XXII I
Lorsque les convives furent entrés dans le salon, le docteur Bonaquet. impatient de connaître le contenu de la lettre d'Anatole Oucormi- r. dit à madame Fauveau cl à Héloïse eu leur ntonlraut k billet qu'il tenait à la main :
— Mesdames, vous permettez?
El il lut ce qui suit :
* Mou cher Jérôme, mes projets sont changés; ne compte plus sur moi. Je n'oublierai jamais la unuvcHe preuve d'amitié que tu m'as donnée ce matin; mais l'entrafncment de cette amitié nous a égarés Inus les deux ; tu as cru qu'à mon àgc je pouvais refondre mon caractère, mes idées, mes habitudes; cette illusion, uu instant je l’ai partagée, dominé que j’étais par l’inlluence de notre ancienne affection.
» Il est trop lard pour revenir sur le passé; le sort en est jeté, je suivrai le courant qui m'emporte.
« Quant à la parole d'honnétc homme que je t’avais donnée, en te jurant de suivre les avis, tu as trop de bon sens, trop d’esprit, pour attacher une importance exagérée à un serinent irréfléchi, fait dans l'cniraincmcut de la conversation.
« Je te connais, mon cher Jérôme, ma lettre le chagrinera, t’irritera. te rendra sans doute momentanément injuste à mon égard ; lu ne t’étonneras donc pas si je reste quelque temps sans l’aller voir. J’alteudrai, pour renouer nos relations, que la réllexion, toujours si sage, t'ait démon iré que je n’avais d'autre parti à prendre que celui que je prends, et dont aucune puissance humaine ue pourrait désormais me faire changer.
< Adieu, inon ami, ci à toi quand même.
« A. Docomoks, »
LY BONNE AVENTURE
Le premier mouvement de Jérôme, à la lecture de celle letlre. fut do cacher sou visage cuire scs mains et «le se laisser tomber avec ac* rablcnirut dans un fauteuil en murmurant d’une voix étouffée :
— Ah! le malheureux! il est perdu!
— Mon ami, lui dit vivement Héloïse, rpf avez-vous?
— Jérôme, qu'y a-t-il? demanda Joseph Fauvean.
— Héloïse, reprit vivement le docteur avec abattement, je vous avais raconté inuu entretien de ce matin avec Anatole, mes craintes, puis mou espoir, presque certain; je vous avais dit colin sa promesse d'honneur de venir demeurer avec nous, de renoncer à une vie qui doit le couduire à un abilne de maux.
— Eh bien? demanda Héloïse. cette lettre...
— Anatole se parjure! il se jette eu aveugle dans le tourbillon qui le perdrai
— Ab! mon ami, reprit tristement Héloïse, mes pressentiments rie me trompaient pas : cette conversion était trop subite pour être durable.
— Manquer ainsi à la parole d'honneur qu'il t’avait donnée, dit sévirement Joseph Fauvean, cYsl mal : il li en faut pas davantage pour juger un homme; notre Anatole d'autrefois u'anrait rien promis, ou il aurait tenu loyalement sa promesse.
— Alors, Jo'Cpli. reprit Maria apres avoir attentivement écouté, et dont le» trait» s’étaient peu à peu attristés, il ne faut plus voir M. Anatole. ça loi' sera certainement fort égal, mais nous agit ou-, comme nous le devons, cl pour nous cl pour uotre ami M . Bonaquct ; s«n chagrin prouve qu’il a maintenant mauvaise opiniou de )1. Ducormier.
— Mon ami, reprit Héloïse après quelques instants de réflexion, avant de renoncer à tout espoir, pourquoi ne pas essayer une dernière tentative auprès de M. Dncormicr? L influence de votre amitié est grande, peut-être pourriez-vous encore le ramener.
— J’y songeais, reprit Jérôme lionaquet ; car ce n’est pas de la colère, mou Dieu! mais de la compassion, mais de l'effroi qu’il m’inspire. Non, lion, j’eu atteste les larmes qu'il versait ce matin, m profonde émotion, son serment solennel et spontané; lion. non. tout sentiment généreux n’est pas éteint en lui; il a sans doute fallu le concours de je ne sais quelles fatales circonstances pour l'amener A se rétracter si cruellement. Fl us ceux quu nous aimons sont en danger, plus ils nous méconnaissent, plus ils sont ingrat», plus nous devons redoubler envers eux de tendresse, de sollicitude. Aussi, Je ne perds pas courage. Ht puis enfin, sauver Anatole, çc n'est pas seulement le sauver loi-même, c’est l 'empêcher de faire pent-étre, hélas! beaucoup de mal ; son âme* ulcérée par les mépris du monde où il vivait, s est aigrie jusqu’à la haine, jusqu'à la vengeance aveugle et méchante; car ces mots odieux lui ont échappé : Patience, patience! un jour le martyr deviendra bourreau!
A ces mots, Maria ne put retenir un cri d'effroi, cl cacha son visage dan-* »cs mains.
Héloïse, s’approchant vivement de la jeune femme, qui depuis quelques instants avait paru attristée, lui dit ;
— Mon Dieu! qu’avez-von* donc, ma chère madame Fauvean?
— Rien, madame, répondit la jeune femme en irjhiaiHanl et lâchant de contenir son émotion , je n’ai rien...
— Mais si, Maria, lu as quelque chose, reprit Joseph de plus en plus alarmé; je connais bien la figure... Te voilà toute tremblante, absolument comme tu étais cette nuit quand nous avons quitté le bal de l'Opéra... Il est vrai qu'eu arrivant chez nous il n’y paraissait plus; tu avais repris ta bonne et joyeuse petite mine; si bien que je n'ai pas insisté pour savoir ce qui l'avait si brusquement attristée à la sortie du bal. Mais, pour sûr, voilà que ça recommence... M'est- ce pas, Jérôme, que depuis un instant elle est toute changée?
— Il est vrai, répondit le médecin, oubliant un moment les préoc- * cupatious que lui causait Durormicr; ci, regardant Maria avec attention ; vous voilà pâle, votre maiu frissonne: Au nom du ciel, qu'avezvous?
Après un moment de silence, la jeune femme parut faire un pénible effort sur elle-même et dit au docteur d’une voix altérée ;
— Monsieur Bouaquet, que pensez-vous de la bonne aventure?
— Expliquez-vous, ma clière madame Fauveau, dit le médecin, surpris de celle singulière question.
— Enfin, reprit Maria, croyez-vous que ce que les diseuses de bonne aventure vous prédisent puisse arriver?
— Ali! mou Dieu! s’écria Joseph, est-ce que tu vas encore penser à cette stupide et atroce prédiction dont hier encore tu te moquais de tout ton tueur?
— Hier je m'en moquais... oui, mon bon Joseph, répondit tristement Maria; mais depuis celte nuit... mais à cette heure... je n’osc plus m’en moquer.
— El pourquoi ? demanda Joseph.
— Je n'en sais rien, répondit la jeune femme accablée. C’est une | chose que je ne m’explique pas... C’est cela qui m’effraye.
Héloïse et Jérôme s'étalent plusieurs fois regardés, ne compre- j nam rien aux paroles que Joseph et Maria échangeaient.
Le docteur Bonaquct reprit le premier :
— Si je tic me trompe, ma chère madame Fauveau, il s’agit d’nnc prédiction que l’on vous a faite; elle vous inquiète, et vous me demandez, sérieusemont, car, en vérité, ii faut que je vous gronde, et vous ine demandez sérieusement si je crois aux sornettes des discute» de boum- aventure?
— PFest-ce pas. Jérôme, dit vivement Joseph, n’cst-ce pas que c’est un tas de sottises sans rime ni raison?
— Je peux d’autant mieux vous édifier à ce sujet, reprit le docteur Bonaquct, que j'ai eu, que j’ai encore pour malade, une des plus célèbres diseuses de bonne aventure de Paris, femme fort singulière, d'ailleurs, et dont je crois vous avoir parlé, nia chère Uéioisc. ajouta-t-il en s’adressant à sa femme.
— Eu effet, mon and, selon vous cette pauvre créature, au lieu de chercher comme tant d’autres à f.iire des dupes, est elle-même la première dupe de ce qu’elle appelle sa seconde vue.
— Si j’osais vous parler médecine, ma pauvre madame Fauveau, reprit Jérôme, je vous expliquerais comment, depuis quelques années, j 'étudie attentivement chez celle pauvre femme, d'ailleurs jeune, jolie et d'une intelligence remarquable, ce phénomène de prétendue divination qui s < code presque toujours chez elle à des crises d’une maladie terrible cl malheureusement incurable; car... tenez, celle nuit même ..quand vous m’avez rencontré à l'Opéra, mes and»... on était allé nu* chercher en hâte pour une femme qui venait de tomber en attaque do catalepsie... et cotte femme...
— C'était elle!... s’écria Maria eu tressaillant, j’en étais sûre!
— Qui, elle? demanda Jérôme.
— Monsieur Bonaquct, ci tte devineresse que vous connaissez, reprit Maria d’une voit oppressée, où demeure-t-elle?
— Rue Sainlc-Avoye, répondit Jérôme.
— Et... reprit Maria, elle se nomme madame Crosmauche?
— Justement, dit Jérôme; c'est donc die que vous avez consultée ?
— Oui, mon pauvre ami, répondit Joseph. Ah! que l’enfer confonde celte sorcière de malheur! ainsi que la sotte femme qui la première a donné à Maria l'idée de mettre les pieds dans celle caverne!
— Allons, Joseph, reprit le médecin, en parlant ainsi, au lieu d’apaiser les crainte* de la femme, tu le» augmenteras.
— Et vous, ma chère enfant, ajouta Héloïse en preuaut affectueusement les mains de la jeune femme entre les siennes, s on» qui avez uu si rare bon sens, comment pouvez-vous céder à ce» folles appréhensions? El puis enfin, voyous, ajouta Uéloise en souriant, afin de lâcher de rassurer Maria,’ cette sorcière, qui me parait à peu piès folle, que vous a-t-elle doue prédit de si terrible?
— Elle m’a prédit... répondit Maria eu frts&uunani, elle m’a prédit (pie je mourrais sur lYchafand.
— An! c’est affreux! s’écria Héloïse sans pouvoir dominer son premier mouvement; puis elle ajouta : Mais l'absurdité même de cette prédiction doit, je iic dirai pas même vous rassurer, mais vous faire hausser les épaules de pitié
— Et moi je vous donue cette devineresse pour une folle accomplie , reprit le médecin; elle n'a pas même conscience de ce qu elle appelle ses prédictions. Ce sout les aberrations d’un cerveau délirant. Enfin... je...
— Tenez, mousicur lionaquet, reprit Maria en interrompant le docteur, sans avoir ta tête bien forte, jV ai» jusqu’ici pris le parti de rire de cette prédiction; mais vous allez voir s’il n’y a pas aussi de quoi avoir peur. Lorsque ic suis allée consulter celle devineresse, j'ai alicudu mon tour dans l'obscurité avec deux femmes que je tic connaissais pas plus quelles ne me connaissaient. Seule avec la devineresse, elle m'a dit, autant qu'il rn’cn souvient, qu’il y avait ou qu'il devait y avoir tôt ou tard quelque chose entre moi et ccs deux femmes.
— Eh bien, ce» deux femmes, dit le docteur, vous ne les avez jamais rencontrées?
— Si, dit Maria, celle nuit.
— Comment, reprit Jérôme très-clonne, cette nuit?
— Oui, reprit Maria en s'adressant au médecin: N'est- il pas venu une jeune peisoanu vous chercher à l'Opéra?
— En effet, mademoiselle Durai, rv| omlit Bouaquet. Elle venait me prier d aller voir sa more.
— M Anatole avait proposé à celle demoiselle de se charger de sa commission auprès de vous, et elle le remerciait de son offre, reprit Maria, lorsque j’ai vu uu domino noir venir parler à l’oreille de M. Anatole, à côte de (pii je me trouvais. Nous étions ainsi à ce moment trois femme» auprès de lui. Tout à coup, ajouta Maria en frissonnant de nouveau, une voix qui sortait de derrière une colouiie a dit ; Von» voilà encore toutes les trois réunies; souveuez-vou» de la rue Sainlc-Avoye. .
— Jéiômc, dit Joseph effrayé, tu entends! tu entends!...
— Eh bien, apres? reprit le docteur Bouaquet en haussant les
épaules. Voilè-I-H pas quelque chose de bien miraculeux! Celle devineresse retrouve au bat de l'Opéra, où il y a peut-être deux ou trois mille personnes, deux femmes à qui elle' a dit la bonne aventure, premier miracle ! Comme ces deux femmes sont d'une beauté remarquable (pardon du compliment, madame Fauveau : vous m'y forcez), la sorcière, qui a bonne mémoire, les reconnaît : second miracle! Enfin, voyant ces deux femmes et un domino réunis, elle leur dit avec la diabolique pénétration de M. de la Misse : • Vous voilà toutes les trois ensemble ! Souvenez-vous de la rue Sainte*
Avoye... • Troisième et effrayant miracle!
— Jérôme a raison, reprit Joseph; eu y réfléchissant, c'est simple comme bonjour, petite Maria ; cela ne vaut pas seulement la peine d'y songer.
— Tout ce que je puis vous dire, monsieur Bonaquet, reprit tristement la jeune femme, c'est que lorsque la devineresse nous a dit cela, à toutes les trois, qui entourions M. Anatole, j'ai senti, sans savoir pourquoi, mon cœur se serrer si fort, si fort, que mon bon Joseph s'est aperçu de ma tristesse...
— Oui, et lu m'as même dit que. de celte tristesse soudaine. je saurais la cause.
— Il est vrai, reprit Maria, mais ce moment passe, autant pour m'étourdir là-dessus que pour ne pas t'inquiéter,
Joseph, j'ai pensé comme M. Bonaquel, qu'après tout c'était un hasard; j'ai pris mon courage à deux mains pour n’y plus songer, j’ai ait toutes sortes de folies à Joseph, et ce matin, c'était oublié.
— Mais alors qui t'a rappelé cette vilaine et maudite
I ienséc? demanda dseph.
— Je ne peux pas expliquer cela ; mais tout à l'heure, quand M. Bonaquet, se chagrinait du manque de parole de M. Anatole, disant qu'il voudrait, le sauver, non-seulement à cause de
lui, mais du nnl llcloôe Boiuquct.
qu'il ferait peut-être par haine cl par vengeance , puisqu'il disait qu'après avoir été martyr il deviendrait bourreau: à cc mot de bourreau, j’ai pensé à la guillotine, je me suis encore rappelé les paroles de la sorcière, et je me suis senti froid partout. Hélas! cc que je vous dis là est ridicule, vous allez vous moquer de moi. vous aurez raison, je sais que rien n'est plus sot que de craindre que M. Anatole, si méchant qu'il devienne, soit mon bourreau et me lasse mourir sur l'échafaud. Cependant, je vous dis franchement ce que j'éprouve; sans doute cela passera; mais enfin, tenez. . à celle heure, je me sens triste... triste à mourir; je ne sais pourquoi je pense à embrasser ma pauvre petite fille comme si je ne devais plus jamais la revoir...
Eu disant ces mots. Maria trembla de tout son corps et fondit en larmes.
— Maria... tu pleures! s'écria Joseph en sc jetant aux pieds de sa
fa
femme, et ne pouvant lui-même retenir scs larmes; mais ccs craintes 6ont folles' Jérôme!... Madame!... dites-le-lui donc comme moi! Ah! que je suis malheureux !
L’émotion de Maria cl la cause de cette émotion étaient si étranges, si inexplicables, que Jérôme et sa femme, malgré la sagesse cl la fermeté de leur esprit, rotèrent un iih meut surpris et silcu-
dtmt.
Le docteur Bonaquet rompit le premier le silence, et. s'adressant p.'ilrrnellrnu'iil à Maria :
— M.i pauvre et cliere enfant, si je vous disais que rien ne justifie l'impression que vous éprouvez, je mentirais; je comprends que, quoique très-cxpliquables par le hasard des choses, certaines circonstances peuvent étonner , inquiéter même les caractères les plus fermes; je comprends encore qu en rapprochant de ce qui s'est passé hier à l'Opéra les craintes que je manifestais tout à l'heure sur les funestes tendances d'Anatole, vous ayez, dans un premier moment de frayeur, vaguement cherché à expliquer par mes paroles le sens de l'horrible et folle prédiction que Fou vous a faite. Mon Pieu! encore une fois, ces écarts de la pensée ne se raisonnent pas, ils sont, parce qu'ils sont...
Mais, ma pauvie enfant , celle part justement faite à l'infirmité de l'esprit humain, vous m’avouerez, u’esicc pas. et vous l’avez dit vous-même, que le plus simple bon sens doit vous rassurer? Voyons, là, franchement (et ce sont vos parole»
que je r.ij>pelle), si méchant, si odieux, si scélérat que Fou puisse supposer Anatole, en quoi et coin nu-nl peut -il devenir votre hour-
. reau , vous faire mourir sur l'échafaud? Songez donc aux garanties que vous donne le présent et le passé.
Fille chérie de vos vieux parents, epou se idolâtrée de ce bon Joseph, mère heureuse entre toutes les mères, satisfaite de votre humble condition, où vous trouvez l’aisance, le bonheur, voire vie u'esl-elle pas toute tracée d'avance? Car, après tout, le bon sens, la raison sont aussi des devins, et infaillibles ceux-là! Vous devez doue croire au bonheur. C’est là une prédiction que je délie le sort de ne pas accomplir.
— El de plus, chère Maria, permettez celle familiarité à ma récente mais sincère affection, ajouta lléloisc en prenant Fan're main île la jeune femme; de plus, n 'avez-vous pas de bous, de sûrs amis? El ces amis, croyez-le bien, je ne dirai pas au premier danger sérieux (il est en vérité impossible de rien prévoir qui puisse voos menacer); mais enfin ccs amis, à la première inquiétude, si vague, si déraisonnable même quelle soit, accourraient auprès de vous, afin de vous soutenir, de vous aider à combattre ccs folles superstitions auxquelles les âmes tendres et candides comme la vôtre sont
parfois sujettes. Allons, chère Maria, voyez comme vous êtes entourée! sur combien de cœurs courageux, dévoués, vous pouvez compt r! Croyez-moi, pauvre enfant, affrontez sans crainte, parla pensée, les suppositions les plus sinistres, et demandez-vous ensuito ce que peuvent peser ces funestes illusions auprès des réelles affections oui vous protègent 1
— Je vous avais bien dit, madame, que ma tristesse passerait, répondit Maria en essuyant ses grands yeux humides de larmes et tâchant de sourire. A vos bonnes paroles, mon cœur se rassure; mes mauvais pressentiments s'en vont; il me semble que je m'éveille d'un vilain rêve; oui, maintenant j’ai honte d'avoir été si enfant. Mais c’était plus fort que moi. Dans le premier moment j'ai souffert. Il faut me
pardonner, je ue l'ai pas fait exprès, allez , je vous l'assure; allons, Joseph, disons bonsoir à madame et A noire cher monsieur Botuquet ; il se fait tard, je me sens un pou fatiguée, et j’ai promis à maman, qui garde le magasin, de revenir de bonne heure.
— Et demain, dit Héloïse en tendant la main à la jeune femme, j'irai savoir de vos nouvelles, chère Maria. J'espère que toutes ces méchantes idées auront passé comme un songe.
. — Je l'espère aussi, madame, car ces sottes et vilaines idées oubliées, Joseph et moi nous n'aurions plus qu'à nous rappeler votre aimable accueil de ce soir. Oh! nous ne l'oublierons jamais!
— Non, madame, jamais, dit Joseph en enveloppant Maria dans le châle qu'il avait eufin déplié: et pour en finir avec ce maudit Anatole, qui maintenant est pour tout le monde un vrai loup-garou.ct qui a manqué isa parole d'Iiouneor envers toi, Jérôme, ma foi. nous lui fermerons notre porte, à moins que plus tard il ne revienne à résipiscence... et alors comme
3lors - Monsieur, où ollez-vous?
