‹ Œuvres illustrees d'Eugene Sue La marquise d' AlfiChapitre 10 sur 28 · LA MARQUISE D'A I. FI · texte numérisé non relu

LA MARQUISE D'A I. FI

qui cependant me «lio4.ray.ait fur! peu... Je pouvais mûrement interroger otuu coeur; j’y trouvai» u ii vide effrayant, et voire absence ue causait point ce vide : ne dépendait-il pas de moi d'aller vous rejoindre eu Italie? Aiusi. impossible pour moi d'en douter : ce vide était causé par la mort de Julien !

« Cela me parut d'abord si étrange, si insensé, que j'attribuai ces incompréhensibles ressentiments à la complète solitude où j'avais vécu à Lyon. En arnvaui à Paris, je me lauç.d dan» le tourbillon du monde : madame l'ambassadrice de Naples, ma parente, me combla de soius, de prévenances, sa -ociélé devint la mienne, j’eus beaucoup de succès, je fus fort à la mode, la peur des pot* des merveilleux s'occupa de moi très- assidûment, j'inspirai même, me dit-on, une passion profonde à... je ue sais plus qui. Ce s bon nuages me trouvaient insensible; longtemps j'ai cru, mon cher Christian, vous éircÛdele... Erreur, j'étais lïdëlc au souvenir de ce malheureux. Oui, ce souvenir me poursuivait au milieu des fêtes, tour A tour déchirant comme on remords, doux comme une pensée d’amour, désespérant comme l'impossible !

« Cependant je ne lisais pas encore clairement dans mon cœur ; je me sentais de plus en plus iuquiéle, agitée, ennuyée, isolée parmi cette foule empressée. Au premier étourdissement des fêles dont j'avais été la reine, succéda bientôt eu moi un dégoût profond ; le monde me devint à charge. Je quittai l'aria si découragée, si incertaine de me» propres sentiments, si fatiguée des autres et de moimême, que, dans cet étal d'affadissement moral, j’ai eu l iocouccvab le idée de vous appeler ici, certaine du moins de trouver près de vous le calme plat et morne d'une ancienue relation, eu un mut cet assoupissement résultant de l'habitude, ce demi-sommeil où l'on s’engourdit dans l'attente d'uu réveil quel qu'il soit !

« Lors de mon premier voygge de Venise à Lyon, j’avais en passant remarqué les délicieux environs du lac d*Anuccy. Je changeai me» projets, et, au lieu de retourner eu Italie, je prêterai m'établir pendant quelque temps eu Savoie.

• Vivant dan» une solitude absolue, face A face avec moi-même, interrogeant, écoutant les moindres aspirations de mon Ame, je suis arrivée à telle certitude, qui vous paraîtra toucher à la monomanic. à la folie : c'eti que j'aime passionnément ce malheureux enfant qui s'est tue de désespoir.

■ Si von# étiez, mon cher Christian, ce que von» ne serez jamais, nn homme |iénétnml ; si, au lieu de vous être arrêté à la surface de mon caractère, von» eu aviex pu souder les profondeurs, vous cornprendriez ce qui en ce moment vous semble inexplicable, insensé ; oui, vou» comprendriez mon amour pour un mort.

« Je voua l'ai dit souvent : hasard ou bonheur, depuis que j'ai l'Age de raison : — ma volonté s’est toujours faite.

■ Les circonstances oui etc mes servantes.

« Ma fortune a largement satisfait à mes goûts; orpheline, je n'ai pas connu les regrets que laisse la perte d'une mère ou d'un père. Mariée A seize ans, mon mari est mort d'uu accident à b chasse, au moment où son odieux naturel, longtemps dissimulé, me donnait, quant à moi, de grands doutes sur la durée de notre avenir conjugal ; maîtresse de moi-même à dix-huit ans — vouloir cl pouvoir — ont été jusqu'ici, pour moi. même chose; il s'ensuit que, pour la première fois de ma vie, ma volonté se heurte contre uu obstacle... cet obstacle est une tombe... cl celle tombe, je l‘ai Involontairement creusée !

« Ce n’est pas tout, je suis, je le crois, blasée.

« Ce que peut donner la jeunesse. b beauté, la richesse, l'esprit, b uais»auce. l'amour, b volupté, b libre et complète expansion du caprice, je l'ai savouré, épuisé, pre»suré jusqu’à la lie.

