‹ Œuvres illustrees d'Eugene Sue La marquise d' AlfiChapitre 11 sur 28 · LA MARQUISE D'ALPI · texte numérisé non relu

LA MARQUISE D'ALPI

Pour toujours, Fanchettc.

• - Pour toujours î

El la jeune fille, sans songer à l'anneau que Robert lui présentait, appuya l'une de ‘e» mains sur le bord du réservoir, soupira; uue larme roula dans ses jolis yetix bleus, ri elle reprit :

— Comment? vous parlez 1 est-ce possible? vous partez!

— Mon départ vous afllige?

der, pois il ajouta, en tirant de sa poehc un petit paquet assez lourd, soigneusement enveloppé : je vous prie, mon eufant, de garder encore ceci en mémoire de moi, et d'attendre à aprè'-deniain malin pour OQVfif A papier : vous V trouverez quelques lignes de iihu écriture, elles vous instruiront de ce que j'attends de voua.

Faucliettc recul machinalement dans sa main le petit paquet, ve souciant peu de connaître son couteau ; puis clic dit à Robert eu pleurant :

— Oh! beaucoup... Vous m'avez empêchée d’être tuée... et puis, quoique bien triste, vous êtes d'une grande bonté ; je vous voyais rarement, nuis je savais que vous étiez là-haut, dans la maiioii de Hoi/xsrau ; et celait pour moi comme uue petite tête quand , pendant votre absence, je vous portais quelque chose que vous deviez trou-

ver le soir en ren- Ç *

trant ; enfin je ne tais quoi me dit que, pour vivre ainsi tout seul, il faut que vous ayez nne peine, et l'on s'attache à ceux qui ont des peines , parce qu'ils sont à plaindre.

— Vous ne vous trompez pas, Fancbelte, j’ai un cruel chagrin I

— Kst-ce que vous nYn souffrirez pas autant ailleurs ouici !... Pourquoi donc vous en aller?

— J’espère que là où je vais je ne connaîtrai plus de chagrin ..

— C’est différent, alors vous avez raison de partir .. mais c'est grand dommage. Je u’ai pas besoin que vous soyez près d’ici pour me rappeler que sans vous j'étais morte :

seulement je ne pourrai plus vous mouieer ma souvenance de votre bon secours, et cela me contentait. Pensez donc ! si j'étais morte pourtant, qu'estce que serait devenue ma mère, quine peut presque plus aller aux champs?

et ces chers petits orphelins? et lui T qui pour nous marier plus tôt a tant... tant travaillé ? Voyez combien de mmide en peine si vous ne m'aviez pas empêchée de me tuer dans le ravin de Cbavoire! et maintenant vous partez Ah! c'est triste! non, ce n'est pas triste, puisque là où vous allez, vous n’aurez plus, dites-vous, de chagrin; mais j'aurai toujours le cœur gros, quand, eu passant dans les champs, je verrai là haut, la maison de Rousseau !

Kl du revers de sa main Fancbelte essuya les larmes qui roulaient sur ses joues rondes cl halées.

— Il est peu de cœurs meilleurs que le vôtre, mon enfant, répondit Robert avec émotion, je vous dois les seules consolations qui aient adouci mou chagrin. Gardez donc, je vous prie, celte bague •n souvenir de moi ; et, prenant la main de Fanchclle, il lui mit au doigt Vanneau que, dans sa tristesse, elle ue songea point à regar-

iiuiMUuc |MT II. iMOwt, ilouii ..turci, tur la cUctei Oc* Ëtiilcur*.

-- Kt pour sûr cette nuit vous partez ?... c’est la dernière fois que je vous vois, que je vous parle?

— Je pars celte nuit avant le lever de la lune. Adieu Fanchcttc!

Si j'avais eu un fils, j'aurais désiré qu'il rencontrât dans la vie uue compagne comme vous; eucore adieu , mon enfant , laisser -moi vous baiser au front avant de nous quitter pour toujours.

La jeune fille, inclinant sa tétr sur son sein où roulaieut ses larmes . offrit avec candeur son front à Robert ; il y déposa uu baiser paternel, taudis que U jeune Tille lui disait d'une voix eloufee :

— Allons, puisqu’il le faut, adieu!

adieu!