— Oh ! je l’en supplie, tiens à ccttc résolution-là , mon
bon Joseph, reprit Maria; car, je te l’avoue, je ne pourrais maintenant rencontrer M. Anatole sans un serrement de cœur, sans une espèce de crainte oui me ferait mal.
— Vous avez raison tous deux, dit üéloïse en échangeant un regard avec Jérôme, mon mari et moi vous engageons instamment « ne pins vo-ir M. Ducormicr. Tenez à votre résolution, tenez-y fermement-, tous ne pourriez que perdre à vos relations avec lui.
— Oui, reprit Bonaquci, je l’en conjure, Joseph, ne le reçois Pins; s’il revient à de meilleurs sentiments, c'est dînèrent; mais en tous cas ne le revois pas avant que je l'aie dit : Tu peux maintenant renouer tes relations avec lui. Je le dis cela dans ton intérêt, mon hou Joseph.
— Je le sais bien, mon ami, j'ai en toi une confiance aveugle, Maria aussi, et nous suivrons tes conseils, sois tranquille.
— Oli! de graud cœur, et avec rec onnaissance, dit Maria. Allons, Jo.-cpli, faisons nos adieux à madame.
— Joseph, je vais sortir avec loi, reprit le docteur Donaquct. Il faut absolument que je lente un dernier effort auprès de ce malheureux Anatole cl que je découvre où il demeure. Il m'a dit avoir ce matin un rendez-vous important avec un ami de son ambassa* «leur; peut être saurai-je là son adresse. Et, s'adressant à sa femme: Ma cherc Iléloï-c, où c>t donc l'hôtel de Morsenne?
— Une «le Varcnues, n” 7, mon ami; mais j'y songe, ajouta la jeune femme à demi-voix, lions sommes couvenus de nous y rendre à l'une des plus prochaines réceptions de madame de Morsenne; informez-vous donc en même temps à sa porte quel jour elle reçoit.
— C'est juste , mon amie, je demanderai cil même temps ce renseignement.
Après des adieux remplis de cordialité, Maria et sou mari quittèrent Héloïse, accompagnés du docteur Bonaquci, pour retourner à leur magasin.
Le médecin se rendit à l'hôtel do Mnrsenuc . et s’adressa aux gens du prince pour découvrir la demeure d’Anatole. Ils l'ignoraient, car aucun d'eux ne savait encore que M. Ducorinier dût remplir auprès de leur maître l'emploi de secrétaire; quant aux jours de réception de la princesse, lu docteur Bouaquet apprit qu’elle donnait le lendemain une grande soirée.
De retour chez lui, Jérôme convint avec sa femmcqn'ils iraient le lendemain faire leur visite de noce à l 'hôtel de Morfenue.
qui êtci tou9Î — P agi 52.
Madame la princesse de M-hm-ihic donnait, oii l'a dit, une grande soirée le lendemain du jour où Maria Fanveau et son mari avaient dîné chez le docteur Bouaquet.
Deux gardes municipaux à cheval,
chargés de la police delà /ï le, se tenaient de chaque côté de la grande porte de l'hôtel ouverte a deux battants; les seules voitures des ambassadeurs cl des ministres du gouvernement du roi, comme on disait alors, avaient le droit de stationner dans la cour immense de ce vaste palais, dont toutes les fenêtres étincelaient de lumière.
Dix heures et demie venaient de sonner; l'interminable file de voilures armoriées s’avançait avec lenteur et s’arrêtait successivement devant le perron de l'hôtel; nue livrée splendide et nombreuse garnissait le vestibule, où aboutissait un magnifique escalier de maebre blanc, à rampe dorée; un lapis de velours rouge cachait à demi les marches, garnies de caisses d'orangers ou de camellias fleuris. Cet escalier, brillamment éclairé, conduisait au premier étage, où se trouvaient les appartements de réceptiou. La duchesse de tteauperluis habitait le rez-de-chaussée.
tôt
nm. - <9 uun no, tu
LA BOXJ’E AVENTURE.
Une réunion nombreux occupait déjà eus salon* énormes, dorés, meublés et décorés avec une splendeur grandiose. Là se rencontraient lu fine fleur de la vieille aristocratie française, le corps diplomatique, et presque tout les grands seigneurs étrangers alors en résidence à Paris; on remarquait aussi plusieurs ministres alors en fonctions; N. de Morsenne, pair de France, ayant daigne, quelques années auparavant, accepter une ambassade importante, et nourrissant l'espoir de revenir aux affaires, était oblige de recevoir les ministres.
Ces pauvres gens, complètement désorientés au milieu de ce inonde où Us ll'avaient aucune relation, ne se rendaient cher M. de Morsenne nue par convenance politique. Ausri. apres avoir été saluer madame lie Morscnue et échangé quelques mois avec le prince sur les banalités politiques à l'ordre du jour et sur la grosse atftrirc du moment, comme disaient ces Turgot et ces Sully dans leur argot parlementaire, ils se promenaient un instant dans les salons, allaient, contempler les fenêtres ou les fleurs de la galerie pour se donner une contenance, puis s'éclipsaient au plus tôt, non sans avoir souveut enlcudu des dialogues dans le goût de ceux-ci :
« — Hiles doue, mon très-cher, qu'est-ce que c'est donc que ce gros homme en noir qui contemple les rideaux de celte croisée depuis cinq minutes? Quest-CO qu'il peut doue y trouver de curieux, à ccs rideaux !
« — * C'est sans doute un x r alct de chambre qui aura aperçu quelque accroc dans les draperies.
■ — Allons donc, mon très-cher, cst-ce que le* valets de chambre de la princesse oui de ces affreuses tournures là! Puis d’ailleurs il a son chapeau à la main, ce monsieur. Il n’est donc pas de la xnaisou.
« — C’est vrai. Qu'cst-ce que ça peut être ? >
Ou bien encore :
« — Qu’cst-ce que c’est donc que ce petit homme jaune à encolure de procureur, à qui personne uc parle? Tenez, il vieut d'approcher sou vilain nez de ces beaux stretiuas comme pour les sentir, croyant probablement que ça a de l'odeur, l'imbéciUe!
« — Ali I j’y suis, ces deux inconnus doivent être de» ministres; ce pauvre Morsenne est bien obligé d'en recevoir, des ministres!
« — Voilà pourtant à quoi vous conduit l’ambition I
# — Mais alois, pourquoi donc le gouvernement de ton» ce» genslà ne leur donne-t-il pas quelque chose comme qui dirait une plaque d'ordre ou un grand cordon quelconque, pour le» marquer ? Ça les empêcherait d’avoir tout à fait l’air de porteurs d’eau endimanché» '
■ — C’est vrai, et ça serait du moius plus dcccat au vis-à-vis des
S ens d'un certain monde qui sont forcés d'admettre ces espèces-là ans leur salon, b
C'écait donc généralement avec cet accompagnement d'insolents sarcasme» que les piètres ministres opéraient leur retraite, le cœur gonflé de fiel cl de jalousie contre cette incorrigible et hautaine aristocratie qu'ils avaient la lâcheté de craindre, la bassesse d'aduler, et qui puisait son influence dans leur couardise.
La soirée que donnait madame de Morsenne brillait donc de tout son éclat ; un observateur eût remarqué trois coterie», ou, si Fou veut, trois cours bien distinctes, avant chacune leur reme.
Dans le grand salon, la princesse de Morsenne trônait sor son canapé, que venaient tour à tour partager le» femmes avec qui elle comptait le plus ; derrière elle, assis sur un pliant et le bra» familièrement appuyé au dossier du sofa, se tenait le ttdele chevalier de Saint -Mcrry : c'était là sa place habituelle, il n’cu bougeait pa», et se trouvait, ainsique madame de Morsenne, le centre d’un groupe assez nombreux de lemmcs assises sur des fauteuil», et d'hommes se tenant debout.
Cette coterie, presque exclusivement composée d'ancienne» amies et de vieux ami» de la princesse, qui, directement ou indirectement, n'avaient voulu, en quoi que ce soit, se rallier, comme le prince, au* gouvernement nouveau; celte coterie, disons-nous, pour le» idées, Les principe» cl l'immuable tradition aristocratique, représentait un petit Coblenti. On sc rappelait là le* souvenirs et le» haine» de l'émigraliou, les aventures amoureuses et chevaleresques des chers princes, la crâncrie galante de ce» charmants officier* prussien» ou autrichiens qui devaient faire une bouchée des armées de la République; Pou ressassait avec plaisir le» horreurs de la Révolution, et l’on concluait à une prochaine Restauration qui devait débarrasser la France d'un juste-milieu horriblement bourgeois; inutile dédire que. dans ce cénacle, les femmes parlaient de monseigneur le comte de Chambord avec un héroïque enthousiasme, assez semblable au mystique cugoucmeui des nonnes pour leur directeur.
Le» jeune» femmes et les jeune» gens fuyaient volontiers, comme une pôle d'cmiui, le petit Coblent i, et apres être veuus saluer madame de Morsenne, ils sc rendaient de préférence dans ce qu’on appela'! le sa/on bleu, où trônait de son côté la jeune duchesse de Beau* pertuis.
Celte coterie réunissait les femme* les plus à la mode, On y parlait toilette. Opéra, roman» nouveaux, musique, chasse, chevaux, et surtout galanterie; toute» Us petites médisances envenimée», toute» les
dérouvertes scandaleuse» à l’endroit des ruptures, des rapprocliements ou des nouveaux engagement» pris entre celles-ci et ceux-là; toute chronique amoureuse, en un mol. émit la bienvenue; on ne dédaignait meme pas de s’entretenir longuement des impures les plus en vogue, et, dans la soirée dont nous parlons, on se disait tout lia», afin que la nouvelle circulât Lieu haut, que, lors d’un des derniers bals de l'Opéra, deux très-grande» dames avaient voulu, par curiosité, aller, en compagnie de leurs amants, souper avec nue mademoiselle Moreau, surnommée 1a Chevrette, et remarquable, disail ou, par son esprit original cl sa verve licencieuse ; ou parlait même de chanson» trop peu gazée», chantées par la Chevrette et écoulées d’ailleurs sans inconvénient par les deux curieuses,, qui avaient gardé leur masque durant le souper. Une fois rcs thème» scandaleux donnés, chacun s’escrimait de sou mieux; Icstilu» hardis ou les plu* spirituel* risquaient de» mots hasardeux, que les moins innocentes feignaient de ne pas comprendre : dans ce tournoi» de médisances, d’allusion» et de méchanceté», chaque homme tâchait de se faire remarquer de la jeune duchesse de Bcaujiertuis, qui trimait là en véritable rtineie beauté.
Knfin, dan» ce qu’on appelait la galerie hollandaise (elle renfermait uuc précieuse collection de tableaux flamand» ; il y avait aussi une très-belle galerie des maîtres italiens et espagnols), se tenait la coterie de madame de Robersac, maîtresse en litre du prince de Morsenne, femme d’un esprit Ires-délié, très-insinuant, amie douteote, mais la plus dangereuse ennemie que l'on pût avoir, et, comme telle, terriblement redoutée, c'est-à-dire aussi entourée que bassement adulée.
Madame de Robersac était ordinairement assise au coin de la cheminée. devant laquelle le prince sc tenait debout. Ce groupe, assez considérable en hommes, mai» peu nombreux en femmes, réunis ait pourtant toutes celtes qui s'occupaient de politique ou d'élections aendémiquts, spécialité alors nouvelle et florissante dan» les salons de ce temps-là : tes candidats prônés à outrance par ces belle» patrnnncws académique», dames ifccharilé de l’e*prit, qui quêtaient St chrétiennement des voix pour leur* pauvres, le» candidats étaient invariablement des savants eu us profondément ignorés, on de Uèsgr.utds seigneurs beaucoup trop connus par leur nullité, mais qui trouvaient bienséant d’avoir, par droit de naissance, un fauteuil à r Académie, ainsi que l'avait eu M. le duc de Richelieu, ce correct cl Ulusire écrivain que chacun sait.
Quelque paysan du Danube, quelque Huron, osait-il respectueusement s'informer, dans sa candide ignorance, de ce qu’avait écrit M. le marquis ou M. te duc pour être un de* quarante Immortels, Ton répondait aigrement au fluron : « Que d'abord M. le marquis ou M.ie duc causaient le plu» agréablement du monde, inappréciable qualité dans un temps où l'esprit de conversation devenait de plus en plus rare, sans compter qne M. le marquis ou M. le duc aimaient en gens de goût la belle littérature, et qu’il* étaieol d'ailleurs de ces personnage* qui honorent infiniment le» compagnies littéraires et roturière», toujours empressées de respectueusement accueillir les grands noms, en raison du lustre qu'ils apportent à ces gens de si peu.
La c«erte rassemblée autour de madame de flobcn>ac et de M. de Morsenne se composait donc d'homme* de hante naissance, temporairement radiés au gouvernement d'alor» par la pairie dont ils jouissaient, et de précieuses politiques (Molière est de tou» les temps) ou de précieuses littéraires.
Dan* ce cercle, moitié tribune, moitié académie, on remarquait encore quelques très-jeune» gens, aussi de haute naissance, roi des, gourmés, guindés, cassants, ignorants et suffisants, qui, «présséxaKris de partout et quelques banalités politique-*, corrigée» p*r tenr précepteur ou parleur papa, et insérées dan» le* revues sértewe®, sérieusement inconnue», jouaient à l’homme d Etat et au diplomate, disant cl répétant, les citer* innocents: que For «Tait bien été ministre à vingt ans! Ces vieux petit* Jlf ettemich, ces Tnllciirané , la veille encore en veste* ronde*, devaient, par droit de naissance, peupler un jour tes grande» ambassades, et regardaient de ir évitant ceux de leurs pairs qui, plus consciencieux ou plus modestes proféraient bravement les lurettes, fi s Clubs, le lamqueocl et le» courses de chevaux.
Le simple étnuicé du personnel de la coterie présidée par madame de Robersac donne mie idée de la pesanteur des cniieticn» «te ce groupe, où l'on passait tour à tour des hauteurs d une littérature caduque aux sublimités d'une politique édentée; mais là d i moins l’on s’en donnait à cœur joie sur ce* novateurs, sur ce* révolutionnaire» de toute* tories, contempteurs de U religion, de la I «mille et de la propriété, odieux scélérats dont la croissante audace épouvantail. et que l'on regrettait de ne pouvoir pendre ou brûler tin peu, la prison ue suffisant point à refréner cette exécrable engeance.
A onze heures sonnant, madame de Robersac, qui n 'assistait qu'une ou deux foi* au plus par mois .«ux réception* hebdomadaires de U princesse, quittait l'hôtel de Morsenne, la plupart des pcrxmnei composant sa cou rie l'imitaient et sc rendaient chez elle, où te retrouvait le prince, qui, fidclc à son habitude de chaque soir, allait
LA bonne aventure.
I prendre le thé ( liez sa maîtresse, pendant que madame de Morscrme continuait de Cure kt honneurs de son salon.
Faut-il dire qu'en dehors de ces coteries bien tranchées se lenaienl des hommes véritablement distingues, qui considéraient leur richesse j et leur naissance comme de hautes obligations morales, et qui, pleins de courage, de désintéressement, marchaient loyalement avec le | siècle, comprenant, avec le tact des bons esprits et des nobles caractères, que I heure était venue de compter non plus par sa race et par scs grand* biens, mais par soi?
En dehors de ces coteries se icnaicot encore ccs femmes d'une élégance charmante et point coquette, instruites, mais non pédantes, p (lises ci non dévotes, sages et non prudes, dignes et non hautaines: 5 honorant de leur grande naissance, mais la faisant aussi honorer par leur bonne grâce et leur hon goût, par leur inépuisable et intelligente charité, et enfin par leur affable et sinccre déférence, sans di-iiuciion de classes ou de personnes, envers toute supériorité méritant une estime et une considération personnelles.
Telle était la physionomie générale et les éléments divers de cette réunion. Disons enfin qu'une seule p.-n-ée manifestée sous mille Tonnes dominait tous les esprits cl se faisait jour à travers les entretient les {dus variés. Nous voulons parler du mariage de madame de Ulainville avec sou médecin, énormité à laquelle de récentes contre-lettres de faire-part. cnvo)ée* à profusion par M. de Morseime. donnaient un ragoût des plus piquants; cette mésalliance inouïe, ou plutôt ce monstrueux accouplement, ainsi que l'avait dit la priuccsse dans sa morgue naïve, excitait une indignation unanime.
Aucune des personnes réunies cc soir-là à l'hôtel de Morsennc n'avait manqué d adresser au prince, à sa femme et à leur tille, quelques paroles de condoléance profondément senties à l'endroit du coup gi douloureux, si imprévu, dont était frappée leur illustre maison.
licite alliance, objet incident de tous les entretiens, donnait encore uni- animation nouvelle à ta phy-ioumnic de celle brillante réunion Un homme errait ç.i et là, non moins inconnu et esseulé dans cette foule élégante qu'un ministre du gouvernement du roi; cet Humilie était Anatole Ducoruiier. 31. de Morsenne lui avait obligeamment dit après dfncr :
« — Mou cher, envoyez chercher uu fiacre, et retournai oit août sam; vous viendrez me rejoindre chez madame de Morscnoe, qui revoit cc soir. L'entrée de sou salon, qu'elle m‘a accordé pour vous parce que vous ries à tnoi. est une faveur dont aucun de mes secrétaires n*a jamais joui ; vous voyez avec quelle distinction j'entends vous traiter ici. »
Anatole était retourné où il savait; à son retour, voyant le prince très-ciilotiré, il allen lit le moment de lui parler à loisir, cl se retira dans un petit salon peu fréquenté, séparé, par une large baie garnie de portières, du salon bleu, où trônait au milieu de sa cour galante la jeune duchesse de Bcaupcrtuis.
Anatole, assis devant une table, feuilletait machinalement plusieurs riches albums, afin de se donner une coulenanrc et de pouvoir ob>erver à son aise Diauc de Bcauperluis, qu'il voyait parfaitement de sa place.
La jeune duchesse était éblouissante de parure et de beauté; son teint plus animé, ses veux plus brillants que de coutume, lui donnaient un éclat extraordinaire. Elle parlait et riait très-haut ; scs mouvements semblaient parfois saccadés, nerveux, et de temps à autre elle jetait à la dérobée un regard du côté d'Anatole.
Celui-ci, calme en apparence, s'interrompait souvent de feuilleter scs albums. Plusieurs fois scs yeux rencontrèrent les yeux de madame de Kc.tiipertuis fixement arrêtés sur lui; son visage impassible ne trahit pas la moindre émotion. Un sourire légèrement sardonique contracta ses lèvres, cl il «e remit à feuilleter ses album*.
Au bout de quelques instants, l'attention de Ducormier fut éveillée par quelques mots d’uue conversation que tenaient deux persoums assises derrière et à quelque distance de loi Tel était cet entretien :
— A ou, taon, mon cher Saint-Géran, tu ne feras pas cette folie. — Je te répèle que, si mademoiselle Durai a eut de moi, je réponse.
— Mais lu dis toi-même qu'elle est sans fortune, sans naissance.
— Hile est fille d'un colonel d'artillerie. Cest, après tout, sortable.
— Mais, mon cher Saint-Géran...
— Mais, mon cher Juvisy. j'en suis fou.
— Allons donc ! tu ne lui as jamais parlé.
— Je Uni vue trois fois. Elle c-.t belle, mais belle à en perdre la télé. Je ne vois qu'elle, et, quant à son caractère, je sais de bonne source qu clic est un ange de vertu.
— Tu dis vrai, tu es fou! archifou! Tu te feras moquer de toi. — Que vcux-lu, mon cher Juvisy, j'ai l'iucnnvénieui de vouloir me marier uu peu pour moi. Mon seul désir c»t d'aller vivre en Antou dans une de mes terres; j'ai de Pari* par-des-us les yeux, et, du
| caractère dont je sais mademoiselle Duval, je ne doute pas que mes projet* no lui conviennent à merveille. Sa incre est valétudinaire, i Ile nous accompagnera. Nous aurons dati* mes terres la plus grande existence, et du diable si on me revoit à Paris.