• L'émotion glisse sur mon cœur de bronze, le dédain m'élève audessus du vulgaire; l'on ne peut rien sur moi, je peux tout sur les autres.

■ A celle benre le dégoût ou b froideur me sauvegarde de b seule faiblesse qui nielle parfois b femme à b merci de l'homme. Voici, monêchcr Christian, coiiuneul et [MMirqboi j'co suis venue à aimer un mort.

« D'autres reculeraient devant ce qu'ils appelleraient l'impossible, moi je brave l’impossibé ; cette lutte m'exalte, double, surexcite nies faculté», agrandit ntou Ame, l'élève... el, Dieu me pardonne! peut-être même l'épure...

k L'enthousiasme que me causent les admirables tableaux de la nature au milieu desquels je vis depuis quelque temps me transporte dans je ne sais quel milieu idéal, nouveau pour moi ; plougée dan» des ravissements contemplatif», voisins de l'extase, je ne seus plus, à bien dire, mon corps... el ce complet anéantissement de b uialièie me prédi»pose merveilleusement à cet amour rétrospectif et platonique qui aujourd'hui remplit ma vie.

« Ainsi, je triomphe de l'impossible.

« El d'ailleurs, où est donc l'impossibilité ? aimer sans espoir un absent ou un mort, n'est-ce pas b même chose? Et pourtant combien l'on voit d'amours profonds et sans espoir?

t Ne suis-je pas morte pour vous à celle beyre, mou cher Christian, et cependant vous m aimez, vous m'aimerez longtemps encore, ne fût-ce que par ce sentiment d'opiniâtre contradiction inbéreut A l'humanité, sentiment dont j'éprouve b toute-puissance eu aimant Julien... outre-tombe.

« Vous le voyez, mon cher Christian, celte fois encore, pour moi, vouloir c'est pouvoir! Oui, j’ai voulu aimer cette créature qui n’est plus, et je l'aime... oui... j'aime éperdument cet adorable eufant, et sans cesse son image apparait à mes yeux, tantôt sinistre, lauiiit ! charmante, au milieu de ces sites tour a tour riants ou sauvages que ! je parcours et dont b vue m'enivre !

( « Tenez, lcer, debout sur uu roch.’r, je voyais couler à mes pieds

! un torrent furieux. Le vertige ui'a saisie; sa us mon guide je tombais dm» le gouffre. J'ai voulu dompter le vertige, je lai dompté. D’un , œil ferme j'ai coulemplé l'ubhue ouvert à me» pied». C'était sublime ! | Mai» duraut ces quelques secondes où, me sentant malgré inoi subir | l'attraction du vide, j'ai eu conscience d'une mort inmiineote, borri- ; ble, j'ai plus vécu, plus ressenti, que pendant des jours, des moi», do pin» beau temps de notre amour, mon cher Christian ! Et cependant, contradiction étrange, bizarre, extraordinaire! auprès de vous aussi, j éprouvais l'incompréhensible attraction du vide... le dommage est ‘ que, votre amour u'ayant rien de la superbe impétuosité d’un torrent, la tête ue me tournait point du tout, et je vous jugeai» froidement.

I , « Maintenant combien de temps durera ce singulier état moral et | physique où je me trouve?

« Je l'ignore.

< Je suis, vous le savez, fort sceptique à l'égard de la durée dej choses.

■ Peut-être me lasserai-je bientôt de l'amour impossible... comme je me suis lassée de l'amour possible !... •

« Peut-être me faliguei ai-je des montagnes, de» abîmes, des torrent» el d'* grandeurs de la nature, comme je me suit fatigué deplatitudes du monde, de l’Opéra, de b promenade au Corso et de la valse à deux temps!

• Peut-être ce que je prends pour de la satiété n'est qu'un effet momentané de l'intempérance... Je me crois blasée, peut-être ne suis-je qu'inoccupée ?

« Peut-être je descendrai de b sphère idéale où je vis d'extase et d'éther, pour revenir aux réalités substantielle» !

Peut-être, au contraire, finirai-je ma vie dans les austérités d'uu cloître 1

K Peut-être aussi l'Age fera-t-il de moi une de ces vieille» marquises qui, A soixante ans, niellent du rouge cl de» mouches, teignent leurs cheveux, portent de» robe* décolletée», se ruinent pour quelque aventurier dont elle» endurent les mépris, et passent leur nuit au jeu uù elle» triebeut !

