LA DUCHESSE DE SH
mou, aigrement.
Le mot est bien
ambitieux... Il faut dire tout uniment que celte femme est une espionne de bonne compagnie. Aussi, avec sa droiture de cœur, le comte doit cruellement souffrir lorsqu’il est obligé d'avoir des relations d affaires avec celle femme de police politique.
la comtesse DocoD mier, bas à son mari en lisant par-dessus son épaule.
Cette ilunc est complètement cnvel.spp.-e d une sorte de long burnous de cachemire bUuc. — Paul 107.
LE prince rot al, après avoir lu, vient à Anatole en lui tendant la main avec ëmoliou.
Heureux, oui, bien heureux ceux-là qui peuvent mériter de vous.
mon cher comte, un attachement si sincère, si durable, si touchant! C’est un grand cœur que le vôtre! C'est mieux encore (lui serrant la main) , c'est un hou et tendre cœur!
(plus lias) et il faudra bien qae j'y aie nu place.
DucoiiMiER, avec une expression de bonheur et de reconnaissance contenue par le respect.
A b! monseigneur, tant de bonté... Les paroles me manquent.
LE PRINCE ROYAL 3UX
personnes préseules.
Je ne suis pas* mesdames , assez égoïste pour vouloir jouir seul de b boun« fortune que je dois à la confiance de M. le comte Ducorinier. Et, d’ailleurs. je ne commettrai pas d’indiscrétion : celle lettre sera lue publiquement à l’une des prochaines audiences. i S’apprêta lit à lire.) Veuillez écouter...
ducormier, avec un modeste embarras.
Monseigneur
je vous eu supplie...
LE PRIXCE ROYAL.
C’est vrai. Pardon, cher comte, je comprends la susceptibilité de votre modestie : lire tout haut cette lettre devant vous, ce serait vous louer eu face. (Lui rendant le papier.) Teucz, cher comte.
. LE COLOXEL BUTLER au prilICC.
L’heure du courrier va souncr, monseigneur; uu domestique attend.
A la bonne heure! je vous reconnais b; cette protestation est chaleureuse, éloquente, c’est plein d'entrainement et de convictiou; c est uue excellente occa&iou de montrer au prince combien vous restez dévoue à ceux qui vous ont protégé. Aussi ai-je saisi la balle au bond : cela augmentera riutérél qu’il vous porte... et pourra puissamment servir nos espérances. (Continuant de lire). Très- bien... Celle lin, sur les vertus domestiques de M. de Morscuue, est louchante au possible... C’est un coup de maître! (Prenant le papier.) Donnez,
le rr.i.vcE royal b Ducormicr.
Vite l’adresse, et cachetez, mon cher comte.
(Ducormicr écrit l’adresse, cachette b lettre, cl la remet au domestique.)
LE PRINCE ROYAL
Je suis désolé, mesdames, de n'avoir pu satisfaire voire légitime curiosité, mais ce n'est pas ma faute.
U BONNE AVENTURE
• u Dccupsst ne imou.
Monseigneur, nous comprenons irop bien, tout en la regrettant, la délicate réserve de M. le comte, pour ne pas l'approuver.
LK PRINCE RO VAL
Voulez-vous, mesdames, que nous poursuivions outre lecture?
M-tMECf.S VOIX.
Certainement, monseigneur!
Le colonel Entier continua ainsi la lecture de YObiervateur det Tribunaux :
• (La profonde agitation causée dans l'auditoire par les paroles de Maria Faoveatt et par les incidents dont elles oui été suivies se câline enfin, gràco aux pressantes invitations de M. le président. Pendant ce tuiniiiie. l ac usée sourit d'un air sardonique cl triomphant ; scs traits, ordinairement piles, sont légèrement colorés; scs grands yeux noirs brillent d'un vif ê«1bt, cl sa beauté parait plus remarquable encore.
Le silence se rétablit enfin.)
« M. le président, montrant le fond de la salle. — Déjà deux fois j'ai entendu de ce côté les manifestai ions les plus Inconvenantes; si elles sc renouvellent encore, je ferai immédiatement sortir celle portiun turbulente du public.
< (le silence le plus profond règne alors dans l'auditoire.)
« M. le président à l'accusée d un ton sévère. — Accusée, levezvous. Tous les systèmes de défense doivent cire respectés; mais une défense qui se base sur les plus indignes calomnies oe peut qu’aggraver la portion du prévenu. Comment! malheureuse femme que vous êtes! vous osez déverser l'outrage! sur qui? sur le pure cl sur la mère de voire victime, qui, à celle heure peut-être, dispute sa vie à une mort horrible' ( Profonde sensation.)
■ L'accusée. — Vous me prenez pour une menteuse; c’est braille que je parle.
« M*bu mont, défenseur de l'accusée. — M. le président me permettra l-il de soumettre à la cour nue observation dans l'intéiét de la (lofe ose? Pris, je l'avoue, très au dépourvu par les m nivelles révélations de l'accusée, car. malgré mes vives prières, elle ne s’est pas montrée plus confiante envers moi qu'envers M. le juge d' instruction... aus-i n'hésité-je pas à affirmer que la prévenue, ainsi que le prouve d'ailleurs son attitude à l'audience, uc jouit pas pleinement de sa raison ; d'autres faits corroborent celle opiuioif, et je citerai entre autres...
u M. le président. — Pardon si je vous interromps, maître Dumont. Lors de la défense de la prévenue, vous plaiderez les moyens qui vous sembleront utiles à voire cause, mais ce n’est pas ici le moment. Vous aviez demandé à la cour la permission de lui soumettre une observation; veuillez la préseuler.
« M* Dumont. — Cette observation, la voici, monsieur le président : il se peut que. pour notre défense, nom ayons besoin d'établir que 11. le prince de Morsenne non* a poursuivie de houleuses propositions pour obtenir no* faveurs. (Hilarité générale.)
o M. le président. — Ces rires sont indécents!
• M* Dumont. — jVoms avons doue le droit de chercher à prouver qnc les antécédents de M. le prince de Morscnne sont d'une moralité au moins douteuse.
• Un de messieurs les jurés, avec beaucoup de trouble et d'embarras.— Monsieur le prë-ident, je... je... j'aurais... C'est-à-dire, non... rien... pardon... Cependant si... pardon... (il. le juré, dont la timidité parait excessive, devient très-rouge et ne peut coulinuer; ilsc trouble davantage et se rassoit. Ou rit plus fort.)
< M. le président à l'auditoire. — Encore une fois, ces rires sont de la dernière inconvenance. (Se tournant vers le juré.) Veuillez, monsieur, expliquer votre pensée.
« M. le juré, apres une longue hésitation. —N'ayant pas l’habilnde de parier eu publie, je nie trouve un peu... un peu... interloqué. (On rit. Avec un trouble croissant.) Mais je voudrais... je voudrai-, éclairer ma conscience.
« M le président. — Remettez-vous, monsieur le juré, vous serez écoulé avec la déférence à laquelle vous avez droit.
