ÉPILOGUE
Environ quatre ans se sont écoulés depuis les derniers événements que nous avons racontés.
Une petite colonie vil tranquille rt ignorée dans la jolie résidence de Felmont, située à proximité d'un village d'Auvergne.
Madame de Felmont. parente d'Héloïse llonaquel, lui avait légné en mourant ce modeste domaine, où le docteur Uonaquet s’est retiré- avec sa femme, changeant avec joie sa position de célèbre médecin de Paris, dont la vie tumultueuse et bruyautc l'avait las*é, ainsi qu Héloïse, pour exercer sou art à la campagne au bénéfice des pauvres gens.
Un faire-valoir assez considérable, dépendant du domaine, avait pour régisseur* Joseph et Maria Fauvcau. Celle-ci. survivant non sans peine à sa terrible agonie, avait obtenu sa grâce après les aveux Cl le suicide du duc de Beanpertuis. Quant à Joseph, sa folie ayant cédé à un traitement intelligent dirige par Bouaqunt, il ne lui était re-lé de sou insanité qu’une sorte d oblitération de mémoire, remontant aux premiers jours où il s’était adonné à l'ivresse. Perle de mémoire tres-coucevable d’ailleurs, car, à dater de ce moment, la vie de Jo-cph avait clé partagée entre l'abrutissement de 1 ivrognerie et l'espece de torpeur d'esprit et de corps qui lui succède. Joseph ne conseivaii de celle triste époque de sa vie qu’un souvenir confus; il lui semblait, disaii-il lorsque sa guérison fut complète, avoir dormi pendant près de cinq années d’un sommeil pénible et agTé. Le* premiers temps de sa convalescence s'éluieul écoulés dans ce petit village, situé si loin de Paris, qu’il avaitété facile de cacher à Joseph tout ce qui se rattachait au procès criminel fait â Maria. Aimant comme elle passionnément la vie de campagne, Joseph avait accepté avec reconnaissance I cmploi de régisseur du domaine de Feliiiont. et, au boni d’une année, grâce à sou activité, à son intelligence, â ses habitudes d'ordre et de comptabilité commerciale, Joseph était devenu un exccllr-nl régisseur, gagnant ainsi sa vie, celle de sa femme et de sa fil'e, sans éire â charge à Bonaquct.
Une maison s'était trouvée à vendre dans ce village. Bonaquct, conservant toujours pour Clémence et pour son père un tendre attachement. avait prévenu le colonel Ouval de cette vente. Celui-ci et sa fille lie chéri liaient qu'à cacher leur vie à tous les yeux : ils acceptèrent avec empressement la proposition du docteur, cl depuis quatre ans, noos l avons dit, ces gens *1 cruellement éprouvés vivaient dons celle petite colonie aussi heureux que l’on peut l’élie apres avoir traversé do telles adversités.
Sans doute les cicatrices de ces plaies, jadis si profondes, restaient douloureuses : bien de* fois un souvenir, une dale, un mot, uiic allusion involontaire, faisaient tressaillir Clémence ou .Maria, et une larme difikilement comcime brillait alors dan* loin* yeux. San* doute le bon Joseph n avait plu* sa naïve et franche gaicié d'autrefois, et souveut le colouel llu val s'arrêtait pensif et sombre au mi-
lieu de ses longues promenades sur la montagne. Sans doute, enfin, une teinte de métaocolie s'étendait sur toutes ces physionomies jad s si gaies, si charmantes, ou si radieuses d'amour, d’innocence ou de félicité. Mais, en comparant le calme doux et triste des jours présents aux effrayantes agitations des jours passés, chacun de ces personnages avait' le soir une parole de gratitude aux lèvres pour remercier cl bénir Dieu.
Seuls, Bonaquct et sa femme con«ervalenl leur sérénité première; ils n’avaient eu d’antres -onfTrances que celles de leurs amis.
Un dimanche, par une belle anrès-dlnée du mois de juin, vers les cinq heures du soir, Jérôme et lléloïsc se trouvaient réunis dans un petit salon d’été; la porte et les fenêtres ouvertes laissaient apercevoir un joli jardin orné d’arbres magnifiques et de fraîches corbeilles de fleurs; à l'horizon se des-inail le versant de hautes montagne* boisées, d'un caractère pittoresque et grandiose.