Robert, profondément impicssinnuu , s’éloigna précii la minent,' mais au oui de quelques pis, il se retourna pour adresser du gcs!e un dernier adieu à Fam licite; il la vit debout, le suivant du regard, et entourée des trois petits eufants oui , groupés autour d’clle et prenant scs nui us qu'ils baisaient , semblaient lui demander l.i cause do ses larmes.

wxvni

La marquise il’Alil avait, s* Ion le conseil de Robert, pris uue voilure qoi devait b conduire jusqu'à Saiul-Uerui.iiu, où. eu hissant à droite le cbemiu de Moiitiuiii. clic devait commencer l’ascension de la Tournelle. En vain Faustine, effrayée des fatigues, des périls auxquels s’exposait sa maîtresse en compagnie d'un inconnu, la supplia de permettre à Pielro de monter sur le siège à côté du cocher, puis de preudre ensuite part à l'excursion. Cornelb, souriant des craintes de sa camériste, alluma une cigarette de tabac turc cl partit seule, vêtue de ses habits d homme. Ayaol quitté longtemps avant minuit le village de Veyrier, elle voyageait dans un char-dc côté. ainsi qu'on appelle en cc pays de petites voitures fort basses, fort légère», ou l’on c>l assis latéralement, cl qui, ainsi parfaitement appropriées aux promenade > r bissent toute btiuide à b vue.

Depuis Veyrier jusqu'à b rampe au-dessus de laquelle s'élève la

U jeune tille iidinant 11 tête. — Pâcc 32.

LA MARQUISE D’ALFÏ.

cbapelle de Saint-Germain. lieu de rendez-vous donné à Robert, la

marquise fui dans un coulinucl eii' hautement.

La unit était tiède, le ciel d'une admirable sérénité: la lune, alors eu son détours sc levant lard et ne se couchant qu'à l’aurore jetait ses Rols de 'louée lumière sur le pay-agi-, aussi brillamment éclairé qu'eu plein jour La voiture, aptes .noir traversé le sillage de Monthon, se dirigea vers la chapelle de Saiii'-Gerinaiii par une moulée (aillée dans le roc et d'un acres très iliflirile, l e cheval, attelé au cbar-dc-rèlc, rbcniiuait lentement péniblement. Madame d'Alli descendit de soilurc. afin île mieux jouir dit InhYaii qui s'offrait à ses regard-.. A mesure quelle pra\issait*b rampe de Saiut-Gcrm in. elle voyait à ses pieds le délicieux bassin du Talluires ‘‘t sa vue, n'étaol

^ arrêtée par le -dc-Lbêrcqu elle dominait, embrassait le lue dans toute son étendue. depuis Annecy jusqu'à l eutassement de moula gins étagées au Tond de la baie. Ces sites, ainsi éclairés par la lune , prenaient aux yeux de Cnrnclia une apparence presque fantastique. Les guérets, les prairies , les bois qui couvraient les moûts du premier plau , se confondaient dans uuc teinte uniforme. comme si l'estompe eût passé sur leurs couleurs si vives, si variées durant le jour. Les cimes bleuâtres plus éloignées, se perdant à l'horizon, prenaient des nuances d'opale et de uacre, taudis que la noire silhouette des montagnes restées dans l'obscurité tranchait sur l'azur du ciel dianianlé d étoiles et sur la nappe argentée qui dessinait le liquide contour du bc.

— 0 Julien ! pensait Coruclia, j'aime à évoquer Ici Ion angélique image, pà le et voilée, comme l’est à celte heure la nature si éblouissante aux feux du soleil ! Pauvre àme!

ombre chère ! ne te vois-je pas pl mer là-bas au milieu de ces vapeurs noclur-

««? Ju

Et madame d'Alli, debout au bord du

chemin, s'abandonnait à ces rêverie*, à ces visions, dont elle nourrissait son étrange amour. Soudain elle tressaillit entend. mt la voix de Robert, qui, venu à sa rencontre, lui dit ;

— Madame, vous ne devriez point ainsi vous fatiguer à l'avance.

— Que me voulez-vous ? reprit impatiemment la marquise, ayant à peine entendu les paroles de son guide.

— Madame, je vous abondais près do la chapelle de Saint-Germain; j’ai entendu de loin 1c bruit des grelots du cheval, cl je sois venu. Excusez... mais je vous disais que, ayant une longue route à parcourir, vous ne devriez pas vous fatiguer à l'avance; croyez-moi, restez daus votre voiture taul qu'elle pourra cheminer.