■ M. le jure. — Est-ce qu'on ne pourrait pas rappeler madame la princesse et madame la baronne, qui ont peut-être fini de se trouver mal (on rit), et leur faire jurer leur parole d'honneur la plus sacrée qu clics n'ont jamais eu les amourettes dont parle madame l’arcusée (mi rit) ; ri, d'un autre côté, demander a celle-ci si elle a réellement vu les autres... les dames... vous m'entendez bien? Alors on saurait j »T Cït vrai que M. le prince... a voulu en conter à l’accusée ; car en- i lin, qui a bu boira... vous m'entendez bien? (Rire général cl pro- j
| longé. M. le Juré se rassoit en disant) i Dame!... je voudrais éclairer ma conscience, moi !
• M. le présidi-nl. — 4e ferai observer à M. le juré que madame la princesse de Morseune cl madame la baronne de 1 1 obéra» c lie sont pas ici en cause, et je répondrai par la même occasion à M' Dumont que. dans l'intérêt même de l'arcusée, il devrait s'abstenir de donner suite à d'odieuses insinuations. Du reste, il n'eutre pas dans ma pensée d’entraver en rien la lilteric de la défense ; mais je la rappellerai toujours au respect ou'elle doit à la cour et qu elle se doit à elle-même, lorsqu'elle vomira s’appuyer sur l'injure et sur la calomnie. — (A raccu-.ee.) Conliuuez,et si malheureusement vous persistez dans vos déplorables allégations, renfermez-vous absolument dans ce que vous prétendez être personnel à vous et à M. le priuce de Morsenue.
« L'accusée, brusquement. — Ou ne me croit pas, je ne répondrai plus.
• M. le président. — Vous avez dit font à l'heure que vous avez voulu vous venger de la famille de madame de Beanperlnis, des chagrins qu'elle vous avait causés. De quels chagrins voulez-vous parler? Expliquez-vous?
• L'accusée — Je n'en veux pas dire davantage.
« M. le président. — Maria Fauvetui. vous avez tort, grand tort. Tes demi-aveux, sans cesse mêlés de réticences, sont uu sy-Ueme de défense déplorable; une entier: franchise, mi repentir sincère, pour raient seuls vous mériter, peut-être, Ihidulgeiue de vos juges.
« L'accusée, d'un air sombre et égaré. — J'ai vu tout à l'heure à quoi ça sert de dire la vérité, on lie m'y reprendra plus, b ailleurs, je le sais bien, je suis coudant née d'avance; c'est mou sort de mourir sur l’é< Itafaud, cela devait arriver. Que jd puisse seulement jiasser mon dentier jour avec ma petite tille, je u'eu demande pas davantage. (Sensation profonde.)
• M. le président. — Aucun accusé n'est condamné d'avance, et quand vous dites, ce que votts avez d’ailleurs plusieurs fois répété pendant lluftiruriiim, que vous vous attendez à mourir sur l 'échafaud , que cela devait vous arriver, VMS parlez comme si vous étiez privée de votre raison. Atiàsi M. le jupe d instruction a dû penser que ce n'était pas sans rnlml que vous uUVrliez ainsi parfois un égarement d’esprit passager. Ou vous a soumise à l'exploration de-, médecins. et ils sont tombés d’accord sur ce poiul que vous jouissiez de toutes vos faculté* mentales.
■ M* Dumont, défenseur de la prévenue. — Ce n'est pas seulement à M. le juge d'instruction que l’accusée a tenu ce Jaug.igc ; à toutes mes instances, afin d'obtenir d'elle les aveux, les rcu&eigiicuien's in* dhpeusahles à sa défense, elle m'a toujours répondu d'un air égaré: A quoi bon me défendre ' Je suis condamnée d'avance à mourir...
* Ce n'est pas d'aujourd'hui que je le sais. C l est mou sort. On ne peut
• rien faire contre sou sort. » (Sensation.)
M.le présideut. — Maître Du moût, je vous fais, observer de nouveau que ce moyen, basé sur l'aliénation meutalc dont vous supposez la prévenue atteinte, trouvera sa place dans votre plaidoirie.
■ L'accusée, énergiquement. — Je ne suis pas folle, je sais oe que je dis; ce que je dis est la vérité. Il faut que la destinée de chacun s'accomplisse.
« (Ces mots, prononcés par l'accusée d'un air sombre et hagard, causent une nouvelle sensation.)
« M. le président. — Lucore une fois, accusée, croyez-moi, renoncez à ce système, la justice n'est jamais dupe de ces simulacres d’aliénation. À part une exaltation qui paraît naturelle i votre caractère, vous jouissez de toute la plénitude de vo.re raison, aiusf que le prouve à l'audience la lucidité de la plupart de vos réponses. Nous allons continuer votre interrogatoire. D'après vos aveux récents, vous élis entrée au service de madame la duchesse de Beaupi'iiuitd.ius le dessein de vous venger d'elle uu de 6a famille?
« L'accusée brusquement. — Oui.
< M. le président. — Quelle vengeance espériez-vous tirer de celle dame?
« L'accusée impatiemment. — Je ne répondrai rien là-dessus. On ne me croirait pas, et, d'ailleurs, pour m'expliquer, U faudrait...
« M. le présideut. — Il faudrait...
« L'accusée, brusquement. — Il faudrait faire une infamie, je ne la ferai pas. Ne m'interrogez plus à ce sujet, je serai muette, et puis enfin tontes ces questions me fatiguent, me torturent. Dépêchez-vous, je suis à bout.
« M. le président. — Il e6tde voire devoir d’abord, et ensuite de votre intérêt, de répondre avec respect, avec sincérité, aux questions que l'on vous adresse pour éclairer la justice. Puisque vous ne voulez ricu dite de vos projets de vengeance, passons à d'autres questions. Quelque temps après votre entrée chez madame la duebrase de Benuprituis, elle a commencé de resseutir les premières atteintes d'une maladie étrange, qui a longtemps paru inexplicable aux médecins.
« L'accusée. — C’est possible.
• M. le présideut. — Telle était son affection pour vous, que maj d.uiie la duchesse voulait que vous f'u»si< / seule chargée de la soigner.
t L’accusée, brusquement. — Oui.
« M. le président. — Ainsi, vous reconnaissez vous être seule acquittée de ce soin pendant la maladie de madame la duchesse, et avoir vous même préparé, dans la théière que voici comme pièce de conviction, le breuvage qui a été analysé le jour même de votre arrestation ?
« L’accusée, levant les yeux au ciel avec une expression de fatigue et d'impatience. — Obi qnel supplice, mon Dieu.' quel supplice! Quand ça finira-t-il donc?
« M. le président. — Vous me répondez, depuis quelque* moments, avec une distraction et une hn|taiience adèctées, Cela est inconvenant, je vous le répété. Le breuvage préparé par vous dans cette théière a été analysé, le jour même de votre arrestation, par des experts; ils y ont recouuu une dose considérable d'un poison terrible, d’acétate de morphine.
a L'accusée, haussant les épaules. — F.h bien, si l'on a trouvé du poison dans relie ihcicro, c’e-l qu'il y en avait-
• M. le président. — Ce poison, vous êtes accusée de l’y avoir mis.
« L’accusée, avec uu éclat de rire surdouique. — À la bonne
heure!