Anatole Ducormier fut distrait du vif intérêt que lui inspirait cri entretien par la voix du prince qu’il n’avait pas vu venir à lui, cl qui lui dit tout bas en l'emmenant dans l'embrasure d'une croisée.
— Je vous ai aperçu tout à l'heure, vous avez bien fait de ne pas venir m'interrompre... Eli bien! ce soir, avez-vous pu la voir?
— Impossible, prince; j'ai encore trouvé la mère gardant le magasin. Madame Pauveau, souffrante depuis hier soir, n'est pas des- 1 rendue à sa boutique; son mari ne la quille pa-d'un instant, cl tou médecin, l'un de mes amis d'enfance, le docteur Boiiaquct, est venu voir la malade deux fois dans la journée.
— Au diable le docteur Bonaquel! pensa le prince. Ce ridicule et insupportable nom me poursuivra donc partout !
M. de Morsennc ue croyait pas si bien dire, car soudain une rumeur, d'abord sourde, puis de plus en plus broyante cl bientôt mélce d'éclats de voix, commença de s’élever des salons voisins, où l’on entendait çà et là dire à voix haute :
— Mais où est le prince?
— Il faut à l'instant prévenir le prince de ce scandale, de celle énormité !
M de Morscnne, irès-sttroris, quitta précipitamment Anatole et sortit du petit salon, où il s'elait ju»qu‘ alors entretenu avec ton nouveau secrétaire.
Telle était la cause de la rumeur qui mettait eu émoi 1a réunion
de Phôtcl de Morsennc.
Uu jeune homme qui avait assisté à la soirée venait d'accourir tout effaré auprès de madame de Morsennc. en lui disant d'une voix entrecoupée par la stupeur et I indignation :
— Ah ! princesse, c'est à n’y pas croire ! Ah ! princesse!...
— Mon Dieu ! qu'avez-vous, monsieur de Moldane? dit vivement madame de Morsennc en se levant de son canapé; volts m’inqniéli z!
— Qu'y a-t-il. mon cher ? demanda le chevalier de Saint- Mer ry en quiliatu précipitamment le pliant qu’il occupait derrière la princesse. Que se passe-t-il donc?
— J'étais sous le péristyle, reprit le jeune homme, attendant mes gens pour m'eu aller, lorsque les portes du vestibule sc sont ouvertes, et j’ai vu entrer... mais vu comme je vous vois, princesse...
— Achevez donc I s'écria M. de Saiûi-Mcrry. Qui avez-vous vu entrer?
— Madame de Blainvillc.
— Madame... de... BlamviUe ! reprit madame de Morsennc en faisant une pose entre chaque mol, car le saisissement la suffoquait.
A cette incroyable nouvelle, toutes les personnes composant b coterie de la princesse se levèrent spontanément de leurs sièges, cl se rapprochèrent en s'enire-regaruaul, sacs pouvoir trouver une parole.
Puis ce fut une explosion formidable de voix confuses s'écriant :
— Quelle audace!
— Quelle impudeur!
— C'est à n’y pas croire !
— La malheureuse a perdu la têle !
— Mais, princesse, vous n'aviez donc pas dit à vos gens de lui fermer votre porte... à celle vilaiue femme?
— Moi, je soutiens que c'est impossible. M. de Moldane sc 6era trompé !
— Je me suis si peu trompé, reprit le jeune homme, que j’ai reconnu uu vieux valet de chambre que j'ai cent fois vu chez le marais ; cet In mime accompagnait madame de BlainviUe, et lui ôtait scs ûuillattes *, taudis que le inari.... probablement, recevait le manteau.
— Le mari! s'écria madame de Moyenne, foudroyée celle fuis. Comment ! cc médecin ! elle aurait l'audace de...
La princesse ne put achever; elle étoulfait.
l-c chevalier de Saint-Mcrry reprit :
— lieue lois, mou cher Moldane, vous rêvez! Que diable! elle n'est pas assez folle ou assez effrontée pour oser ie colporter ici, sou médecin !
— Je vous répète que ce monsieur est avec elle, reprit M. de Moldane; je l’ai entendu dire à madame de Blaiavillc : Ma chère amie, donnez-moi votre uiauteau. Aussi, ne pouvant plus douter de ccUc
' Chaussons «le satin ouate.
imulencc inouïe, je suisaccouru.princer.se, vous préveui rdc l'énorme scandale qui se prépare.
A celle complication, les exclamations redoublèrent.
— Il faut quitter en masse l’hôlelde Morsenne!
— Non, ce serait trop fort !
— Il faut tourner le aos à cette éhontée, si elle ose nous adresser la parole !
— Et se lever, si elle se permet de venir s’asseoir auprès de nous!
— Quant à son médecin, on lui dira que ce n'est pas ici sa place!
— Mais c’est à en perdre la tête ! s’écria la princesse. D'un instant à l’autre ils vont entrer. M. de Saint Merry, aidez-moi donc, conseillez -moi donc! Quel parti prendre? Mon Dieu, mon Dieu! je suis abasourdie !
— Il n’y s qu’à faire jeter ce monsieur à la porte par vos gens, chère princesse, reprit crânement le chevalier eu se regorgeant dans sa cravate et en passant la nia n dans sa rare chevelure, que l'eau algérienne, ou toute autre, rendait d’un noir débene.
— C’est évident; il faut Taire jeter ce drùle-là à la porte! dirent plusieurs voix.
— A moins que h princesse ne leur notifie à tous les deux de sortir à l'instant de chez elle, dit une autre.
— En effet, ce serait peut-être plus digne.
— Plus digne ! allons donc .' Est-ce qu’il y - a de la dignité à garder au vis-à-vis d’une pareille impudence !
— Qu'cn pense z -vous, madame la duchesse? dit un des plus outrés à Diane de Beaupcrluis.
Chose assez étrange, celte jeune femme, qui s’élail montrée la veille si implacable pour ce qu’elle appelait Vindujuite de madame de Blaiuville, et qui avait donne l’idée de la fameuse contre-lettre de faire part, uc semblait pas partager, ce soir- là, l’exaspération générale coutre l’ex-marquise. Sa physionomie était pensive, presque triste, et elle répondit froidement au furieux qui venait de l'interpeller :
— Tout ceci, monsieur, sc passe chez ma mère, et non pas chez moi, c’est à elle de prendre une décision.
Madame de Morsenne, entendant ccs paroles de sa fille et très-surprisc de sa tiédeur, lui dit :
— En vérité, ma chère, je ne vous comprends pas. Qu’importe que celte énormité sc passe chez vous ou chez moi? Ne sommesnous pas solidaires du déshonneur de notre maison ? N'cst -ce pas vous qui, la première, avez provoqué celte circulaire empreinte d'une si légitime indignation '
— Légitime... dit Diane avec un sourire singulier, peut-être...
— Comment ! s’écria la princesse de plus eu plus surprise; que signifie ce peut être?
— Mais, princesse, dans quelques secondes ils vont être ici, dit une voix, il faudrait au moins prévenir le prince.
— C'est vrai! Où est donc le prince?
— Il faut sc hâter, car le temps de monter le grand escalier el de traverser la galerie, cl ils sont ici...
Ce fut à ce moment que M. de Morsenne, très-éiouné des sourdes rumeurs qu’il entendait s’élever, sortit du petit salon où il s’était entretenu avec Dneormier.
L’incroyable nouvelle de l’arrivée de l’ex -marquise de Blainvi le el de son médecin s’étant répandue avec uuc rapidité électrique, les différents groupes disséminés dans plusieurs pièces les avaient complètement désertées, cl s’étaient tous réunis dans le grand salon autour de madame de Morsenne.
Le prince, traversant avec assez de peine celte foule compacte, sc rendait auprès de sa femme . lorsque soudain ccs mots circuleront à voix basse, avec une sorte de frémissement de surprise cl d’indignation :
— Les voilà ! les voilà !
Puis un morne et profond silence succéda aux rumeurs.
Afin de donner tout son caractère à l’entrée de M. ci de madame Bonaquct. il est nécessaire d’indiquer b dispo*ition de l’immense appartement où cette scène sc passait.
Jérôme Bonaquct et sa femme, après avoir monté le grand escalier, arrivèrent dans un premier salon, puis ils curent à traverser une longue galerie de tableaux brillamment éclairée, mais alors complètement deserte; elle aboutissait, par uuc large baie cintrée, au salon. où toute la société de madame do Morsenne, réunie en uuc foule compacte, sc teuail silencieuse.
Ainsi, à mesure que Jérôme et sa femme avançaient dans la galerie, ils distinguaient de plus en plus clairement le menaçant aspect de celle foule muette, immobile, et dont les regards hostiles étaient fixés sur les nouveaux mariés. Aussi, bien des gens, et des plus courageux, auraient plutôt reculé devant une réccpliou pareille que devant un péril matériel.
Jérôme Bonaqoet. vêtu comme on l’est pour aller en soirée, était câline, ainsi que doit l'être un homme sûr de soi. qui n’abordc une circonstance difficile qu'avec réllexionei fermeté.
Héloïse portait une robe de velours noir fort simple, mais qui l'habillait à ravir, et laissait voir scs beaux bras nus à demi caches par
des gants blancs; deux camcllias pourpres, placés avec goût dans sa 1 chevelure bruue, composaient sa coiffure; elle tenait à la m in un 1 fort beau bouquet. La démarche de la jeune femme était aussi Iran- I quille, aussi libre dans sa gracieuse aisance, que lorsque, peu de temps auparavant, elle entrait en grande dame dans ce même salon où ou I l'accueillait alors avec autant de déférence que de distinction; sa physionomie était d'une sérénité grave; on y lisait, non pas la vainc for- | fanierie de venir braver des dédains immérités, mais la volonté d’ac- ( complir un devoir que lui imposaient sa dignité et celle de son | mari.
Parmi les témoins de la scène qui se préparait, et confondu dan» cette foule brillante, sc trouvait Ducormier. Bien que son ami Jérôme Bonaquct l'eût prévenu la veille de sa résolution de se rendre à l’uni’ . des prochaines réunions de l’hôtel de Morsenne, Anatole ne pouvait en croire ses veux : b témérité des nouveaux mariés lui semblait 1 d'autant plus daugcrcusc, qu’il pouvait juger, par les paroles échangées autour de lui, de l'accueil qui attendait le médecin cl sa femme. *
L'angoisse d'Anatole devenait de pins en plus poignante, son pr» » niier mouvement, dicté par un fond de véritable affection pour son * ami d'enfance, fui de se glisser au premier rang des spretatours, afin d'offrir au moins à Bonaquct, au milieu de cette foule hautaine, glaciale ou hostile, un visage ami et au besoin un défenseur. Mais ■ une égoïste et lâche appréhension retint Ducormier. Avouer qu'il connaissait Bonaquet, c était s’exposer à partager le ridicule et le dédain sous lesquels le malheureux docteur allait sans doute être 4 écrasé; prendre au besoin sa défense avec chaleur et courage, c'était s'exposer à être chassé sur l'heure de l’hôtel de Morsenne; et pour plusieurs raisons Anatole tenait à sa nouvelle position auprès uu prince. Ayant donc conscience de sa bassesse, Anatole s'effaça le plus qu'il pût, courba même honteusement la tète, de crainte d’être, grâce à sa haute taille, reconnu par Bonaquct; mais il ne quitta pis le salon, retenu parla curiosité et par l'intérêt que lui inspirait malgré lui b position de son ami dans une si grave conjoncture.
Le prince, sa femme, ainsi que madame de Bobrr>ac et M. de Sainl-.Merry, s'étaient consultés à b hâte pendant le temps que M. et madame Bonaquct avaient mis à traverser b longue galerie : aussi, lorsque tous deux, marchaul parallèlement, ne furent plus qu'a peu de distance de la large baie cintrée qui terminait b galerie.
M. de Morsenne, se détachant de b foule, s’avança seul jusqu’au seuil du salon, et s’y arrêta comme pour en interdite rentrée à M. et madame Bonaquct.
A la vue du prince, qui, se détachant de b foule silencicnic, était venu se planter sur le seuil du grand salon, dont il semblait voulo . leur défendre l'accès, Bonaquet el sa femme échangèrent un J rmi sourire et parcoururent pahibleincnt les quelques pas qui les séparaient encore de M. de .Morsenne.
Celili-ci, sc plaçant alors devant Jérôme, afin qu’il n’svauçàt pas davantage, lui dit d'un air hautain et glacial, au milieu d’uu silence profond, presque solennel :
— Monsieur... où allez-vous? qui êtes-vous ?
— Jérôme Bonaquet, docteur en médecine, répondit carrément noire homme en regardant M. de Morsenne entre les deux yeo\.
— Vous vous trompez «le maison, monsieur, reprit le prince on redoublant de hauteur et devenant pourpre de colère, car l'assurance de Bonaquct l'exaspérait; l’on u’a pas demande de nuidecin... Il n'x a pas de malades ici.
— Vous me paraissez pourtant, monsieur, être dans un étal peu normal, répondit Bonaquet avec un sang-froid imperturbable ; Totr«pommette est colorée, votre œil injecté : il y a pléthore; votre pouls doit battre quatre-vingt-dix pulsations à b minute, c’est beaucoup trop; mais à qui ai-je l'honneur de parler, monsieur?
Avant que le priuce, suffoqué par b fermeté de Bonaquct et par sa réponse ironique, eût pu dire un mot, Héloïse, avec autant d aisance que si elle eût été dans son propre salon, dit à Jérôme en toi montrant le prince du regard :
— Mon ami, permet lez-moi de vous présenter M. de Morsenne. mon cousin el le chef de ma famille.
Puis, profitant de l'immobilité du prince, de plus en plus confondu par le s3ng-froid et b présence d esprit des nouveaux venus, Héloïse pas-n devant lui, entra dans le salon cl alla droit à 1a princesse, en disant à haute voix à Jérôme :
— Je vais maintenant, mon ami, si vous le voulez bien, vous présenter à madame de Morsenne.
Et b jeune fetnme s'approcha de la princesse; celle-ci se trouvait placée A côté de madame de Knbersac et avait derrière clic le clic* valier de Saiut-Mcrry; le reste de la réunion formait un demi-cercle un peu en arrière de ces trois principaux personnages.
— Ma cousine, oit alors Héloïse à la princesse, je vous préscnlo M. Bonaquet, mon mari...
Jérôme s’inclina, {mis. ayant entendu quelques murmures difficilement contenus, il sc redressa et promena circulairement son ferme regard sur la réunion. Madame de Morscnne, non moins stupéfaite que son mari de l'assurance d'Héloïse, fut un moment dominée par cette diguilé si calme, et reprit avec un dédaio courroucé :
— Je répondrai à madame b marquise de Blainville... que...
— Pardou, ma cousine... vous voudrez bien répondre à madame Bonaquet, c’est le nom que j’ai l'honneur de porter, dit Héloïse dune voix douce et grave en interrompant la princesse.
Mais celle-ci répéta en élevaul la voix :
— Je répondrai A madame la marquise de Blainville que je ne peux croire, que je lie veux pas croire, pour riiouneui* de notre maison, que le prétendu mariage dont nous avons été informés soit réel; c'est une déplorable mystification, rien déplus.
— Vous me dites, madame, reprit Héloïse, que mon mariage vous semble une mystification ! Me ferez-vous la grice de m'apprendre pourquoi ?
— M iis c'est tout simple, madame, reprit madame de Rob< rsac avec un sourire amer cl insolent, l’on préfère croire à une mystification que d'avoir à rougir d’uuc honte !
Madame Bona ;uet loisa madame de llobersac, et lui répondit avec une hauteur écrasante ;
— Je uc permets pas à madame de Robcrsac de parler de honte. Si madame de lïobcrsac savait ce que c'est que la honte, elle ne serait pas à celle heure dans ce salon, A côté de madame de Morsennc et de sa fille.
A cette sanglante allusion à sa liaison avec le ptïucc. liaison affichée avec tant de cynisme, la baronne pAlit, se mordit les lèvres jusqu’au sang cl fut "atterrée.
Le prince, qui s'était rapproché du groupe, ressentit aussi vivo- •uent que madame de ftober*aé le juste chàtimeui qui veuait de l’atteindre. cl dit virement à Uéloise :
— .Madame, celle audace...
— Finissons, niousitur! reprit d’un ton net Jérôme Bonaquet, dont la physionomie si énergiquement accentuée $c révélait alors dans toute sa mâle expression; ne jouons pas davantage aux propos interrompus : ou sait fort bien ici que madame est ma femme; elle a accompli un devoir de famille en vous faisant part de notre mariage. A cette politesse, voulue par les plus simples convenances, vous avez répondu, monsieur, par uuc circulaire qui, avant trait à madame et A moi, est le comble de l’insolence... ou delà sottise : choitissez!
— Monsieur, s’écria le prince, ce langage...
— Si le choix vous embarrasse, monsieur, reprit durement Jérôme, priez quelque jcuue membre de voire famille de choisir pour vous... Envoyei-le-mui..„ cl nous causerons. Maintenant, monsieur, voici en deux mots pourquoi ma femme cl moi nous sommes chez vous ce soir : Vous avez uit, vous avez écrit publiquement que mon mariage avec madame de IHaiuville était mi déshonneur pour votre maison. A celle assertion il faut des p -cuves. Ces preuves, je les veux, et je viens, monsieur, vous les demander en présence des personnes qui nous écouteut. Elles verront, ic n'en doute pas, en ceci, la démarche d'un homme d'honucur. Maintenant, monsieur, répondez. J 'al tends.
Et Jérôme Bonaquet regarda le prince d’un air interrogatif.
M. de Morscunc voulut le prendre de très -haut et reprit dédaigneusement :
— (Juandie choisis mon interlocuteur, je lui répoads, monsieur... mais je ne réponds pas au premier veuu qui se permet de ui’iutcrroger de la sorte.
— Je me permettrai do vous faire observer, monsieur, reprit Bonaquet avec une affectation de parfaite urbanité, qu’un homme bien élevé doit nue réponse même au premier venu, lorsque ce premier venu vient demander compte d’uu outrage immérité. Vous allez doue, monsieur, avoir sur l'heure la honte u'articulcr nettement, positivement,. en quoi et pourquoi mon mariage avec Madame de maint illc a pu déshonorer votre famille; sinon, et j’eu prends à lémoisis les personnes ici présentes, je regarde voire silence comme le désaveu formel d'un outrage dont vous reconnaissez l'injustice, et dont vous me fûtes ainsi humblement cl silencieusement vos excuses. Ces excuses me satisferont, et tu.» femme et moi uojs nous i étirerons sali -faits.
— lies excuses, monsieur! s'écria le prince indigné, des excuses,
moi, jamais ! ' !
— Alors, monsieur, articulez un fait contre moi, uu seul... Allons... j’aiicuds...
Le prince, troublé, resta muet et baissa les yeux devant le regard de Bonaquet.
Au bout de quelques moments d’un profond silence, le tuédeüa reprit :
— Eli bien, momicur! rien encore? Ce fait honteux, déshonorant, qui doit faire rougir votre famille de mon alliance? Ce fait, impossible de le trouver, n’est-cc pas / Je comprends cela. Aussi, tenez, mon cher monsieur, ajouta Bouaquetavcc un sourire dédaigneux, votre embarras me fait pitié; pour en finir, je vais simplifier la question. L'énormité de mon mariage cousislc-t elle seulcmcut, absolument, à vos yeux, en cela que ina femme était marquise... et moi médecin?
— Eh ! monsieur, s’écria le prince, que faut-il doue de plus qu’une pareille mésalliance pour...
