NADIA
Mais ce que je n'ai pas dit, c'est pour qucllcraison Désirée Buisson voulait quitter la duchesse .Désirée était la plus honnête fille du monde, cl surtout très-pieuse; elle aimait beaucoup sa maîtresse, mais pas assez pour rester longtemps sa complice.
» roSAQlET.
Sa complice! Et comment?
maria. •
Voilà ce que m’a dit Désirée, aussi vrai que vous êtes là, monsieur Donaquet : — t Depuis que le prince de Morsenne est parti pour son ambassade, madame la duchesse est venue occuper l'ancien appartement de son père au rez-de-chausséc. Comme le prince avait toujours quelques amourettes cachées, il aimait à pouvoir sortir de l’hôtel et y rentrer sans être vu; aussi, de chez lui cl sous sa der, on gagne une petite porte donnant SUT la rue; madame la duchesse ma commandé de faire faire une double clef de celte porte : c’est par là que maintenant elle sort, le soir, quand on la croit couchée; elle ne rentre bien des fois qu’au point du jour. De plus,
comme madame la duchesse et moi nous sommes à peu près de la mémo taille, elle m’a commandé de lui faire Caire, comme pour moi, des robes très-simples, et de lui acheter des petits bonnets comme en portent les grisrttes. Elle m’a fait enfin louer, sous mon nom, dans le haut du quartier du Luxembourg, près la barrière, un petit appartement, m ordonnant de le meubler, aveclinçe, argenterie, et <Tj envoyer, tous les samedis et tous lesjeudis.des vins et des provisions de chez Chevet, afin d'y trouver toujours un souper froid. Madame la duchesse se perd, se dégrade ; pour rien au monde je ne la trahirais, mais pour rien au monde non plus je ne resterais à son service : c’est pour moi un cas de conscience. Aussi, ne voulant pas lui dire pour quelle raison je la quille, je prétexte le désir de retourner
dans mon pays.»
BOSAQIET, de plus en plus attentif.
Continuez, continuez.
MAI! A
En entendant Désirée me parler ainsi. monsieur Bousquet, j ’ai pensé que j avais ma vengeance sous la main, si je pouvais remplacer ma sœur de lait chez la duchesse.
BONAQCET.
Afin d’obtenir sa confiance, de devenir maîtresse de ses secrets, et de la perdre si vous vouliez?
MARIA
Oui, d’abord
Aussi ai-je dit à Désirée : Je n’ai pas tes scrupules ; il me reste à peine de quoi vivre pour moi et pour ma petite fille ; la place que lu quilles serait toute mon ambition.
D’après la vie que mène (a maîtresse, il lui faüt surtout une femme decliatnbre dévouée, intelligente et surtout discrète. Tu me connais, tu peux en cela répondre de moi à la duchesse.
Quant au service, je m'y habituerai, ce n’c-sl pas d'ailleurs bien difficile; enfin le zèle suppléera à ce qui me manque.
Quatre jours après, ’ étais entrée chez a duchesse comme femme de chambre.
Bo.vAQorr.
El votre vengeance?
MARIA
Il me fallait d’abord gagner raffcciii»n de madame de Bcauperluis ; j’y ai réussi. Avec la vie qu’elle menait, elle ne pouvait se passer d'une confidente. J’étais entrée, pour ainsi dire, chez elle en celte qualité; mais, eu outre de cela, mon caractère lui a plu, et non-seulement j’ai su ce que je devais savoir, ses sorties pendant la nuit, scs déguisements, ses rendez-vous, mais elle a fini par m’ouvrir sou cœur tout entier... Alors, mon pauvre monsieur Bonaquet, alors je n’ai plus eu le courage de songer à me venger, comme je le voulais d'abord.
WWUQttRT.
Que dites-vous? El pourquoi cela?
MARIA
La duchesse était la plus malheureuse des créatures l
Pans deux heures i'r monterai. Vous le voyez, la sorcière avait raison. — Pacc 1 1 1 .
DOXAQVF.T.
Elle?
