi bon reprendre une part active aux affaires?
c'est mi si grand assujctlisscineiil I A mon Age ou a tant besoin de repos , d’indépendance, mon pauvre monsieur Ducorinier !
— ■ Prince, vous ne vous appartenez pas : vous vous devez au pays.
— Oui, c’est singuiicrcommcilvous est reconnaissant , le pays! comme ii vous tient compte des sacrifices que l’on fait pour lui !
— Prince, il faut le traiter comme un enfant iuerat cl rebelle, faire son bien malgré lui, cl dédaigner ses puériles clameurs.
— Ah ! cher monsieur, le repos, f indépendance, rien ne remplace ces biens-là ; aussi, je ne sais, ruais depuis quelques jours j'hésite, eu ce qui me touche du moins, â profiler des bénéfices probables de noire complot, qui suivra toujours sou cours, car je hais cordialement le ministre en question, cl je tiens à ce que Morval reste à l’ambassade de Londres; mais, quant à moi, j’hésite à rentrer aux affaires. Enfin je ne décide rien, je vous reverrai, vous viendrez dîner ici après-demain. Non. j'y songe, ne venez pas après-demain, j'ai du monde, mais demain je n'aurai personne : c'est le jour de réception de madame de Morscnne. ÎS 'écrivez pas à Londres avant de m’avoir revu. Peut-être votre séjour à Paris sera-t-il prolongé. M. de Moi val m’autorise à vous garder ici autant que je le jugerai néces-
saire. J’userai de la permission, et vous n’en serez pas fâché, i'imagiue, cher mouiieur Ducurmier; car nous voici justement dans la saison des plaisirs, des spectacles, des fêles, du bal de lOpéra et je parie que vous ne manquez pas le bal de l’Opéra, bciu? cher’ monsieur Ducorinier?
Quoique telle question : Je parie que vous ne manquât pas le bal de l Opéra? fût faite par le prince de I air le plus naturel du monde, et mi amenée par une transition parfaitement ménagée, Anatole, pressentant cependant que ce n était pas une question banale amenée par hasard, redoubla d'attention et répondit :
— Eu effet, prince, je suis allé celte nuit au bal de l'Opéra.
— C’est donc cela ! reprit M. de Morsenne en paraissant rappeler
ses souvculrsrje ne me trompais pas.
—Comment, prince?
— Votre figure ne m'était pas tout à fait inconnue.
— Prince, je ne croyais iras avoir oucoreeu l'honneur de vous rencontrer.
— Voici le fait, cher monsieur Ducormicr ; rien de plus simple : celle unir, un whist m’avait retenu assez lard au club de la rue de Grammont ; voyant la litc des voilures qui sc rendaient au bal de l'Opéra. j’ai eu l'idée d’y entrer, un ressouvenir de jeuuessc , comme vous voyez. J'y suis resté quelques minutes , et, pendaut que j’attendais mes gens , je crois vous avoir vu sous le péristyle, accompagnant uue fort jolie femme, ma foi ! ce qui ine prouve, cher monsieur Ducormicr, que vous oc perdez pas votre temps au bal de l'Opéra, et que vous ne vous en allez pas, comme ou dit, les mains vides.
— Où veut-il en venir? pensa Ducormicr. Je croyais d’aboi d qu'il s agissait peut-être de ma rencontre avec sa lille, la duchesse de Beaupertuic.
Et il reprit tout haut :
— Vous me faites, prince, beaucoup plus d’honneur que je n'cu mérite... J'accompagnais momentanément la femme d’un de mes amis d’cnfancc, peudaul qu’il était ailé au vestiaire chercher sou manteau.
— Comment! une femme mariée déguisée! déguisée... en je ne sais pas trop quoi ; mais enlin il tn*a paru assez leste, quoique fort joli, *on costume.
— Il Cal vrai, prince, qu’un tel déguisement n’csl pas de très-bon goût; mais mon ami cl sa femme appartiennent au petit commerce, ils songent plus aux plaisirs qu'aux convenances.
— Et vous êtes fort lié avec le mari?
— Intimement lié, prince; et notre longue séparation n'a en rien altéré cette amitié.
— Pardon de mon erreur, cher monsieur Ducormier ; entre nous, je vous avais cru... en bonne fortune.
Votre Ggure me revient tant, qu'il me sera facile cl trè*-agrcahle d'être ami avec voua. — Pacl 4t.
V oug , éiie*. prince, dans une erreur complète, répondit Aua-
*°Pgi S( attachant un regard pénétrant sur M. de Morsenne, oui, depuis quelques instants, maigre son assurance, trahissait uu léger embarras. Ducormier reprit :
— Que voulez-vous, prince? à défaut de vins exquis, dont uu pauvre diàblc comme moi ne doit jamais goûter, j'aime mieux boire de l’eau que de gros vin commun.
— C’est bien là cet imbécile orgueil dont Morvnl inc parle dans t-a lettre, ce d rôle-là se trouve trop liant placé probablement pour s’abaisser jusqu a une petite marchande I pensa M. de Morsenne. Allons. j'ai uu poids de moins sur le cœur; je puis résolûiucnl aborder l'autre question.
Les traits du prince avaient tralii sa vive et secrète satisfaction à celle pensée : que Ducormier n'étalt ni le soupirant ni l’amant de Maria Pauveau. Eette émotion n’échappa pas à Anatole.
J’y songe, pensa-t-il. Lotte nuit, ce domino noir, obstinément
attaché aux pas do madame Faiiveau, et dont elle et Joseph se moquaient si fort... est-ce que ce serait '... Mais oui... plu* de doute!... quel trait de lumière!... Célait le prince!... Où veut-il en venir?
M. de Mor>cune reprit tout haut :
— .levons approuve fort, mon cher monsieur, un goût difficile et délicat est toujours le symptôme d'une grande distinction do manières. Mais, dites moi, d'anciens ami* comme vous et ce petit marchand, vous avez sans doute été ravis do vous retrouver .' Et puis, pour ces bonnes gens, vous devez être un très gros seigneur, cher monsieur Dueornuer; votre parole doit être pour eux, comme on dit, parole d'Evangile.
— En effet, prince, mon ami a une graude confiance en moi; car c’est le coeur le plus loyal et le (dus ingénu que je connaisse.
— Ingénu!... c'est le mo't poli, n'est-ce pas. mon cher monsieur?
— Que voulez-vous, prince? souvent l'amitié nous aveugle.