« M. le président. — Répondez catégoriquement. Avez-vous, oui ou non, mis du poi«on dans cette théière !
• L'accusée, toujours sardonique. — Il le faut bien, puisque sans cela je ne serais pas condamnée.
« M. le président. — Ainsi, vous avouez avoir préparé ce breuvage empoisonné?
« L'accusée, redoublant d’ironie. — Certainement, certainement! (Sensation prolongée.)
• M le président. — Vous reconnaissez également ce flacon trouvé en votre présence caché sous des mouchoirs an fond de votre commode, et renfermant encore une grande quantité d'acétate de morphine? Avouez-vous que ce flacoua été par vous rempli de pohon pour un crimiuel usage?
« L accusée, qui semble de plus en pins égarée et sardonique. — Oni a trouvé dans ma commode, ce flacon! A qui pouvait-il être, sinon à moi? C’est doue à moi! Qui pouvait l’avoir mis là ce flacoo? moi ou le démon...
« M. le président. — Cette réponse est cnrore empreinte de celte insanité feinte signalée dans l'instruction. Répomh z sérieusement.
a L'accusée, avec nue explosion de colère, d'impatience et d’égarenient. — Eh bien, ouïrai mis du pohon dans le breuvage, dans tout! j'en avais dans roS commode, j’en avais sur moi, j’en avais partout, du poison! Oui, oui. c'est moi qui ai empoisonné madame d ■ licaiipertuis ! Etes-vous cornent maintenant 7 Cest cet aveu qu il vous fallait, n'est-ce pas? Eli bien, le voilà! liais maintenant, pour l'amour de Dieu! laissez moi tranquille! Mon affaire est faite, je suis une erupoisonoeuse, c’est entendu, n’en partons plus, et surtout ne me parlez plus, car vous me bâcheriez en morceaux, que vous ne me feriez pas répondre un mol.
• (En effet, malgré les pressantes ci nombreuses interpellations de M. le présult nt, I accusée reste muette et impassible; ses yeux sont fixes; de temps à autre un tressaillement nerveux contracte ses traits.)
« M. le président, obligé de renoncer à Pinterrogatoire de Maria Fauveau, ordonne d’introduire la seconde accusée, Clémence l uval.
« Au moment où celle-ci entre, un audiencier s'avance au pied de la cour et dit ;
• — Monsieur le président, MM. les docteurs Bailly et Olivier (d'Angers) se sont présentés chez madame de Beauperluis, qui a affirmé se sentir assez forte pour se rendre à l'audience. (Mouvement prolongé.) Mais il est à craindre que madame la duchesse n aît trop pré>umé de ses forces, car pendant le trajet de son hôtel ici, elle a déjà éprouvé deux défaillances. Pourtant elle se trouve en ce moment en état de paraître devant la cour, et tâchera d'avoir la force de répondre aux questions qui lui seront adressées.
« M. le president. — J’ordonne que madame la duchesse de Beaupermis soit introduite.
« (Mouvement de curiosité inexprimable. Tous les regards se fixent sur Maria Fauveau ; elle icste dans uu état d'impassibilité qui dénote ou raltéraliou de sa raison, ou la plus froide ou la plus grande cruauté.) •
a Au moment où l’on va introduire madame la duchesse de Beaupermis, M le président, s'adressant à l'auditoire, dit d’une voix grave :
« — Nous prions les personnes qui assistent à cette audience de
ne pas faire le moindre mouvement lorsque madame la duchesse de Beauperluis eulrera. Nous espérons que, dans celle circonstance, la curiosité cédera au respect que doit inspirer la position du témoin. (Approbation générale ; uu profond silence s'établit.)
a Madame la duchesse de Reaupertuis est introduite.
« Cette dame parait être d’une faiblesse extraordinaire; deux domestiques en grande livrée la portent assise daus un fauteuil. Madame ta princesse de Morserine, mère de madame laduchrsse, marche d'un côté du fauteuil, tandis que M. le duc de Beauperluis marche de l’autre: il lient une petite tasse de vermeil et une fiole contenant sans doute un breuvage réconfortant, car à peine le fauteuil où est étendue madame de Beaupcrtuis a-t-il été placé près du tribunal, que cette dame semble éprouver une nouvelle défaillance. Aussitôt son mari lui verse et lui présente quelque peu de la potion qu'il a apportée. La duchesse boit avec avidité, en se soulevant de son fauteuil, où elle retombe bientôt. Celte daine est complétemmt enveloppée d'uuc sorti 1 de long burnous de cachemire blanc, dont le capuchon enveloppe sa tête. Elle est d’uue .telle pâleur, que, sans les bandeaux de cheveux châtains qui encadrent sou front, la male blancheur de son visage se confondrait avec celle du burnous. Maigre la maigreur des traits de madame de Beaupcrtuis. ou voit qu’elle a dû être d’une remarquable beauté. Ses grand!» yeux bruns, languissants et à demi fermés, brillent d’un éclat fiévreux: un sourire douloureux donne à sa figure uue expression de souffrance inexprimable; ses belles tnaiu», si amaigries que le ré>cau bleuâtre des veines fait saillie sous la peau presque diaphane, pendent inertes au dehors des larges manches du Imrimus.
« A ce tableau, une expression générale de compassion sc manifeste dans l'auditoire, et cfTacc complètement les quelques velléités de pitié que le réel ou feint égarement d esprit de Maria Fauveau avait éveillées eu sa faveur. C’est uu sentiment tout contraire, un mélange d'horreur et d'aversion, qui semble sc lire sur toutes les physionomies lorsque l’accusée se trouve ainsi face à face avec sa victime.
« •'.• pendant, par une contradiction étrange. Maria Fauveau jette sur madame de Beaupcrtuis un regard aitendri qui se mouille peu à peu de larmes abondantes; taudis que Clémence Duval, la seconde accusée, ne songeant plus à dérober «es traits aux yeux du public, joint les mains avec effroi à la vue de la ligure cadavéreuse et presque mourante de madame la duchesse de Beauperluis, et semble partager l'attendrissement de Maria Fauveau.
• M. le president, à M. de Beaupcrtuis. — Monsieur le duc, croyezvous madame la duchesse assez remise de la fatigue que lui a causée sa translation ici, pour répondre à quelques questions que je vais avoir l'honneur de fui adresser?
« (M. de Beaupcrtuis sc penche un instant vers sa femme, échange quelques mots avec elle, et, après lui avoir fait boire uu peu de breuvage réconfortant, répond d'une voix ircs-emue) :
<i Monsieur le président, madame de Beauperluis, quoique excessivement faible, fera sou possible pour répondre.
« M. de Beaupcrtuis porte son mouchoir à ses yeux et parait en proie à une grande affliction. (Profond silence. — Mouvement d'attention et de curiosité inexprimable.)
« M. le president à l’accusée. — Maria Fauveau, levez-vous et anproebez.
« (L'accusée se lève et s’avance au milieu du prétoire, presque en face du fauteuil de madame de Bt-aupcriuU.)
« M. le président. — Madame la duchesse, reconnaissez-vous l’accusée?
• Madame de Beaupcrtuis, d’une voix faible, après avoir jeté les yeux sur Maria Fauveau. — Oui, monsieur.