Héloïse lisait. L’air vif et pur des montagnes, la vie calme des champs, avaient depuis longtemps complètement rétabli sa sauté : c’était toujours celle physionomie à la fuis sérieuse et douce, ce sourire hicnveillaut cl fui, cet ensemble plein de charme et de dignité qui la rendaient si attrayante. Jérôme, rêveur, regardait sa femme; il semblait plongé dan* un ravis- enu-til céleste.
!lcloi*e, par hasard, s'interrompant de lire, leva les yeux sur son mari cl fut frai-pée de l'ineffable expression de sa physionomie.
— Jérôme, lui dit-elle de sa voix gracieuse et vibrante, vous avez l’air bien heureux.
— t'.’est que nous sommes seuls, lui répondit Bonaquct en soui tant, avec mélancolie; quand nos pauvres anus SODt là, je tt’OSe, en leur présence, trahir rinuelTable douceur de ce bonheur chaque jour plu* profond, de ce bonheur qu'aucun nuage n'a jamais troublé. Ce serait un contraste pénible avec leur vie, hélas! si cruellement éprouvée.
— Cher et tendre ami, votre cœur seul est susceptible de ces délicatesse*. Oui, vous avez rai-on : ceux-là qui ont laut souffert et qui, à défaut d'un bonheur perdu, oui, du moins, retrouvé le calme, ceux-là nous ne devons pas les amener à un triste retour *ur euxmêmes, en manifc*laul à leurs yeux une félicité qu ils uc doivent plu* OMOftkre.
— Éeoeudanl depuis quelque temps je trouve Maria plus gaie; une ou deux fois même je l'ai vue rire avec sa petite fille de sou heureux rire d'autrefois.
— M. Fauvcau sort aussi de temps à autre de celle gravité pensive que le vague souvenir de son insanité lui a laissée.
— Oui, je l’avais remarqué, mou amie. Clémence seule ne sourit jamais.
— Hélas! la mort de son enfant pèse et pèsera toujours sur ce pauvre cœur autrefois si torturé.
— le colonel devine les secrètes peusdes de sa fille, car il est toujours sujet à ses M cè* de mélancolie profond)*.
— Espérons tout «tu temps, mou ami ; peu de chagrius résistent à sa lente, mais irrésistible action.
Une v eille servante, apportant les journaux île Paris et les lettres Venus au village par le facteur rural, iulerrompil l'en refu-n de llouaqur-t et de sa femme.
— Madame, dit la servante à lïélnïsc, est-ce qu'il faut mettre, comme tous 1rs» dimanche*! et tous les jeudis, le couvert de M. et nin<iuu»c Pauveau et celui de M. le colonel ci mademoiselle Ulc-
mcnce?
— Sans doute, reprît lléloise, pourquoi celle question?
— C'est que... c’est qoe, madame ne sait pas la surprise.
— Quelle surprise?
— C'est entendu avec M. Pauveau, sa femme et mademoiselle Clémence.
— Eh bien?
— Aujourd'hui c’est à la ferme , chez madame Fauveau, que l*OU dîne.
— Vraiment? dit madame fkmaquet eu souriaui. Mais clic est très* aimable, celle surprise:
Puis, s'adressant à Jé'ômc. qui parcourait scs lettres du regard :
— Vous entendez, mon ami, Maria nous fait la surprise de nous inviter à dîner à la ferme.
— Jenloiids bien, npril Bonaquel et» souriant aussi.
— M. Fauveau doit aller d'abord chercher M. le colonel et mademoi'dlc dans son char à bancs, continua la vieille servante ; puis il repassera par ici [mur pmidre mousktir et madame.
— C'est imaginé à merveille, répondit Héloïse ; par celle belle soirée, la roiiÿe sera charmante 1 travers le bois. Venez nous prévenir dus que M. Fauveau sera là, afin que nous ne le lassions pas attendre.
— Bien, madame, dit la servante en quittant le salon.
— Que dites- vous de cette idée, mon ami? Elle me parait d'un bon augure.
— fiertés, ma chère Héloïse. Pauvre Joseph, pauvre Maria! je suis heircu\ de leur bonne pensée.
— Alors, mon ami, lisons vite nos lettres, car ils ne larderont pas à venir.
— Oh! oh! dit Jérôme en remarquant l'enveloppe de l'une des lettres qu'il décachetait. Voie» uue letire de New-York.