— Entre nous, le petit boutiquier est un brave homme h nn-ucr par letiez, n'cst-cc pas? Eisa femme, elle doit vous écouter comme un oracle, vous qui avez approché le grand monde? Aussi, tenez, ajouta le prince eu jetant à sou tour uu regard perçant sur Anatole et accentuant lentement cl d'un loti significatif les parole* suivantes, tenez, je suis sûr que si vous vous nielliez dm» la téio de persuader î'i cette charmante bourgeoise (car, moi, moins difficile que vous, je la trouve... délicieuse... adorable), si vous vouliez, dis-je, vous donner la peine de lui persuader... de lui persuader... que vous dirai-je? qu'il est du bel air de mettre sa robe & l'envers, cl que les grandes dames n’en font jamais d’autres, je gage que vous finiriez par laconvaincre... par lui faire faire, cil un mot, grâce A \o» conseils, tout Ce que l’on voudrait?
A ces paroles, dont il comprit lu tenthnntem cl caché, 1rs lèvres d'Anatole blanchirent légèrement, signe chez lui de rage et do haiue contenues mais arrivées à leur paroxysme ; du reste, sauf un imperceptible tressaillement des mâchoires, un mmicut convulsivement serrées, ses traits restèrent Impassibles, ol il niatcrrompii pas le père de In duchesse de Beaupcrtuis.
M. de Morscnnc continua donc en accentuant do plus en plus ses paroles :
— Vous possédez, il parait, cher monsieur Ducormier, et je le crois, uu art prodigieux pour triompher des consciences les plu* rebelles, des scrupules les plus enracinés, des préjugés les plus bourgeois. des vertus les plus levéclies, car Morval m’écrit dans mi lettre que. lorsqu’il le faut, vous étc» le tentateur eu persomie. Or, cher monsieur tlucormier. si vous êtes tentateur, la délicieuse petite madame Fauveau est une fille d’Eve : me comprenez-vous?
— Prince, répondit Anatole d'une voix Imperceptiblement altérée, je ne sais si...
— Un dernier mot, mou cher monsieur, reprit M. de Mor-cnnc en iaierrompant Anatole ; vous êtes à la loto an homme sérieux et un homme positif. Or, de deux choses l'une : ou nous nous entendons parfaitement à demi-mot, ou nous ne nous entendons point du tout; dans ce dernier cas, vous «attacherez aucun sens aux paroles suivantes : écoulez- les bien.
— Je vous écoute, prince.
— Voulez-vous vous assurer un protecteur puissant, qui, soutenu par un immense crédit, s’engagerait, à un moment donné (ce moment, il dépend de vous de le hâter ou de le reculer), s'engagerait, dis-je, à vous élever plu* haut que vous n'avez jamais rêve d'atteindre? Voyons, est-ce clair?
— Trcï-ctoir, prince.
— Ainsi... vous me comprenez?
— Parfaitement, prince.
— Eu un mot, vous comprenez par quel moyen vous pourriez acquérir celle toute-puissante protection?
— Oui, prince, nous nous enlendous à merveille: mais il y aurait une condition indispensable à la réussite de la tentât .
— Quelle condition?
— 11 me faudrait auprès de vous, prince, une position pour ainsi
dire officielle; cette position donnerait, non-seulement plus d’autorité à uns paroles, mais me permettrait surtout de parler incessamment de vous à madame Taureau, de vanter votre géuérosité, voire puissance, et cela sans affectation et comme la chose la plus naturelle du monde; car, je ne vous le cache pas, prince, il faudrait procéder auprès de cette jeune femme avec uue prudence, une réserve excessive, et encore je...
— Parfait! s’écria M. de Morscnnc en interrompant Anatole, voire idée est excellente! elle prouve un tact admirable, cher monsieur Ducormier; dés demain, je vous iustalle ici comme mon secrétaire; ic me débarrasserai de l'autre en le plaçant dans une administration quelconque. Morval m'autorise à vous garder \pi laut que j’aurai besoin de vous; je vous garde, et me charge de tout auprès de lui; vous logerez donc ici et mangerez à ma table. Es-ce entendu?
— C’est entendu, prince.
— Maintenant, cher monsieur Ducormier, vous avez votre avenir entre les mains; vous pouvez être sous-nréfcl dans trois mois, dans deux mois, dans un mois : cela dépend de vous; ensuite Ije vous en donne ma parole de galant homme), je vous fais nommer préfet dans deux ans; et plus lard nous verrons... car vous ne savez pas comme je pousse ceux qui me servent.
La porto du cabinet du prince s’ouvrit en ce moment.
Madame de Morscnnc, sa fille, madame la duchesse de Bcauperiui», revenant du sermon, entrèrent familièrement saus s'être fait annoncer.
A la vue de Ducormier qui. après avoir salué profondément le* deux femmes, se dirigeait discicicmenl vers la porte, Diane de Rcauperluis rougit involontairement; mais quelle fut sa stupeur en entendant sou pere rappeler Anatole et lui dire :
— Un moment, monsieur, uu moment; je désire vous présenter 4 ma femme et à ma fille.
Anatole s’arrêta et se retourna.
Lu prince, le montrant alors du regard aux deux femmes, leur dit en manière de présentation :
— M. Ducormier... mon nouveau secrétaire.
Anatole salua de nouveau ci plus respectueusement encore madame du Morse-nue et sa fi le. (and:* que le prince lui disait :
— A demain matin, momicur Ducormier : votre appartement sera préparé.
Le jeune homme s'inclina, sortit et quitta Tbôtcl de Morsenne.
L’on n’a pas oublié qu'Analole Ducormier. cédant aux sages conseils de sou ami le docti ur Bousquet, lui avait formellement rroiiiis de venir habiter désormais ntiprc» de lui , cl que le soir ntc/nc, pour fêler cet heureux rapp iQclu-iiieiil, un dîner de futnillo donné
I tar le médecin à Joseph Fauveau devait réunir les trois amis d’enamt.
Il était environ six heures du 6o1r.
Jérôme Bouaquci. assis dans un modeste salon, pendant que sa femme terminait sa toilette, attendait scs convives.
Les scu's ornements de ce salon sc composaient de la harpe et du piano d Héloïse, ainsi que do plusieurs grands portraits de famille, parmi lesquels figuraient ceux du porc et du grand-père de la jeune femme;, le premier portait le riche nuis théâtral costume des pains de France de la Restauration, avec le cordon bleu en sautoir cl 1a plaque d'argent de cet ordre: le second portait l'uniforme d'officier général de la marine du siècle de Louis XVI, avec le grand cordon de Saint- Louis.
En prijifanl sc trouvaient les portraits de mère et de grand’mère de madame Boiuquet, l’une en costume de la cour impériale avec le manteau traînant et brodé le père d'iléloisc, comme tant d antrrs gens de vieille uohlcssc s'éiait rallié à Napoléon); l'autre, vêtue en grande datuc de la Un du dix-huitième siècle, avec de la poudre, des mouches cl d'immenses paniers; un petit nègre, vêtu d'une jaquette écarlate galonnée d'or, pot tait la queue de la robe de celle imposante personne, taudis qu\iu bichon blanc, au toupet relevé et relié par dus faveurs roses, semblait aboyer au négrillon.