Soit que la marquise sentit la justesse des observations de son

guide, soit qu'elle voulût complètement s'isoler pour se livrer à scs pensées, elle remonta dans h- char-dc-côté, qui, dépassant Saint- Germain et bissant a dr ti te i.i route de Moatmin traversa uu vallon et s’engagea dans une voie rocailleuse et ircs-ctroitc (I).

Robert suivait silciiciou>omcnl la voilure, s’appuyant sur son long b.i ou, tctiiiiu • d'uu côté par uik p< i te d'- fer et de l'atiire par une corne de rli.tnmls; il portait, enroulée et attachée sur ses épaulés, uuc l'Hiclie de corde garnie d • légères traverses de Imis et de deux crochets de fer. instrument?- d‘asceu»iou qu'il avait fait récemment confetti miner.

Au bout de quel ;ue temps de marche, 1a roule, qui coupait un

taillis de coudriers, d'aubépines et de cornouillers massifs, çà et là espacés par dos terrains verdoyants, devint si resserrée, si rocailleuse et parfois si rapide, nue le cheval du enar trébucha. faillit plusieurs fois s'abattre, et le cocher déclara qu'il uc pouvait , sans danger , aller olus loin. Gormlia descend il lestement de voiture, et Robert lui dit :

— Madame, vous serez sans doute très-fatiguée au retour; moi, je vous conseillerais du donner l'ordre au cocher «le vous attendre daus l’une des métairies voisines de la cbapelle de Saint-Germain. * — Soit, dit madame d’Alfi; marchons.

Le cliar-de-cèté rebroussa chemin, l'endaul assez longtemps encore, aràce au profond sileuce et à la sonorité de b nuit. I on entendit au loin le lintement des grelots du cheval. Enlm le bruit , de plus en plus affaibli. a 'éteignit tout à fait.

— Eufin nous voilà seuls ! se dit Robert, seuls!

El il coulinua de précéder madame d'Alli à travers le taillis , suivant b

i. roule ardue que

prennent les troupeaux pour monter,

loi s tle b belle saison dans les pâturages des plateaux supérieurs. Au taillis succéda une forêt de sapius étagés en amphithéâtre. En quittant un pari ours brilbmmrul éclairé par la lune pour pénétrer dans CCS bois tou (Tus et sombres, Corndia éprouva d'abord celle espèce d’aveuglement résultant du brusque contraste de b lumière et des ténèbres ; elle ne voyait rien à doux pas devant elle et hésitait à s’avancer. Robert, habitué aux excursions nocturnes et connaissant la

(I) 11 existe Imis f r __ . ,

IsToiirncttc : parSimMiermnin.

principaux passif-* par où l’on peut opérer F ascension de

.. r ... ^.Fnl-tJcrmain. pur Monlnin et par T h Anes; eu dernier est le

plus facile cl le moins dangereux, rosis le chemin de Saiut-Ucrtnain est plu* pittoresque, plus accidenté. On trou»c facilement de» suides à TliAnes ou a Moulmin, où l'on Ta généralement coucher; mais, *i I* lune est brillante, 1»»“ cension nocturne est admirable

LA MAKUeiSlS D AI.FI.

Sô

l..i marquise el son guide , après avoir assez longtemps cheminé, pravissud b peule do» pâturages, en nuitiuuaul de s’élever vers b cime de b Tournelle. aperçurent au loin le chalet d'où était sorti le bétail, aux approches du point du jour; CorncUa de nouveau s’arrêta pour entendre la rustique harmonie des clochettes.

Kn ce moment une lueur presque imperceptible commença vers l'orient île blanchir h courbe profonde de l'horizoo, quoique la lune resplendit encore.

— L’aube ne tardera pas à paraître, dit Hobert; niions, madame, du courage ! Nous aurons bien lût atteint le faite des prairies du chalet, alors commenceront les véritables dangers de l'ascension, et ils iront toujours croissant jusqu'au terme de notre course. Etes-vous décidément bien résolue d'aller jusqu'au bout? de monter au Fauteuil, du bout duquel nous verrous Lyon, le Rlvônc, Genève?

Les derniers mois et le doute une le guide exprimait sur la résolution de la marquise la tirent bondir, et elle s'écria :

— Quand je devrais arriver là-liaut épuisée, les pieds, les mains el les genoux saignants. . j’y arriverai, je le veux! Marchez, je vous suis!