« M. le président. — Veuillez, madame, si cela ne vous fa tint pas trop, nous dire par suite de quelles circonstance» I accusée est entrée à votre service.
• Madame de Beaupcrtuis. d’une voit si faible, que c'est avec beaucoup de peine «pie nous saisissons les paroles suivantes : — Uue de mes femmes, mademoiselle Désirée Buisson, qui rue servait depuis longtemps, voulait retourner dans son pays. J’avais besoin d une personne sûre et de confiance. Désirée Buisson me parla de .Maria Fauveau; sa malheureuse position la rendait li gne d'un vif intérêt; elle n'avait pas, il est vrai, l’habitude du service; cet inconvénient devait être racheté par le zcle et la sûreté que je trouverais, et elle...
« (Madame la duchesse de Beauperluis semble épuisée par ces quelques parole*; sa tête retombe sur le dossier de son fauteuil. M. le due de Beauperluis sc penche vivement, lire de sa poche uu flacon, verse quelques gouttes de son contenu sur un mouchoir et le Tait respirer à sa femme. An bout de quelques inslauls, M. le président, s'adressant â madame de Beaupcrtuis) :
« — Pouvez-vous maintenant, madame la duchesse, continuer de répondre !
« Madame de Beauperluis. — Oui, monsieur. J’acceptai donc, malgré son inexpérience, les services de Maria. Je li ai jamais en qu’à me louer d'elle ; je crois lui avoir bien souvent prouvé cl exprimé ma satisfaction. (En disant ces derniers mois d'une voix presque éteinte,
LA DONNE AVENTURE
madame la duchesse se tourne vers l’accaséc, qui cache sa figure euire ses mains eu sanglotant.)
« M. le président à madame de Beaupertuis. — Je crain>, madame la duchesse, que cet interrogatoire ne vous fatigue trop. Nous le suspend roos, si vous le désirez.
a Madame de Beaupertuis, d'une voix encore plus faible. — Je ne sais si c'est l'effet du froid ou du changement de lien... mais, depuis que je suis sortie... de chez moi.... je ressens... des frissons... singuliers... Cepcudant... veuillez commuer de m'interroger... monsieur... je lâcherai de vous répondre... Si j'ai trouvé la force de venir ici... malgré les observations des médecins... c’est que je voulais à tout prix... témoigner en faveur de .Maria... (Profonde scnsatton.)
« M. le président. — Vous savez cependant, madame la duchesse, que la femme Fauveau est accusée d'avoir commis sur vous uuc tentative d’empoisonnement. Grâce à Dieu, ce ne sera qu’une tentative, mais les plus graves présomptions semblent évidemment prouver que Maria Fauveau est coupable de ce crime horrible...
a Madame de Beaupertuis. — Il faudrait, pour qu'elle l'eût commis. qu’elle fût un monstre d'hypocrisie. Il m’est impossible de croire à cela; jamais son zèle, son attachement, ne sc sout démentis un seul instant: cl d'ailleurs, depuis qu’elle est en prison. Maria m'a donné une preuve de dévouement cl de fidélité... qui me ferait presque lui pardonner... son crime... si elle l’avait commis. . (Et. faisant un nouvel effort pour sc tourner vers l’accusée, madame la duchesse ajoute) : Vous... me comprenez... ma pauvre Maria...
« (En prononçant ces derniers mots, qui produisent une nouvelle et profonde sensation daus l’auditoire, madame de Beaupertuis semble frissonner de tous les membres.)
« M. le président, à madame de Beaupertuis. — Je dois reconnaître, madame la duchesse, que votre témoignage est favorable à l’accusée. en ce qui touche du moins les apparences de son zèle et de son dévouement pour vous; cependant je dois vous faire connaître certains aveux récents de Maria Fauveau. Ainsi, à l'audience d'aujourd'hui, elle a positivement déclaré qu’elle avait sollicité avec empressement la faveur de remplacer la fille Désirée Buisson auprès de vous, aliu de profiter de €0 moyen de s’introduire chez vous, madame la duchesse, cl de satisfaire sa vcngcaucc.
« Madame de Beaupertuis. — Sa vcngeaucct contre qui, monsieur?
• M. le président. — Contre vous et votre famille, madame la duchesse.
o Madame de Beaupertuis, avec un prorond étonnement. — Se venger de moi et de ma famille?... Quel mal lui avons-nous fait?
« Puis, se tournant vers l’accusée :
c — Vous venger de moi. Maria! Que vous ai-je fait? Tant que vous ôtes restée à mon service, j'ai tâché de vous témoigner ma satisfaction de votre zèle; et avant votre entrée chez moi, je ne vous connaissais pas.
« (Madame la duchesse éprouve une nouvelle défaillance; sa mère et son mari s'empressent autour d’elle.)
« M. le président à Maria Fauveau. — Vous entendez la réponse de madame la duebesse? Persistez- vous dans votre odieux men-
suugu ■
« Maria Fauveau. — J’ai dit la vérité.
« (Murmure d’indignation dans l’auditoire.)
(Madame de Beaupertuis à M. le président. — Monsieur... tout ce que je puis vous affirmer, c’est que. Maria, s’accusât-elle devant moi de ce crime affreux... je ne la croirais pas. Mais, pardon, celte nouvelle émotion... je suis épuisée...
(A celle nouvelle défaillance, M. le duc, dont les larmes ne cessent pas de couler, prodigue scs soins à sa femme, dont la pâleur tait bientôt place à une lividité sinistre.)
« M. le président. — Madame la duchesse parait si fatiguée, que je me bornerai seulement à une ou deux questions de la plus haute irnportancc. 11 s’agirait desavoir de madame la duchesse si, ainsi qu’il a été établi dans l’instruction, cl par les aveux mômes de Maria Fauveau, celle-ci était la seule personne qui lui présentât habituellement ses breuvages, et si madame la duchesse ne se rappelle pas quelques particularités à ce sujet.
n Madame de Beaupertuis, d’une voix si faible qu’elle parvient à peine jusqu’à nous. — Je me sens... épuisée... il me semble qu'un froid glacial... m'envahit le cœur... Cepcudant... je vais tâcher... de me souvenir... et de répondre...
« M. le duc, voulant sans doute réconforter sa femme, lui fait de nouveau respirer nu liquide qu'il a versé d'un fiacou, cl lui en imbibe aussi les lèvres.
« M. le président. — Tour bien préciser ma question, madame la duchesse, et lie pas abuser plus longtemps de votre courage, je vous demande si Maria Fauveau était la seule personne des mains de laquelle vous- receviez vos breuvages, et s’ils étaient ordinairement préparés par elle, par elle seule?
• Madame de Beaupertuis , d’uoe voix presque éteinte et avec effort. — J’avais l'habitude de... ne rien prendre... que de la main de Maria... C’était... uuc .. fantaisie... de malade... cl... je...
a II nous est impossible d’en entendre davantage; la voix de ma. dame la duebesse expire tout à coup sur ses lèvres, sa tôle se renverse pesamment en arrière, et un mouvement spasmodique roidit tous scs membres. Madame la princesse de Morsenne se précipite vers sa Cille, ainsi que M. de Beaupertuis, qui s’écrie d’une voix déchirante. en sc jetant aux genoux de sa femme :
« — Au secours!... Elle se meurt! mon Dieu ! elle se meurt!