Bonaquet l'interrompit en souriant et reprit :
— Ainsi, monsieur, vous reconnaissez formellement, en présence des personnes qui nous cuioureut, n’avoir d’autre grief à me reprocher que d'être un pauvre diable de roturier, honnête, loyal, laborieux, intelligent, et qui a pour toute noblesse (pardonnez celle fatuité) quelque renom duos la science? En un mot, monsieur, il est entendu, il est convenu que vous me tenez pour un parfait galant homme, sauf l'inconvénient de mon manque absolu de naissance? quoique, entre nous, ajouta Jérôme cil souriant, il me semble pourtant parfois que je suis né... oui, j’ai l'impertinence de trouver que j'existe... Mais vous êtes, monsieur, en ces matières, meilleur juge que moi. Je vous accorderai doue que je ne suis point lié du tout, si vous m'accordez que je suis un homme d'houncur.
— Monsieur, répondit le prince, ravi de sortir A ce prix d'un si cruel embarras, je n'ai jamais songé A mettre votre honneur eu question. Bien ne me douue le droit do supposer que vous ne soyez pas un Irès-lionucle, un très-galant homme!
— Je n’eu demande pas davantage, mon cher monsieur, dit Bonaquet, ni ma femme non plus...
— Et moi, je tiens A ajouter que uoii-seulcmcnt M- le docteur Bonaquel est un parfait galant homme, mais qu’il est doué d'uuc rare délicatesse, dit soudain une voix émue.
El le neveu de feu le marquis de Blainville. M. de Saiut-Géran, sortit du cercle et continua d'un ton plus élevé :
— Oui, car il faut ouc je répété encore ce que l’on ignore ou que rot» feint d'ignorer : c'csl que, par uii exemple de désintéressement peu romniuu, madame de Blainville, ense remariant, était couveuuc avccM. Uouaquetde renoncer A la fortune considérable dont clic était en possession par son premier mariage.
Puis, s’adressant à Héloïse avec uu accent de profonde déférence, M. de Saiut-Géran ajouta :
— Veuillez croire, madame, qu’eu disant ici très-haut la noblesse, la générosité do votre conduite et de celle de M. Bonaquet envers moi, j’obéis moins eucore A un sentiment de rccouuaissaucc qu'au besoin de donner à l'homme si honorable que vous avez choisi un témoignage public de ma respectueuse estime.
— Bien, monsieur de Saint Gérai», dit néloîse en tendant fa main au jeune homme; très-bien, je vous remercie.
Il y eut alors un nouveau et profond silence de quelques secondes.
Malgré leurs préjugé* imnlacablcs, malgré leurs préventions curacinées, un grand nombre ue témoins de celte scène ne pureut s'empêcher de subir l'influence du caractère courageux et loyal de Bonaquet, et. tout eu persistant dans leur manière de voir A l'endroit de la monstrueuse mésalliance d'une marquise cl d'un médecin, ils s’avouèrent, du moins, que M. et madame Bonaquet avnicut fait preuve de convenance, d'à-propos et de fermeté, dans celte délicate occurrence.
Le prince et la princesse, sentant tout ce que leur position avait de pénible, étaient au supplice.
Héloïse eut pitié d’eux et dit A madame de Morscuac avec une dignité froide :
— Adieu, ma cousine; la vie retirée ;ï laquelle M. Bonaquet cl moi nous nous consacrons par goût m'aurait empêchée de continuer nos anciennes relations de famille eide société, lors même quel incident de ce soir uc le* rendrait pasdesormais impossibles pour nous; j’emporte du moins la certitude que vou* regrettez votre démarche irréfléchie, qui seule uous a amenés chez vous, ce soir, M. Bonaquet et moi.
Et, faisantalors une demi -révérence pleine de noblesse cl de grâce, lléloise s'apprêtait A quitter le satou; mais Soudain la jeune duchesso de B aupertuis, qui duraul celte scène avait gardé le silence et paru en proie A de* émotions diverses (dont aucune n'avait échappé A la pénétration de Üucorniier), sc détacha du cercle, et, s’approchant de madame Bonaquet. lui dit d uo ton cinu cl pénétré :
— Je vous supplie, madame, de ue W quitter cette maison sans me paidouner un outrage dont je sms a ccttc heure la honteuse injustice, cl dont je vous demande excuse, car c’est moi...
— Ma chère Diane, reprit Héloïse avec son doux cl Ou sourire, en interrompant la duchesse, M. Bonaquet vous dira que le seul dé-
LA BONNE AVENTUBE.
faul que nous ayons trouve à voire circulaire était d'y voir figurer notre nom. Sauf celte erreur, nous n'aurions eu qu'a vous complimenter sur une idée qui, employée plus à propos, sérail d une dignité parfaite.
M. de Morsenne, désirant autant que possible réparer la grossièreté de son accueil envers les nouveaux mariés, dit à lléloise d'un air conliaini cl formaliste, en la voyant sur le point de quitter le salon :
— Vous me permettrez, ma cousine, d’avoir l'honneur de vous offrir mon bras?
— Je prendrai celai de 31. de Saînl-Gcraa, si vous voulez bien me le permettre, répondit la jeune femme au prince, afin de lui faire * sentir, par ce refus, qu'il ne suffisait pas d'un acte de politesse banale pour racheter uut* conduite outrageante.
Madame itonaquet. se disposant à sortir du salon, chéri lia son mari do r< gard : elle le vit pale, immobile, les traits empreints d'une douleur et d'une angoisse profondes.
— Mon ami, lui dit-elle a demi-voix en preuant le bras de Saiut-
Gér.m. venez-vous?
Jérôme, rappelé à loi même par la voix de sa femme, tressaillit et la suivit presque machinalement dans la longue galerie qui conduisait au premier salon.
— - Mon Dieu, mon ami, qu’y a-t-il? lui dit tout bas Héloïse avec anxiété, vous avez les larmes aux veux.
— Il était là, répondit Jérôme aune voix étouffée; je l'ai aperçu »e cacbaut dans cette foule, au lieu de venir à nous.
— De qui parlez-vous donc?
— D’Anatole, répondit Jérôme abattu.
— - Lui ici ! dit lléloise avec un accent de surprise et de dédain. Et il est resté loin de vous! Ah! c'est lâche... bien lâche!
— Maintenant, reprit Jérôme consterné, tout espoir de le ramener est perdu Après un tel abandon, sa préscuce inc serait odieuse.
Et Jérôme marcha silencieux, accablé, à côté de sa femme.
M. de Sahit-Gérau, qui douualtle bras à Uéloise. avait, en homme bien élevé, paiu ne prêter aucune attention aux quelques paroles précédentes échangées à voix basse cuire Jérôme et sa femme.
N os trois personnages arrivèrent alors dans le premier salon, au fond duquel se trouvait un magnifique paravent de laque de Coromandel, cachant une porte de dégagement.
Celte porte venait de s'ouvrir au moment où 31. de Saint-Géran, s'arrêtant, ainsi qu’Héloïse, à peu de distance du paravent, disait à là jeune femme :
— Madame, daignez in'accorder quelques iuslauts, j'ai une grâce A vous demander.
— Parlez, je vous prie, monsieur de Saint-Géran, la loyauté de voire conduite de ce soir redouble encore mon estime pour vous.
— M. Bouaquct m’avait fait espérer qu il serait mou Interprète auprès de la mère de mademoiselle Duval. Le mariage dont nous avons parlé comblerait mes vœux. C'est à vous que je dois la penséo de cette union, madame... Achevez voire ouvrage, et je vous eu aurai une éternelle reconnaissance...
— La mauvaise santé de madame Duval avait empêché mon mari de lui parler jusqu'ici de nos projets; mais, grâce à Dieu, elle va beaucoup mieux, cl je vous promets, monsieur de Saini-Gcraii, que 31. fionaquet s'occupera très- prochainement de ce que vous désirez, il fera tout au monde pour réussir.
— Ah I madame, s il réussit, je vous devrai le bonheur de ma vie.
— Il ne dépendra pas do moi que vos vœux ne soient réalisés, pour le bonheur uc madame Duv.il et pour le vôtre.
M. de Saint-Géran ayant été obligeamment demander le vieux domestique qui avait accompagné lléloise, celui-ci fil avancer la voilure de remise que Jérôme avait louée pour ce soir-là, cl les nouveaux mariés quittèrent l'hôtel de Morseune.
Anatole Ducormicr avait cédé à un remords do honte en voyant Jérôme et sa femme quitter avec tant do dignité celle réunion d'abord si hostile à leur egard. Connaissant déjà les êtres de I hôtel, il était précipitamment sorti de l'un des salons par un corridor de dégagement qui aboutissait à la pièce d'entrée, où il espérait devancer Jérôme et sa femme et leur demander pardon de son indigne abandon; mais madame Donaquct causait avec >1. de Saint-Géran au moment où Anatole, encore caché par le' paravent qui masquait la porte dérobée, allait paraître; au»$i, noraiil pas aborder Jérôme en présence d’un étranger, Ducormicr, restant invisible, entendit la prot messe faite par lléloise à 31. de Saint-Géran au sujet de mademoi- (selle Duval.
Le lendemain du jour où fionaquet cl sa femme >'étaient si dignement présentés chez la princesse de Morscnne, Anatole Ducormicr après avoir travaillé dans la matinée avec le prince, sc promenait pensif dans le vaste et superbe jardin de l'hôtel ; 1c froid s'elait adouci, le soleil brillait comme aux beaux jours du priut- nips.
Anatole venait d'entrer dans une sorte de labyrinthe d'arbres verts séculaires, touffus et ombreux, lorsqu’il entendit le sable de l’allée légèrement crier derrière lui; il se retourna et sc trouva en face de madame de Beaupertuis. Elle portait, avec sa grâce accoutumée. une élégante toilette du matin. Anatole salua respectueusement la jeune femme; et, afin de ne pas gêner sa promenade, il sc disposait à prendre une allée latérale, lorsque Diane de Beaupertuis lui dit avec hauteur et d'une voix impérieuse :
— Monsieur, un mot.
Ducormicr s'arrêta, s’inclina et attendit.
— Monsieur, reprit la ducbe&se, je trouve très-singulier de vous voir établi dans la maison de mon porc.
— Je trouve aussi cela fort singulier, madame la duchesse.
— Depuis votre arrivée ici, monsieur, j’ai en vain cherché l'occasion de vous parler quelques instants sans témoins.
— Je suis a vos ordres, madame.
— Ce 4jue j’ai à vous dire, monsieur, sera d'ailleurs très-court cl très-simple : Il ne me convient pas que vous habitiez ici; vous u v resterez, pas.
— Des que le prince m’aura signifié mon congé, madame, j'obéirai.
— Il est parfaitement iimiile de faire intervenir mon i>er». .m tout ceci, monsieur. Il est inimaginable qu'en vingt-quatre i. cures il soit décidé à vous prendre pour secrétaire ; il a en nécessairement pour cela des raisons, de graves raisons; aussi n'es’-ce pas à lui que je m'adresserai pour obtenir voire départ de cette maison.
— El à qui donc, madame?
— A vous, monsieur.
— Et quel dommage vous cause ma présence ici, madame?
— Monsieur, vous savez parfaitement que je suis la per-oune avec qui vous vous êtes longuement entretenu au bal de l'Opéra dans la nuit de jeudi?
— El qui m'avez fait l'honneur de me donucr pour celle nuit rendez-vous à ce même bal ?
— Oui. monsieur; c'est précisément parce que j'ai eu avec vous l’entretien dont je vous parle, c'est précisément parce que je vous avais douné ce rendez-vous, qu'il ne me couvient pas que vous demeuriez ici.
— Je suis assez malheureux, madame la duchesse, pour ne comprendre ni le sens ni le but de vos paroles; pardonnez à mon defaut d’intelligence...
— Je vous engage, monsieur, dans l'intérêt de votre ainour-propre, et vous eu avez, je crois...
— Beaucoup, madame.
— Je vous engage donc à ne pas me forcer de m'expliquer plus
clairement. *
— Je sais tout entendre, madame.
— Peut-être, monsieur.
— Essayez, madame.
— Eh bien, monsieur, il ne me plaît pas que vous restiez ici, rarce qu’il m’est particulièrement désagréable d'être evpo-ccà rencontrer chaque jour nu homme à qui j’ai parlé, cl qui m'a répondu avec la licence que le masque autorise, lorsqu'il se fait que cet homme est aux gages de mon perc.
— Le motif que vous me donnez là, madame, répondit fri/idemm Anatole, est assez vraisemblable; mais il en est d autres...
— - Monsieur Ducormicr sc permet de douter de mes paroles?
— Mon Dieu, madame, M. Ducormicr est. par habitude, Irès-observatcur, assez pénétrant; il voit ce qu'il voit... il sait ce qu il sait.
— El que voit et que sait monsieur Ducormicr?
— Une chose fort simple, madame. L.*s divers incidents de notre reucontrc, notre conversation de l'autre nuit, la lihcrtp de paroles qui s'en est suivie, vous font craiudrc, dites-vous, qu’appelé à vivre dans cette maison, je m'autorise de quelques instants d’une familiarité due au hasard pour ne pas vous rendre tons les humides respects que vous doit le secrétaire à gages de M. votre père. C«-tte crainte n'est pas fondée, madame; ce que vous redoutez pluiô\ le voici : c’est que votre éclatante beauté, voire esprit, von c charme, ne me rendent passionnément amoureux de vous. Or rien de plus iusnpport ahlc, en effet, pour une femme de votre rang, surtout de votre caractère, madame, que de rencontrer chaque jour un homme lies* épris, mais si bassement placé, qu'on ne peut même dcsccu Jrc à s'a-
muser, par coquetterie, de celle ridicule passion. Mais rassurezvous, madame.
— (Juir ju me rassure! reprit Diane avec un redoublement de hauteur. Croyez-vous donc, ruuuaieur. que je vous ai suppose capable d'une pareille insolence?
— Oui, madame, je le crois.
— Monsieur !...
— Sans cela, madame, vous ne m’ordonneriez pas de quitter celle maison.
— Voilà qui devient d’uuc audace...
— Non, madame, ce n'est pas de l'audace, c'est de la logique. Vous vous ennuyez à la mort; aucun des hommes qui vous entourent ci v ms recherchent ne vous plait; vou» êtes pourtant vaguement tourmentée du besoin d'aiuier; votre orgueil est votre vertu; je >ais, j'ai drv.no tout cela lors de notre entretien de l'autre nuit. Or il est assez naturel que. me supposant moins pénètre que je ne le suis de l'humilité de nia condition, vous me croyiez capable d'oser lever les yeux sur vous, madame, et d'être assez sottement aveugle pour compter peut-être sur votre isolement, sur votre ennui, et jusque sur ma po-itioii dans cette maison, qui remlrait une liaison au&>i commode qu'ignorée; la seule pensée d'une pareille insolence de ma part vous révolte, madame, et, pour vous debarrasser de celte cuunvetue appréhension, vous m'ordonnez de sortir de cette maison. Mais, je vous le répète, mais je vous eu conjure, rassurez- vous, madame : j'ai le coeur mort à toute passion, à tout amour; je lie suis pas de ces pauvres fous qui deviennent amoureux des étoiles; eu un mot. à défaut de savoir-vivre, j’ai trop de bon sens pour ne pas comprendre que l'humide secrétaire à gages de M. le prince de Morxume doit à jamais oublier l'entretien du bal de l'Opéra. Daignez nie croire, madame; s’il m’est permis de continuer du vivre ici, je u aurai qu'un seul but ; faire eu sorte que vous no vous aperceviez jamais de ma présence.
— Monsieur, dit Diane, touchée de l'accent luéLiuculique et résigné d'Anatole en prononçant ccs dernières paroles, il me serait pénible de vous...
— fie grâce, madame... un dernier mot.. Si vous l'exigez,jc m'éloignerai, je sacrifierai, lion sans regret, je vous l’avoue, la position inespérée que j'avais trouvée ■auprès de M. votre père. Je suis sans fortune, sans protection; la bienveillaui.edu prince, justifiée par mon zèle ci mou travail, pouvait un jour assurer mon aveuir... Je vous dis cela sans houle; je lie rougis pas U être pauvre... et d'avouer que j'ai besoin d'appui. Aussi, madame, ajouta Ducorinier avec un acceul triste et pénétrant, je vous aurais une inaltérable reconnaissance si vous étiez assez généreuse pour essayer de vaincre la répugnance que je vous inspire... m’engagea ut sur l'houneur, mon seul bien, à mériter voire oubli à force de dévouement et de respect...
— 11 m'est sans doute pénible, monsieur, d'entraver votre carrière, répondit Diane de IleauperiuLs en coulraiguum son émoi ion croissante ; mais, je vous l'ai dit... votre présence... dans celte maison...
— Pas un mot de plus, madame, vous serez ohéie; le prince est rhi'z lui : je vais à l'instant résigner mes fonctions.
Ht Auatole, apres » être incliné devant madame de ficntiperiuie, qmila lentement l’allée du labyrinthe.
ha jeune femme semblait agitée par une violente lutte intérieure; enfin, cédant à une pensée d’aliord vivement combattue, elle s'écria au moment où Anatole disparaissait au détour de l'allée :
— Monsieur Ducormicr!
Anatole se retourna; sa physionomie était grave rt alfiigée. Il s'avauya vers madame de Beauperluis et lui dit tristement :
— Que désirez-vous, madame?
— Je serais désolt c, monsieur, que vous me crussiez égoïste pour briser votre aveuir pour un simple caprice.
— Je ne vous accuse pas, madame, je vous obéis.
— En me maudissant?...
— Il y a longtemps, madame, que je ne maudis plus ceux qui me blessent.
— Vous les méprisez?
— Je les plants, madame; ils perdent en moi un dévouement sùr cl fidèle.
— Et ils se font de vous un dangereux ennemi?
— Je suis, de ceux que l'on peut, madame, écraser saus crainte et sans danger. L'habitude de souffrir m’a rendu clément.
— Monsieur Ducorinier, reprit madame de Ueaupcriuis après uu moment de silence, peut-on croire à votre parole?
— L est en douter que de inc faire cette question, madame.
— C'est juste : j'ai eu tort Eh bien, promctlez-moi donc de répondre avec sincérité à une question.
— Je vous le promets, madame.
— Sur Chômeur?
— Sur lliomicur.
, — A quoi attribuez-vous mou désir de vous voir vous éloigner
d'ici?
Et la jeune femme, lâchant de lire an plus profond de la pensée d’Anatole, ajouta :
— Dépendez- moi eu toute franchise, eu toute sécurité. Je pardonne l'audace, jamais le mensonge.
— Je vous ai dit, madame, que...
— Oui, vous m'avez dit que je craignais de vous voir ou impertinemmeiil familier ou ridiculement amoureux; mais, soyez franc, ce n'est pas à celte raisou que vous attribuez mou désir de vous éloigner d’ici.
— Ouest ion pour question, madame?
— Soit.
-— Franchise pour franchise?
— Soit encore.
— E>i-il vrai, madame, que ce qui s’est passé hier soir cuire le docteur Dmtaqucl et plusieurs personnes de votre famille ait clé pour beaucoup dans votre résolution de me faire quitter cette maison?
La jeune femme tressaillit, rougit et répondit, confondue de la pénétration de Ducormicr ;
— C'est la vérité, monsieur.
— Est-il vrai, madame, qu'en voyant M. Bouaquet et sa femme faire preuve de tant d'à-propos, décourage et de noblesse, vous ayez compris, pour la première fois peut-être, qu’une femme de haute naissance pouvait, non pas t’abaisser, mais s'honorer, en aimant uu homme de rien, pourvu que cet homme fût digue d'un tel amour?
— C’est la vérité, monsieur.
— Il me serait maintenant plus facile, madame, de répondre à votre dernière qtiestiou, si...
— Si...
— Si vous étiez capable d’euteudre mus colère, sans dédain, la repouso que vous avez provoquée.
— Je vous l'ai dit, monsieur, je pardonne à l'audace, jamais au mensonge ou à l'hypocrisie. Je vous ai demandé la vérité, je vous saurai gré d être sincère.