— De New- York?
— Oui. de ce cher doctcut Palerson, mou savant et caustique correspondant; il me lient au courant des progrès de la science de l'autre côté de l'Océan.
Et Bonaquel se mil à lire la letire du docteur Palrrson.
— Ma coriespondance à moi est loin d'être aussi grave, reprit en souriant Héloïse, en parcourant b lettre qu'elle venait de décacheter [tendant que son mari lisait b sienne de son côté. Cette evccllcntc madame de Monfleury m’écrit qu'elle se charge de me procurer les livri-s que je loi doutante, et me paile du dernier ballet de l'Opéra, t'u ballet dVipt-ra .. Avouez, mon ami, que lois<u'on vit dans la simplicité de nos montagnes. cela parait bicu étrange d'entendre parler de b illets de I Opé*a. .. Mais, mon ami qu'avez-vous? dit vivement Héloïse, en voyant les traits de son mari s’assombrir.
— Ah 1 le malheureux! s’écria Bonaquel en continuant de lire avec autant de hâte que d’anxiété, sans répondre à sa femme.
Puis 11 murmura d'un Ion grave :
** — La justice de Dieu est parfois lardîre, mais qu'elle est terrible!
Madame Ruiiuqiicl, remarquant la triste préoccupation de son mari, garda le silence.
Au bout do quelques instants, Jérôme reprit :
— Pardon, mon amie, mais ce que je viens d'apprendre...
— De quoi s*agit-il?
— D’Anatole, répondit Jérôme en soupirant.
— Ah! lit Héloïse avec un geste de dégoût cl d’horreur. Est-Il vivant? esi-il mort? et, celle lois, est-ce bien certain? ajouta-t-elle avec un amer dédain, faisant nllu-ion à b supercherie sacrilège dont Bonaquel avait été le jouet à Bade.
— Uél.t>! vous devez être >ans pitié pour lui, vous, Héloïse, reprit Jérôni''. Mais moi. je ne puis oublier ce que je n'ai jamais pu oublier nu milieu de ses plus criminels égarements. Hélas' je j’ai aimé comme un frère, et dans sa première jeunesse, son cœur était généreux, son Ame aimante et pure. Des miscrabVs l’ont perdu. Tenez, mnu amie, lisez ce passage de b leilro du docteur PalèfsOii. Une telle vie t»0 pouvait avoir qu'un tel dénoômenl.
Madame Bonaquel prit b lettre que le docteur Paterson adressait
d'Amérique à sou mari, et lut le passage suivaul, quo celui-ci lui avait indiqué :
« Connaissez-' dus. cher confrère, un certain comte Anatole Du* cormier, un de vos compatriotes? Je dis connai-acs-rous, je devrais dire* coooaiuiex-vaitt, car ce personnage a Irépa sé. et c'est entra me» bras qu’il a rendu sa vilaine Ame. dans une circonstance assez singulière pour que je vous b mentionne. Vous y trouverez un des traits de nos mœurs yutikecs. encor-- parfois Luit soit peu pea.isrouges, nociir» qui du reste, bcureuseineui pour outre glorieuse Répobliquede rUuiou, n'existent plus que par très-rares exceptions. Jo virus au fait.
I.c Ducornder est arrivé ici II y a six mois, accompagné d'une comtesse d’aventure, très-jolie femme d’ailleurs, mais, dit-on, b plus lie Déc coquine qui ait jamais été marquée de l'oucle de Satan.