< A ces terribles paroles, l'émotion, l'épouvante, sont à leur comble dans l'auditoire; tout le monde est debout et se presse en tumulte; la cour elle-même, cédant à cet entrainement, se lève de scs sièges. De leur côté. Maria Fauveau et Glémeucc Duval, sans en ôtre empêchées par les gardes municipaux atterrés, quilteut spoutanément leurs bancs et s’élancent auprès de la duchesse, sans doute pour aider à la secourir.
a A cet instant, nous entendons derrière nous et sortant de l'auditoire, une voix de femme qui dit toul haut ccs paroles, dont nous ue comprenons pas le sens :
c — Tons voilà toutes trois réunies; souvenez-vous de la rue Sainte- Avoye !
• Nous n'aurions pas inséré dans notre compte rendu des débats celte observation toute personnelle, si, â ce moment même, ayant par hasard les yeux fixés sur le groupe qui entourait madame la duchesse de Beaupertuis mourante, il ne nous avait semblé voir Clémence Duval cl Maria Fauveau tressaillir cl se regarder avec épouvante en cutcndant ccs mots dont nous avions été nous-mêmes frappe : Souvenez-vous de la rue Saiulc-Avoye; vous voilà toutes trois réunies'- puis tomber soudain à genoux, comme écrasées par quelque pensée accablante. Encore une fois, nous ne mentionnons que sous toutes réserves ce détail, qui nous est tout personnel; nous pouvons nous être trompés sur l'impression que les paroles précédentes si énigmatiques nous ont paru causer aux deux accusées, impression qui avait peut-être un autre motif. Ccs paroles enfiu ont pu ne pas parvenir jusqu’aux oreilles de Maria Fauveau et de Clémence Duval, car c’cst par hasard que nous-métne (nous seul peutêtre) les avons saisies au milieu du tumulte iuexprimablc causé par l'agonie de madame la duchesse de Beaupertuis.
< Bientôt on entend la sonnette et la voix de M. le président dominer l'agitation générale -, les gardes municipaux font relever les deux accusées et les ramènent à leurs bancs, où elles tombent anéanties.
« A ce moment, M. le président s’écrie d’une voix altérée :
« — Place! place à M. le docteur Olivier (cf Angers) !
« En effet, l'habile médecin, qui était resté à l'audience, derrière la cour, traverse rapidement le prétoire, écarte à grand'petne les personnes de la famille de madame de Beaupertuis qui se pressaient autour d’elle, saisit une de scs mains pour consulter son pouls, et se penebe avec anxiété vers ce corps qui semble inauimé.
« Aussitôt uu morne silence succédé à l'agitation, toutes tes respirations semblent suspendues en attendant l'arrêt de vie ou de mort que le docteur va prononcer.
« Au bout de quelques secondes d’une inexprimable anxiété. M. Olivier (d'Angers), se rctoumonl vers la cour, pâle et profondément cmn, dit d’une voix altérée :
• — Monsieur le président, il ne reste malheureusement aucun espoir : madame la duchesse de Beaupertuis a cessé de vivre.
« Il nous est impossible de rendre la consternation qui règne daus l’auditoire après les paroles de M. Ic docteur Olivier (d’Angersj. la principale accusée semble en proie à un délire effrayant; elle pousse des cris entrecoupés de sanglots étouffes, taudis que la seconde accusée perd connaissance et est emportée hors de la salle.
« M. le président. — L’audience est remise à demain J'ordonne que la salle soit à l'instant évacuée. Les seuls membres de la famille de Beaupertuis pourront rester ici. Que l’on reconduise les accusée» en prison.
a La cour se retire; la foule s'écoule lentement, et au moment où lions quittons la salle, nous entendons la voix déchirante du duc de Beaupertuis qui s'écrie :
a — Ma femme! ma femme! ma pauvre femme! •
Le colouel Butler a terminé la lecture de V Observa leur des Tribunaux.
Le silence est profond, l'émotion pleine d'angoisse, car, au inomeul où le colonel a lu ccs mots : « Madame la duchesse de Beauperiuis a cessé de vivre, » Anatole llucormier, resté à côté de la table où il vieul d écrire, s’y est brusquement accoudé en cachaul sa figure entre ses mains, cl paraissant comprimer scs sanglots.
En présence de la poignante douleur que semble éprouver Ducormier, apprenant ainsi soudain la mort de la Gllc de son bienfaiteur, le priucc roval et les autres personnes n'oient prononcer d’abord une parole. Madame ltf comtesse Ducormicrsc lève doucement et sc rapproche de son mari, sur qui tous les regards sont attachés avec l'expression du plu> touchant intérêt,
Le prince royal, tres-ému lui-même, va dire quelques mots à l’orcille de la duchesse de Spiuola et de la comtesse Loweslcin; cellesci répètent â leur tour les paroles du prince aux autres pcrsouues,
et bientôt tout le monde sort en silence et sur b pointe du pied, afin de laisser Ducormier à sa douleur. Le prince royal seul, après un moment d'hésitation, revient auprès de la table où le comte est toujours accoudé, b tête cachée entre scs deux mains, pendant que sa femme le regarde avec compassion.
le rnixcB rotai, d'une voix très-atlendrie. posant légèrement une de scs mains sur l’épaule de Ducormier.
Comte, n’oublier pas. dans le chagrin qui vous frappe, que vous avez un ami, un ami sincère, cl que scs cousobtions du moins ne vous manquerout pas.
dccormier, relevant son visage baigne' dè larmes et avec un accent déchirant.
Ah? monseigneur, le contrecoup de l’affreux malbenr qui frappe cette famille me brise le coeur.
le prircb nom, lui serrant les mains avec effusion.
Parce que ce cœur est le meilleur, le plus tendre qui soit au monde. Adieu. Je sais que dans le premier moment d’un pareil chagrin ou a besoin d’étre seul, et que les plus sincères consolations vous pèsent. Ce soir j'irai vons voir; je vous laisse auprès de celle qui a le droit de partager vos peines. Allons, adieu, mon cher comte, mou pauvre amit
Le prince, après s’être incliné devant la comtesse Ducormier, sort en jetant un dernier regard de touchante compassion sur Ducormier. *
la C0K7SSS8 docormier, vivement à son mari, après le départ du priuce.
Avez-vous entendu? Le prince vous a dit : Courage, mon pauvre ami... Le prince vous a appelé son ami! (Avec une explosion de joie, do triomphe cl d’orgueil.) L’ambassade est à nous!
DrcoRKtER, avec un soupir et en essuyant ses yeux.
Il faut bien l'espérer, ma chère.
Cette scène se passe dans le cachot des condamnés à mort, A la prison de la Roquette, à Paris. Ou voit au fond une porte avec un guichet; du côté opposé à la porte, une petite fenêtre garnie d’épais barreaux fortement maillés de fil de fer, à travers cette fenêtre, on aperçoit un ciel d'automne gris et pluvieux; nu fond, un lit de fer; à gauche, uuc table cl une chaise. Maria Pauveau, nu- tête et vêtue comme à l'audience, est assise sur son lit, le regard fixe, les mains jointes sur les genoux, le greffier vient de sortir et de lui lire son arrêt de mort.
maria, seule.