— Alors, madame, preparez-vons à vous appuyer sur mon épaule, à prendre :iu besoin ma main, et surtout ne regardez pas à vos pieds lor-qoe je vous ferai cette recommandation, car, quel que soit votre courage, nous allons côtoyer de grands précipices, et malgré vous b tète pourra t vous tourner. . Voyez, il foulque uou» arrivions d abord fo-hauf.

Kl du geste Robert indiquait à madame d’Alfi une seconde montagne qui semblait eulée sur la masse principale à l'endroit mi cessaient le» prairies : c'était un ettlassemeut de bancs de roches superposés les uns aux autre», et n’oITranl d’autres moyens d'ascension que de profondes fissures ou d’étroites corniches; aucun sentier n’était pratiqué ni praticable au milieu de ce chaos désolé : quelque» mousses brunes quelques piles lichens ou de petits saxifrages à fleure blanches étoilé- * croissaient seuls entre ces anfractuosité, rocailleuses; il f.dbit gravir ces gradins de roche eu roche, choisir le» endroits où l'on pouvait sûr- ment appuyer le pied ou cramponner ses mains, et souvent ees péril eux passage» surplombaient des abîmes d'une incalculable prolondcnr.

Madame d'Alfi, suivant mUépideniuil ton guide qui déployait aillant d'adresse, do vigueur, de prudence el de sang -froid que de sollii(nde. ira versa, grà"e a lui. sans accident ces escarpements; fallait-il côtovcr un précipice dont le vide pouvait causer quelque vertige à Coruclia. Robert s'effaçait, se plaçait entre elle el ce précipice conini- une statue de pierre et offrait l’appui de sou vigoureux poignet à sa compagne, ou bien encore, arc boutant son bâton à un roc, il improvisait ainsi une sorte de rampe tutélaire ; une large crevasse, dont l’on ne r on va il sonder le fond, barrait-elle le passage, Hobert, dans In position du colosse de Rhodes, un pied sur chacun des bords de Couverture béante, tendait sa main à Gornelia.oi grâce à cette aide, celle-ci, souple et légère, franchissait l’obstacle; la pente de plus en phi* rapide et surplombant quelque ravin devenait-elle doublement dangereuse en raison des cailloux roulants dout elle était semée , Robert, s'appuyant de la main gauche sur son bâton. tendait la droite à la marquise, cheminait devant elle et l’attirait à lui, l'aidant ainsi à gravir b pénible montée, mais se disant tout bas :

— Monte, femme!... monte .. monte A ta tombe!

Et cependant, à voir cet homme à barbe grise, veiller avec taul de soin, tant de vigilante et inquiète sollicitude à la sûreté de celte jeune femme vêtue d'habits masculins, on edi dit un père guidant la marche de son fils adolescent.

— Encore quelques pas ! madame, disait Robert s'apercevant (jua, malgré l’incroyable énergie de madame d’Alfi, la lassitude rendait sa marche chancelante, bientôt nous arriverons au pied du Fauteuil; IA nous pr endroits un moment de repos... Lo jour va paratire... vous verre* le soleil w lever derrière le mont Blanc... c’est uu beau coup d'œil... courage!

— J'ai du courage, reprit la marquise haletante, et se roidissant pur uu effort désespéré contre l'épuUemeul dout elle se sentait acca-

blée; lion ma volonté ne cédera pas à la fatigue de mou cocp», lion! j’irai là h ml! je verrai Lyou, Genève, le Rhône!. .

El trouvant daus sou indomptable vouloir uu nouvel clan, madame d'Alfi se remit en marche étreignant avec une force convulsive la main de Robert qui, ta précédant, la traînait après lui; en contournant aiusi la uiomagne, lisait ignireul le versant opposé à celui qui dnoiiue lu lac d'Auuecy, et les premières neiges du placier qui s’élève eu pente rapide jusqu’à la plàle-forme au milieu de laquelle on aperçoit le Fauteuil... A sou aspect, la marquise, se voyant prèsnue arrivée an terme de son ascension, jet>e un cri de jo e,* scs force» défaillantes renaissent; elle s'avance, toujours soutenue par Roliert, qui la précédé sur la pente du glacier dont la neige durcie craque »ou» le pied. Déjà une lueur rosce s'étend à l'uricut, et, se dégradant peu à peu, va su foudre au zénith dans b transparence azurée du ciel, taudis que la lune, toujours éclatante, descend vers l’occident.