Au milieu de ces deux portraits d'apparence et de tournures aristocratique*, on voyait, louchant contraste, une toile assez mal peinte, mais qui devait être d’une ressemblance frappante. Elle repi cueillait la vieille mère de Jérôme Bouc quel, femme d'une figure douce et vénérable, portant le bonnet rond et le casaquin de dro-
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LA BOA-NE AVENTURE
guet des paysannes du Blaisois; au-dessous de ce cadre, cl renfermée sous le verre d'une petite bordure noire, on remarquait une esquisse au crayon touchée avec uii talent magistral.
Voici l'histoire de celle esquisse :
Jérôme Bonaquct, étudiant en médecine à Paris, avait appris presque en même temps la maladie et la mort de son père, pauvre vigneron des environs de Blois. Jérôme avait prie un de scs amis, depuis sculpteur célèbre, de l'accompaguer, afin de eoujcrver du moins la ressemblance suprême des traits de son père, ce projet fut religieusement exécuté apres la mort du vieillard, et telle avait été la sérénité de sa lin. que, daus ce portrait, il semblait doucement sommeiller. Un fil noir fixait à ce dessin une mèche de longs cheveux blancs, et au-dessous on lisait cette date mortuaire. 'JO octobre 1853.
Sauf ces portraits, qui imprimaient à l'aspect de ce salon un caractère particulier, rien de plus simple que son ameublement, égaré çà et là par quelques vases de porcelaine de C bine, placé* sur les meubles et renfermant de beaux eaniellias pleins de fraîcheur et d’éclat; car madame Bonaquel, ainsi que son mari, aimait passionnémeut les fleur»; enfin, un bon feu pétillant dans la cheminée, un épais lapis, des i idéaux bien clos, la vive et gaie clarté de deux lampes à globes dépolis, rendaient cette modes e demeure si parfaitement confortable daus sa simplicité, que l'on n'était guère tenté de regretter pour l’ex-marquisc de Blainville le magnifique hôtel et les cinquante mille écus de rente qu'elle avait noblement abandonnés lors de son mariage avec l'homme de sou choix.
Jérôme Donaquct, d'abord seul, fut bientôt rejoint par sa femme, (pii. eu entrant, lui dit gaiement :
— M. Dncormicr sera établi à merveille dans ces deux petites pièces de là haut; mon ami. je viens de tout faire mettre en ordre, et d'ajouter à l'ameublement un excellent faircuil où M. Durnrmier pourra réfléchir et méditer à son aise sur son retour aux bonnes idées, car il faut de tout point faciliter sa conversion; mais séricu* sèment, mon uni, j'espère que votre compagnon d'enfance se plaira daus cet appartement; on y jouit d'un calme parfait, la vue est Charmante et très-étendue; cnlm, s’il manque quelque chose aux habitu les de 11. Ducorinier, vous m'en informerez, cl nous ferons pour le mieux, aOu qu'il se plaise auprès «le nous.
— Combien vous êtes bonne, cliere lloloise, de prendre t »nt de soins pour Anatole !
— N’cxt-il pas votre ami? ne s'agil-îl pas de l'enlever à une vie mauvaise? de calmer, de guérir cette âme cruellement blessée? blessée, un peu par sa faute, peut-être: mais il miifrc, cl toute douleur mérite indulgence et compassion.
— Grâce à Dieu, il aura effleure tabla» sans y tomber; mais il était temps, grand temps, je vous jure, de lui ouvrir le, yeux.
— Tout mon désir est que celle soudaine conversion parte d'un sentiment réfléchi, raisonné, plutôt que d'un entrainement momentané, causé par votre excellente iuflucuce. mou ami.
— Je ne suis pas assez optimiste, ma chère lléloise, pour croire qu'Aualole n'éprouvera pas quelques défaillances daus sa bonne résolution; l'on ne rompt pas brusquement, cl sans une violcuic secousse morale, avec un passé tel que le sien; aussi ai-je, avant tout, voulu le garder près de nous, le faire pour ainsi dire changer d'air, veiller sur lui comme sur un enfant malade, car l'on doit à l'humanité de Conserver pure et belle une nature aussi généreusement douée que celle d'Anatole-, heureusement, chose essentielle pour qui le connaît comme moi, il m'a juré sa parole d'honnête homme qu'il vieillirait s'établir ici. Or tout est là. Une fois l'ntre nos griffes, ajouta Jérôme eu souriant, je le mets au défi de ne pas revenir à la rai.-on, c'est-à-dire au bonheur, et si le mariage eu question réussit, comme je n’en doute pas, Anatole sera tout à fait sauvé.
— A pr«qK>.v mon ami, dit Uéloise en interrompant son mari, et madame Duval! comment va-t-elle aujourd’hui ?
— Un peu mieux ce soir, mais elle m'inquiète toujours. C'est dire, ma chertt lléloise, le double intérêt que nous aurions a ce mariage. Ce serait assurer à la fois l'avenir d Anatole et celui de cet ange. Aussi je compte demain, si létal de madame Duval s'améliore, lui faire un proposition au sujet de noire ami.
— Ne trouveriez-vous pas convenable d'attendre un peu?
— l'ourquoi cela?
— Je partage sans doute vos espérances à l'égard de M. Ducormicr; je partagerai tous vos efforts pour les faire réussir; mais enfin, mon ami, mieux que personne vous connaissez les singulières variations de l'esprit humain. Ne serait-il pas prudent d avoir du nioius quelque;» garanties certaines «le la pan de M. Ducorinier avant d'engager pour ainsi dire l'avenir de Mademoiselle Duval.
— Peut-être bien, répoudit le médecin d’un air pensif, cl pourtant tout me dit que la détermination d'Anatole est sincère. Si vous aviez vu son émotion, ses lamies: Et puis colin, j’ai m parole, et il n'est pas homme à la «tonner légèrement, quels qu'aient été ses égarements; d'un autre côté, je serais désolés d’agir imprudemment dans une circonstance si grave.
— Vous sentez, mon ami. que je ne vous dis pas cela pour soutenir mon pn'UndinU aux dépens «lu vôtre, ajouta madame Bonaquct eu souriaut. car je pense comme vous que M. Ducorinier, reilcvcnanl digne «le l'affection des gens de bien, fierait pour madcnmisi Mo Duval un parti, j«* dirai-, presque plus rationnel que mou parent, M. de Sdinl-Gérau. quoiqu’il puisse apporter à mademoiselle Duval les grands biens dont j'ai été trôvhcurcusc de lui abandonner l'héritage.