— Il s<- peut, madame, que ma franchise eaux? fatalement ma sortie de celte maison et brise mon avenir ; il n importe, je ne reculerai jamais devant uri appel fait à ma sincérité.
— Je vous écoute, monsieur.
— Eh bien, madame, tout à l'heure, espérant être compris, je vous disais, en manière de contre-vérité, que fou» désiriez m'éloigner, de crainte que je ne devinsse épris de vous, madame... Ce que j'aurais dû dire, c’e*l que vous craigniez que l'ennui, l'isolement, la facilité, lo hasard, le caprice, et surtout la profonde impression que vous a causée la scène d'hier soir, ne vous amènent peut-être un jour, par désœuvrement, à abaisser vos yeux jusqu'à moi, si iudigue que je ma reconnaisse d’nue pareille faveur; car, je vous le répété, madame, mou cœur est mort pour l'amour. En ua mot, vous vouiez m'éloigner, nou dans la prévision d'un danger prochain, tuais dans la vague appréhension d’uti danger possible et lointain... .Mais, tenez, madame, à celle heure, je le reconnais après ces paroles d’une téméraire franchise, il e>l impossible que je reste plus longtemps dans cette maison. Puisse ce sacrifice, madame, me faire pardouucr la sincérité que vous avez exigée de moi!
— Diane, ma chère, où êtes-vous? dit tout à coup une voix grê’e et glapissante eu s'approchant du labyrinthe.
— C’est M. de Beauperluis, reprit fa j unc femme.
• Et comme Anatole semblait vouloir s’éloigner, Diane ajouta :
— Restez et suhez-moi.
Puis, tout eu marchant à la rencontre de son marî, madame de Beaupertiiis dit à Auatole très-bas et très-vite ;
— A une heure, celle nuit, au bal de l'Opéra, dauslc corridor des secondes. Mettez uu domino; ayez un ruban rouge et blanc à votre manche : j'aurai le pareil.
Diane achevait à pciue ces mots, lorsqu’elle se trouva en face de son tnari.
Le duc de Beauperluis était un tout petit homme, maigre, blondasse, chafouin, avec de gros yeux bleuâtres à fleur de tête; sa chevelure en désordre s'échappait d'une calotte de velours noir crasseuse; sa barbe, jaunâtre cl longue de deux ou trois jouis, pointait dru sous sa peau terreuse: il portail une redingote du matin eu flanelle grise, fort malpropre.
— Je savais, ma chère, vous trouver au jardin, dit M, de Beauperluis en s'adressant à sa femme, et je venais...
Mais, apercevant Anatole, qui, par discrétion, se tenait à quelque distance de la jeune femme, M. de Beaupcrtuis s'interrompit eu regardant Diane d'un air étonné* et interrogatif.
Celle-ci lui dit alors en lui présentant Anatole ;
— M. Ducormicr, le nouveau secrétaire de mon père.
Et. se retournant vers Anatole, elle ajouta :
— M. de Ri'. au pertuts.
Anatole salua respectueusement le duc, qui dit à sa femme:
— Tiens' votre père a un nouveau secrétaire? je uo le savais pas.
Votre ignorance n'a rien de surprenant, monsieur, reprit Diane
en souriant, car voici, je crois, trois jours que vous u'étes sorti Uu
LA DONNE AVENTURE
diei vous, pas mime hier soir, quoique ce Wl le jour de réception de ma mère.
Ali! ina chère, c’esi qu'aussl, si vous saviez, reprit le due eu
levant les yeux au ciel avec jubilation, ces pamphytochromoretinum, iis sont inouïs, incroyables !
— Je ne sais, monsieur, ni de qui, ui de quoi vous voulez parler.
— Je parle de ces scarabées, mûle cl femelle , que j’ai reçus d Alger; ce sont des painphytochromortiùium delà plus rare espèce.
Et, s'adressant alors à Anatole :
— Monsieur a-t-il quelques connaissances eu histoire naturelle?
— Très -imparfaites, monsieur le duc.
— Mais vous eu possédez toujours assez pour vous intéresser aux phénomènes naturels ?
— Certainement, monsieur le duc , rien de plus intéressant que ces études, même pour des profanes comme moi.
— A la bonne heure ! reprit le petit homme enchanté; c’est ce que je ne cesse de répéter à madame de Beauper luis; on peut, sans être savant, s'intéresser aux pbénomèucs naturels; oui, ma chère, et je venais justement vous faire part de la plus curieuse observation du monde, ajouta M. de Beaupertuis d’un air capable et Irioin-
f ihanl. Savez-vous es mœurs des jwihiphylochromorcsinvmf Je viens do passer trois jours à les observer; mais il me faillirait, pour vous faire bieu comprendre la chose, un fort troue d arbre auquel je pusse me cramponner, ajouta M. de Ueauperluis en jetant les yeux autour de lui d’uu air affairé, afm de trouver le moyeu de compléter sa mimique; mais madame de lleaupertuis, fort peu curieuse de celle pantomime, dit à son mari :
— Vous m’excuserez , monsieur , mais je n'ai, vous
le savez, aucun goût pour I bUtoirc naturelle. M. Ducormicr sera, je u'cii doute pas, Ires-heureux de vous entendre.
— Mais, ma chère, permettez-moi seulement de vous figurer...
— Je vous prie de me laisser tranquille cl de me faire çràce d'une pareille représentation, dit madame de Draupcrluis en s'éloignant et laissant Anatole aux mains de l'impitoyable amateur de scarabées, qui se mil à raconter à Ducormicr des observations si étranges, si saugrenues sur le» mœurs privées des scarabées, qu'Anatole comprit à merveille Icloigucuienldc Diane pour ces inconcevables révélations physiologiques.
llciireuMMneiil, au bout de dix minutes, M. de Blorscnne, accompagné d’un de scs amis, vint arracher Anatole à son patient martyre.
— Monsieur Üurormier. lui dit le prince, je vais à la Chambre des pairs. Vous me préparerez ma correspondance, je b verrai à mou
retour. Et il ajouta d’un air significatif : Vous n'oublierez pas la com-
mission que l'eus savez.
— Non, prince, je vais sortir à l’instant pour m'en occuper.
— Ainsi vous m'eu rendrez compte tantôt à mou retour de la Chambre?
— Oui, prince, répondit Anatole en s'inclinant; et il s’éloigna présentent, enchanté d'échapper aux couüdcnces scientifiques de M. de Beaupcituis.
Celui-ci, avisant alors le priucc et son ami, lui dit :
— Mon cher beau père, il faut que je vousfas6c part d'une observation lu s curieuse que je...
— Mo.i cher due. répondit le prince en s'encourant avec terreur,
je n’ai malheureusement pas un instant à moi, sans cela je vous ferais une rude guerre à cause de votre sauvagerie. Voici trois jours que l’on ne vous voit point. Pour Dieu, devenez donc plus sociable, et abandonnez un peu les insectes pour tes humains.
Et M. de Morsenne laissa le duc de Beauperluis, qui, haussant les épaules de pitié , retourna s’enfermer avec scs chers scarabées , pendant qu'Anatole bucormier se rendait au magasin de Maria Fauveau, qu'il n’avait pu rencontrer la veille.
Le duc de Deaupertuis. — Page 55
Lorsque Ducormier entra dans le magasin du Gagne- Petit, Joseph Fauveau était seul à sou comptoir; il parut si embarrassé, si mécontent h h vue de son ami, que celui-ci fut frappé de la froideur de cet accueil, mais il parut ne pas s'en apercevoir, tendit cordialement b main à Joseph, et lui dit :
— Bonjour, a:ni ; comment se porte ta chère femme?
— Ma femme est chez sa mère, répondit scellement Fauveau sans prendre b main que lui offrait Anatole. Lclui-ci regarda Joseph avec surprise cl reprit :
— Qu’as-tu donc ? lu me reçois d'une façon étrange?
— C'est que je ue sais pas dissimuler, moi.
— Dissimuler, quoi?
— Ecoute, Anatole, je n’ai pas ton esprit, je n’ai que mon gros bon sens, et mou bon sens me dit que lu te conduis mal pour toi et pour les amis; orjc l’aime encore assez pour sentir que désormais je ne le verrai plu» < hez moi avec plaisir.
— Tes paroles me surprennent... D’dù vient ce changement ? Voyons, sois franc, Joseph. T au rais- je blessé à mou insu?
— Oh ! lu blesses tes amis eu sacbaul ires-bien que lu les blesses, loi.
— Et comment? El quaud ccb?
—.J'ai dîné avant-hier avec Bonaquet ci sa femme. Nous t'avons ailcudu toute la soirée en nous félicitant de ton retour au bien, car Jérôme nous avait instruits de ta résolution et de ta prqjnessc... de la promesse d'honneur de venir vivre auprès de lui. Tu as manqué à ta parole. Tu t'obstines à un genre de vie qui finira nul pour toi. Tu es libre; mais aussi les vrais amis sont libres de l'éviter après avoir, comme Jérôme, tout tenté pour te ramener.
' — Mon bon Joseph, la sévérité, loin de me blesser, me prouve ton aiïection.et de celle affection je ne suis pas indigne. Sais-tu pourquoi j'ai manqué à la parole que j'avais donnée à Jérôme ?
' — Peu importe la cause. Tu as uiculi à la paiolc, cl c'est mal. Jérôme eu a été affligé jusqu'aux larmes.
— La cause de mon manque de pa- ' * i iuuif-
rolc u'esl pas i
férente surtout pour toi, Joseph ; car si.
comme tu le dis, j'ai manqué à ma nromesse, c'est dans Ion intérêt.
— Dans mon intérêt, à moi?
— Oui, car il s'a-
S il de ce que tu as e plus précieux, de plus cher au monde... entends-tu, Joseph? de plus cher au monde.
— Anatole, je ne sais pas ce que lu veux dire, reprit Fauveau tout surpris.
Tiiis il ajouta en réfléchissant cl répétant les paroles de sou ami :
— Ce que j'ai de plus précieux , de plus cher au monde... mais c'est 31aria!
— El tu as raison de penser ainsi, mon bon Joseph, la femme est un trésor, mais les trésors...
— Achève donc !
les trésors?...
— Fout des envieux.
— Des envieux?
reprit Fauveau en regardant son ami avec une surprise croissante. Comment, des envieux?
— Il clos! oui , mou bon Joseph.
— Tiens, Anatole, je ne sais pas ce que lu veux dire.
Si c'est uuc plaisanterie, je te préviens que, même de toi, je uc la soulfrirais
pas, car j'ai pour Maria autant d'adoration que de respect, et si tu avais le malheur de...
— Joseph... tune me comprends pas... Ai-je l'air de plaisanter? — Non, c'est vrai; niaisalors explique-toi... pour l'amour de Dieu, explique-toi. Je ne sais pourquoi, je me sens déjà le coeur tout serré...
— Joseph, je viens te rendre un grand service; mais ce service... je ne peux te le rendre qu’à uuc condition...
— Une condition... à un service? Cl lu le disais mon ami?
— 11 m’est impossible de l’être utile saus uue condition.
— Lutin, quelle est-elle?
— Donne moi ta parole d'honnête homme... de ne pas répéter A Bonaquct uu seul mol de ce que je vais te confier.
Fauveau regarda sou ami d'uu air méfiant et reprit :
— Il s’agit d'uue chose mauvaise, puisque tu veux la cacher A Jérôme.
— Il s'agit de prévenir peut-être de grands malheurs, répondit Anatole d'une voix grave cl suleuuellc.
— De grands malheurs? cl cela regarde Maria?
— Oui; mais, pour conjurer ce que je crains, il faut, je te le répète, que Jérôme ignore ce que je vais le cuiilicr ; qu'il ignore mémo que nous nous sommes revus.
— Jamais je ne mculirai à mon meilleur ami, jamais je ne dissimulerai avec lui.
— Alors, adieu, Joseph.
— Anatole, lu uc sortiras pas d'ici que tu ne le sois expliqué,
s'écria Fauveau d’un air presque menaçant; il ue s’agit pas, vois -lu, de venir vous jeter l'iuquiétude dans le cuur, et puis de s’en aller; je l’ai dit que ce que j’avais de plus cher et de plus précieux au moude, c'était Maria ; tu m'as répondu que j'avais raison, parce qu'elle était un trésor, nuis que les trésors faisaient des envieux, voilà tes propres paroles. U y a doue quelque chose là-dessous , je uc suis pas uu crétin, nou plus !
— Il y a là-dessous un grand service que je puis te rendre, mais il faut que lu me gardes le secret envers Jérôme, que je commue d’aimer comme le meilleur, comme le plus noble des hommes; mon manque de parole a dû le blesser; mais, je le le répète, mon attachement peur loi eu est la seule cause.
— Tiens . Anatole, reprit le pauvre Joseph, dont l'inquiétude et la curiosité pleine d'angoUsc croissaient à chaque instant . tu le vois, la sueur me coule du front à la seule pensée d'un danger qui menace Maria. Voyous, sois bon ; n'abuse pas de la supériorité, Tu sais que, pour l’esprit et les iu«) eus, je ne suis qu’une buse auprès de toi.
Anatole, serais- lu capable de me tommeuter à plaisir, de me jeter daus une fausse démarche cuvers Jérôme? Mon Dieu! mou Dieu! lu sais ce que lu veux de moi, et moi je n'en sais lien; lu as tout l'avantage. (Jnc veux-tu que je te dise ? Tu me louches au plus vif du cœur en m'inquiélaul sur Maria; par ce inoven-là lu me feras dire et faire tout ce que lu voudras; ne m'oblige Jonc pas d'avance à une promesse dont je serai peut-être ensuite désespéré, car lu me connais, si je (e donne ma parole, elle sera bien dounée... je mourrai plutôt que de la trahir.
— Cher ci bon Joseph, reprit Anatole en serrant entre les siennes les mains de sou ami, s’il uc s’agissait que de loi, je uc te demanderais pas uu silence absolu envers Jérôme; mais...
— Tiens. Auatole, reprit Fauveau eu portaut scs deux rnaiusà son front brûlant , je uc peux résister à ce que j’cuüurc; je le promets
Sou adresse I ou siuou. — I’*cr 5S,
LA BONNE AVF.NTÜBE,
tout ce que lu voudras, niais rassure-moi ; je le jure sur l'hnuucur de ne rien dire à Jéiôme, et de lui » acber que nous nous sommes revus. 31;ûs parle ! nu nom du ciel ! parle î
— Kl» bien, donc, mon bon Joseph, écoule-moi. J’étais, en effet, convenu avec Jéiôme de quitter mon ambassadeur ci de renoncer à un monde où je n'avais trouvé quliumilialiou et dédains..
— Mais .Maria! mais Maria!
— Un peu île patience : avaut-liicr matin, je quittai Jérôme dans la ferme résolution de xnc fixer auprès de lui et de suivre scs conseils; je voulus seulement remplir une dernière mission dont mon ambassadeur m'avait chargé; je me rendis donc chez nu grand seigneur, citez un prince à qui je devais remettre des lettres de Londres.
— Mais, encore une fois, et Maria?
— J'y arrive... Tu te souviens qu'au ba! de l'Opéra... un homme en doniiuo vous a longtemps suivis, ta femme et toi ?
— Oui. Eb bien, après?
— Tu ignores que, pcudarit que tu étais allé chercher tou manteau, et que je suis n sic auprès de ta femme, ce même domino, descendu eu même temps que nous, iiuus a longtemps regardes, ta femme et moi.
— Ensuite, ensuite!
— Ce domino était le priucc chez qui je me suis rendu avant-hier nia 'in porter les lettres de mon ambassadeur.
— Mais, Maria! reprit ingénument l'an venu, dont la pénétration était lente, lu m'avais dit que lu allais ai river à ce qui la regardait?
— J’y suis arrivé, mon bon Joseph; car. je te le répété, le domino qui vous avait s» obstinément suivis au bal de l'Opéra était ic prince dout je le parle, et s'il a obstinément suivi la femme, c'est que...
— C’est que?..
— C'est qu'il en est amoureux.
— Comment! amoureux! pour l’avoir vue cette nuit-là au bal
nuque?
— Pour l’avoir vue ici, à son magasin, devant lequel le prince passe et s’arrête depuis longtemps presque tous les jours.
— Alt! il passe et il s’anétc devant b boutique presque tous les jours! dit Joseph d'une voix attelée. Comment sais-tu cela?
— Parce qu'il me l'a dit.
— Ce prince?
— Oui.
— Kl pourquoi t’a-l-il dit cela à toi?
— Part e que. lorsque je suis allé chez lui, il m’a reconnu pour m’avoir vu rester auprès de ta femme pendant qu'elle attendait son manteau.
— Ab ' il l’a dit comme cria tout de suite, et à propos de rien, qu’il était amoureux de Maria?
— Il me l a dit, au coutraire, à propos de quelque <hosc.
— Quelle chose?
Apres un moment de silence, Anatole reprit :
— Ta fcnitne ne l’a pas parlé de certaines propositions?
— Quelles propositions?
— Ce. les qu oi» lui a faites le jour où lu étais de garde et où j'ai diné avec toi.
— A vaut hier?
— Oui.
— Iles propositions! répéta Faitveau d'abord stupéfait; puis, devenant blême de colère et de douleur, il s’écria ; Anatole, prends garde à ce que lu va* dire!
Mai» il retomba dans son fauteuil avec accablement cl cacha sa figure entre se» mains en mm murant :
— Mon lheu! niun bien! je n'ai pas une goutte de sang dans les veines. Qu'est- ce que tout cela signifie?
— Cela signifie, Joseph, reprit Anatole d’une voix pénétrée, cela signifie que ta femme est h meilleure, la plus vertueuse des femmes. Cela sigudie que lu dois redoubler de tendresse cl de respect pm;r elle, car elle a résisté à de* tentations qui eussent séduit des tours moins élevés que le sien. Ah! Joseph, c’est une uoblc cl digue créature que la Maria ; elle t'aime vaillamment, et lu dots être lier d une telle femme !
A ccs paroles, prononcées par Ducormicr avec un accent de chaleureuse couvicliou. Fauvcau releva soudain la tête, regarda son ami cl reprit :
— C’est à en devenir fou! je no te comprends plus; mais ce u'csl doue pas une inauvaLc nouvelle que tu as à in’nppi autre Mou Dieu ! mua beu ! explique-toi: Tu et donc tnt» pitié i
— be grâce! un peu de calme, mon hou Joseph; écoute moi sans m'interrompre, et tu comprendras tout : eu deux mots, le prince est depuis longtemps amoureux de ta femme; il a su qn av.ml-liier tu étais de garde ; il a envoyé ici OU homme de confiance ch argé de faire â ta feiume les offres les plus magnifiques.
— Tonnerre de Dieu ! s’écria Joseph furieux, hors de lui, en sc précipilaut ver» la porte, nous allons voir ça?
— Où vas-lu ? dit Anatole en rcteuaut son ami avec force ; quo veux-tu faire?
— Lui cas^pr les reins.
— A qui?
— A ce prince.
— Tu ne le connais pas !
— Son uoiii! s'écria Fauvcau effrayant de rage; son adresse !
— Hans l’état ou le voilà, crois-tu que je te la dirais?
— Sou nom! s’écria Fauvcau exaspéié en étreignant daus sa largo et paissante main le bras d Anatole, et il ajouta d'un air meuai.aut : Son adresse ! ou sinou :
Ducormicr regarda froidement Joseph cl lui dit ;
— Moi, ton ami, lu me menaces?
— Le nom de cct bomtuc! le nuiu de ccl homme!
— Plus lard.
— Plus tard ! Mais tu crois donc que j’ai du s-ng de macreuse dans les veines?
— Celte indignation, je la comprends, je la partage. Oui, je la partage tellement, que je veux te venger, Joseph.
— Je n'ai besoin de personne! reprit Fauvcau d’un air sombre et farouche; ccs affaires-là, ou les fait soi-même !
— Non, parce qu’on les fait mal ou pas du tout.