• Le Diirormier et sa comtesse venaient eu dernier lieu de l'Amérique du Sud, où ce drôle avait été d’abord, pendant deux ans, mini-ire de rinn rii ur de Rusas (Je vous demande un peu quel ministère et «pi 1 intérieur! | Du reste, il parait que Rusas sVUil affolé de la compagne ü'aveoiures de Ducormier. Ce qu'b y a de certain, c’est qu'un beau jour, par or-Jre du dictateur, l'estimable couple n'a fait qu'un saut du ministère de l'intérieur dans uu paqtn boi qui a transporté Ihnuuèle ménage à Santiago de Cuba, ils ont fait probablement là de bonnes dupes , car. en arrivant ici, à N«-w-Yoik, ils ont ouvert maison, uuo excellente mai-un, ma foi, où l'on jouait uu jeu euragé. On dit que le Ducormier ci sa comte- se moiipubieiit les certes. Ce n’ébdenl là pour cu\ que peccadille». Parmi les joueurs les plus assidu» su trouvait uu jeune Yankee, ayant an moins trois quarts de rang indien dans les veiucs. Son père, riche plauti ur de par delà les grand» lacs, avait envoyé ce nourrisson à New- York, avec uu crédit coosidi-rable et de bonnes lettres de recommaiidat uu, dan- le but de civiliser un peu celle n.diire demi-jauvage. Le diable voulut qu'un imprudcul ann conduisit notre Yankee ch* z Du- Cormier. La comtesse jugea d'un coup d m I que jamais « Ile ue trouvit »il à plumer plus beau coq fraîchement euvotû de ses bruyères; elle sVnteiidil donc avec son Ducormh r, amorça le Yankee par des œillade» et des sourires, de sorte que les dollars du jeune planteur commencèrent à fondre ton l«- feu des beaux yeux de sa Circé comme neige au soleil. Totu allait pour le miens; les derniers mille dollar» du pauvre Yankee allaient passer dans le sac du mén sf lirelaudicr, lorsque je ne sais quel soupçon viut souffler à l’oreille de notre Peau-Rouge qu'il était dupe, et qu'une fuis ses dollar* mipothé», Ducormier et sa comtesse le renverraient à ses grand* lacs. De» lors il épia le ménage rt soi prit une conversation coutidcnticlle, dans laqu.ilc il était jug> a amoureux comme uu sot, on soi comme tin amoureux et bon à chasser lorsqu’il serait tout à fait plume vif. Le Yankee ne dit mot. s'esquiva; le lend < main, se pré.mdant malade, il lit prier son ami Ikicnrntier de p «sser chez lui. Notre homme n ‘y manqua pas Un noir alfldé le fait t-mrerdans une chamhr complètement obscure et ferme la porte en di-lmr*. Très-surpris, le Dticormier demande ce que cela signifie. La voix du Yankee répond : J/y denr, marchez droit devant vous, jusqu’à une table; vr>u9 y trouverez un long couteau bjlenk-r et un» 1 paire de pistolets a deux coups vous vous armerez, je le suis déjà: or nous allons nous chercher, et nous battu.- dans les ténèbre* jusqu’à b mort. Vous m’avez servi un plat à b française: moi je vous sers un ragoût à b y.u kee. N'appelez pas au se ours, cela -cra4 inutile mou esclave est sûr, et il o entrera pas ici avant deux heures. Armez-vous donc, siuoii, tant pis pour vous, moi je frappé !
« Aimant encore mieux se défendre nue d’être tué déftaimé, Du* cormier, tugissuiit de rage, est forcé d'accepter ce duel à l'américaine. Au dire du noir accroupi derrière la porte, la cho*e ’iura cinq quarts d’heure, avec un acharnement Incroyable, du moins à ce que jugea te noir, d'après les détonations successives des pi-tolct*. les trépignements des combattants et les cris féroces qu’il entendit; pois il U entendit plus rien; mais, fidèle et exact serviteur, observant religieusement les ordres «le son m dire, il n’ouvrit b polie qu'au bout de d« u\ heures. Le Yankee était mort, percé de «leux balles cl ayant neuf coups de couteau sur le corps; le Ducormier re- pi rail encore. On vint me chercher eu hâte; j«- le trouvai avec b cuit se gauche cassée d'un coup de pistolet, le bras droit et le pied droit traversés de deux autres balle*, blessures biles pour ainsi dire à brûle-bmirrc, car, dans l'obscurité, ccs eorag s ne tiraient que lorsqu'ils sc reneoutraieul, se cherchant à tâtons; cl alors, ils déc Iwrgt 'aient leur arme à bout portant. J'ai compté sur le Ducormier dix sept (entendez-vous bien! ) dix -sept coups de couteau, dont onze sur le crâne, la nuque, ou sur la figure, «pii était littéralement hachée. Au hout d'un quart d’heure, cl quoique j'aie fait mon possible pour conserver cet boi oraldc gentleman à la société, dont il faisait un des plus beaux ornements ce galant homme est mort, et, comme je vous l'ai dit. j'ai reçu sou dernn-r soupir, qu'il a rendu eo sacrant abominablement le saint nom du Seigneur.