7 - Je pense comme vous, ma chcre Héloïse au sujet de nos deux prétendants; car, tout en reconnaissant, d'après sa conduite cl scs antécédents, M.de Siint-Géran pour un parlait galant homme... je crains parfois que l'excès même «le sa délicatesse... et de sa reconnaissance envers vous, ue l'ail fait s'avancer peut-être plus qu'il ne l'eill voulu... lorsque vous lui avez proposé d épouser mademoiselle Duval... Il la trouve, il «si vrai, admirablement belle, et eu parle en homme Irès-épris; car, sans être remarqué d'elle, il s'est, d'apres mes instructions, deux ou trois fois rendu au Jardin des Plantes à l’heure où elle accompagnait sa mère pour sa promenade de chaque jour. Certes, je crois encore que M. de Saiut-Gcran accomplirait sci iipuleuscnu'ul scs devoir» d honnête homme s’il épousait « cite charmante enfant, et pourtant j'aurais toujours peur que, tôt ou lard, il n éprouvât quelque regret d’avoir contracté celle union; regret délicatement cache par lui sans doute... niais que l’exquise sensibilité de mademoiselle Duval devinerait peut-être un jour... et alors pour elle... jugez quel avenir!
— Ce serait désolant, mou ami; et puis enfin M. de Saint-Géran, quoique jeune encore et doué des meilleures qualéés, 11 c plairait peut-être pas à mademoiselle Duval, car il c&t loin, je l'avoue, «le réunir les avantage» extérieurs de M. Ducorinier, et si nous pouvions avoir des garanties sérieuses de sou complet retour au bien, je dirais comme vous ; il n'y a pas à hésiter à le proposer à la mère de celte chère enfant.
— Eli! mon Dieu oui, ma chère Héloïse, et sans les alarmes que me caille l'état de santé de madame Duval, je ne serais pas si presse de prendre une décision. Et puis encore, l’idée, le désir de ce iiiarbgc une fois bicnariétés dans l'esprit d'Auatole, son cœur est occupé, il a un hui, une ligue tracée, il sait où il va, et nos commuus < ffurls tendant an même but, nous avons cent chances pour une de le sauver radicalement.
— Il est vrai.
— Si madame Duval éprouvait un peu de mieux, je serais donc d'avis de l'inslruin; au plus tôt «le nos pnq«‘ls; elle a toute influence sur sa fille, et nui doult; qu'elle la déciderait à accepter nos offres si elles lui agr<-ainii; le plus grand chagrin de celle malheureuse femme serait de laisser apres elle sa lit c seule et sans appui : au ‘si ne peut-elle renom - r à l'espoir, hélas! bien chimérique, «l'appnudre un jour que son mari !«; colouel Duval u’esl pu* mort, connue ou le croit, cl que plus tard sa fille trouvera en luiuu soutien.
— Pauvre femme! -.. Et cel espoir est malheureusement insensé, n'est-ce pas. mon ami?
— Jusqu'ici les recherches pour retrouver les traces du
colonel ont été vaines, personne ne peut plus douter qu’il n'ait péri sous les décombres du blockhaus qu’il a fait sauter; rimpori.mt serait donc «b* lâcher d’assurer l’avenir de Chïmcncc Duval. «lu vivant de sa mère- Ah! si ivos projets réunissaient, ma chère Héloïse, «juelle enviable triniié nous ferions, Anatole, Joseph et moi ! qnePc joie pour trois amis d’enfance de sc suivre daus le bonheur comme ils se sont suivis daus la vie!...
— Ce que vous m’avez appris de madame Fauveau et (le son mari me r«'tid vraiment curieuse de les connaître, mon ami. Je n'ouh icrai jamais que vous me disiez qu’alors q«ic vous ressentiez quelque tristesse, quelque découragement à travers h-s rudes «‘preuves, les doutes amers dont votre première jeunesse a été assaillie, vous alliez chez ces excellents amis, et que l’aspect de leur amour si tendre, de leur félicité si vraie, si riante, vous faisait un bien infini, ci que vous sortiez de citez eux presque consolé.
— Oui, ma chère llchosi*, j’ai dù bien «les doux moments à rcs excellents cœur». Ce n'est pas tout : j'étais pauvre; au sortir «lu collège, une vocation irrésistible m'entraînait vers les sciences naturelles; c'est à peine si, malgré son bon vouloir, mon digne et bon père pouvait suffire au quart «les dépenses nécessitées par mes nouvel es études, malgré les dures privations que je m'imposais. Joseph Fauveau possédait un petit patrimoine; il vint à mou aide pendant pliisunrs années, et fut pour moi le frère le plus tendre, le plus dévoilé. Grâce à son secours et au peu que m'envoyait mon pauvre père, je possédai les moyens et les instruments de travail qui font, hélas! si souvent défaut à tant de vaillantes inldligeiu.es, arrêtées dans leur essor par la misère; enfin, apres de nombreux soucis, «b-s luîtes cruelles, ma carrière s'aplanit, s'agrandit, je pus me 1 bércr nial<‘rictlcinctil envers Joseph Fauveau, mais mor.deun ni je ne pourrai jamais ni acquitter envers lui, car je lui dois tout ce que je suis.
— El moi, mon ami, ue lui dois*jo pas tout aussi à cet auii dévoué?
S'il oe vous avait pas aidé à devenir un homme célèbre, vous aurais- ic jamais rencontré? Qu'ils soient donc ici lui cl sa femme accueillis avec bonheur; ce que vous m'avez dit d’elle me charme ; c’est quelque chose de si rare, de si charmant, que le uaturel!
— Seulement, reprit Jérôme cri souriant, je vous en ai prévenue, ma chère Uéloise, mon ami et sa femme sont, comme les appellent les grands personnages, de petite* gens, sans manières, sans savoirvivre cl sans savoir-dire; mais ils oui la plus rare des éducations, celle qui naît d’une vie laborieuse et honnête.
— Ali! mon ami, vous m'avez fait comprendre le sens adorable de ccs deux mots latins, souvent cités par vous : Sonda simplicitasl Sainte sinblicitéI Est-il en effet quelque chose de plus saint, de plus céleste que la simplicité, c’est-â-dire 1a sincère et libre expansion de tous les bous sentiments naturels, l’heureuse ignorance de ce qu'il est convenable ou inconvenant de dire, lorsque la vérité vous vient aux lèvres? La simplicité! c'est-à-dire l'iusouciance de toute réserve dans l’expression de ce qui est honnête et généreux! l'aversion instinctive uc tout ce qui est factice ou de pure convcotion, le courage d'être heureux tout haut, sans gène, et de ne rien sacrifier h la vanité! Oh! la simplicité, le bon sens des bons ca'urs! plus que personne ie dois l’apprécier! Hélas! j’ai si longtemps vécu dans un monde où les meilleurs esprits, les meilleures natures s’élioleut, languissent ou se perdent fréquemment sous la desséchante influence du convenable, du convenu ! Ah ! que de trésors de toutes sortes j'ai vus ainsi gaspillés, anéaulis! Combien j’ai vu de grands seigneurs tomber dans la gêne et de la géuc dans la bassesse ou la vénalité... parce qu'il était convenable dû tenir son rang, de faire une certaine figure, dût-on, par de folles ostentations, ruiner soi et sa famille! Combien j’ai vu de jeunes gens admirablement doués tomber, d'une vie oisive et stérile, dans d'odieuses dépravations parce qu’il n’était pus convcnuble qu’un homme de vieille race eût une profession, un état! Combien i'ai vu de jeunes femmes, naïvement passionnées pour leur mari, souffrir cruellement d’abord, et se venger ensuite... de la froideur conjugale qui accueillait leur tendresse ingénue, parce ou'il u'ctail pas convenable qu’un mari fût ou parût amoureux de sa femme, comme un bourgeois! Combien je connais de mes pareilles, ajouta lléluise avec une émotion touchante en tendant avec effusion sa main charmante à Jérome, oh! combien j'cü connais qui eussent manqué le bonheur de leur vie cuiicrc... parce qu'il est souverainement inconvenant... de s’honorer à scs propres yeux, en se dévouant à l'existence de l'homme que l’on aime, que l'on révère le plus au monde...