C’est fiai! Allons, dans trois heures tout sera dit. Trois heures à attendre! c’est long, bien long! (Silence- Maria se lève et s’approche de la fenêtre.) Pourvu que celle pluie coutinue! il y aurait moins de monde la-bas-, s’il y avait beaucoup de monde, cela m'ennuierait. Bah ! c'est un moment à passer. J’en ai passé bien d'autres depuis quatre mois. (Allant à la table et im itant en ordre différents objets renfermés dans des enveloppes cachetées } N'oublions rien : mon anneau de mariage pour ma petite fille, avec une boucle de mes cheveux et de ceux de mon pauvre Joseph. Il est heureux, lui : il est fou, il ne sc souvient de rien. (Nouveau silence.) Ce fichu pour Clémence Duvat, ma sœur en douleur. Ce médaillon, le portrait de ma petite fille, pour madame Ronaquet. Elle a été autrefois si amicale pour moi! Et puis cette épingle, mon seul bijou, pour ce bon docteur, avec la lettre où je lui n'i ommandc ma petite fille. iLong silence.) Ah! s’il avait été ici, M. Bonaquel, je n’en serais peut-être pas où j’en suis! Enfin, il u’y était pas. Cela devait arriver, connue tant d'autres choses sont arrivées, pour que la prédiction de la sorcière sc réalise. Voyons, je n’oublie personne : (Comptant mr scs doigts.) Ma petite fille. Clémence Duval, M. Bonaquel. Non. c’est bien tout. Ceux-là seuls m'ont aimée; ils ne m'oublieront pas tout à fait, j'en suis sûre. (Elle rêve pendant quelques instants.) Mettons aussi ces vingt frafccs pour le geôlier, süu qu’il soit exact à faire mes commissions. (La porte s’ouvre; le geôlier entre.)
MARIA
AU! monsieur, vous venez à propos. (Lui donnant l'argent.) Voici pour vous. Je vous prie seulement de faire porter ce matin, dès que je serai partie, ces différeiiies enveloppes à leur adresse. Vous me le promette/., n'est-ce pas?
U GEÔLIER
Oui, tua petite dame, je vous le promets; soyez tranquille.
Je vous remercie.
NAnu.
LE CEÔlIEft.
Je venais vous demander, ma chère dame, si vous ne vouliez pas prendre quelque chose ce malin.
maria, surprise.
Prendre quelque chose ?
LE GEÔLIER
Aujourd'hui vous avez le droit tic demander tout ce qui peut vous foire plaisir, vous ragoùler davantage. Nous avons d'abord d cxcelleulissinic bouillon, ou vrai consommé; ou bien une pciile côtelette très-tendre, ou bicu du poulet, ou bien encore du café à b crème et des œufs frais.
maria, avec un rire triste et en elle-même.
De b crème et des œufs frais, ça aurait été notre déjeuner, si nous nous étions retirés dans une jolie campagne avec ce pauvre Joseph et ma petite fille, comme nous en avions l’intention dans le temps. Ah! il y a loin d’ici à ce temps-là.
• 18 GEÔUER.
Jo peux vous garantir les œufs pondus d’hier, ma petite dame. maria, souriant.
Non, merci! vous concevez, dans trois heures... vous savez?... Et naturellement ça vous coupe un peu l'appétit.
LS GEÔUER.
Je le sais bien; mais le temps est pluvieux ce matin, et je vous assure, ma pauvre petite dame, qu'il est toujours bon de prendre auparavant quelque chose de chaud : ça soutient, ça réconforte. Allons, une bonne tas-e de bouillon cl deux doigts de mâcou, cachet vert; car, aujourd’hui, vous avez le droit de demander même du cachet vert.
maria, avec un sourire sinistre.
Non, merci ! Vrai, je ne fais pas de façons.
LE GEOLIER
Vous auriez tort, ma petite dame, vous auriez tort.
maria, même sourire.
Ce qui m’étonne, c’est que vous, si obligeant, vous ne me proposiez pas un parapluie pour aller là-bas... Dame! il pleut, cl je pourrais m’enrhumer, n'csl-cc pas?
le geôlier, embarrassé.
Je ne sais pas s’il est permis de...
maria, même sourire.
Vous ne voyez pas que je plaisante I je suis très-gaie... cernatin...
LE GEÔLIER
Ma foi! ma petite dame, j’aimn mieux vous voir ainsi qu’autrement, et je vous en fais mon compliment... Malgré cela, je voudrais que vous preniez quelque chose!... un peu de vin chaud?... hein! bieu sucré ?
MARIA
Non. Voyez-vous, si sucré que cr soit, j’ai l’idée que cela me semblerait très-amer. Ah çà! vous n’oublierez pas mes commissions?
LE GEÔLIER
Non, madame, tout sera remis exactement... je vous le promets. (Tirant de sa poche un papier.) Je voulais vous parler aussi de celte petite note de la blanemsseuse. C’est neuf francs soixante-quinze centimes...
MARIA
C’est juste... cl moi qui oubliais... (Tirant une bourse de sa poche.) Je vais vous remettre votre argent.
LE geôlier.
Je vous parle de cette petite note, ma chère dame, parce que... maria, lui donnant l'argent.
Certainement, vous ne pouvez plus me faire crédit. Voilà dix francs, c'est tout ce qui me reste. Je ne vous dois plus rien?
LE GEÔLIER
Pas un centime, madame,. (Uu gardien entre; il va parler bas au geôlier.)
LE GEOLIER, bas.
Et ce monsieur a-t-il un permis?
LE CARRIER, bJS. *
Très en règle. Il est chez M. le directeur, qui m’a envoyé vous
ÜO
dire de prévenir la condamnée, et de lui dcinauder si elle veut recevoir cette visite.
ll geôlier, à Maria.
Madame, il y a uue visite pour vous.
MARIA
Uue visite! c'est un peu tard.
LE CBÔUttt*
Aussi, madame, M. le directeur désire savoir si vous voulez recevoir et* monsieur.
MAIUA.
Que) monsieur?
U GEÔLIER
M. le docteur Bousquet.
maria, tressaillant.
Lui!... Oh! uioq Dieu!
LE GEÔLIER
C'est le nom qu'on m’a dit.
Lui... de retour!
MARIA
LE GEÔLIER
Ce monsieur est chez le directeur, et si vous le voulez, madame, - il va venir.
maria, vivement après réflexion.
Non... non... je ne veux pas le voir... je ne le veux pas! le clouer, sortant avec le gardien.
Très-bien, madame, je vais provenir M. le directeur que vous ne iwetret pas cc monsieur.
Le geôlier sort; à peine a-t-il fermé b porte, que Maria, qui a on instant caché sa ligure dans ses deux tnaius, court et frappe au guichet en s écriant :
— Monsieur! monsieur le geôlier!
u geôlier, ouvrant le guichet.