— Le soleil ! le soleil ! «'écrie Coruclia ; il va se lever derrière le moût Blanc.

Tout à coup un bruit étrange, presque effrayant . sur prend la marquise. A quelque» pas d'elle, une Mot de corbeout de monlagM, gros comme de* aigle», s'élèvent en loui noyant au-di*t»ps d uu et earpcincnt qui les avait jusqu'ulor* abrités. Leur vol pesant fut si soudain, si bniyaul, que madame d'Alfi tressaillit, et. dan» ce brusque mouvement de surprise, elle trébuche, le pied lui manque, elle tombe, mlraine sou guide en se (Tamponnant à sa main. Eu vain il veut retenir sa compagne : tous deux glissent sur cette pente de neige unie et rapt <e qui aboutit à de* profondeurs incalculables, an milieu desquelles Fou aperçoit les sinuosité» des vallées du Tbôoea et de &rra val.

Robert, au moment de sa chute, leuail el conserva sou long bi'o* armé à »on extrémité d’uue poiule de fer, et il triita, par uu effort désespéré, eu hissant couler sa main presque ju>qu'à 'a douille de celle poiule, de b piauler dans la neige rouge. ée. H y réunit. Se cramponnant alors vigoureusement à ce bâtou enfoncé d.iu» la couche à demi glacée, il put. grâce à ce point ü arrêt, résister à l'impulsion qui le précipitait »ur la rampe, et s'y maintenir immobile, aiu»i que 1,‘omelia, dout b main serrait toujours désespérément celle de sou guide.

— Celle infernale créature est douée d'un rare courage! pensa Robert.

Car madame d'Alfi, bravaul la mort, n'avait pas poussé uu cri A ce moment suprême.

— Fille ne pâlira pas devant ma vengeance!

Puis il ajouta tout haut :

— Vaiiiieuaiil, madame, du sang-froid, de U prudence, et nous somme» sauvé».

— Je suis calme, répondit b marquise d’uue voix ferme, que faut-il faire?

— IFabord lâcher ma main; vous le pouvez saus crainte, nous somme» maintenant arrêtés sur cite pente.

— Je ne crains tieu, répondit (ioruelia presque couchée sur le flanc.

Et elle abandonna la main de Robert, qui seule pouvait la retenir au dessus des précipices béants autour d'eile.

— Maintenant, madame, imliet-mui : tâchez de vous mettre lentement A genoux en faisant le moins de motivent nls possible, de peur de glisser de. nouveau. Puis, vous aidaut de» mains cl des genoux, vous remonterez avec précaution la petrte du glacier Afin tic vous faciliter celle montée, saisissez la corne de chamois qui se trouve a l'un des bouts de mon bâton. Je ücudrai l'autre bout; cch vous aidera. Mais surtout pas de mouvements brusques; sinon, nous Minimes tous deux perdu*...

— Je vieo* de voir la mort de près; l’émotion a été graude el superbe; elle me suffit... répondit madame d'Alfi.

El, montrant autant d'adresse que de présence d'esprit, elle exécuta les rccommandalious de son guide -

— Me craignez rien, ajouta-t-elle d'au tou sardonique je vous l'ai dit, el vous venez d'en être témoin : le 1 k»o Dieu me protège !

— Monstre ! pensa Robert, les blasphème» seront bientôt puni»! La marquise, dont le *ang-ftroid semblait augmenter avec le dnn-

LA MARQUISE D'AI.Fl.

sidéra un moment la marquise; il songeait qn'ainsi placée, entre le ciel et les précipice», elle ne pourrait, lechelle enlevée, redescendre.,,

— Va, ne crains rien, munnura-i-il, je ne le laisserai pas là ! ! ton Calvaire est plus haut ! Fasse la vengeance du ciel qu'aucun accident ne l'arrive avant l'heure de l'expiation !

Puis, gravissant de uouveau la Cheminée jusqu'à l'endroit où était fixée l' échelle, il la détacha, et, ainsi qu'il avait Tait auparavant, la plaça sur lui comme une sorte de chape, avec l’aide de Coruelia. cl lui dit :

— Courage, madame, avant un quart d'heure nous serons sur le Fauteuil; donnez-moi le bout de la corde qui vous entoure, je la prendrai outre mes dents jusqu'à ce que je sois arrivé à la Pierre, de là je pourrai, grâce à celle corde, vous guider, vous souleuir et vous aider ainsi à atteindre le haut de la Cheminée... mais surtout, tant que vous resterez dans celte cavité, ne nqprdcz pas à vos pieds...