— Chère et vaillante Héloïse) répondit Jérôme, dont les yeux se mouillèrent de larmes, trésor de bouté, de grâce et de vertu ! tiens... Ie> paroles me inauqueul... ne médis plus rien, mon cœur déborde .. Laisse-moi pleurer cl te regarder.
Il est impossible dépeindre l'adoration extatique où Jérôme semblait plonge eu contemplant sa femme. On l’eût dit transfiguré parles rayonnements intérieurs de son âme; la mile rudesse de ses traits disparaissait sous une expression tellement ineffable, quï1éloï>e ne put s'empêcher de dire, en serrant tendrement les inaius de Jérôme entre les siennes cl cil le contemplant à son tour avec un délicieux recueillement :
— Un homme heureux... comme c'est beau !
I-i sonnette «le la porte extérieure s'étant fait entendre jusque dans le salmt, la jeune femme, se remettant de son émotion, dit à son in «ri ;
— Mou ami, voilà sans doute M. Üuconuirr, ou M. Fan veau cl sa femme :
La porte du salon du docteur s’ouvrit, et un vieux domestique qui avait fait partie de la maison de l’cx-marquisc de BlainvilJc, annonça :
— Monsieur et madame Fauvcan :
Joseph portait l’habit noir cl la cravate blanche de rigueur, et tenait galamment sur son bras le châle de sa femme soigneusement plié. Maria était si charmante, avec sa simple robe de soie gorge de pigeon et Son frais petit bonnet de dentelle orué d'un nœud de rubans et de quelques boumn- de rose mousseuse, que madame Booaqu« t ne put s'empêcher de dire tout bas à son mari, au inomeut où il afi .it au-devaut de ses amis :
— Mon Dieu que celle jeune femme est donc jolie!
— Combien vous 0 te» aimable, nia chère madame Fauveau , d’a-
voir, ainsi que Joseph, accepté notre invitation, dit Jérôme à la gentille parfumeuse en la couduisapt auprès d'Héloïse.
Celle-ci, s’avançant avec cmprcssemeul vers Maria, lui dit avec la plus gracieuse affabilité :
— Je suis heureuse, madame, d'avoir l'honneur de vous recevoir Ici; je sais que vous et M. Fauveau êtes les meilleurs amis de M. Bonaquet ; puis-je espérer que vous m’accorderez un peu de cette h. unie amitié que vous avez pour mun mari et à laquelle il est si sensible ?
— Madame... répondit Joseph en saluant de son mieux, madame... certainement...
— Tenez, madame, reprit vivement Maria, je n'irai pas, moi, par quatre chemins, je vous dirai tout de suite : vous avez l'air d’uuc si aimable personne, votre figure me revient tant, qu'il me sera trèsfacile et très-agréable d'être amie avec vous... comme nous le sommes avec M. Bonaquct.
— Et moi, madame, répondit Héloïse touchée de l’acccnl sympathique et siuccrc de la jeune femme, je vous dirai non moins franchemeut que vous me plaisez aussi beaucoup, et qu'il faut me promettre que nous nous verrous souvent.
— Oh ! mou l)icu ! tous les dimanches si vous voulez, madame, car les autres jours les gcus de boutique comme nous sont à leur comptoir. Aujourd'hui, par exemple, c'est un extra; j'ai prié maman de venir à ma place tenir le magasin pendant la soirée et garder ma petite fille. Mais, à propos de ma petite fille, madame, ajouta Maria eu regardant M. Bonaquct avec un ineffable sourire, je vous l'amènerai; vous verrez comme elle est gentille ; ça vous fera comprendre mieux que des paroles tout ce que nous devons à votre mari et combien nous avons sujet de l’aimer, lui, le sauveur de notre cher enfant!
— Oh t oh! moi?... reprit gaiement le docteur, moi... et vous aussi, ma chère madame Fauveau. Vos soins de tous les inslauls om fait autant que les miens.
— Je crois bien. Figurez-vous, madame, que pendant plus d'on mois, jour et nuit, Maria u'a pas auitté celle pauvre petite, dit Joseph avec un gros soupir. Oui, mauarne, pendant plus d'un mois elle n’a pas quitté uotre petite fille.
— Mou Dieu! mou Dieu! reprit Maria en haussant les épaules et faisant une ravissante petite moue, que c’est donc impatientant, n'est-ce pas, madame, d'entendre les gcus être toujours à s’extasier de ce qu il fait soleil en plein midi?
— Que voulez-vous, madame, reprit Héloïse en souriant, rien n'est sans doute moins extraordinaire qu'un beau jour de printemps bien pur, bien doux. Cela doit-il empêcher de dire que rien n'est plus charmant?
— Bravo ! reprit Joseph en sc frottant les mains cl tout enchanté du compliment qu'on adressait à sa femme. Ah! ah! vois-tu, petite Maria, que j’ai le droit de te répéter tant que ça me plaît que je le trouve bonne et charmante.
— Je le crois bien, mon bon Joseph, que lu en as le droit, reprit gaiement le docteur Bonaquct, la loi le dit ; ta femme doit obéissance à son mari. Or doue, ta femme est forcée de se laisser adorer du matin au soir cl de s'entendre dire qu'elle est adorable. Ah ! mais oui, madame Fauveau... c'est ainsi' il n’y a pas à plaisanter avec la loi, au moins.
— Ta, la, ta! monsieur Bonaquct, reprit Maria d'un petit ton mutin rempli de fliMKO; mêlez-vous de ce qui vous regarde, sinon je vous dirai, moi, que, si vous étiez forcé d'ecoutcr les actions de grâce de tous ceux â qui vous avez rendu la vie, vous if auriez pas le temps de la reudre à d'autres!
— Attrape ! Jérôme, dit Joseph tout fier de la repartie de sa femme. Va donc l’y faire mordre, maintenant.