« Peut-être... et pourquoi pas? peut-être me remarierai-je, jeune encore; et devenant tendre uicre. fidèle épouse, vivant de longue» années, je mourrai graud'mère, bénie de mon mari, de mes eufant»

, et de mes petits-enfants !

LA MARQUEE D’AIJFL

« Combien {'aime à m'abandonner aox hasard» de ce MBt-ftm!!! ccU*’ seule certitude de la vie!

t C’est vous dire, mon cher Christian, que je sms aussi complètent! lit ignorante de ce qui m.ki demain, que certaine de ce qui est aujourd'hui.

« Or je sais, je sens qu'aujourd'hui j’aime éperdument eet adorable curant dont nous avons causé la mort. Je sais, je sens qu’aujourd'hui la contemplation des admirables tableaux de la naliuc, au milieu desquels j'évoque la pâle et douce image de cet ange, m'émeut jusqu'aux larmes!

t El maintenant, adieu, mon cher Christian. Celte lettre vous sera extrêmement pénible, elle blessera votre orgueil, seul endroit où je puisse vous frapper sûrement; je sui.- de ces femmes que I on regrette même en les quittant : quesl-ce doue lorsqu’elles vous quittent aussi dédaigneusement que je le fais?

• Vous souffrirez cruellement de celte rupture, faible, trop, faible expiation des tortures de nuire victime.

« Ne tentez pas surtout de venir ici dans l’espoir de changer ma résolution.. Vous savez quelle femme je suis... ou plutôt, venez; oh oui ! vcn*z.

« Il un* serait si doux de vous redire tout ce qu’il y a pour vous d’amer, de méprisant dans cette lettre!

* Il me serait si doux de vous désespérer en vous parlant longuement de cet amour étrange dont je suis possédée !

• 11 me serait si doux de vous répéter cent fois le nom chéri de Julien, et, à ce nout, de vous voir bondir de douleur, de jalousie et de rage!...

«Venez donc, mon cher Christian... venez donc ! Hâtez-vous ! hâtez-vous! je vous attends...

• CoMiKUA. »

Le surlendemain du jour où cette cruelle lelltc de rupture, dont chaque mol portail coup, avait été écrite au comte Christian par madame d Ain, Hubert attendait, assis sur un banc de jardin, les ordres qu’elle devait lui donner pour sa promenade. Le siège où il se trouvait s’adossait à un berceau de verdure, aliénant à h maison; la fenêtre d’utie salle basse voisine de ce berceau était ouverte. Robert, au moment où il vint s’asseoir sur le banc, entendit la (in de Feutretieu suivant, «litre Faustine, la camériste, et Pietro, valet de chambre de Coruella :

— Elle est folle ! s’écria Pietro, archl-folle !

— Je ne dis pas non, mon cher; mais la conséquence de celle nouvelle folie, c'est que M. le comte a reçu son congé.

— Est-il possible? lui, un si beau, un zi galant gentilhomme!

— Renvoyé comme un laqoaiz, te dis-je, sans vouloir t’offenser.

— Mais on l'aUeudail ici à la fin du mois !

— Oui, mais M. le comte, avant de se mettre en route, aura reçu la Irttrc de madame. El quelle lettre ! Avant de la cacheter, ma maitresee l'av. it laissée ouverte sur son pupitre... j’ai pu jeter un coup d’œil sur la fin de l'éplire. Ah ! Pietro, si jetais homme, j’aimeraiz mieux recevoir un coup de poignard qu’une lettre pareille. Chaque mot brûle comme un fer chaud !

— Rah ! le comte viendra malgré cela ! U ne se résignera jamais à être ainsi lioiileuseineui écouduit.

— Il ne se résignera pas, dis-tu? il faudra pourtant qu’il se résigne! Est-ce qu’il ne connaît nas le caractère de madame? .. est-ce qu'il tu* sait pas que quand elle a dit nou... ni homme, ni Die», ni üi.ble, ne lui feraient dire oui?

— Il est vrai ! l’on ferait plutôt ployer une barre de fer que de changer la volonté de madame .. Voilà donc M. le comte sacrifié, cl à qui, je te le demande. Faustine? à qui... est-ce croyable!

J'avoue que, pour le comte, la dernière des Uuioilialious est

d’être sacrifié à un amour pareil à celui-là !