— Oser faire des propositions à Maria, à ma femme! reprit Joseph; cl, s’interrompant, il frappa si violemment de tes deux poings sur le comptoir, qu'il I élira la. louucnc de Dieu! Ah! I» ut priucc qu'il est, il aura de mes nouvelles!
— Joseph, veux-tu. oui ou non, continuer de m’écouter?
— Allons, parle! Puis Fauvcau ajouta comme par rcflcxiou et OTCC une navrante amertume : Kl Maria ne m'a rien dit, et ce jour U je l’ai justement trouvée encore plus tendre, plus gaie, ptasgctiiillo pour moi que de coutume. Ah! c’est la première fois qu’elle a manqué de confiance envers moi et quelle a été dissimulée.
— Tais-toi, Joseph, lui dit Anatole d’un ton sévère; lu es injuste, lu ri’citlcuds rien au cœur -des femmes; Li tienne a sagement agi eu ne l’iusituisant pas de propositions rejetée» par elle avec le dernier mépris. Est-ce qu’une honnête femme vient j.»m.d> in piicter on irriter son mari par le récit de pareilles ignominies? Ta Maria s’est, dis-tu, montrée cm ers loi ce jour-là plus tendre que de coutume: rien de plus naturel ; elle était, non pas fiere, mais heureuse d’avoir accompli son devoir.
— Tu a» peut-être raison, reprit Fauvcau avec accablement, elle aura voulu Drépargucr la rage et la douleur de songer qu'qu a seulement osé suôiiO'cr nia femme capable d’ecouler ccs infamies 1 clic... elle! la délicatesse même' Ah! je n’aurais jamais cru que celle ignoble pensée |<ût venir à quelqu'un!
— Et moi aussi je te l'aurai* ■ pargne ce chagrin. mou bon Joseph, si je n'avais su que le prince n’eu resterait pas là de ses poursuites, et de telles poursuites sont toujours dangereuses.
— Comment! s’écria Fauvcau, cl la colère et l indignation vinrent encore enflammer scs traits, mais il veut doue que je l'assomme !
— Veux -tu m'écouter, oui ou non? veux-tu rester calme?
— Continue.
— Je me suis donc hier matin rendu chez le priucc pour remplir ma inis'iuii ; ceci fait, il a Irès-adroiti tnenl amené la conversation .sur L* bal de l'Opéra de la veille, où il s’est rappelé, m'a-t-il dit. m’avoir vu causant avec une fort jolie femme; il m a demandé qui «!!■* était. La femme d'un de me» amis d'eufaneç, lui ai-je r. j <> .du. Enfin, Joseph, it serait inutile et trop long de te dire commun lu prince eu cil venu à me proposer... sais-tu quoi?
— Achevé.
— Il m'a proposé de parler de lui à la femme, afin de... tu comprend»?
Fauvcau regarda Ducormicr avec une expression de défiance cl de dégoût involontaire, garda un moment le silence, cl reprit :
— Quelle réputation as-tu donc, pour que Fou o»e, à la première vue, te proposer de pareille» infamie»? l'our qui passes-tu dune aux yeux de ces gc us-là ?
— Pour qui je passe, mon bon Joseph? reprit Anatole avec un éclat du rire sardouique; eh, pardieu ! je passe pour ce que je «ni» : un pauvre diable de secrétaire, sans sou» ni maille, fil» d'un boutiquier; or, aux yeux de ce momie là. un pauvre diable comme moi doit ne trouver fort heureux d'être I entremetteur d’un grand seigneur, mm amant quoi le grand seigneur a-sure sa proter tiou à l'entremetteur; cela va tout seul et de soi-méme. Oui. le prince m a donne sa foi de gentilhomme que. si je lui facilitais la séduction de ta fomne. ma fortune était assurée, mon ambition satisfaite, grâce à sou tout- puissant crédit, car ou n vu des hommes encore plus bas placés que moi devoir une élévaliou rapide à ce» iniames services.
— Anatole, je te ferai» injure eu nrctonuaul de ce que tu as refusé celle ignominie.
— Tu tu trompes, mon bon Joseph; je n'ai pas refusé.
— Que dis-tu?
— Ecoute encore... Te dire ce qu'il m’a fallu, vois-lu, d'empire sur moi- même pour ne pas cracher à la ligure de cet homme...
— Tonnerre de Dieu ! je l'aurais pile sous mes pieds !
— Non, c’est un vieillard.
— Qa’e$l-ce que ça me fait à moi 1 Ob ! il y passera !
— Sois tranquille, tu seras venge, Joseph... et terriblement, si lu m’aides !
— Je te l’ai dit, je me veugerai moi-même.
— Impossible!
— Impossible de lui casser les reins ?
— Tu u'as aucune preuve contre le prince, il niera tout; il est Ires-haut placé, tres-puissaut. C'est un vieillard, le dis-je; le maltraiter, c’est t’ex| oser à un procès et à la prisun.
— Parce qu’il a voulu séduire ma femme !
— Oui, c’est révoltant; mais c’cst ainsi. Réfléchis an peu, cl tu verras que j'ai raison.
— Mais que faire, alors?
— M’écouler, uous entendre, et nous serons, je te le répète, cruellement vengés, toi, des indignes projets de cet homme sur la Maria ; moi, de ï insultant mépris qu'il m’a témoigné eu me croyant capable d'accepter son offre infâme.
A ce moment la porte de la boutique s'ouvrit, madame Fauvcau entra, cl resta tout interdite , presque tremblante à la vue d’Aualulc.
— Madame Fanveau connaissait trop la physionomie de son mari pour ne pas remarquer combien il paraissait sombre cl agile, elle attribua celle éuiotiou à l'entretien qu'il veuail sau» doute d avoir avec Ducormicr.
Et elle éprouva une vive satisfaction en sc disant que sans doute Joseph, suivant les avis réitérés du docteur Itoaaqucl, vouait de faire entendre ou de déclarer à Anatole que désormais leurs rapports d'intimité devaient complètement cesser. Quelle fut donc b surprise de madame Fauveuu lorsqu'elle entendit Joseph lui dire d une voix légèrement altérée :
— Maria, la domestique va rester au magasin pendant que nous monterons là-haut; nous avons à causer, et ici nous serions dérangés par les acheteurs; viens.
Ce disant, Fauveau sonna la jeune servante; elle descendu de l'eut re-sol, reçut les ordres de sou maître, et celui-ci, accompagné de hurorenier eide Maria qui les suivait presque macliiiiuleiucul, monta dans le petit entre- mj! situé au-dessus du magasin.
Jo-cpli ferma la porte de la chambre à coucher où allait sc passer la scène suivaulc. ,
Mai'w, u' osant lever les yeux sur Anatole, ôta son châle et son Chapeau : Sa délicieuse petite figure ordinairement si rose, si fi anche, si éveillée, était déjà un peu pâlie cl avait alors une expre-sion mélancolique qui lui donnait un charme nouveau; parfois ses grands veux élouncs et attristés s'attachaient sur >011 mari avec inquiétude, attendant qu il s’expliquât. Enfin il lui dit d'un air chagrin et contenu : ... , ...
— Maria, je ne veux pas le faire de reproches, car lu as agi selou toi pour le mieux; mais enfin tu m avais caché qu'un misérable avait o>é l'envoyer ici un homme pour... Puis, la colère de Joseph se réveillant à la pensée de cet outrage, il frappa du pied avec fureur
et s'écria : Vieux grediu! quel front! ... ...
Maria devina de quoi il s'agissait et reprit avec I cxpressiuu d une surprise profonde :
— Comment! Joseph, tu sais...
— Oui, Maria, oui, je sais... je sais tout...
— Eb bien , c’csl justement à propos de cela que je sui? sortie ce matin.
— Qiic veux-tu dire? ... .
— Ma première idée avait été, vois-tu, Joseph, de ne pas le parler de celle sotie et vilaine aventure; car tu penses bien que j’ai reçu Cel homme comme ii le méritait.
— Anatole lue l'a dit. .
— M. Anatole! reprit Maria stupéfaite; mais comment sait-il...
— Je l’expliquerai cela tout à 1 heure. Continue.
— Je te di-ais donc, mou bon Joseph, que j'avais d'abord résolu de ne te parler de rien, car si jusqu’ici je l’ai toujours raconté, afin d'cti tire à nous deux, les hôtes de déclarations que me faisaient quelques-unes de nus pratiques, celle fuis il s’agissait d’argent, cl c'était si ignoble, que j’ai craint de t'affliger ; cependant, comme
Ion peut se tromper, hier j’ai tout raconté à maman, afin d'avoir son avis; elle m’a répondu que je faisais bien de me taire là-dessus; au lieu de te chagriner inutilement, j’ai suivi son corne il; pourtant, mon bon Joseph* je me sentais le cq-ur tout serré dej uis que je te cachais quelque chose; cela me pesait comme un remords; aussi ce malin j'ai retourné chez maman pour la consulter cncoie.
• S’il en est ainsi, nom enfant, s'il l'eu coûte d’avoir un secret |Hiur tou uiari, m’a-l-clle dit, racontc-lui la chose comme die s’est passée. » Et c'est ce que j'allais faire en rentrant, mou ami.
— Je le remercie de la confiance, répoudit Joseph d'un air contraint. Je savais d'ailleurs, je te le répété, grâce à Anatole, ce qui s'est passé.
— Mois, mon ami, reprit Maria, douloureusement frappée de l’air sombre de Joseph, que lu vue de sa femme ne déridait pas. comment M. Auatole a-t-il clé instruit de ce que. je n avals confié qu'à maman?
Joseph, en peu de mots, redit à sa femme ce qu'Anatolc venait jde lui raconter à lui même.
Maria écouta ce récit avec autant de surprise que de dégoût; puis elle lit la nièiuc réflexion que Joseph, et, regardant Anatole avec un mclauge de crainte cl de répugnance, elle s’écria tu volontairement :
— Ali! monsieur, ce prince avait donc de vous une opinion bien mauvaise, qu’il osait vous croire capable d’une telle infamie?
— Ilcbs! madame, avez-vous été plus épargnée que moi. vous? Vous, nom Dieu! l'honneur, la délicatesse, la dignité môme ! dites, mj'lumc? Votre adorable tendresse pour Joseph, votre picu^p affection pour votre mère, votre dévouement angélique pour voire enfant, tomes ces vertus qui font le bonheur de Joseph. OiileUes été respectées? ont-elles empêché un misérable d'essayer de vous »éduire par ses olfres, de vous croire culiu, pomme l’on m'a cru moimême, capable d'accepter une proposition iulàmc?
— C’est vrai, monsieur Anatole, répondit madame Fauvcnu frappée de ce rayonnement. Ce n'est pas la faute des brave» gens si les méchant» le» jugent mal.
— Et c'est »i vrai, ce qu’Aualole dit là, reprit amèrement Fauveau, c'est >i vrai, que ma première pensée a été celle-ci : « Pour que I on ail seulement osé faire uue pareille proposition a Maria, il faut qu'il y ait eu quelque chose... de mauvais bruits répandus sur elle dans le quartier •
— Ali! Joseph, reprit douloureusement la jeune ft mme, saus pouvoir retenir »es larmes, c'est. 1a première foi» de la vie que lu me dis un mol qui me blesse au coeur !
El elle mil son mouchoir »ur ses yeux.
— Allons, ne pleure pas, Maria, reprit Joseph avec un accent qu’il tâchait de reqdrc bienveillant, mais qui trahissait une défiance péniblement dissimulée. Je ne te dis pas que je pense cela maintenant... je le pensais tout à I heure... Que veux-tu! Pou n'est pas maître de cela...
— Ah! madame, reprit Anatole avec une expression de entoile amertume, voilà pourtant les résultats de ecs tentatives infâmes' Ou les repousse de tonte la hauteur de la vertu on de l'honneur outragé', et pourtuul les esprits I s plus droits, le» coeurs les plus nobles, vous et Joseph enfin, vous ne pouvez vous empêcher de dire: « Il faut qu'il y ait quelque chose. » Ah’ vous le voyez, le contact de la corruption a cela d'horrible qu'aux yeux même les moins prévenus sa fange semble souiller ce qui est toujours resté pur. \u-»i, haine, vcugi-ance implacable contre ces misérable» qui »e font un jeu de ce qu’il y a au monde de plus sacré... le repos et l'honneur d'une femme.
— Oui, haine et vengeance! répéta Fauveau, dont la loyale figure se contractait duulouMisement, et qui plusieurs fors évita les regards de Maria, de plus en plus surprise et alarmée. Si la vengeance ne vous rend pas le repos, du moins ça cousole. Je souffre, mais je ne souffre pas seul. .
— El pourquoi souffrirais-tu, Joseph? dit Maria contenant difficilement ses larmes. Parce qu'uue offre honteuse n»‘a été faite... Estcc donc ma faute?
— .Non, non, ce n’est pas ta faute, répondit Fauveau avec une sorte d'impatience fébrile.
Puis, s’adressant à Anatole :
— Parlons vengeance! parlons vengeance!
— Lorsque madame est entrée, reprit Duçomiier, je te disais, mou ami. qu’il m’avait fallu un grand empire sur moi-même pour uc pas éclater à la proposition du prince. J'ai fait plus, j'ai accepté {'indignité qu'il lue proposait.
— vous, monsieur Auatole! s'écria Maria eu joignant les ma. ns aveu stupeur; vous avez accepté?...
— Oui. madame, et j'ai Tait quelque chose qui m'a coûté davantage encore, ajouta Ducurmier avec une expression de icgrct mvrsul : au risque de perdre l' amitié de Jérôme... j ai menti à Li pr imesse que je lui avais donnée... Aussi maintenait il me croit ur homme ban» cu.ur, tans parole... Plus laid, sau$ doute, il recouuaf
ira son erreur; niais, en attendant, son cœur s’csl refroidi pour moi, ei quoique momentanée. la perle de l'estime d'un homme que j’aime, que je vénère autant. . . m'est cruellement douloureuse.
— Mais, monsieur Anatole, reprit M.uia, qui vous a doue obligé à laisser M. Bouaqucl daus celle erreur qui vous est aussi pénible qu’à lui?
— L'intérêt de Joseph, le vôtre, madame, répondit Ducormicr avec une douce résignation, et je dois aussi vous l'avouer, le besoin de me venger en vous vengeant. J'ai donc accepté l’offre infâme du prince. « Mais, lui ai-jc dit. pour pouvoir parler eu votre faveur à madame Fauveau, sans l'effaroucher tout d'abord, il serait indispensable que je remplisse auprès de vous uue foneliou intime... que je fusse, par exemple, votre secrétaire, cela me mettrait à même, toutes les fois que j'irais voir mes amis, de pouvoir, sans exciter l'ombrage de madame Fauveau, lui vanter votre géuéro.dt ; , votre esprit, votre loule-puissauce, et peu à peu je l’amènerais peut-être ainsi, eu la disposant bien pour vous, à vous écouter un jour; mais il rauidujemps, prince, beaucoup de temps; et encore je ne réponds, de rien, car madame Fauveau est la plus liomicic des femmes cl clic adore son mari, qui mérite ccl amour. ■
— Au faitl Anatole, au fait! dit brusquement Fauveau, où veux-tu eu venir ?
— Tu vas le savoir, mon ami, reprit Ducormicr. Le prince, enchanté de mo i idée, m’a pris à l'instant pour son secrétaire ; tu vois, Joseph, que j étais aiusi forcé de manquer à ma parole envers Jérôme.
— Sojt. dit Joseph; mais, au poiotdc vue de ta vengeance, à quoi te servait d avoir accepté les offres de ce vieil infâme cl de lui avoir demandé d'être son secrétaire?
— D'abord, mon bon Joseph, en acceptant l'ignoble mission qu'il me proposait, j’empêchais le prince d'eu charger une autre personne. Or tu vois, malgré l'adorable pureté de la femme, le chagrin que vous a déjà causé une tentative de corruption, si méprisée qu'elle ait été. Ce u'esl pas tout : le priucecsl amoureux comme iiu grand seigneur riche et blasé, c'est-à-dire avec frénésie. Etmulbcureusemcnt, mes amis, un grand seigneur comme lui ncsc borne pas à être aïnou* reux et à souffrir, il se croit tout permis caver&éc petites gens comme nous, il ne recule devant aucune méchante action, il risque tout, et le moindre danger de ces tentatives acharnées est de compromettre tôt ou tard la plus hounéle femme du monde. Eh, mon Dieu! oui, les misérables qui acceptent le rôle que je dois jouer emploient tous jes moveus, si odieux qu’ils soient. Ainsi par d'affreuses calomuics ils s'efforceront de pcidre de réputation uue femme daus son quartier, espérant, ou avoir meilleur marché d'elle, ou se venger de ses refus en la déshonorant d'avance.
— Assez, assez, Anatole, reprit Fauveau en portant les deux mains à son visage. La tête me tourne .. J’ai comme drt éblouissements... Fuis il s’écria d’une voix étouffée : J'étais si heureux!
— Joseph, lu m'effrayes, reprit Maria, les larmes aux yeux. Hélas! mon Dieu, en quoi notre bonheur est-il donc menacé? Est-ce que je no l'aime pas toujours leudrniieul?
— Si, si, Maria ., tu m'aimes toujours... tu me le dis, je le crois.
— Joseph, ai-jc donc besoin de te le dire... pour que tu me croies? dit Maria ne pouvant plus contenir scs larmes. Tu ne m'avais jamais parlé ainsi. .
— Allons, pleure, pleure, s'écria Fauveau avec emportement, il ne me manque plus que cela pour m’achever...
— Non, non, je ne pleure plus, Joseph, répondit Maria eu essuyant scs yeux, je ne pleurerai plus, puisque cela le contrarie.
Et, pendant que sa femme restait absorbée daus un douloureux silence Fauveau dit à Ducormicr d'utic voix brève et saccadée :
— Mon ami... de ma vie... je u’oublierai ce que lu fuis pour nous. Maintenant je comprends quel service lu nous a rendu eu acceptant les prouoMiious de celle vieille canaille, afin qu’il u’cu charge pas un autre. Mais la vengeance, la vengeance! Sinon, quoi qu'il arrive, et malgré sou âge, tuuucrrc de Dieu! je le pilerai sous mes pieds!...
— Calmc-toi, Joseph, reprit Ducormicr, j'arrive à notre veugeau* ce. Eli demandant au prince une place de secrétaire qui me permit de vivre daus sa maison, j'avais un double but. Te rnpprilcvtu un domino noir avec qui je causais à I Opéra, dans une loge, lorsque la femme et loi êtes venus me retrouver?
— Oui, je m'eu souviens.
— Eli bien! reprit Ducormicr. le hasard... non, la providence, la justice de Dieu, a voulu que ce domino qui, par désœuvrement, m’avait. c< mme on dit, intrigué, fût la fille du prince, une duchesse, jeune, chat munie, admirablement belle, mais iusoleuie, mais hautaine comme toutes les femmes de sa race. Et, après une pause d'un instant, Ducormicr reprit ; Oui, c’est une arrogante et grande dame. Pourtant, un jour... bientôt peut-être-., je veux dire au prince ; * J’ai paru von» servir, mais c’était pour défendre mes amis contre vos projets infâme»: je vous ai demandé à vivre sous votre toit, mais c'était puni' séduire votre fille. Oui, mou prince. Vous avez voulu porter la honte elle malheur dans une maison de gens de ri eu, comme
vous les appelez; eh bien! moi, mon prince, moi, homme de rien, j'ai porté la boute et le malheur dans votre maison de grand seigneur! » Et, celte révélation écrasante, sais-tu. Joseph, devant qui je veux la faire à ce prince?... devant toi, devant la femme, car il vieudra ici pour subir cet outrage. J'ai mon projet.
— Oh ! s l écria Fauveau avec une expression de joie farouche, je l'avoue, cela vaut encore mieux que de lui casser les reins, à ce vieux brigand! N'est-cc pas, Maria?
— Mon and, reprit timiJcmcut la jeune femme sans lever les yeux, il me semble...