— Après tout, mon ami, dit Héloïse en souriaiil et de plus en plus charmée de la gentillesse de Maria, vous n’avez que ce que vous méritez!
7- Ah ! mou Dieu! Joseph, s'écria tout à coup madame Fauveau, qui venait seulement de remarquer les portraits de famille dout le salon était orné. Vois doue, Joseph, ajouta-t-elle eu s'approchant pour les regarder, les beaux tableaux '
Fuis, sc tournant vers Héloïse, elle reprit ingénument :
— C’est des rois et des reines de l’ancien temps I n’csl-cc pas, madame? Faut avouer, par exemple, qu’ils ont l'air de braves gens; ça sc recouuaft à leur mine. Celte reine-là surtout, avec sou beau manteau bleu tout brodé d’or; regarde donc, Joseph, quelle figure douce et avenante? Je parierais quelle était aimée de ses sujets, celle-là. Mon Dieu, mon Dieu ! est -ou suite et malheureuse d'être ignorante comme une carpe et de ne savoir rien de rien, ajouta Maria avectm naïf accent de regret. Mais vous qui savez tout, monsieur Bonaquct, vous devez savoir son nom à cette belle et bonne reine-là? Ditesnous le doue, car mou pauvre Joseph n’est pas plus fort que moi en histoire.
Il s'agissait, on le devine, du portrait qui représentait une femme eu grand costume de la cour impériale, Ta mcrc d'ilciotee; celle-ci,
touchée de la sympathie que les traits de sa mère inspiraient à Maria, lui répondit avec un sourire ému :
— Vous ne sauriez croire, madame, quel plaisir vous me fuites en me disant que la ligure de celte per>oiinc vous agrée : vous la jugez, d'ailleurs, a merveille : sa douceur, sa bonté la faisaient chérir de tons, et chaque jour, en contemplant son image bieu-aitnée, je me rappelle sa tendresse cl scs vertus.
— Comment, madame, dit Maria stupéfaite, vous la connaissiez?
— C'était ma mère.
— Voire mère, madame! s'écria Maria, de plus en plus abasourdie et ne pouvant croire à ce qu’elle entendait. Ah! mon Dieu! votre mère, celle belle reine?
— Ma femme n’a pas eu de si royales destinées, ma chère madame Fauveau, reprit Bnnaquci en souriant. Ce brillant costume vous trompe; les originaux de ces portraits n'étaient ni des rois ni des reiues, c'était des...
— Des acteurs? n'est-ce nas? dit virement Maria, enchantée de sa pénétration, exprimée d'ailleurs avec un accent de respectueuse déférence, car un comédien lui semblait un personnage. Ainsi, repritelle d'un ton d'admiration naïve eu ouvrant scs jolis yeux ‘de toutes ses forces pour regarder les tableaux, c'est ça. c étaient des acteurs dans leurs plus beaux costumes de théâtre? Oui, oui, voilà là-haut une autre dame déguisée en marquise avec sa robe à paniers.
— Sancta simplicitas! murmura Bonaquet en regardant sa femme.
Celle-ci, malgré l'émotion que lui avait causé le souveuir de sa
mère, ne put s'empêcher de sourire de la méprise ingénue de la jeune femme, tauais que Jérôme reprenait gaiement :
— Autre erreur, ma chère madame Fauveau. Erreur très-conccvahlc, du reste; car les personnages que vous voyez là étaient quelquefois, à regret, obligés de paraître ainsi afTubléssur un théâtre où l'on joue d'assez pauvres comédies. Ce théâtre s'appelle la cour.
— Et là souvent on accepte un rôle qui contrarie la modestie et la simplicité de nos goûts, ajouta Héloïse. Ma mère était du nombre de ccs personnes qui sc plaisent peu à la cour.
— La cour?... un rôle?... répéta Maria en faisant de vains efforts pour comprendre.
Puis sc tournant vers son mari :
— Et toi, Joseph, y es-tu?
— Ma foi nou, répondit Fauveau avec bonhomie; et, s'adressant à Héloïse :
— Il faut nous excuser, madame; nous ne sortons guère, voyezvous, de notre boutique; nous ignorons bien des choses, cl notre ami Jérôme, qui voit tant de monde, est un gros monsieur auprès de nous.
— En deux mots, mon bon Joseph, reprit le docteur, voici cette énigme : ma femme appartient à une noble et ancienne famille qui a occupé de grandes charges dans l’Etat. Ces portraits sont ceux de ses parents les plus proches, de même que lu vois aussi là les portraits de mon digne père et de ma chère mère.
— Celle bonne vieille en bonnet rond, n’est-ce pas, monsieur Bonaquet? reprit Maria en examinant le tableau avec attention. Puis elle reprit : Eh bien, moi qui ne me connais pas en peinture, je gagerais pourtant qu’elle avait un cœur d'or, votre chère mère, vois donc, Joseph, quel air doux cl bon.
— Oh ! c'est vrai ; il semble qu'on l'aimerait rien qu'à la voir.
— C'est tout de même drôle, reprit Maria d'un air pensif en contemplant tour à tour les portraits aristocratiques et les portraits plébéiens; là, une grande dame en manteau de cour... ici, une bonne femme en bonnet rond.
El en suite d'un moment de silence, la jeune femme ajouta, comme si elle eût répondu à une secrète pensée :
— Après tout, pourquoi donc pas?
— Voyons ma chère madame Fanveau, dit gaiement le médecin, soyez franche comme toujours... diles-nous... toute votre pensée...
— Oh! n’aie pas peur, reprit le bon Joseph, qui attendait les paroles de sa femme pour savoir s’il devait ou non se montrer surpris de ce que Ikmaquct avait épousé une grande dame, n’aie pas peur, va. Jérôme ; quand Maria ne dira pas ce qu'elle pense, c'est qu’elle sera muette.
— Mon Pieu, c’est tout simple, ce que je pense, reprit madame Fauveau. D'abord je me sois dit: Tiens, tiens, tiens! M. Bonaquet, notre ami, à nous petits boutiquiers, oui épouse une belle dame noble, dont les parents étaient de la cour, c'est drôle! El puis, en réfléchissant. j'ai ajouté : Ah çà! mais, voyons donc un peu! Pourquoi doue ce mariage m’élonnerait-il ? Ils s’aimaient, ils se convenaient, ils se sont marié*, voilà tout. Est-ce que si j'avais été la fille d'un gros banquier, ça m'aurait empêché d'épouser Joseph, parce qu'il n'aurait été que petit détaillant? Est-ce que, de son côté, si Joseph avait été gros banquier, il ne m'aurait pas épousée quoique fille de petits commerçants?
— Moi ! s'écria Joseph, je me serais fait couper en morceaux plutôt que de renoncer à toi, petite Maria.