« Trois jours après, la comtesse, emportant les nippes et b caisse de la communauté brebndière, est partie avec un certain grand co-
quin, nommé Malmoê. capitaine dû navire, et mulâtre de naissance, ue Ion soupçonoc extrémcm'iil de faire par-ci par-là le pirate au êliouipicnicnt des Antilles espagnoles.
« Eli bien, cher confrère, que dites-vous de ci trait de mœurs? Sur ce. p.issous à autre chose et que, selon son droit, le diable emporte l ame de ce Diicormier! •
— Je l’avoue, dit Héloïse en rendant la lettre à Bonaquet, la mort de cet homme est horrible, comme sa vie. Malgré l’aversion qu’il m’a toujours inspirée, je dis, ainsi que vous, à celle heure : La justice de Dieu est satisfaite; pitié du moins sur la mémoire de ce malheureux dont lame s'était d'abord ouverte au bien! Malédiction sur ceux qui l’ont perverti cl perdu !
Après un moment de silence, Bonaquet reprit d’un air pensif:
— Que de mystères dans les vues de la Providence ! Il y a dix ans, alors que je quittais Anatole daus toute la loyauté, la beauté de son âme, qui m’aurait dit qu'un jour, ici, au milieu des victimes qu'il a faites, j'apprendrais sa fin terrible !
— Mon ami, reprit Héloïse d'un air non moins pensif, il est quelque chose de plus mystérieux encore, et qui, parfois, étonne et confond ma raison. Cette prédiction, qu'à bon droit vous et moi traitions de folie, s’est réalisée pourtant : madame «le Beau permis, Maria Fauvcau, Clémence Duval,out accompli fatalement leur destinée!
— Que vous dirai-je, Héloïse? les divinations des somnambules ou des personnes soumises à l'influence magnétique se réalisent parfois d’nne manière surprenante; la science a encore tant de secrets A pénétrer! Aussi, en présence de ces faits, qui confondent notre raison, serait-il rin sage de ne pas crmr à l'impossible, à l'absurde, au hasard? l'on n'a pas eu assez de dédains, de sarcasmes et de sauvages persécution* contre l'alchimie, et pourtant elle a été la source des merveilles positives de la chimie; niais, pour une de scs divinations qui se réalisent par l'enchaînement fatal, mystérieux et jusqu'ici liieompréliensible de certains faits, combien de déceptions et souvent aussi de grossières et ridicules fourberies ! Ayons donc espoir dans la marche toujours progressive de la science humaine; seule, elle peut élucider, elle élucidera les plus étranges phénomènes de la nature (I).
— Et celte étrange devineresse , mon ami, que sera-t-elle devenue?
— Je ne sais. Il y a quatre ans. je vous l'ai dit. lors de ces déplorables événements, je n ai pu résister à la curiosité de retourner rue Sainle-Avoye. dans l’espoir d'y trouver celle créature étrange. Elle avait quitté la maison sans donner sa nouvelle adresse. Depuis, je n'en ai plus entendu parler; sans doute elle est morte. Les organisations comme la sienne ne résistent pas longtemps aux singuliers phénomènes qui les régissent. Puis, s'interrompant, Jérôme ajouta, prêtant l'oreille du côté du jardin : Héloïse, voilà uos amis! que rien sur notre physionomie ne trahisse les tristes préoccupations dont nous sortons.
A ce moment, le bruit d’une voiture se lit entendre. Bonaquel el sa femme virent s’arrêter dans le jardin el à la porte du salon un char à bancs conduit par Joseph Fauveau et traluc par une robuste jument de ferme.
Maria, Clémence el son père descendirent de celle voiture, pendant que Joseph confiait la garde de la jument à un domestique.
Clémence, pâle, mélancolique, mais toujours d'uue angélique
(t) 5oo$ n'nchÔTcrons pis co récit «ins signaler à nos lecteurs un polit livra très-airieu* ci très-savant : le Mondf occulte ou les Mystère* du magnétisme, publié par M Henri helange, avec cette épigraphe du pi re Lacorlaire : Je croit fermement, sincêrment aux forces magnétiques, — (Lerigne, libraire, *0, galerie Vivienno.)