Que voulez-vous, ma petite dame?
maria.
Je veux voir M. le docteur Bonaquet.
LE CKÔLIER.
Dans un instant H sera ici, madame. (Il referme et verrouille la porto.)
MARIA
Ah ! sans ma pauvre petite fille, que je veut recommander moiroéme au bon docteur, je n’aurais pas le courage de m'exposer à le regarder en face... car, lui aussi, il va croire... (Se tordant les mains avec desespoir.) Ab! j ai tort de le voir. J'avais pris mou parti, j'avais pris mon courage, je m'étais endurcie ; il va m'attendrir, me faire réfléchir; je sentirai mon agonie. (Se jetaut sur son lit en pleurant I Air i'ai eu tort, j’ai eu tort! Depuis hier, après le départ de ma petite fille, je n'avais pas eu euvie de pleurer une seule fois, et voila que déjà je fonds en larmes malgré moi.
le ccÔLiiR, ouvrant b porte au docteur Bonaquet.
Monsieur, donnez-vous b peine d'entrer. (Bas.) Je dois vous avertir que c'est pour huit heures très-précises; b toilelle est pour sept heures et quart, et ces messieurs n 'attendent jamais. Vous n'avcz doue qu’une demi-heure.
JÉRÔME BONAQUET.
C'est bien, monsieur.
Le geôlier sort et referme la porte.
Jérôme Bonaquet est d'une pâleur effrayante; il reste un moment immobile, les yeux fixés sur Maria. Celle-ci, assise au bord de son lit. cache son visage entre ses mains; soudain elle se relève, se jette dans les bras du docteur, et s'écrie en sanglotant, d'une voix déchirante, avec uu irrésistible accent de sincérité :
— Ce n'est pas moi... Je ue l’ai pas empoisonnée!... Ce n'est pas moi!
j&rùmjs LoiuQcrr sanglote et serre avec forcé Maria sur sa poitrine.
Je vous crois... oh! maintenant je vous crois... malheureuse enfant! ... (Levant les yeux au ciel.) Ci une demi-heure, nue demi-heure à peine pour b sauver, si l'ou peut encore b sauver! Ma tète se perd! (Serrant encore Maria, qui continue de cacher sa ligure daus le sein du docteur.) Chère... chère et pauvre Maria !... Ynjou.., du calme, du courage, de la présence dVspril... car les minutes... les secondes nous sont comptées. (La soutenant et b reconduisant vers te Ut, Mtr lequel Maria s'assied accablée.) Remettez-vous et répondez à mes questions avec le plus de précision possible.
MARIA
Vous ici! Je ue vous attendais plus.
BONAQCET.
Je revenais à petites journées d‘un voyage des Pyrénées, entrepris pour b santé do ma femme, et...
■ARIA
Mon Dieu!... cite est malade ?
BONAQUET.
Elle va mieux; parlons de tbub. A Bordeauz, le hasard a fait tomber outre mes mains les journaux qui rendaient compte de votre procès et de votre condamnation : j'ai tout appris à 1a foi».. J’ai su ainsi nue pendant mon absence vous aviez invoqué mon témoignage... Cet ap|tcl de vous... trop tardif, hélas' m’imposait un devoir sacré. J'ai laissé ma femme à Bordeaux ; clic était encore trop faible pour voyager nuit cl jour... J'ai pris b 'poste... arrivé ce matin, à cinq heures, j'ai couru chez le secrétaire général du ministère de b justice, excellent homme et mon ami. Mon premier mol a été votre nom. • Malgré les faits, malgré ses aveux mêmes, lui ai-je dit. Maria Kauveau n’est pas coupable. Je b connais, je b déclare aussi étrangère au crime que moi -même, je me fais fort de b prouver. Suspendez seulement l'arrêt. — Ccb m'est impossible, mou ami. m’a-t-il répondu; la condamnée a refusé de se pourvoir eu cassation, le jugement doit donc être exécuté. Tout ce que je puis faire, e ut de vous donner un permis pour b voir, et de charger un magistrat de vous accompagner. Iuierrogez-b, presst-z-b de questions. Si die fait des révélations précises qui aient le cachet de la vérité, le magistral que je délègue les recevra, les pèsera, et si. d ms sa cousdence, il les trouve capables de faire soupçonuer b justice d’erreur, je l’autorise i suspendre l’exécution de l’arrêt; sinon. .. cela est fatal... le jugement suivra son cours. • Voilà, pauvre enfant, cc qu'il m’a dit. (Frémissant et portant b main à son front.) Mon D.eu! mou Oieo! et il est six heures et demi! (Posant sa montre sur le lit où Maria est assise.) Ne quittons pas celte aiguille des veut, elle est inexorable! (Prenant les deux maius de Maria daus les siennes.) Maintenant ne me cachez rien. Non, vous u'ôtes pas coupable. En ine voyant, ç’a été votre premier cri ! et, j'en jure Dieu ! tel a été l'accent de ce cri, que, même prévenu contre vous, vous m'auriez à l'instant convaincu de votre innocence. Mais alors, le coupable, quel est-il? Pourquoi ces réticences dans votre défense? Pourquoi l'aveu de ces projets de vengeance coutre b duchesse, si écrasants pour vous ' Mon Dieu! quand je songe que b dernière fois que j’ai vu cc malheureux Joseph, c'était la veille de mon départ pour l'Auvergne. où uue parente de ma femme était mourante! A mon retour de cette absence malheureusement prolongée, je cours à votre magasin ; il était fermé Je vais chez votre mère : on m'apprend que. morte depuis peu de jours, elle avait à peine survécu un mois à votre père. J apprends encore que ce malheureux Joseph est devenu fou. Je detoaude daus quelle maison de sauté on l'a irausponé : on l’ignore. Je m'informe de vous ; impossible de savoir où vous vous êtes retirée avec votre enfant. Quiuze mois se passent, et c'est seulement il y a peu de jours que par ce journal... Ab! c'est affreux ! Mais pourquoi, depuis b mort do vos pfrents, ne vous êtes-vous jamais adressée à moi? Pourquoi... Mais non, je suis fou, je vous parle du passé, le vous accable de questions sans suite, je jette encore le trouble dans votre esprit au beu de le calmer, afin d'obtenir de vous do réponses claires, précises, qui puissent vous sauver. (Regardant b montre.) El cette aiguille qui marche... marche toujours ! Mou Dieu, ayez pitié de moi ! (U reste uu motueal anéanti.)
■ARIA
Pauvre monsieur Bonaquet! vous êtes toujours le meilleur des hommes! Ah! si je vous avais vu plus tôt! (Silence.) El cucore, à quoi buu? Ceb n’aurait servi de rien.
boraqcet, après réflexion.
Oui, c’est ceb. Voici dans quel ordre je dois vous questionner pour épargner le temps. Vous ii'ètes pas coupable; mais, selon voas qui a commis le crime?
■ARIA
Je ne sais pas.
BONAQUET.
Il ne s’agit pas ici de générosité insensée. Oui soupçonnez-vous d'avoir connais le crime? Je vous en conjure, dites le...
MARIA
Mousicur Bonaquet, sur le salut de ma petite fille! Je ne soupçonne
personne.
bonaquet, accablé.