— Pardi ! je le crois bien, monsieur Joseph, répoudit la jeune femme en riant et avec une gentille mine de coquetterie. C’est donc pour vous dire, monsieur Ikmaquct, qu'à mon avis, du petit au grand, quand de braves gens s'aiment et se plaisent, il est tout simple qu’ils se marient; richesse et noblesse n'y font ni chaud ni froid, car, après tout, ajouta Maria en riant de ce petit air mutiu qui la rendait si séduisante, ce n'esl pas avec de la noblesse que Ton s'adore, ni avec des écus que Fou s'embrasse ; mais, par exemple, il faut dire une chose, reprit Maria en redevenant sérieuse, presque émue, eu s'adressant à Héloïse, pour une grande dame vous ti'êtes pas fière du tout, madame, ce qui montre que vous avez bon cœur. Et je me sens aussi à l'aise avec vous que tout à l'heure, quand j'ignorais votre rang. Ah ! pour ça non, vous n’êlcs pas llcrc!
— Vous vous trompez, madame, reprit Héloïse en tendant la main à la jeune femme avec une cordialité croissante, je suis Gère, trèsfiérc d’avoir pressenti, d’après ce que mou mari me disait de vous, qu'il n'y avait rien de meilleur que votre cœur, rien de plus aimable que votre esprit cl votre naturel.
— Vrai, madame, vous trouvez cela? répondit Maria en serrant avec effusion la main que lui tendait madame Bonaquet. Eli bien , tant mieux ; vos compliments devraient m'embarrasser, et au contraire ils me rendent toute heureuse pour Joseph cl pour moi. C’est peut-être orgueilleux de ma part; niais, que voulez-vous, je ne peux pas m'empêcher de dire ce que je peusc.
— Sancta simplicitas! murmura de nouveau le docteur Bonaquet en regardant sa femme avec une douce émotion quelle partageait.
A ce moment, le vieux domestique ouvrit la porte du salon, et vint discrètement parler à l'oreille de madame Bonaquet; celle-ci dit alors à son mari :
— .Mon ami, il est sept heures passées, M. Oucormicr n’arrive pas; nous pouvons, je crois, agir sans façon avec lui, vouicz-vous que l'on serve?
— Anatole aura sans doute été retenu par quelque affaire imprévue, répondit Jérôme Bonaquet; il ne peut larder à arriver; mais l’on ne se gêne pas entre amis : ma foi ! mettons-nous à table.
Héloïse fit un signe au vieux domestique, qui sortit.
— C’est ça, à table, c’est le meilleur moyen de le faire arriver, ce traînard d'Anatole, dit gaiement FauvcaD.
— F,t comme nous avons l'habitude, de dîner toujours à cinq heures, ajouta non moins gaiement Maria, il se trouve, mon pauvre monsieur Bonaquet, que j'ai une faim de tigresse, et je vais tout à l'heure joliment me guérir de celte roaludic-là sans avoir besoin de vos ordonnances, car...
Mais, sNnicrrompant et s'adressant à son mari qui, sans avoir des usages très-raffinés, lâchait de lui Taire comprendre par signes qu’il étau inutile de parler de son appétit, Maria lui dit :
— 0 u °i donc, Joseph ? qu’est -ce que tu as ?
— Moi ? rien, mais rien du tout, ma petite Maria, se hâta de dire Fauveau en rougissant jusqu'aux oreilles; je... je cherchais où placer ton châle.
En effet, le digne garçon avait jusqu’alors toujours tenu le châle plié sur son bras.
— Bon! jjr suis, je comprends! dit Maria en se mettant à rire comme une folie; tu tue fais les gros ycnx parce que je dis tout haut que j’ai bon appétit, n’esl-cc pas?
— Mais non, reprit Joseph de plus en plus embarrassé; mais non, je l’assure.
— Au fait, peut-être ne doit-on pas dire en belle société que l'on a faim lorsqu'on a faim, reprit gaiement Maria en regardant Héloïse. En ce cas, excusez-moi, madame.
— C’est, au contraire, à vous de nous excuser de vous faire dîner si lard, répondit gaiement Héloïse, et au risque d’être aussi grondée par M. Fauveau, je vous avouerai tout haut que, comme vous, j'ai êraml’faim; mais heureusement nous sommes servis, ajouta madame Bonaquet en voyant le vieux domestique ouvrir les deux battant* de la porte du salon qui conduisait à la salle à manger. Monsieur Fauveau, donnez-moi votre bras, je vous prie.
— Ma foi, tant pis pour Anatole! dit le médecin en prenant à son tour le joli bras de Maria; il nous trouvera à table : ça lui apprendra à avoir des affaires imprevues.
El les quatre convives, entrant dans la salle à manger, prirent place à une table modestement servie et seulement remarquable par une excessive recherche de propreté.
L'eutreücn continua de la sorte entre nos quatre personnages ;
— Du reste, dit le docteur Bonaquet à sa femme, il ne faut pas nous étonner beaucoup, nia chère Héloïse, de 1'iuexacliiude d’Anatole ; un déménagement de garçon n’esl sans doute pas grand'chosc, mais ce pauvre ami se sera sans doute occupé de ce soin : de là son retard.
— Tiens ! Anatole déménage? demanda Fauveau.
— Il est vrai, tu ne savais pas cela, mon bon Joseph? reprit le docteur. Anatole vient demeurer dans notre maison et se fixer auprès de nous.
— Ah bail! lit Joseph. Voyez-vous le sournois! Uicr, il a dtné avec nous, et il ne nous en a pas soufflé mot. N’est-re pas, M*ria?
— Non. répondit la jeuue femme, cl ce n'est pas gentil de sa part.
— Je vais défendre M. Diicormicr, reprit Héloïse. C’est i|u*hicr il n'avait pas encore pris la résolution dont vous parie M. Bonaquet.
— Mais alors, reprit Joseph, comment s'arrangera-t-il avec sou ambassadeur' Anatole ne retournera donc pas à Londres?
— Non, mou cher Joseph; il abandonne ses fonctions de secrétaire, et je suis certain de lui trouver ici de l'occupation.
— Ma foi. tant mieux ' reprit Fauveau. mis de plus eu plus à l’aise par fairalûlité de ses hôtes; je dis tant mieux, pour deux raisons : d'abord parce que nous le verrous davantage, ce brave Auatole, et puis, selon moi ..
— ■ Eli bien! Joseph?
— Eh bien, dans mon gros bon sens, je crois que, pour des gens comme nous, la fréquentation du gmiul monde n’est pas saine; il faut que cela soit vrai, car enfin. Anatole, uu coeur d\ r. un garçon d'esprit s’il en est.. Puis, s’interrompant, Fauveau ajouta ; Voyons, Jérôme, entre nous, est-ce qu Anatole ne l'a pas paru uu peu changé?