On trouve dans cct ouvrage les détails les plus singuliers Ct les plus intéressant» sur les cartomanciennes de. Paris; sans élre de tou« points d’accoril avec le spirituel et profond écrivain, nous recommandons son livre à nos lecteurs comme une œuvre de conviction et d'un puissant attrait
beauté, donnait le bras au colonel Duval ; celui-ci semblait vieilli avant l'àge. Maria, quoique ch.irnuntc, n’avait pas retrouvé cette éclatante fraîcheur, cette physionomie piquante et enjouée qui autrefo s la rendaient si séduisante; elle tenait sa dite d'uue maiu, el «te l’autre sou large chapeau de paille par se* brides, laissant ainsi voir sa coiffure à l'enfant, car les nombreuses boudes de ses beaux cheveux noir* ne lui tombaient ttlcOK qu'à la naissance des épaules- Quatre ans auparavant, hélas! ils avaient été coupés par 1c bourreau!
— J'espère, monsieur Fauveau, que vous nous faites une charmante surprise! «lit gaiement Héloïse à Joseph. Quelle excellente idée vous avez eue !
— Voilà l’auteur, madame, répondit Joseph en montrant Maria. Il faut rendre à César ce qui est a César.
— Il faut ajouter, dit Clémeuce en essayant de sourire, que mon père ct moi nous sommes complices.
— Et des complices d une discrétion rare, ajouta le colonel en tâchant aussi de sourire, car depuis huit grands jours nous avions le secret de notre ami Joseph.
— Ah çà! reprit gaiement Bonaquet en s’adressant à Maria, j’espère, madame Fauveau, que nous mangerons de celte fameuse crème que vous faites si bien?
— Certainement, monsieur Bonaquet, répondit non moins gaiement Maria, et il y a même pour vous une réserve.
— Et jcd«mncrai fièrement sur la réserve! reprit Bonaquet.
— Jérôme, je te recommande aussi certaine tourte aux cerises, dit à demi-voix Joseph à Bonaquet d'un ton mystérieux et confidentiel.
— Comment! madame Fauveau, delà pâtisserie, pétrie par ces jolies mains!
— Est-re qu’elle uc fait pas bien tout ce qu’elle fait? reprit le bon Joseph. Pourtant, quand je dis tout, un instant, je me trompe; il y a une chose que je oe lui pardonne pas, c'est d’avoir eu la drôle d'idée de couper ses superbes cheveux noirs; non qu'elle ne soit gentille au possible avec sa nouvelle coiffure, Maria est toujours gentille; mais...
Puis, s'interrompant, et voyant soudain les physionomies de sa femme, de Clémeuce et d'Uéloise devenir tristes et contraintes, le pauvre Fauveau reprit :
— Allons, bon! j’aurai dit quelque bêtise!
— Une bêtise énorme, mon bon Joseph! s’écria Bonaquet en prenant Fauveau par le bras ct l’entraînant au jardin vers la voiture. Est ce qu’on dit jamais à une jolie femme que la coiffure quelle a lui sied moins bien que celle qu'elle portait? Tiens, lu ne seras jamais... qu'un homme sincère. Allons» mesdames, en route: loi, monte sur ton siège, fameux automédon, et prends garde de nous verser. Ne t’occupe pas de ces dames, regarde devant loi; d'ailleurs, je monte à tes côtés pour te guider de mes conseils.
Grâce au docteur, Joseph Fauveau, montant sur le siège du char à bancs, ne s'aperçut pas de la profonde ct pénible émotion causée par ses paroles.
Maria et Clémence eurent le temps de se remettre. Au bout de quelques instants, Maria dit en souriant au docteur :
— Monsieur Bonaquet, faites bien attention à Joseph, au moins, qu'il n'aillc pas nous verser!
•— Taisez-vous, chère trembleuse, répondit gaiement le docteur du haut du siège en se tournant à demi vers >es amis assis dans le char à bancs. Qu’avez-vous à craindre? ne suis-je pas là?
— C'est vrai, monsieur Bouaqnel, dit Maria en échangeant avec Clémence et üéloîse un regard bientôt humide de larmes. Quand vous êtes là, on n'a rien à craindre : vous êtes comme un bon ange.
— Joseph, repril le docteur, entends-tu la femme comme elle me câline? Elle m'appelle bon ange, afin de me rendre indulgent pour sa fameuse tourte aux cerises. Allons, fouette, cocher! Arrivons vito à la ferme!
FIH DE LA BONNE AVENTURE