— Mais celte infâme créature est doue uu monstre de dépravation I i

»t* dit Robert avec un redoublement de dégoût et d’horreur, car, nVult'iidaul qm* la fin de l'entretien, il ignorait que Faustine faisait allusion à l’amour étrange de la marquise pour Julien. Hile chasse cri homme... l’autre bourreau de mon fils, pour s'abandonner à uu nouvi I amour... amour si houleux qiied'** valets eu rougissent! Oh! si j'avais pu hésiter un moineut à punir ce monstre... mes scrupules cesseraient ! Nou, non I l'espoir d’euvelopper le comte daus ma vengeance l'a jusqu'ici retardée... Il m’échappe... sa complice me reste, l'heure est venue...

— Je peux à peine h* croire ; reprenait Pietro, comment, ce que tu me disais tout à l'heure au sujet de celte passion inimaginable...

— C’est la vérité pure; madame*n’en dort pas, ne songe qu'à cela, et elle t’en cache si peu qu elle a fait tout au long ce bel aveu à M. le comte... Juge un peu si après cela il aura le cœur de venir ici malgré la défense de madame ? Il faudrait qu’il fût le dernier des hommes! qu’il u’eût pas de sang dans les veines !

— Après tout, il arrive à M. le comte, ce qui était arrivé au due Balbi, dont il a pris la place dans le cœur de notre maiiresse!

— Oui, après la mort du duc, tué en duel à Venise, par le chevalier Monténégro, envers qui madame faisait la coquette, quoique au fond die se moquât de lui, car elle lui a ri au nez apres la mort du duc...

— Celui-là aussi était un gentilhomme accompli.

— La belle avance... Madame, en recevant la lettre qu’il toi a écrite à son lit de mort, n'a pas versé une larme !

— Quelle diable de femme!... pas une larme I

— Oh ! je t’en ferai verser moi... des larmes! des larmes de saug... et cela dès demain ! »c dit Robert. Je vengerai la mort de mon fil6 et des autres !

— Il faut pourtant être juste, reprenait Faustine; à part quelques accès de colere lorsqu'on u’obéit pas assez vite à ses volontés, madame est pour scs gens une excellente maîtresse ., le souviens-tn qu’à Venise elle a veillé sa nourrice, la pauvre vieille Paula, comme une fille aurait veillé sa mère?...

— Il y avait un crime cuire ces deux femmes, pensa Robert, dévouement de complice à toinpïce!

— L'on ne peut le nier, reprit Pietro, lorsque madame se met à être bonne, ou ne saurait être meilleure...

— Ce qui l’a gâtée, vois-tu, c’est I habitude de voir tout le monde à ses pieds...

— Cela se comprend ! si belle, si Jeune, si riche I

— Et de l'esprit comme un démon 2 ,

— F.t quelle musicienne! quelle voix ! quel talent ! J’eolendais toujours dire à Venise, par le signnr Horelli. l'imprésario, que si madame la marquise ii avait pas été une grande dame, elle aurait pu dcbuler au théâtre et éclipser le- plus fameuses cantatrices d'Italie!

— Cela ne m’étonne pas. Te rappelles-tu lorsqu’elle chaulait aux concerts qu’elle donnait en dernier !ieu dans son palais de Flo* ronce? C’étaient des applaudissements, un enthousiasme comme on n’eu a jamais vu...

— Les méchants disaieul qu’elle ne mettait jamais plus d'expression daus sou chaut que lors de ses duos avec le ténor Celio !

— Il avait un grand talent, la feld-maréchaJe Laosberg, celte grosse Autrichienne aux yeux verts et aux cheveux roux, ne tarissait pas sur le mérite do ce beau ténor... et uu jour... malheureusement pour le seigucur feld-xniréchal, sa femme a, dit ou...

— Je ne parle pas de la feld-niaréchale, mais de notre maîtresse... Est-ce que Celio ! hein, FatuUue ! .. Enfin tu dois savoir cela, loi?

— Je ne sais jamais, des aventures de madame la marquise, que tout ce que le monde en sait !

— Oh ! quand lu veux te taire, aucune pnissance humaine ne te ferait parler... tu es absolument comme madame l

— Que le ciel t'entende ! quel heureux sort que le mien ! Je serais belle à éblouir, riche, grande dame, libre, adorée, pouvant tout ce que je voudrais : ah Pietro! quelle charmante vie que celle de madame la marquise! elle n’a uue vingt six ans! combien de belles anncc.-i elle a encore à passer !