— Quoi! Que le semble-t-il !
— Cette jeune dame que M. Anatole veut séduire et déshonorer... elle est innocente des indignités de son père...
— Ah! vraiment? reprit Joseph avec un sourire sardonique. Tu as bon cœur ! lu es bien compatissante pour des gens qui veulent ton déshonneur et le micu !
— Joseph, laisse-moi l’expliquer ma pensée.
— Assez, reprit durement Fauveau, je n’ai nas besoin de ta permission pour me venger comme je rcu(cnd$. Cela ne regarde qu’ Anatole et moi Je l'aurais crue plus jalouse de notre honneur.
— Mon Dieu ! mou Dieu ! murmura la pauvre femme eu cachant sa figure dans son mouchoir, c'est la première fois de sa vie qu'il me parle durement !
Joseph, s’adressant à Ducormicr, reprit ;
— Cette vengeance me va en altcndaul mieux.
— Tu comprends maintenant, mon bon Joseph, reprit Anatole, pourquoi je l’ai demandé la parole de ne rien dire de tout ceci à Jérôme ; il a ses idées, je les respecte, mais j’ai les miennes. Quand je lui parlais des dédains dont je souffrais depuis longtemps dans ce
rand monde, il me disait, Joseph, et tu l’approuvais : Pourquoi suif ccs dédains? abandonne cc moude et oublie ses outrages!
— Dame ! dit Fauveau, entre uous, c’est un peu vrai.
— Oui, c’est vrai, au point de vue de Jérôme, au lien, Joseph, cl c'est tout simple; vous lie connaissez pas les horribles tortures que j’ai endurées. Mais, à cette heure que lu ressens pour toi-méme l'amertume de ces offenses, crois-tu, Joseph, qu'il soit possible de les oublier?
— Les oublicr?jamais! s’écria Fauveau. Oui, avant d’avoir eu ma part de ces outrages, je pensais comme Douaqncl; mais, maintenant que l'on m’a cruellement blessé dans mon bonheur, je conçois que l’on sacrifie tout à sa haine. Cela lui est bien facile, à Jérôme, qui n'a jamais soufTert de pareille offense, de dire aux autres d'oublier les outrages!
— Et puis enfin, Jérôme a épousé une dame du grand monde, elle est même parente du prince, et par conséquent de sa fille la duchesse. Or tu comprends, Joseph, que, si Buuaquct connaissait nos projets, il ne les tairait pas à sa femme, et celle-ci, tout ualurellerucut, par amour-propre de famille...
— N'aurait rien de plus chaud que de prévenir cc prince que l’enfer confonde ' reprit Fauveau. Il te renverrait de chez lui.
— Et chargerait un autre que moi de i-cs poursuites coutre (a femme. Or tu sais quels malheurs cela pourrait amener.
— Tiens, Anatole, je me ferais plutôt hacher en morceaux que de renoncer à nos projets. Non, non, Jérôme ne saura rien... je t’en ai donné ma parole, mon ami. El, s'adressant à Maria d’un ton impérieux : Tu entends, pas un mol de tout ceci à Jérôme ni à sa femme quand nous les reverrons.
— Pourtant, Joseph...
— Ah ! tu prends le parti du prince ! s’écria le malheureux, dont la jalousie commençait d'aigrir le cœur cl d'obscurcir l'intelligence Ah .' tu le ranges dû côté de celle vieille canaille qui voulait me déshonorer? c'est bon à savoir !
— Monsieur Anatole, reprit Maria en sanglotant, vous entend 2 Joseph, nu n Dieu, vous l'cntcndcz! Oser me dire que jo prends le parti du prince contre lui!
— Pardouucz-hii, madame, b douleur l'égare; maisjc pense comme Joseph qu'il serait indispensable à nos projets que ui Buuaquct ni si fcuuue n’eu fussent instruits.
— Maria, reprit Fauveau, me promets-tu de garder le secret envers Bnuaqpcl et sa femme?
— Mon ami...
lléponds, me le promets-tu?... Tonnerre de Dieu ! mais tu veux donc me rendre fou à la tin! N'csi-ce pas assez du cbagriu que j'cudore et dt m tu es cause?
— Moi, mon Dieu, moi !
— Écoute, Maria, reprit Fauveau d’un air sinistre cl menaçant, si tu ne me promets pas à fiostonl, sur l'honneur, et je le connais, si tu me donnes ta parole, tu la tiendras; si tu ne inc promets pas à l'instant de 11c pas dire un mot de IMS projets à Douquci et à sa femme, je vais chez le prince, que l’enfer confonde, cl je l’étrangle! Choisis entre celle vengeance-là et celle que propose Anatole !
Maria, effrayée de la terrible résolution empreinte sur le-, traits de sou mari et esperaul conjurer quelque malheur, répondit d’uuc voix étouffée :
fil
— Je le donne ma parole que je lie dirai pas un mol de les projets ni à M. Bonaouel ni à sa dame.
A Ce moment, la jeune servaule, qui éiail restée au comptoir, entra et du à Fauveau :
— Monsieur, il y a en bas une dame qui demande madame. C'est la femme de > 1 . Bonaquet.
— Dites que ma femme est sortie, reprit Fauveau avec impatience. Allez.
— Mais, monsieur, j'ai répondu nue madame était ici avec vous.
— Eli bien, dites que vous vous êtes tromper, que nous n‘y sommes ni l'un ni l'autre.
— Joseph ! secria Maria d'une voix suppliante, madame Bouaquet devinera que c'est un mensonge; elle son formalisera. Souviens-toi doue avec quelle boule elle nous a accueillis.
— Elle se formalisera ou non, ça m’est égal, répondit Fauveau. Puis, s'adressant à la servante en lui montrant b porte : El vous, obéissez.
La domestique disparut.
Malgré sa brusquerie, Joseph a raison, madame, dit Anatole à Maria qui fondait ru larmes. Vous voici toute éplorée... madame^ Bonaquet vous eût demandé b cause de votre chagrin, et scs questions vous auraient embarrassée. Allons, à bientôt, Joseph. Courage... espoir... nous serons vengés!
Ducormier ayant quitté Joseph Fauveau et sa femme, sc rendit en hâte au Marais chez madame Duval.
Pendant qu'Anatole Ducormier sc rendait chez madame Duv.il, b /scène suivante sc passait chez celte cliente du docteur Bonaquet.
Ij pauvre malade, pile et affaiblie, était assise dans son lit; calme et presque souriante, elle écoutait avec intérêt la lecture d'une lettre que sa fille placée à son chevet lui lisait à haute voix. Celte lettre avait été trois jours auparavant apportée chez madame Duval, ainsi que de très-beaux livres, par Anatole Ducormier, commission dont l'avait chargé mademoiselle Emma Levasseur, institutrice chez lord Wilmot, amie d'enfance de Clémence Duval.
Celle-ci. ayant un instant suspendu sa lecture, dit à sa mère avec une touchante sollicitude :
— Mère chérie, je crains de trop fatiguer tou attention par celte lecture cl de réveiller ainsi tes douleurs de tête.
— Son, mon enfant, ne crains rien, je ne me sens ps fatiguée duloul; celte lettre d'Emma cstcbarmantccl me plaît beaucoup; il est impossible dé faire, je crois, un tableau plus fidèle de la société anglaise; il y a çà ci là quelques traits de malice sans méchanceté qui rendent cette lettre fort piquante.
— Aussi, l’autre jour, en la lisaut toute seule avant ton malheureux accès, jesenlaisqu'ellc l'intéresserait. Grâce àDicu.aujoord hui tu te trouves assez bien pour que je puisse le faire cette lecture: mais vraiment, mère chérie, cela ne le fatigue pas?
— Non, je t’assure.
— Tu 11’as besoin de rien? tu n'éprouves pas de malaise?
— Aucun, je suis à merveille. Continue donc, je te prie, mon enfant; les portraits tracés par Emma doivent être d'une ressemblance frappante.
— Elle a l'esprit si juste, si pénétrant, reprit Clémence, qu’elle doit sc tromper rarement dans scs jugements; son coeur est d’ailleurs trop excellent pour jamais subir l’inlluence de mauvaises préventions.
— Aussi ai-je toujours trouvé, moi, qu’il y avait, moralement parlant, une grande ressemblance entre toi et Emma.
— Ah! mère chérie, reprit Clémence en souriant, je ne l’aurais pas dit tout le bien que je pensais d'Emma si j'avaisprévu cette fiatterie, et. comme lu pourrais bien ne pas l'arrêter b, je continue b lecture de b lettre de cctlc tendre amie.
Et Clémence lut ce qui suit :
« Après avoir tâché de le peiudre, nia chère Clémence, les personnages les plus marquants de b société au milieu^ de laquelle je vis, cl le caractère un peu excentrique de celte société, deux mots de reconnaissance et d' introduction en faveur de M. Ducormier, qui le remettra cette lettre pendant le court séjour qu’il doit faire à Paris avaul de repartir pour Londres; il me rapportera ainsi oculaircment de tes nouvelles et de celles de ion excellente mère.
<r Je suis heurensemènt si laide et si mal tournée, que je puis, par compeu>ation, donner, sans tne compromettre, des lettres de recommandation à de beaux jeunes gens. Je n'ai pas besoin de te dire que
ce n'est pas à toi, mais à la chère mère, que j'adresse M. Ducormier; elle me devra une véritable bunne fortune. Je le vois d'ici rire comme une folle, et c'est pourtant la vérité qm* je dis : n’est-ce pas une bonne, et surloutune rare fortune, de rencontrer b modestie et la simplicité jointes au mérite le plus éminent, à demi cache dans une humble condition (mon protégé est secrétaire particulier de M. l'ambassadeur de France, dont la femme est iutimement liée avec lady Wilmot, mère de mes élèves)?
« Lors d'un séjour assez long que M. l'ambassadeur de France et sa femme oui fait cet automne à la campagne, chez lady Wilmot, à Wilmot- Castle, j’ai beaucoup vu M. Ducormier. qui avait accompagné son patron. Toujours grâce à ma laideur et à ma tournure de l'autre monde, j'ai pu pendant deux mois vivre dans une sorte d'araicale intimité avec M. Ducormier. iuuoccnl plaisir «pii m'eût été refusé si j'avais eu le malheur d'être, comme loi, chère Clémence, d'une beauté de... »
La jeune fille s'interrompit en rougissant et dit à sa mère :
— Je passe le reste de b phrase par compassion pour l'aveuglenient de celle pauvre Emma....
— Fasse. .. tant que lu voudras, reprit madame Duval en souriant à son tour; heureusement la beauté est ailleurs encore que dans la lettre de ton amie, mais poursuis, mon cnfiut ; ce qu'elle dit de son protégé m’intéresse beaucoup, et certes, des que j’irai mieux, je recevrai M. Ducormier, ne fût-ce que pour le remercier de l'empressement qu'il a mis l'autre nuit, m'as-tu dit, à t'offrir ses services lorsque lu es allée jusqu'à l'Opéra, pauvre eufaut, pour chercher le docteur Bonaquet.
— En effet, M. Ducormier s'est montré dans celte triste occasion d'une parfaite obligeance...
Et la jeune fille continua ainsi la lettre de son amie :
« Ce qui contribuait à me rapprocher de M. Ducormier était une certaine conformité de position subalterne; car qu'est-ce qu'une institutrice et un secrétaire? Nous profilions donc de l'espèce d’isolement que nous fanaient les habitudes exclusives du monde aristocratique où nous vivions pour nous féliciter dVtrc ainsi délivrés d'une ennuyeuse contrainte; c'est laque j'ai pu apprécier ce qu’il v avait de foncièrement bon. de généreux, d'élevé dans le coeur de M. Ducormier ; tant d’autres à sa place se fussent aigris, eussent pris texte de cet isolement pour se révolter contre In sotte fierté de ces grands seigneurs, de ces sots titrés dont le seul mérite est b naissance, etc., etc., et autres banalités envieuses; point du tout, M. Ducormier acceptait comme moi I bonorab'e infériorité de sa condition avec une sérénité parfaite; il est de ceux que leur délicatesse cl leur dignité personnelle clévent toujours au-dessus des petits froissemeuls d’amour-propre; aussi me di*ail-il un jour, avec cette noble cl douce résignation qui le caractérise, ccs mots que je n’ai jamais oubliés :
« Tenez, mademoiselle Emma, je suis presque un enfant du peuple: mon pauvre père était uu petit boutiquier ; je gagne ma vie par mon travail, mais j’ai ti Hemciit conscience d'avoir toujours agi cl pensé en homme de cœur, que je ne puis m’estimer au-dessous des lus grands personnages dont nous sommes entourés; une fois que on se maintient à ce niveau d'honorabilité , on considère le monde d'un point de vue si élevé, que les plus humbles et les plus hautes positions paraissent égales. N'en est-il pas ainsi dans l'ordre physique . 1 Ayez le courage de gravir la cime d'une montagne, escarpée : jetez alors les yeux au-dessous de vous ; distinguerez-vous au loin b moindre différence entre cet atome qu'on appelle palais cl cet atome qu’on appelle chaumière? Non, non, il n’est pas d'inégalité sensible pour l’homme de cœur qui s’élève cl s’honore a ses propres yeux.... »
— Cette image est noble cl louchante, dit madame Duval en interrompant sa fille; penser et agir ainsi, c’est faire preuve d'un noble caractère... Ne trouves-tu pas, mon enfant?
— Certes, ma mère, il faut du cœur et du courage pour résister, dans une position pareille, à l'entrainement de l’envie ou au découragement; et, comme dit Emma, ainsi que tu le verras à la fin de sa lettre, on peut juger un homme d’après un pareil Irait de caractère.
Au moment où madame Duval cl sa fille s’entretenaient ainsi, Ducormier arrivait chez elles.
Il sonna.
Une servante vint lui ouvrir.
— Madame Duval? demanda Anatole.
— Madame est malade et ne peut recevoir personne, répondit la servante.
Puis, regardant plus attentivement Anatole, elle ajouta :
— Mais, si je ne me trompe, c'est monsieur qui est venu l’autro jour apporter des livres cl une lettre pour mademoiselle?
— C'est moi -même. Madame Duval ne va donc pas mieux?
— Si, monsieur, il y a du mieux aujourd'hui.
t.V BONNE AVENTURE.
— Monsieur le docteur Bonaqud, son médecin, csl-il venu cc malin?
— Oui, monsieur.
— El savez-vous s'il reviendra dans 1a journée?
— OIiî non. monsieur; il a dit à mademoiselle, qui l'a reconduit, qu'il ue reviendrait plus que demain.
E't-cc que vous avez assisté à la visite que M. le docteur Bonaquet a faite cc maliu à madame Duval? dcin.uida Ducormier avec in* tentiou.
Et il ajouta :
— Pardon de cette question, mademoiselle; elle doit être excusée par l'intérêt que Je porte à la saute de madame Duval.
— Oh! je comprends cela, monsieur ; j'ai, comme d'habitude, as* sislé à la visite de M. le docteur; il a dit à madame de ne pas s'inquiéter de la faiblesse où elle se trouvait; qu'il répondait de tout maintenant, pourvu que mademoiselle se tranquillise.
— Jérôme n'a pas parlé de M- de Saiui-lîéran à madame Duval, pensa Ducormier. qui venait ;iin>i d'apprendre ce qu'il voulait savoir; puis il reprit (mil liant, eu remettant une carte ù la servante : — Vci.illez. je vous prie, remettre ceci à madame Duval. et lui demander si elle ne pourrait pas m accorder seulement quelques instants d'entretien pour une affaire extrêmement importante que j'aurais désiré communiquer à madame Duval, si elle eût été en étal de me recevoir.
— Très-bien, monsieur, répondit la servante en faisant entrer Dutorinier dans une petite antichambre : je vais prévenir mademoiselle.
— El dites-lui, je vous prie, reprit Anatole, qu’il s'agit de quelque Chose de très-grave et de très-urgent.
— Oui. tnousieur, répondit la servante.
Et elle laissa Ducormier seul.
— C'est étrange ! se dit-il, cc mensonge m'est indispensable pour arriver à l'instant même auprès de madame Duval et de sa fille; pourtant j'éprouve comme nu remords. Je n'ai jamais cru aux pressentiments, et il me semble qu'une main de glace me comprime le cœur, llali ! puérilité! faiblesse! Pourquoi celle hésitation? Parce que je vais réveiller un instant chez ces femmes une espérance Insensée!... Allons, stupide!
Et, apres un moment de réflexion. Anatole ajouta :
— Ali! que j’ai sagement agi en dissimulant, seulement par habitude, et sans rien prévoir, mes véritables ressenti ineuls aux yeux de l'amie de Clémence Duval! Combien cela va peut-être me servir; car la pauvre institutrice aura parlé de moi comme d'un saint! Aussi soit maudit le fatal entrainement qui, avant-hier, m’a conduit à ouvrir mon âme & Jérôme! Céder à ces fiévreux accès de franchise, c'est folie; montrer .son cœur à nu, c'est ôter sa cuirasse; de sorte que, pendant un moment, je n’ai pu me défendre contre la pénétrante influence de mon austère censeur. Heureusement, le bon sens m’est revenu avec la réflexion...
Ces pensées d'Anatole furent interrompues par le retour de la servante. qui dit à Anatole :
— Monsieur, voulez-vous entrer an salon? vous y trouverez mademoiselle.
Anatole fut bientôt introduit auprès de Clémence.
Il l'avait à peine entrevue lors de sa rencontre avec elle sous le péristyle de l'Opéra; il resta un instant ébloui de celte suave et virginale beauté.
La jeune fille, avec un tact parfait, avait laissé enir’ouverle la porte de la < hambre à toucher où se tenait alors sa mère, ne jugeant pas fouvenable d'avoir ainsi seule à seule un entretien avec un inconnu, liic-n qu'elle eût trouvé dans la lettre que son amie lui é< rivait de Londres le plus flatteur éloge du caractère et de l'esprit de M. Ducormier.
Celui-ci, s'inclinant devant la jeune fille, lui dit :
— F.xcoscz, mademoiselle, l'insistance que j’ai mi«c à avoir l’honneur de vous voir; mais il s’agit d’une chose tellement grave, que je me suis permis de vous demander uu moment d’entretien. Je viens d'ailleurs d'apprendre avec joie que madame votre mère éprouve quelque mieux; aussi je regrette moins mon importunité.
— En effet, monsieur, l’état de ma mère s'est amélioré, grâce aux excellents soins du docteur Buuaqnrt, votre ami: car je n'ai pas oublié votre obligeance de l'autre nuit. Je saisis aussi, monsieur, cette occasion de vous remercier des livres dont vous avez bien voulu vous i liarccr pour moi, de la pari die ma meilleure smle. Vous l'avri laissée à Londres, me dit-elle, en bonne santé et ires-hcurcuse de son sort? Mais, pardon, monsieur, vous avez, dites-vous, quelque chose d'impur I. ml à nous apprendre.
— Oui, mademoiselle; seulement, je dois d avance vous supplier de ne pas vous livrer à un espoir qui serait vain peut-être.
— (Jue voulez- vous dire, monsieur?
— La teinlrcsse filiale est aussi prompte à s'alarmer qu'j espérer.
— Mon Dieu, monsieur! dit Clémence avec inquiétude, s'agirait-H
de ma mcrcï
— Nou, mademoiselle.
— Mais alors, monsieur, je ne comprends pas.
Puis, tressaillant soudain, et devenant si émue, s» trrmblmic, quelle put à peine parier, Clémence ajouta en joignant les mains, tandis que son ravissant visage peignait une anxiété à la fois douloureuse et ineffable :
— Monsieur... j'ose à peine croire... j’ai mal compris peut être... Est-ce qu'il s'agirait de...
* — De M. votre père, mademoiselle.
— Mou père! s'écria Clémence.
Cette exclamation fut si vive, si involontaire, que le bruit de cet éclat de voix arriva aux oreilles de madame Duval à travers la porte de sa chambre à coucher, laissée entrouverte. Appelant alors sa fille d'une voix inquiète, la malade lui dit :
— Clémence! mou Dieu! qu'y a-t-il?... Viens auprès de moi.