Robert continua son ascension, tenant entre ses dents lo bout de la corde dont était ceinte la marquise; celle-ci. quoique son guide lui eût recommandé à plusieurs reprises de ne pas regarder à ses pieds, céda une foie de pins à sou audacieuse habitude de jeter aux dangers un dcli. Elle se reprocha comme une lâcheté une plus longue observance des prudentes iujoncliou» de Robert, gl jeta au dessous d’elle uu regard... un seul...

La cavité où se tenait blottie madame d’Alli était formée par une anfractuosité du roc, et en cet endroit il surplombait tellement sa baie, que la plate-forme au milieu de laquelle il se dressait disparaissait aux yeux de Cornelia ; elle n'apercevait plus que les poules du glacier, nui semblait s’élever à pic au-dessus ues vallées de Thônes et de oerraval, perdues à uue profondeur énorme... huit mille pieds environ.

À l’aspect de celte immensité béante au-dessous d'elle, le courage, l'énergie, la volonté de la marquise furent pendant quelques secondes paralysés; cédant à l'effrayante attraction du vide, en vain rejetée eu arriére, clic se roidissait, c ollant ses épaules aux parois de la cavité où elle se blottissait, en vain elle se cramponnait des mains et de» ongles aux aspérités du roc. Ce roc... elle crovait le sentir fléchir sous elle et converger lentement vers le gouffre. dont elle ne pouvait plus détourner scs regards... Déjà obéissant à uue force d'appel invincible cl comme si labium l'eût 'aspirée.-, elle peuchaii insensiblement son cofps en uvaiil... ses doigts crispés dout elle étreignait les ruc.iillcs semblaient s'amollir, se dissoudre... sa vue se troubla... le ciel, l'horizou. qu'elle n'entrevoyait plus que confusément. tournoyèrent à scs yeux avec une rapidité vertigineuse; un Incident, puéril eu apparence, mais en ce moment effrayant. porta Li terreur de la marquise à sou comble : la nuée de corbeaux qui s’étalent cuvolés aux abords du glacier, s'élevant soudain de I cydroit où ils venaient de s'abattre, planèrent au-dessus d’elle en poussant des cri» sinistres... le cœur lui manqua .. elle glissait à l’nbiuic. elle > tombait... si soudain la corde dout elle était ceinte ne l'eût retenue eu se tendant brusquement.

Coruelia entendit alors la voix de son guide, déjà parvenu au faite de la Chcfuiuée.

— Maintenant, madame, vous pouvez monter, criait Robert; [mur plus du sûreté j’ai attaché la corde à uue pointe de roc. je u'aurai plus qu'a vous guider à mesure que vous vous élèverez ver» moi.

Le péril conjuré, madame d'AIti retrouva sa présence d'esprit, son audace, et, quoique encore Idémic par l'épouvante, elle se dit avec un Sourit e sardonique :

— Ah ! que les émotions ordinaires de la vie soûl pâles auprès de la puissaule sensation que je viens d’éprouver ! quel bien-être ! quel allégement indicible succède à l'effroi ! avec quel délice ou aspire la vie par tous les pores après avoir failli la perdre ! Trouvez doue ces sensations dans le jeu ! même dans l'amour le plus, passionné! non, je blasphème; mon étrange amour pour loi. b Julien, double l'enivrante âpreté de ces émotions! Si, en ce jour, deux fois déjà j'ai coutemple la mort face à face... terrible et sublime contemplation' nest-ce pas eu tàch.ini d'atteindre cette cime, d'où je verrai Lyon clic Rhôue, le berceau et la tombe de tou amour!

— Allons, madame, encore un effort ! cria Robert agenouillé au faite de la Cbemioée; de l'endroit tu je suis je peux vous soutenir, vous guider au moyen de la corde... eRe est solidement amarrée, ne craignez rien.

i — Le vertige pendant un moment m'a étourdi», mais celle faiblesse est [lassée ! répondit la marquise; et. examinant avec attention le passage quelle devait gravir, die y remarqua de loin en loin des aspérités rocailleuses qui devaient d autant plus faciliter son ascension, que soutenue par la corde et ainsi rassurée contre tout dan-

S cr, madame d'Alfl n’avait plu» qu’à s’élever entre les deux parois e la Cheminée, entreprise pénible, difficile, mais rendue praticable par l’aide et les avisde Robert, qui, à genoux et penché au-dessus de Cornelia, lui criait :

— Mettez votre pied sur celte saillie à gauche... maintenant dans cette crevasse à droite... attachez-vous ues mains à celle pierre...