— Non. h* terme fatal de ces belles années est fixé, se dit Robert avec uue joie sinistre- Oh ! des aujourd’hui les jours de ce monstre sont comptés! l'heure est venue...

Le tintement d'uue sonnette interrompit l'entretien de Faustine et do Pietro.

LA MARQUISE ü ALFI.

— Madame *onue. dit ta voit de la camériste, sans doute Hic vent savoir si le guide est arrive.

— Il me semble ravoir vu entrer dans le jardin.

— Va t'en assurer; s'il est arrivé, dts-lui de venir prendre les ordres de madame la marquise.

ki marquise d’Alfi. as'ise sous la waleric de sa demeure, avait tloncc i ordre de conduire Robert près d'elle : H vint et elle lui dit :

— Je veut faire aujourd'hui une longue course, où me conduirez' vous?

— Il c»l dommage, mariant-' , que la journée soit déjà assez avjocée.

— Pourquoi cela?

— Le vent sou flic du nord, le temps est très-clair, on ue pouvait choisir un plus beau jour pour aller à la Tournelle, b plus haute montagne du pays...

— Depuis mon séjour ici je désire faire cette excursion, nous allons partir.

— Je vous l'ai dit, madame, la journée est trop avancée.

— Qu'importe ?

— Fou» n’arriverions ooe pendant la nuit au faite de la Tournelle, et vous ne pourriez, maname, jouir du coup d'oeil que l'on a de cet endroit ; de la Tou voit le mont B anc, les Alpes, les lacs de la Suhse, et du c6té de la France, ou peut distinguer le cours du Rhône depuis Genève jusqu’à Lyon...

— Lyon... le Rhône... Genève? répéta Comelia, tressaillant en songeant qu'à Lyon elle avait rencontré Julien, et qu'il uvait cherche la mort à Genève d <n» les flots du Rhône. Quoi 1 reprit-elle, du haut de celle moutagne. b vue est aussi étendue?

— Assez étendue pour que l'on distingue Lyon et le cours du Rhône depuis le lac de Genève, répéta Robert impassible. Mais je vous le dis, madame, pour jouir de ce coup d'œil, il faut arriver de bon malin à b Tourneur et que le ciel soit sans nuages, comme il l'est au lourd hui al comme il le sera presque certainement demain... le vent souffle du nord, et d'habitude ce vent dure plusieurs jour»... Si vous désiriez absolument faire celte excursion, je vous engagerais à profiter du beau temps et à b remettre à demain...

La marquise, irritée de voir son désir contrarié, frappa du pied avec impatience, puis elle voulut du moins se consoler eu coulem-

bnl celle montai ue du somun l de laquelle on apercevait Lvuu, le

bône,' Genève lieux qui lui rappcbicul ces souvenirs à b fois sinistres cl passionnés, où elle aimait à se p'onger. Madame d'Alfi, descendant de sa galerie, sortit do jardin ferai é par les eaux du lac, et suivit ses rives onibreti'cs jusqu a une pointe assez avancée d’où l’on apercevait l'ensemble de b Tournelle.

Cene montagne s’élevait à l'horizon au-dessus d'un entassement de grands moûts escarpés, couverts de verdure, ainsi qu'elle eu était cllc-mémc couverte jusqu'aux deux tiers de sa hauteur, ciuq mi'le pieds environ (1) : mais au delà toute végétatiou cessait. Ce n'était plus que des masses volcaniques grises, arides, découpaut leurs aré es vives, leurs pitons aigus, leurs crêtes tranchantes et contournées sur l’azur du ciel, alors d'une sérénité parfaite. La Tournelle, à son sommet, formait une espèce de plateau de roches demi-circu- Lire, au-dessus duquel était comme implauté un bloc énorme et isolé qui, eu raison de son incommensurable altitude, semblait voilé par une brume légère, quoique l'atmosphère fût d'uuc extrême limpidité.

Comefb, immobile, mesurant d’un regard fixe et ardent le point culminant de lu Tournelle, éprouvait cette espèce de fisc i nation vertigineuse que donne l'immensité des profondeurs. Après être restée longtemps silencieuse et pensive, elle désigna du doigt le géant des Alpes, et dit à Robert :

— Au-de-sus de cette dernière ceinture de roches qui couronnent celte moutagne, je vois une roche isolée.

(1] Celte Ulitnde est toujours supposée <iti-d«e*u« du mrM« d« la fntr.