Il se fit alors un profond silence, pendant lequel Aualolc dit tout bns à Clémence :
— Je vous en conjure, mademoiselle, prenez garde! Si vague, si incertain que soit l’espoir que je viens vous apporter, il ue faut l'annoucer à madame votre ruer*; qu'avec la plus grande précaution.
— Clémence, reprit de nouveau madame Duval d’une voix pins haute, tu ne rue réponds pas! Mou Dieu! que se pa-se-t-il donc?».. Mon enfant, ni Vnlends-tu?
La jeune fille courut à la chambre de sa mère; les deux femmes échangèrent quelques paroles, puis, au bout d’uu instant, Clémence, pâle, émue, revint au salon et dit à demi-voix à Anatole, enjoignant CCS deux mains d'un air suppliant :
— Monsieur, au nom de cc que j’ai de plus sacré au monde, la vie de ma mère! apprencz-lui avec les plus grands ménagements ce que vous savez peut-être sur le sort de mon père... J’ai dit seulement à ma mère que vous aviez une communication très-importante à nous faire.
— Ne craignez rien, mademoiselle: je sais toute la gravité, je n'ose dire lotit le danger d'une violente secousse dans l’état où se trouve madame voire incre.
Et Anatole Ducormier suivit Clémence dans la chambre de la malade. V
Lorsque Ducormier entra chez madame Duv.il, celle-ci, lui môulranl du geste un fauteuil en face sou lit, dit d’une voix émue, tandis que Clémence restait à son chevet :
— Veuillez, monsieur, vous asseoir et nous apprendre quelle chose si grave vous avez à nous annoncer.
— Ce que j'ai à vous apprendre, madame, est très-grave, eu effet, et cependant il lie s'agit nue d'un bruit, reprit Ducormier, d’un simple bruit, peut-être dénué de tout fondement, je me hile de vous en prévenir... J'ai revu ce matin une lettre de Londres. . où elle m'avait été d'abord adressée par un de mes amis qui nie croyait encore dans celle ville... Cet ami a depuis longtemps quitté la France, et... Mais, madame, ajouta Ducormier en s'interrompant, permettez, moi d’insister de nouveau sur ceci : l ien u'est moins certain que la nouvelle que me donne mou ami; il la recueillie en voyage, et il neutre mime à ce sujet dans aucun détail., ignorant à quel point cc qu'il m'annonçait pouvait m'intéresser. Ainsi, madame, n’accueillez les paioles suivantes qu'avec la plus extrême réserve ; il est malheureusement presque probable que mon ami n'est que l'écho d'un faux reusciguemeut. Au#si, serais-je désolé d éveiller chez vous de vaines espérances.
A mesure que Ducormier parlait, l'attcution de madame Duval redoub’ait; bientôt, grâce aux précautions dont Anatole entourait son oxorde. elle entrevit, d'abord confusément, qu'il s’agissait d'une révél.iliou qui pouvait lui causer un faux espoir contre lequel on voulait la prémunir; puis, ail bout de quelques instants de réflexion, elle en vint naturellement à supposer que cette nouvelle douteuse, renn illic durant un lointain voyage, devait avoir irait à la mort du colonel Duval. Celte pensée, grâce aux extrêmes ménagements d'Anatole. ne se présenta «loue que graduellement et sans dangereuse secousse à l'esprit de la malade. Aussi répondit-elle à Duconnier d'une voix presque calme :
— Monsieur, un mot seulement : dans quel pays voyageait votre ami ?
Clémence, craignant que la révélation fût encore trop brusque, dit vivement à Anatole, avec un accent cl un geste d'inquiétude :
— Monsieur, prenez garde! •
Et comme Ducormier, échangeant uu regard d'intelligence avec U jeune fille, hésitait ù répondre, madame Duval reprit d’une voix ferme :
LY BONNE AVENTURE
cr.
— Monsieur, votre ami voyageait eu Algérie, n'cst-ce pas? Répoudez-moi sans crainte.
Ft, s'adressant à sa fille :
— Rassure-toi, chère enfant : monsieur a aborde ce sujet délicat avec tant de précaution* et de sollicitude, que je suis calme, tu le vois. Sois doue tranquille, je ne céderai pas à de folles es|H*r»uocs : je sens trop bien que leur ruine ine porterait un coup affreux. Ainsi, vous le voyez, monsieur, vous pouvez maiulcuanl continuer eu toute sécurité.
— Je le crois, ie le vois, madame, reprit Anatole, et votre fermêlé me soulage d ut) poids cruel. Lh bien, oui, madame, mon ami voyageait en Algérie: il a entendu dire, dans une tribu lointaine qu'il visitait sur les confins du désert, qu'un colonel français, que l'on croyait mort, était depuis longtemps retenu prisonnier par des Arabes nomade-;, à la suite desquels il marchait.
Madame Duval, malgré sa résolution, no put retenir les larmes de joie que lui causait une espérance vivement combattue cependant par uu doute plein de sagesse.
Clémence s'aperçut de l'émotion de sa mère, cl lui dit sans pouvoir non plus contenir son attendrissement:
— Mère chérie... je t’ea supplie... pas de funestes illusions... Il me faut autant de courage qu'a loi pour résister à un pareil espoir, car, hélas! il n'est pas nouveau pour nous...
— Cesi cela même qui doit le tranquilliser, mon enfant, et vous aussi, monsieur, rar bien des fois tna tille et moi. sait-. preuves positives de la mort de mon mari, nous avions pen-é qu'il pouvait être retenu prisottuier; tuais, je l'avoue, nos suppositions n'avaient pas même pour bas*.' l'indice que vous nous donnez, et dont je reconuui* pourtant avec vous toute 1 incertitude...
— Rien de plus douteux en efTet, madame: car, j’ai l'honneur de vous le répéter, la lettre de mon ami n’entre dans aucun détail sotie fait ; il roc le raconte seulement comme un bruit ; je n*y aurai* moi-même attaché aucune importance, si plusieurs fois mademoiselle Kmina Levasseur, et aval t-liier encore mon excellent ami, le docteur Boitaquci, uc m’avaient parlé des doutes malheureusement peu vrai* semblables qui restaient sur le sort du colonel Duval; aussi, madame, ce mâtin, en recevant cette lettre, ma première pensée a été de vous informer, avec toutes les précautions paisibles, de ce que je venais d'apprendre, puis d'écrire à F imitant à mou tmi ; il doit, m'at-il dit, séjourner quelque temps à Alger; je l'ai donc prié d'interroger scrupuleusement ses souvenirs, et surtout de m instruire du nom et de ta position géographique de la tribu où il a puisé ce renseignement, ce qui faciliterait peut-être les recherches.
— Ab ! monsieur, dit madame Duval avec Faccent de la plus profonde reconnaissance, quoi qu il arrive, cl bien que je conserve peu d'espoir, je n'oublierai de ma vie combien vous vous êtes montré Itou et prévenant pour nous daus cette circonstance...
— Mon Dieu! madame, reprit Anatole d’un ton modeste et pénétré, ui nYût pas agi comme moi ! Mou seul regret est «le ne pouvoir faire avantage, ci «le me trouver dans une position icUcmeut dépendante,
qu'il m’est impossible de disposer «le moi sans cela...
— Sans cela, monsieur? dît madame Duval d'un air surpris et interrogatif.
— Sans la dépendance où je vis, madame, reprit Anatob- avec une émotion contenue, je vous aurais priée de rue laisser jouir de l’uu des plus grauds bonheurs qu’il sort donné à l’homme de cou* ualtre; mais ce beau rêve e-t impossible. Ab! pour la première (ois de ma vie, j«î regr«‘ttc la richesse et la liberté qu’elle donne 1
— En vérité, monsieur, dit madame Duval de plus en plus étonnée, je ne v^>us comprends pas...
— NVst-il pas vrai, m.idnmc, que beaucoup de personnes, et l’ami dont je vous parle est du nombre, vont visiter l'Algérie en curieux ou en arli>tcsr...
— Sans doute, monsieur...
— Eh bien, madame, imaginez un homme assez indépendant pour pouvoir entreprendre un pareil voyage, non dan* le but de satisfaire scs goûts dVrtistc ou sa ctirio&iié dc touriste, mais dans l'espoir «le rendre peut-être k sa femme et à sa fille un des p!us vaillant* capitaines dont s’honore la France. Alt! madame, poursuivit Ducormier, dont les beaux traits semblaient rayonner dcnlhou-iasme. quel l>uubeur de braver fatigue*, privations, danger.*, pour se vouer à une si sainte entreprise! Quel (dus uublc emploi uu homme riche cl libre pourrait-il faire de son indépendance? Mais, hélas! le sort ne iiois mesure pas également le pouvoir et le vouloir. Heureux, oh! bien heureux ceux-là à qui il est donné d accomplir tout le bien qu'ils lèvent
Il est impossible de peindre l’accent mélancolique et navrnul d’Anatole eu prononçant ce* dernier* mot*; aussi madame Duval. non moins profondément touchée que sa fille de la généreuse pensée de Ducormier, s'érria :
— Ab! monsieur, chez tout autre la noblesse de ces sentiments me surproduit; mais j'ai lu ce matin une lettre que mademoiselle
Kmina Levasseur a écrite à ma fille, et je sais, monsieur, ce que l'on peut attendre de vous.
— C'est aussi à tues fréquent* entretiens avec htademoiselh- Kumta, sur vous et sur mademoiselle votre fille, que j'ai dû. mad une, le profond intérêt que je prends à ce qui vous touche si iiilim tin ut; mon seul regret est, je >01» le répète, madame, de me v«iir borné à des vu-ut, hélas! aussi stériles «pie sincère*.
— Des vœux appuyé* de sentiment* si généreux valent des action*, monsieur, reprit madame Duval de plu* eu plus sous le « liarmc d'Anatole. Kt puis enfin, tout en nous gardant de chimérique* espérances, la raison la plu* sévère ne nous autorise-t-elle pas à esstyer du moins de tirer parti du rcn-cigncmcnt qui vous c*t parvenu v .Ne trouvez-vous pas, monsieur, qiJ’il Mirait urgent d'en instruire un des anciens ami* de mou mari, cliefil division au ministère de la guerre pour les affaires de l'Algérie. Déjà plusieurs fois il m’a donne avis des tentatives, hélas! jusqu’ici toujours vaincs, que l‘ou a faites pour s'assurer du sort du coluucl Duval.
— Cela serait. j«' crois, indispensable, madame. Je vous enverrai ce soir la copie du passage de la lettre de mou ami où il est question du prisouni«*r français...
— Faites mieux que cela, monsieur, dit cordialement madame Duval i Anatole, soyez ateu-z aimable pour nous apporter demain cette copie. Vous devez, nous a écrit hmtna. rester peu de temps k Pari*; acconlez-nous du moins quchpirs-un-* de vos instant*, si la société d'une pauvre valétudinaire et dosa fille ne vous effraye pas trop. Nous pourrons du moins vous témoigner plu* à loisir notre reconnaissance.
— Il se peut, madame, que mon séjour à Paris soit forcément prolongé : tuais je m'eu féliciterai, puisque vous me permettez de venir qu«-!qncfois vous assurer de mon dévouement, et vous tenir au courant de ce que j'aurai appris par la prochaine lettre de mon ami.
— Votre obligeance est si affectueuse, monsieur, qu elle me rend confiante jusqu à l'indiscrétion.,, aussi j’oserai vous demander un nouveau service.
— De grâce, pariez, madame.
— D'ici à quelque temps, je ne pourrai quitter la chambre: il me rénognerait beaucoup de voir ma pauvre Clémence se rendre eu soilinteuse aux boréaux de la guerre, quoiqu'il s’agisse d’être reçue en audience par Fuu des anciens amis de mou mari. D’un autre < <‘>lé, les lettres souvent s'égarent ou éprouvent de* retards considérables dao* les bureaux. S’il eu était ainsi de la lettre que je compte écrire demain, jugez de me* inquiétudes.
— Fl vaudrait Iwaneoup mieux, eu effet, madame, que je visse la personne dont vous me parlez; cela épargnerait une démarche à mademoiselle voire fille. Je porterais la lettre de mou ami à la («eivmuc en question, la suppliant de douuer les ordres le* plu* prompts, atiu d'activer de nouvelle* recherchez. Veuillez seulement, madame, inc donner uu mol d'instruction; je me chargerai de tout, et je viendrai vous rendre compte de* résultats de nos effort*.
A celle nouvelle offre de service, madame Duval et sa 'fille se regardèrent, de plus en plus charmées de la cordiale obligeance d'Anatolc. Aussi, après un moment de silence, la mère de Clémence sadressant à Ducormier d’une voix émue :
— Je ne nuis mieux, monsieur, vous témoigner ma gratitude «pi Vu vous disant qu’à part le moment d’ inévitable anxiété dont j'ai cto sai-ie lorsqu'il s’est agi de mou mari, votre préscuec, vos généreuses parole*, votre sollicitude pour tout ce qui nous touche, me foui yn bien infini. Je nie sentais mieux ce matin: à celte heure je me sens mieux cucore. San* doute, si incertaiu qu’il soit, l'espoir
u’il m'est permis de concevoir, grâce à vous, est pour beaucoup an* ce* heureux ressentiment*; mai* enfin, monsieur, tout cela vient de vous. A vous donc ma rei 0m1.1Us.u1ce et celle de ni fille.
Un regard expressif de f.lémenrr, timidement jetc sur Anatole, lui prouva qu’elle partageait les sentiments de sa tncre.
— Ab! madame, reprit Ducormier, fasse le ciel que vos espérances ne soient pas trompées! Rien ne manquerait alors au bmtbeur de votre famille, car je puis, je crois, vous complimenter sur le prochain mariage de mademoiselle votre fiile.
— Le prochain mariage de nia fille! s'écria madame Duval en se tournant ver» Clémence.
Celle-ci parut non moins stupéfaite que sa mère, qui répéta *
— Le prochain uiar âge de 111.1 fille, dilcs-voiis, niou-.ir.ur !
— Oui, madame, avec M. le comte de Saint-Uéran.
— Le comte de Saint-Géran! reprit madame Duval échangeant avec sa fille un nouveau regard de stupeur; c'est la première fois que nous entendons prononcer ce nom.
— Je puis pourtant von* assurer, madame, qu hier soir, chez M. le prime île Mnrscuue, auprès de qui je remplis momentanément le* fonctions de secrétaire, 0:1 considérait comme conclu le mariage de M. le comte de Saint -Gérait et de mademoiselle Duval.
— Après tout, m.» tncre, dit Clémence en souriant, -cela n u rien
LA DONNE AVENTURE
d'extraordinaire. Notre nom est commun à beaucoup de personnes; de là sans doute l'erreur de M. Ducormicr.
Je vous demande pardon, mademoiselle, j’ai entendu H. de
Saint-Crran lui-même annoncer qu’il allait épouser mademoiselle Durai, fille du colonel d’artillerie de ce nom.
— En vérité, monsieur, reprit madame Durai abasourdie, ce que vous me dites là me confond.
El je suis, je vous l'avoue, madame, non moins confondu de
votre surprise; car un de nos amis communs m’avait déjà parlé de ce mariage. . vaguement... il est vrai ..
— Un de nos amis communs? —Oui, madame. Le docteur Bouaquet.
— M. Bouaquet:
il connaissait ces bruit?? demanda madame Durai.
— Nécessairement, madame, puisque M. de Saint- Géran est le neveu de madame de Mainville, nue notre ami vient d'épouser.
— Eu effet, M.Bonnquet nou> a. hier, appris sou mariage avec une dame île ce nom. reprit madame Du val, mais il n'a pas même prononcé le nom de M. de Saini-Gérau.
— Ce que vous me dites, madame, me surprend de plus en plus; car tout le monde assure que madame de Blainville, par une rare délicatesse, a. lors de son mariage avec notre aini. renoncé à scs grand? biens en faveur de M. de Saini-Gérau, à ta condition (cl Anatole appuya sur ces mots) qu’il épouserait mademoiselle Duval; or, sachant, madame, le vif intérêt que noire ami vous porte, ainsi nu'à mademoiselle,
j ai cru celte union convenue entre vous et lui.
Clémence devint pourpre, et dit à madame Duval avec une pénible expression de honte et de douleur :
— Ah! ma mère. ..
je ne m'attendais nas à tant d'humiliation... Mc snppo- Clémence Duval,
ser capable de consentir à un mariage
dans lequel ma personne serait pour ainsi dire imposée!... Mais pourquoi, ajouta la jeune fille avec un sourire amer, l'envie d'un litre et d’uue grande fortune font-ils faire tant de bassesses!
Et des larmes d'indignation coulèrent des yeux de la jeune fille.
— Mademoiselle... pardon... mille fois pardon, reprit Anatole d'un ton pénétré, je suis désolé de vous avoir involontairement affligée en répétant un bruit qui circule dans le monde...
— Mais ce bruit est absurJe, monsieur, il est de toute fausseté, croyez moi, je vous en conjure! reprit vivement madame Duval.
Certes, nous serons toujours très-reconnaissantes des bons soins de M. Bouaquet, mais, en vérité, il a de singulières façons de s'intéresser aux gens! Il me semble que son premier devoir, avant de livrer le nom de ma fille aux commérages du monde, était de m’informer de scs projets...
Sans doute, madame, l'état de votre sauté a jusqu'ici empêché M. Bouaquet de vous faire part de ses projets.
— Alors, monsieur, il devait attendre, et ne point engager sans lions consulter la personne de ma fille. C’est agir avec une impardonnable légèreté!
— Pourquoi donc, ma mère? reprit Clémence avec un redoublement d amertume et d'ironie. Ce magnifique mariage devait nous si'inhlci ?i riche, si éblouissant, si inespéré, que M. Bouaquet. sûr de notre empressement à accepter uu tel honneur, n'a pas seulement daigné nous consulter.
Bi i létnew e reprit avec abattement :
— Moi qui le croyait notre meilleur atnü... Etre si mal connue,
si mal '/âgée, c'est cruel !
— De grâce, mademoiselle , reprit Auatole.nevous hâtez pas d’accuser notre ami ; quel que soit le motif qui l ait fait agir, il a cédé, j’en jurerais, à un excellenlscntiment.
— Vous défeudez votre ami , monsieur , reprit mailame Duval , cela prouve la noblesse de votre coeur, nuis, moi qui sais ce que ma fille doit souffrir de celle humiliation. je ne puis partager votre indulgence.
— Croyez- moi.
madame , le seul tort de notre pauvre ami aura été de se laisser égarer par l'intérêt qu’il vous porte; mais plus que persoune je comprends la susceptibilité de mademoiselle votre tille...
Un mariage conclu sous de telsaos-
I lices est rarement icureux. Dès qu'nn
homme a subi une condition, ou cru faire un sacrifice eu épousant une femme, fût-elle aussi rarement douée que mademoiselle votre fille, tût ou tard cl presque malgré lui il la rend malheureuse.
— Et pourquoi donc aurail-oo pitié d'elle, monsieur?
reprit vivement Clémence. Ne méritet-elle pas aversion et mépris, la femme qui s'a baisserait
à une telle union afin de satisfaire son orgueil ou sa cupidité?
Clémence fut interrompue par la servaule, qui lui remit une lettre eu disant :
— Mademoiselle, c’est une lettre qu’un cuirassier à cheval vient d’apporter ; j’ai clé obligée de descendre chez le portier pour donner un reçu au nom de madame. Cela vient du ministère de la guerre.
Et, après avoir laissé l'enveloppe entre les mains de Clémence, la servante sortit.
— line lettre du ministère de la guerre? dit madame Dorai fort surprise en regardant sa fille. Cela ne peut être que de la part de M. Dufrénoy. l'ancien ami de ton père, dont je parlais tout à Vluwre à M. Ducormicr. Eu tous cas, vois ce que c’est, macacfaoi.