Personne ! El ce poison trouvé chez vous, dans votre commode?
Ce n’est paB moi qui l’y ai mis.
BONAQUET.
Mais qui peut Vf avoir mis, alors?
MARU.
Je n'en sois rien, je ue soupçonuc personne.
bonaquet, anéanti.
Ainsi, pas «le révélation! Rien, pas un fait! Hile proteste de son innocence, voilà tout... Mais, malheureuse enfant! pourquoi du moins n’en mi'TOUi pas protesté devant vos juge», de votre innocence? protesté partout, toujours, avec i e cri. cet accent qui, tout à l'heure, m'a remué jusqu’au fond des entrailles Ou vous aurait crue comme je vous ai crue Pourquoi cette sombre résignation à la mort ' Pourquoi res mois qui semblaient échapper à une conscience criminelle: t Je dois mourir sur l'échafaud . c est mon sort! • paroles uiscu-écs qui m’ont un instant fait croire que le malheur avait égaré votre raison?
m MARIA.
La preuve que c'est bien mou sort de mouler sur l'échafaud, c'est ne dans deux heures j’y vais monter. Que voulez-vous! c'était ma CSltaée. Ou ne peut rieu contre sa destinée.
convjckt, à part.
Que dit-elle ? Est-ce que vraiment sa raison... (Haut.) Maria! Maria! revenez à vous! Voua ne sougez pas à ce que vous dites!
maria, souriant tristement.
Monsieur Bousquet, vous souvenez -vous, il y a dix- huit mois environ, chez vous, lors de ce dîner où votre daine a clé si boniic, si amit ale pour moi... (S'interrompant et allant chercher sur la laide Un p quel cacheté.) Tenez, vous verrez que je n'avais pas oublié votre dame, ni vous non plus. Je vous recommandais à tous detll ma pauvre petite Tille, dont la pension est heureusement encore payée pour quatre ans. Il y a dans cette enveloppe sou portrait, que je prie madame Bouaqucl de garder en >ouvenir de moi, cl pour vous, il y a une petite épingle que j'ai toujours portée.
boxaqilt, pleurant.
Elle me brise le cœur, elle uic fait perdre l'esprit! et i'heure s'avainc ! Maria, écoutez...
MARIA
Je vons disais, mon bon monsieur Bonaquet, qu'à ce dîner chez vous, avec mou pauvre Joseph... et lai, vous savez?
SONAQUET.
Maria, par pitié, pas toutes ks douleurs à la fois! je n'ai que les forces d’un homme, cl j’en ai besoin pour tâcher de vous sauver.
MARIA
Eli bien, à ee dîner, je vous ai parlé, n’est-ee pas, d’une prédiction que l'on m'a faite il y a quatre ans, et vous vous êtes moqué de moi ?
• ROBAQtKT.
Une prédiction t quelle prédiction ?
MARIA
Vous l'avez oubliée^
bo.xaqoet, cherchant.
Mais, je ne sais : pourtant il me semble... (Tressaillant tout à coup et avec un cri.) L'échafaud !
MARIA
Dans deux heures j’y monterai. Vous le voyez, la sorcière avait raison.
B baquet, regardant plus attentivement Maria et remarquant l’espèce
d'égarement avec lequel elle a prononcé ces dernières paroles.
Ah! je comprends tout maintenant! Frappée de celle siuistre prédiction, voyant d'inexplicables événements la confirmer p *r nu terrible jeu de hasard, cette malheur* use enfant, déjà accab'ée par tant de chagrins, aura laissé sa raison s'ébranler, oui, et dans son égarement, elle a accepté cette horrible destinée avec l'aveugle et morue résignation du fataliste! |A Maria, avec une cxplosiou de douleur.; Ainsi, quand vous disiez à votre avocat : • A quoi bon me défendre? je suis condamnée d avance à l'échafaud! > dans votre pensée, vous faisiez allusion à cette prédiction?
MARIA
Cela n'était-il pas tout naturel ?
BONAQUET.
Ainsi, lorsque, poussée à bout de questions par vos juges, vous leur disiez : « Eli bien, oui, c'est moi qui ai mis du poison partout; cela doit être moi, puisque les empoisonneuses vont à l'echafaud et que je dois y mourir ! • vous faisiez eucore allusion à cette prédiction?
MARIA
Comment aurais-je pu m'en empêcher! Toole chose tournait contre moi. L'empoisonnement de la duchesse, le poison trouvé dans ma commode! Est-ce que cela uc prouvait pas que la prédiction devait s'accomplir? Alors je me suis dit ; Quelle s'accomplisse !
lo.vaqclt, avec désespoir.
Et c'csl ainsi que vous vous êtes perdue vous-méinc! Cotte préoccupation constante de T échafaud a été un argument terrible roi lire voua. Mais pourquoi n'avoir pas du moins parlé de celle prédiction à votre avocat, à vos juges, pour expliquer le sens de vos paroles?
MARIA
A quoi bon? je devais être condamnée.
bokaqort, à part.
Mais c'est nue idée fixe, une iiiotiotnanie, et i'on ne condamne pas les iuseusés !
maria, souriant avec amertume.
Monsieur Bonaquet, la prédiction de la sorcière se réalîtcra-t-eUc, oui ou nou? (Silence du docteur.) Vous voyez donc bien que je n'étais pas si folle !
bonaquet.
Mais il faut pourtant que Fou sache cela ! mon bien! il est impossible que I'oii prenne pour le cri involontaire du remords la divagation d un esprit troublé par le chagrin, égaré par uuc croyance Insensée à la fatalité! Il faut que lu vérité soit dite, soit connu*-. On ne peut pas laisser une créature de bien se suicider ainsi en se jetant au-devant de l'échafaud! Le migis'rat est là, et je cours... Mais, bêla»! à quoi bon? maintenant le jugement est rendu! Ce sont des moyens de défense pour un avocat, ce n’est pas une révélation assez précise pour faire suspendre l'exécution.
(Heg.mJ.mt sa moulu .) Et celte aiguille qui marche toojours ! (Joignant les mains avec force et levant les yeux au ciel.) Mou Dien, mou Hicu, oh! vous, seul protecteur du juste et de Tiimoceiit, ayez pitié de moi, inspirez -moi 1 Hélas! sur quelle voie de salut mettre ce pauvre esprit à moitié égaré par le malheur? Comment découvrir le tuoiiAtre d hypocrite et de férocité qui a commis le crime et envoie cette malheureuse à l'échafaud ? (Il reste un moment pensif et accablé.)
maria, le regardant.
Allons, je mis moins faible que je ne 1c pensais. Cela me donnera au contraire de la force d'avoir vu ce bon et excellent homme l'ami d'enfance de ce pauvre Jo-eph. qui l'aimait tant! ilU-gard.mt la montre de Rouaquei). Sept heures moins un quart... et c'est pour huit heures!
Le doctenr Bonaquet est resté pendant quelques instants plongé dans ses réflexions ; il essuie scs larmes et dit à la condamne*' :
— Maria, il faut que le véritable coupable soit connu, B le sera!
ma ru.
Il ne peut l’être.