— Oui. midnme, celle roche a près de cent pieds de hauteur sur cent cinquante de largeur j|). G'est ce qu’on appelle le Fauteuil «b* b TourneUe; on l’appelle ainsi parce qu’il sert de lien de repos .. apres l’ascension...

— l'eut on parvenir jusqu'à celle cime extrême?

— Madame, les gens très- hardis usent seuls monter jusqu'au Fauteuil.

— J’irai ! s’écria noroelia, les narines gonflée», l'ail étincelant, j’y veux aller...

— Madame, écoutez-tiioi...

— J’irai !

— Madame, il ne s’agit pas ici d'nn jeu d'enfant. D’abord h montée de b Tournelle se fait à travers des précipice ... des abîmes,..

— J'aime l'ablme...

— (les danger» évités, il faut, pour approcher du pied du Fauteuil, d'abord traverser, sur la neige, un glacier très-rapide que vous uc pouvez apercevoir d’ici, et ensuite...

— Quelqu'un l’a-l-il traversé, ce glacier?

— Moi, je l’ai traverse.

— Eh bieu alors?

— Ce n’est pas tout, madame : le Panlenil, élevé à pie de tous côtés, se présente comme une muraille de roc de près de cent pied» de hauteur, et...

— Finissons! reprit Gornelia en frappant du pied. Quelqu’uu esl*U moulé à cc Fauteuil?

— Moi, j'y suis monté.

— Ne me pariez donc plus de difficultés, d’impossibilité» ; je veux aller là... j’irai!

— Madame, il est de mou devoir de ne pas vous tromper sur le» danger» de celle ascension; le premier habitant du pays vous le? signalerait, et vous me reprocheriez de ne vous avoir point dit la vérité. Vais me prenez pour guide; je réponds de vous, cl, s il vous arrivait malheur...

— Il ne m'arrive jamais malheur à moi, dit la marquise avec un sourire sardonique. le bon Dieu me protège.

— Soit; mais enfin, madame, vous avez aussi bon vouloir, au«si boncourasc que moi; nuis pourricz-vons, comme moi, soulever un poids de deux cents livre»?

— Que me parlez-vous de soulever des poids? 11 s’agit de monter.

— Oui, madame, mais de monter le long d'une muraille de cent pieds d'élévation, sans autre appui que quelques saillies de roches tout au plus suffisantes pour y poser le bout du pied; il faut se cramponner avec le» mains en eu fonçant ses doigt» dans des trous creuses entre le» pierres où ils peuvent à peine s'introduire: c'est doue tantôt la pointe d'un seul pied, tantôt la main, qui supporte tout le poids du corps au-dessus des précipiers dont est entourée de tous côtés la base du Fauteuil. Gc n'est pa» le courage, c'est b force qui vous manquerait.

— Ce que ie veux, je le paix, répondit b marquise, surexcitée par les diflii -ultés et par les périls de l'entreprise. Je veux aller b... j’irai.

— Eu ce cas, madame, il n’y a qu’on moyen de vous faire parvenir jusqu'au fille de lu Tournelle; mai» une grande dame comme tous ne consentirait peut-être pa» à...

— Parlez., parlez... Je bis, quand ii me pbil, litière de ma grau-

dc&sc.

— Pour arriver jusqu'au Fauteuil, ii faut d’abord monter environ soixante pied» à travers uuc étroite creva*»e, creusée à pic dans les roches par l'eau des pluies et de la fonte des neiges. L'on ne peut se hisser dans cette crevasse qu’eu s’aidant des mains, de» mm» des genoux, des pieds, comme font les ramoneurs dans une cheminée; aussi appelle-t-on ce passage b Cheminée, ta de»fviile esl plus difficile encore, car enfin en n»ouiani l’on voit du moins la cavité où Fou

(1) La mesure exacte de ce roc. appelé le Faultvtl, <-al de 04 pied* de h*«tatr sur 1 15 de diamètre; il ■ été, dernièrement encore, mesuré par M. le docker Bourii r, i’un de» géologue» et de» botaniste* ta» plu» éminent sdc Ij Savoie. M. le docteur Bouvier, qui possède un magnifiqcM herfcier.de la flore de» Alpes, recueilli par ms soin* dans le* monUvne», a professé à Annecy plusieurs cours avec le ulu* grand succès, roiitribtmil ainsi iHiucmnimcnt à répandre dam cetti ville le goût de ta science et de l'étude.