Et il surveillait aiusi chacun des pas de la marquise, la soutenant et, à mesure qu elle moulait vers lui, se disaut, en voyant s'approcher de plus eu plus l’heure fatale de sa vengeance :

— Monte, femme! moule. .. monte à la tombe !

La marquise atteignit ainsi une petite plate-forme, située sous l'espèce d'arche formée par la projection de ta pierre.

— Restez là, madiimc, lui dit Robert, qu'elle venait de rejoindre, mais ne regardez pas à travers cette ouverture qui de ce côte permet de voir le lac d'Auiiccy, le vertige vous prendrait encore ; je tais vous débarrasser de celle corde, maintenant inutile, puis je traverserai la Pierre pour aller attacher l'échelle au sommet du Fauteuil... Dans cinq minutes nous y serons... Attendez- moi, je reviens bientôt.

Coruelia vit son guide marcher debout et d'un pied ferme sur le pont jeté entra le ciel et l'abline... Etreignant enfile entre ses ge- • noux et se* bras une arête «-aillante du roc, en cet endroit tout à fait | à pic, il moula le long de celle proéminence comme on moule à un i arbre, parvint ainsi au sommet du Fauteuil et y fixa l'échelle de j corde dout il se servit pour redescendre.

A la pensée de traverser, soit debout, soit même en rampant, mais sans aucun soutien, la pierre étroite et longue de quelques pas. d'où l'on apercevait au-dessous de soi ces profondeurs incommensurables dont l'aspect venait de lui causer un violent vertige, la marquise frissonna, non jwr lâcheté, mais au souvenir de l'étourdissemeut invimible qui avait failli, quelqurs minutes auparavant, la précipiter dan» l'ablmc; terrible danger dont elle venait de savourer 1 l'effrayante poésie.

— Tout à l’heure, dit-elle à Robert lorsqu'il revint près d’elle, j’ai voulu regarder au-dessous de moi, la tète m’a tourné; sans la corde j'étais perdue... Ma ré-oluliou est inébranlable, je veux ail. r là-haut, j'irai ! Seulemcut, il se peut que je soi» encore saisie de vertige en passaut seule sur colle pierre... Comment éviter cela .'

— Rien de plus facile, reprit Robert après quelques moments de réflexion; la pierre est as»ez large pour que deux personnes s’y puissent tenir, uon pas de front, mais «lu côté, en se faisant face, nous uous placerons aiusi. madame, vis-à-vis l'un de l'autre: jo prend* ai vos mains dan- tes miennes; nous marcherons du côté; vous suivre/, tous mes mouvement», tenant vos yeux constamment fixé» sur le» mieus; de celle inauièrc vous échapperez à la vue des précipice».

— Soit, reprit Cornelia.

Robert prit dan» ses mains les mains de madame d'Alfi, qui lui faisait face, et dont les regards ne qu liaient pas le» siens; s'avançant alors avec elle eu manhaul de côté sur le quartier de toc qui formait le pont, il la guida de la sorte, et tous deux traversèrent ainsi la Pierre...

Ce passage entre deux immensités, celle du ciel et celle de l'ablme, dura quelque» secondes à peine, mai» pendant ces quelques seconde» tout un passe douloureux, désespéré, horrible, apparut à la peux» de Roliert ! Celle femme qui lui faisait face presque a le toucher, celte femme tioul il suri ail le» mains daus les siennes... celte femme avec laquelle il échangeait un regard fixe... cette femme qu’il tenait ainsi suspendue entre la vie et la mort, avait poussé Julicu au suicide... Telle était l'horreur qu’elle Inspirait à Robert, qu’il se fût lialii s'il avait dû supporter quelques moments de plus l'action du regard et la pression de la uiain de celle créature abhorrée. . La Pierre traversée. il s’écria, eu indiquant à Coruelia l'échelle de cnrdc assujettie au dernier pic qui restait à gravir :

— Enfin, nous voici arrivé», nous touchons au but !

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