MARIA
Malgré l'affreuse vie quelle menait, c'était quelquefois à fendre Tiine. Elle avait adoré II. Auatole. le premier, le seul homme qu'elle eût jamais aimé. Il l’avait imlignemeul abandonnée; elle avait manqué mourir de chagrin: mais sa jeunesse l’avait sauvée. Alors, pour s étourdir sur un amour qu'elle gardait malgré elle au fond du cuuir, et se rappelant, m'a-t-ellc dit, les indignes conseils que >1. Anatole lui avait donnés...
WNAQfltT.
Je le sais : il lui avait vanté, pour la perdre, les infamies de certaines grandes dames de la Bégence.
MARIA
S’il voulait la perdre. il l'a perdue- Car, vovez-vous, monsieur lionnipiol, il aurait reculé luimcmc devant les excès où elle se jetait avec une sorte de désespoir.
nONAQl'ET.
Oh! c’est affreux!
MARIA
b duchesse est morte, monsieur Konaqucl... et même, avec vous, je ne veux, pour sa mémoire. mirer dans aucun délad là-dessus... Cela vous ferait peur..* non. cela Vou> ferait pitié, comme cela m’a fait pitié à moi-même.
Ali ! que de fois, sur les dci uirrs temps, je l’ai vue reveuir pâle, sombre, et comme avant horreur d’cOc-iuémc.
Alors elle éclatait en sanglots, se roulait >ur son lit comme une folle; car.
dans cette vie effrénée, elle n'avait trouvé que satiété, dégoût, et. par-d sus tout, Inmlc d'etle même, sans parvenir i oublier SI . A nalole, qu’elle ai niait et maudissait a la fois, en rappc'aut encore avec des cris d’amour et de rage!
BosAçrFT, cachant sa
figure dans ses
mains.
MARIA
Oui, car le hasard m’avait rapprochée de celle demoiselle : nous nous ctions liées... je vais vous dire comment, cl...
ROXAQt'F.T.
.Non, non, pnr pitié, ne me parler, pas plus d'elle que de Joseph. Je ^ vous l’ai dit. rc serait trop de douleurs à la fois, et j'ai besoin de toutes tues forces. Mais pourquoi, rcno.iç ml à votre vengeance, êtesvous restée chez la dm liesse !
MARIA
I A cette époque, elle est tombée malade... le commencement du 1 poison sans doute; elle s'était tellement attachée à moi. et moi à elle,
que, lorsque je l'ai vue de plus eu plus souffrante, j’ai remis mou départ après sa guéridon, que j’espérais; mais son étal a empiré de jour par jour.
C’est alors que j’ai été arrêtée.
ROXAQCET.
Je m’expliqne maintenant comment. à l'audience, celle malheureuse femme vous a remerciée presque mystérieusement de votre dévouement, de votre fidélité, car vous pouviez la déshonorer par vos révél lions' Mais, pauvre enfant, je < imçoi» que, tant qu elle a vécu, vous ayez, par générosité, gardé *cs houleux secrets; mais après sa mort, relie révélation pouvait vous sauver.
MARIA
J'aurais dit cela, qu’on m'aurait répondu comme pour le prince de Morsenne ; « M* nsongc! calomnie ! Voyez celle cinpoiw uuf lise ! voyez ce monstre! tjiieHc au lai e!
ede traîne dans le ruisseau la mémoire de sa vielitne, qui n'rsl p us là pour la démemir ! •
Hélas ! c’est peutêtre vrai.
MAFIA.
Oh! horrible!...
horrible!... et voilà Fil fi ! la méchante fc uime qui ne
ce qu'un homme peut faire île l'Ame d’une femme ! ! !
MARIA
Alors, je vous l’ai dit, monsieur Bonaquel, le cœur m’a manqué pour me venger. Je voyais la duchesse cetU fois plus malheureuse que je n'aorais pu la rendre moi-même; de ce moment, cela ne me servait plus à rien de rester chez elle Pourtant, avant de la quitter, j’étais décidée à lui dire : « Votre père a causé tous mes chagrins ; jo suis entrée chez vous dans rintcuuon de vous perdre ; je le pourrais, car ic connais tous vos secrets; mais, rassurez-vous, ie vous vois si malheureuse, que je ne veux que vous plaindre... Voilà ma vengeance. ■
aoeuqccT.
Et c’est à celte généreuse vengeance que Clémence Un val faisait allusion dans le billet qui a été trouvé chez vous? Pauvre enfant!