LA MVltUllM. D'ALI? 1

cramponne des doigts. b saillie où l*on va poser sou pied. Eu descendant, ce n'est plus ça : la figure presque collée à la muraille, il vous faut chercher, tâtonner avcuglcrmul, et l'on a au-dessous de soi l'ablme: faute d habitude, vous ue (murricz ni mouler ni descendre ainsi. Voilà ce qu'il y aurait à faire : je passerai» le premier, muni il'uue forte cordc que je... Mais uon, madame, voua ne voudrez jamais...

— Achevez doue !

— Je disais madame, que, muni d'une longue corde que je vous aurais attachée sous les bras, je m'avancerai* le premier, et puis, arrivé à une ruche qui ae trouve à l'extrémité de la Cheminée, je vous soutiendrais au moyen de la corde, et. avec du courage et de l'adresse, vous pourriez monter ainsi (II. Peut-être même il y aurait aussi moyen de se servir d une échelle de corde; je la ferais confectionner oui à ce soir.

— Peu m'importe ! le courage, l'adresse et le sang-froid ne me font jamais défaut.

— A la honue heure, madame, car, je vous cq préviens, vous serez ainsi suspendue au-dessus de précipices... terribles!

— Au pont de Saint-Clair, j’ai contemplé l'abîme sans pâlir. Mais une fois arrivée à celte pierre dont vous (tariez, serons-nous au faite de la Tournelle ?

— Oh non, madame, il restera le pas le plus difficile.

— Quest-ce donc ?

— La Cheminée abontil à un quartier de rocher jeté comme un pont sur une échancrure qui sépare eu deux b cime du Fauteuil ; cette pierre lrê<-étroiie, ou ne peut la traverser que debout, ou, si l'on n a pas la tête assez ferme, qu’eu rampant sur les genoux et sur le-* mains ; or, dans celte position, l’on regarde forcément au-dessous de soi. et dame... l'on voit que l'on rampe sur uue pierre étroite, à une hauteur de huit à neuf mille pieds...

— Ramper ! s’écria la marquise, avec un geste de «npetbe dédain pour le danger; à uue élévation pareille on ue rampe pas, l’on plane!

Madame d'Alfi prononça ces mots avec un tel accent d'enthousiasme et d'indomptable résolution, nue Robert, frappé de l'audace de celte créature, resta un moment silencieux, puis il reprit :

— Ce pont traversé, l’ou arrive au Fauteuil, le lien du repos...

— Et de là, reprit madame d’AIÛ, presque palpitante, l’on aperçoit Lyon, le Rhône, Genève ?

— Üui, reprit Robert, ne pouvant maîtriser nne légère altération «bus sa voix ; oui, de là, madame, nous verrons Lyon, nous verrous le Rhône, nous verrons Genève...

La marquise, ne remarquant pas l'involontaire et sombre contraction des traits de son guide, jeta sur b Tournelle un regard de défi triomphant et sc dit :

— Atome auprès de loi, montagne orgueilleuse, aujourd'hui lu m’écrases de tou immensité! mais demain, par la force de ma volonté.. demain, deliout à ton faite, je foulerai ta cime altière sous ma bottine ! ma vue, aujourd'hui lioruéc, demain plongera dans lin- Oui' demain, pour moi, b distance s'effarera les monta s’aplaniront et je verrai Lyon et le Rhône à mes pieds! Lyon... cette ville ou. avant de m'avoir connue, tu vivais heureux, pauvre Julien I... Le Rhône, ceÛeuve où. apres m avoir connue, tu ascherclté b lin de tes tortures! Oh ! que de pensées .. que de pensées s’éveilleront dans monôme, lorsque, planant sur cet horizon saus limites, je découvrirai, au loin, ces lieux témoins de tou amour et de la mort! et pourtant je ne -.aurais plaindre tou sort, adorable enfant! Jamais vivant n’a pu m'arracher une larme, et, à ton souvenir, j’ai pleuré... je pleure... mon Julien!

Et madame d'Àlfl, oubliant la présence de son gnide. laissait couler ses larmes, les yeux toujours lixés sur b cime de la Toumette.

Robert contemplait la marquise avec nn nouvel élouncmeni : pour la seconde fols il b voyait pleurer, sans pouvoir s'expliquer b cause de ces larm -s ; mais telle était la haine, l'horreur que Üornelia lui insnir.dl, horreur encore augmentée par diflëreutes particularités de i’eulrelicu dont il s’éiait trouvé l'auditeur Involontaire, qu’il attribuait ces pleurs à quelque ressentiment hypocrite ou infâme!