— Si... ce n’était plus là notre ami d’autrefois; mais, grâce à Dieu, dans peu, mou bon Joseph, lu le reverras ce qu’il était jadis.
t — Ce qu il y a de certain, reprit gaiement Maria, c'est que Joseph m’avait dit hier : « Tu verras Anatole, comme il est bon enfant, comme il est timide ; c'est une vraie demoiselle n : à telle enseigne, que, le croyant tiuc demoiselle, je lui avais fait de la crème au chocolat... mou triomphe!
— Comment! dit Bonaquet, cst-cc qu’Analolc aurait eu la scélératesse de n’cp pas manger de cette fameuse crème au chocolat, madame Fauveau?
— Ah! par exemple! M. Anatole est trop poli pour m’avoir fait uu pareil affront, monsieur Bonaquet; il a mangé de ma crème; il eu même mangé deux fois.
— Ce qui ne m'étonne pas du tout, reprit le docteur; car moi...
— Oh! vous, monsieur Bonaquet, dit Maria eu riant comme une folle, chez nous vous mangiez toujours vos trois petits pots.
— El encore, reprit le docteur eu riant, je m’arrêtais par discrétion.
— Eli bien donc, reprit Maria, j’ai trouvé M. Anatole très-gai, très-bon enfant, si vous voulez; mais, pour être timide et une vraie demoiselle, c’est autre chose; aussi, eu IVnteodant parler de tous ces grands seigneurs, de toutes ces belles dames qu’il voyait, non» disait-il, tous les jours, de ces fêles, de ces bals superbes, qu’il nuiii dépeignait à nous éblouir, j'ai été d’abord comme honteuse du pauvre petit dîner que nous lui douuions dans notre arrière-boutique, cl puis après, ma foi! je rue suis dit : Hamel ou est ce qu'on est, on donne ce qu’on a; lions recevons M. Anatole de tout cœur, il doit être de tout cœur avec nous, puisque c'est un des meilleurs amis de Joseph, et mon embarras s’en est allé comme il était venu. D’ailleurs, M. Anatole a été très-aimable; seulement, je l'ai trouvé uu peu trop moqueur; mais, du reste, il parle si joliment, il sait tant d'uisloires, que notre soirée a passé Comme un éclair, et onze heures soiimiieul que nous croyions qu’il était à peine huit heures; n’est-ce pas, Joseph?
— Certainement; et nous étions si éveillés, si émouslillés, que l'idée nous est venue d'aller intriguer Anatole au bal de l'Opéra, où tu nous as renroulrés.
— Qu'avez-vous donc, mon ami? dit soudain Héloïse à son mari; vous sembler, préoccupé?
— Voilà bi> ntôt huit heures, et Anatole ne vient pas, reprit le médecin. Malgré moi ce retard m'inquiète. Mais hall ! c’est folie que de m’inquiéter. N'ai-je passa parole? Allons, mon bon Joseph, uu verre de ce vieux vin de Bordeaux (radeau d’un de mes malades) : A la prompte arrivée d'Anatole et à son heureux retour parmi nous!
— De tout cœur, Jéiôme; car Anatole est au fond le meilleur garçon du monde. Mais c’est nu physique qu’il est changé. "Quand je pense que nous l’avons quitté portant des souliers lacés, une casquette de loutre et des habits a manches trop courtes, et voilà que j* le retrouve mis connue un prince, beau à peindre, hardi comme uu page, cl vous parlant des ducs et des princes avec autant de respect que nous pariions au collège des pions et des chiens de cour. Aussi, ma foi. je ne pouvais résister au plaisir de l 'écouter et même de le regarder, car je n'en revenais pas. Je me disais : Comment! ce beau et diannaut garçon, qui doit faire tourner la tête de toutes les femmes, c'est notre Anatole d’autrefois?
— C’est [tourlant vrai, madame, reprit Maria. Figurez-vous que, depuis hier, Joseph n’a cessé de me répéter : « Mon Dieu, qu' Anatole a une jolie ligure I quelle jolie tournure! Est-il milice, est-il mince!
est-il bien mis! a-t-il l’air distingué! Qu'est-CC que je dois donc paraître auprès de (ni? Que je donnerais donc de choses pour lui ressembler !
— C'est que c'est la vérité aussi, reprit le bon Joseph. N'esl-ce pas. Jérôme, que nous autres nous ue sommes que de fa Saint-Jean auprès de ce beau garçon-là ?
— N’esl-ce pas, madame, que Joseph dit de*, bêtises? s'écria Maria en rougissant d'impatience. Qn'esi-ee que cela signifie, qu'on n'e»i nue de la Saint- Jean ? qu’on paraît moins bien que celui-ci ou que celui-là? Paraître? Aux yeux de qui. . paraître? Aux yeux de voire femme, probablement, monsieur Joseph? car il n'y a qu elle que cela regarde, vu qu'elle ne regarde que vous! Et si elle vous trouve bien, très bien comme vous êtes, c’est encore poli et gentil de dire que vous n’étes que de la Saint-Jean! Alors vous pensez donc que votre femme a mauvais goût ou qu elle ne s'y connaît pas, puisqu'elle vous préfère à tous?
Il y avait tant de sincérité dans la petite boutade de Maria, tant de justesse dans ses paroles, qu Héloïse dit en souriant à Joseph :
— Je dois avouer, monsieur, que vous méritez ces reproches; madame .Fauveau a parfaitement raison; nous autres femmes, nous Sommes li s seuls, les meilleurs juges des dehors qui nous plaisent*
— Allons, madame, j’ai tort, dit Joseph; mais que voulez-vous? j’aime laut ce petit démou-là! il me rend si heureux, si heureux! que quelquefois je désirerais être tout ce qu'il y a de meilleur, de plus beau, de plus riche et de plus charmant au" monde, afin d'être digne de tout le bonheur que je lui dois.
Ors dentiers mots furent prononcés par Fauveau d'une manière >i louchante; il regarda sa femme d’un air si tendre, si bon, que Maria, tout émue et combattant l'envahissement d’une larme qui uoya scs yeux, s’écria :
— Ali 1 Joseph, ça n’est plus de jeu ! nous plaisantions; je n'ai pas de défiance, ci tu viens me dire dos choses tendres qui vous fout monter les larmes aux yeux. N’esl-ce pas, madame, que cc n’cs.1 pas généreux à lui?
Héloïse, qui s’intéressait de plus en plus à Maria, dont la gentillesse, la droiture et la sincérité la charmaient, allait lui répondre, lorsque le vieux domestique entra et remit une lettre au docteur.
— L’écriture d’Anatole ! sc dit Bonaquet avec une inquiétude involontaire.
Fuis, s'adressant à sa femme :
— Voulez-vous, ma chère amie, que nous rentrions daus le
salon?
Le dîner étant terminé. Héloïse se leva, prit le bras de M. Farrveau, tandis que le docteur offrit le sien à Maria, et les convives quittèrent la salle à manger.