(I) Cette dangereuse isccdmoo a été »in*i exécutée avec une rire intrépidité par madame l,icbensl, d*ns tout l'éclat de an jeunesse et de si beauté. M. b le docteur Larhenal, nijraére premier officier du mim«lèr* do l’intérieur, membre du corps Ic.j.Malatif et ivndic d’Annecy, a ni se coiwilier l'estime et l'affeetion générale par «on noble caractère, ton «avoir et «a rare aptitude adniiui»tntm.

Après quelques moments de silence, madame d’Alll, regagnant sa demeure eu suivant les rives du lac, reprit eu s’adrcs&aut à Robert :

— A quelle heure pirtirons-nous demain?

— Aliu de ne pas trop vous fatiguer, madame, vous devriez aller en voiture jusqu aux environs de b chapelle de Saint-Germain. La lune se lèvera vers minuit, eu parlant de Veyrier à onze heures d i soir, par b fraîcheur de b nuit, vous pourrez arriver à b cime do la Tournelle de bon matin, et voir le soleil se lever derrière le mont Rbuc. Je vous attendrais sur b roule, près de la chapelle de S.unl- Germaiu, car à cuviron une lieue au delà il faudra quitter votre voiture.

— Soit, répondit madame d'AUi eu suite iI'm 1 moment de réflexion, je partirai d ici ce soir, eu voilure, avaut minuit, et je vous trouverai au rendez- vous convenu.

— Enfin, elle a sonné, I heore de 1'eipiatmu ! sc dit Robert en quittant Cornelia; ô mon fils! demain, tu seras vengé..

Vers la fin de ce jour où Robert était convenu avec la marquise de la cou luire à b Toumette pendant b nuit suivante, il se rendit à Il mai>on de Panrliclic, sachant qu'il ue la trouverait chez elle qu'au retour de ses travaux agreste^; il l'entendit de loin chanter avec uue expression dont il fut frappé. L'accent, la voix de b jeune fille annonçaient plu- et mieux que du la gaieté : I on pressentait IVpaiioulsaemeiil d'un c<eur que b félicité détorde, et elle s’epauchait dans ce (liant naïf où vibrait, ou palpitait le bonheur!

Fanchclte. tout en chantant, penchée sur le réservoir rustique, lavait des racines pour le repa* du soir; les troi> petits enfants qu elle affectionnait comme nue mère jouaient loin de b sur le eazou avec les chevreaux ; b jeune fille s'étourdissait tellement aux doux éclats de sa voix fraîche et pure, qu'elle ne s’aperçut de b venue de Robert que lorsqu il lut près d'elle, lui disant :

— Vous êtes très-gale ce toir, Fauche tic?

— Je croit bien, j'ai de la joie plciu le coeur.

— El d'où vient taut de joie ?

— Vous ue savez pat?.., a arrive demain.

— Votre fiancé?

— Mon Rico. oui... Il m’a fait donner cette bonne nouvelle par quelqu'un du Pcsay, qni passait par ici ; ma mère est comme moi, heureuse ! h urensc à n'y pas croire : « Voilà mon /1 1 % arrivé 1 a-telle dit en pleurant de joie, voilà ma Fanchou contente. » M i niera a raison, j'ai le cœur si content que je n’en dormirai pas pour sûr de la naît !

— L’époque de votre mariage sera donc avancée 7

— Certainement, mou promis a tant et tant travaillé, qu'il a gagne en quatre mois ce qu'il devait gagner en six, ça fait que uous nous marierons deux mois plus tôt.

— Tenez, Fanrlictte, dit Robert en lui offrant un anneau d'or où était enchâssée une petite cornaline gravée, voici voire bague de mariage.

La jeune fille regardait l'anneau avec ébahissement sans o*er le preudre.

— A moi celte bague ! reprit-elle, et pourquoi me b donnezvous?

— Afin que vous conserviez an souvenir 'de moi, lorsque vous ne me verrez plus.

— Ah! mou Dieu, s’écria Fanclieite avec uue exprossiou de pénible surprise qui soudaiu attrista sa riante et douce figure. Esl-cc que vous voulez quitter le pays?

— Oui.

— Et quaud cela ?

— Celte nuit.

— Pour lougleraps?

Page 1